LES ORRY
En 1706, cet acquéreur anonyme levait le masque, prenait possession par actes authentiques et venait occuper en personne l'hôtel de Beauvais rajeuni. C'était un maltôtier fraîchement engraissé et affublé de titres sans nombre : M' Jean Orry, comte de Vignory, seigneur de La-Chapelle-Godefroy, conseiller du Roi en son conseil des finances, chevalier de Saint-Michel, président à mortier au parlement de Metz, etc., etc.
Il revenait d'Espagne et de plus loin encore, ayant frisé deux fois de fort près la potence, et il dut pousser un long soupir de soulagement, quand il se vit bien et dûment installé dans les splendides appartements de son nouvel hôtel.
Demandons encore à Saint-Simon le portrait de ce personnage, quitte à corriger ensuite les touches trop vives de l'écrivain grand seigneur qui n'aimait pas les parvenus : « C'était une ma- « nière de lourdaud, de beaucoup d'esprit, de la lie du peuple, et « qui avait fait toutes sortes de métiers. D'abord rat de cave, puis « homme d'affaires de la duchesse de Portsmouth, qui le trouva « en friponnerie et le chassa. Retourné à son premier métier, il
MONOGBAPHIES PARISIENNES.
<( s'y fit connaître des gros financiers, qui le firent percer jusqu'à « Cliamillart (1). » Jean Orry n'était pas de la lie du peuple, mais issu d'honnête bourgeoisie; son grand-père, Marc Orry, avait été libraire-imprimeur à Paris, h la fin du xvi^ siècle, et fort estimé dans cette savante corporation. Un grand nombre de belles éditions grecques, latines et françaises, sortirent de ses ateliers de la rue Saint-Jacques, à l'enseigne du Lion grimpant, et portent sa marque, qui est un lion dressé contre un rocher à pic, les yeux fixés vers les étoiles, avec cette noble devise : Ad astra per ardiia virtus (2). Son père, Charles Orry, mercier à la place Maubert, s'était quelque peu frotté de noblesse, en épousant Madeleine Lecosquino, dont le père est qualifié par d'Hozier : Écuyer, sieur de Fulvy{Z). — Lui-même, né à Paris en 1652, essaya d'abord, sans succès, de se lancer dans l'industrie. Il établit, à Chappes-sur-Seine, à quatre lieues de Troyes en Champagne, une verrerie qu'il dut abandonner en 1681. Il se tourna alors vers la finance et obtint un emploi subalterne dans les fermes. Son aptitude spéciale et son caractère peu scrupuleux, qui en faisaient, au besoin, un homme de jyaille des plus utiles, ne tardèrent pas à attirer sur lui l'attention des traitants, qui exploitèrent d'abord à leur profit ces précieuses qualités ; le
{\) Saint-Simon, 111, 408.
("2) Lacaille. Histoire de l'imprimerie et de la librairie, hi-i", 1689, p. 179. — Sylvestre, Marques typographiques.
(3) Nous suivons d'Hozier (Armoriai général, registre I, part. 2, page 421), dont le témoignage fait autorité eu ces matières. D'après Grosley (Mémoires sur les Troijens célèbres, tomes [ et II des OEnvres inédites), Jean Orry serait (ils de François Orry, docleur en droit, régent de l'université d'Orléans, célèbre pour avoir reçu, en pleine faculté, d'un autre docteur nommé Monnet, un soufflet « qui lui fit « voir un millier d'étoiles et de chandelles. » Il avait riposté, à ce pétulant docteur, dissertant sur la loi vimm du Digeste, que les ivrognes surtout se plaisaient k la commenter Inde irce. Monnet était fort sujet à caution; peut-être même, en ce moment, se trouvait-il dam l'état, ce qui expliquerait, sans l'excuser, son étrange argumenttîf/ hominem.. (Menagiana, 169.'i, II, 271.)
Barbier dit, en propres termes : « Le contrôleur général (fils de Jean Orry) est « sûrement petit-fils du sieur Orry, marchand mercier à Paris, place Maubert, qu « logeait dans sa maison, dont M. Orry a moitié, et M"' Orry, sa cousine germaine, ï femme de M.Tarlari" l'ai"!', avocat, a l'aiifre jJiojtié. » Mars 1730. (II, 95.)