‹ L'hôtel de ClunyChapitre 19 sur 84 · Saint-Foix, t. V, p · texte numérisé non relu

Saint-Foix, t. V, p

avantages qu’elle ambitionnait, elle en fabriqua en simulant l’état de santé qu’elle désirait par la superposition successive « de linges et de drapeaux », En même temps, les assiduités du comte de Suffolk, qui l'avait suivie d'Angleterre, qui la visitait souvent à l'Hôtel de Cluny et qu’elle payait de retour, menaçaient de faire une réalité de la fiction. Louise de Savoie, mère de Francois Ier, soucieuse de l'avenir de son fils, et qui savait « ce que c'était que faire des enfants », éventa la ruse. Puis « ses espies » avisèrent François Ier, qui surprit le groupe anglais dans la chambre

dite des Abbés, voisine de la chapelle, dite aussi chambre de la Reine

Chambre des Abbés ou de la Reine blauche. — Peintures sur les murs.

Fig. 18. Fig. 19.

Blanche. Il était accompagné de l’évêque de Coutances, de Gouffier de Boissy, « le donneur d'avis », et suivi du haut justicier. François, en passant par les Thermes, surprit le couple amoureux et les obligea à se marier. On prétend même que le mariage eut lieu de suite, dans la chapelle de l'Hôtel, mais d’autres croient qu’il fut célébré en dehors. En tous cas, l’ancienne reine de France retourna bientôt dans son pays natal

avec le titre plus modeste de duchesse de Suffolk.

PT

Quelques personnes ont cru devoir être peu affirmatives ou passer en silence cette histoire qui leur paraissait douteuse.

Nous croyons utile de mettre en lumière certains passages de la correspondance même de Marie. Les préoccupations qui s’y font jour tendent à établir que cet évènement est bien réel. Une lettre datée de mars 1515 donne avis au roi d'Angleterre, son père, du mariage qu'elle a contracté avec le comte de Suffolk. Elle ajoute que, désespérant de trouver dans le conseil de ce prince des dispositions favorables à son mariage avec le comte de Suffolk, qu’elle avait forcé d'accepter sa main, elle avait préféré obtenir de la clémence de son père le pardon de sa faute plutôt que de s’exposer à l’humiliation d’un refus.

Le 22 mars 1513, Marie demandait à Wolsey des lettres de consolation de sa part et de la part du roi son frère, en ayant très grand besoin”.

Ce résumé de sa correspondance semble indiquer des allusions à une aventure pénible; elles confirment le récit fait par les écrivains, et à ce titre, ces lettres nous ont paru devoir prendre leur place dans une histoire de l'Hôtel.

Nous avons d’ailleurs, au sujet des rapports de Marie avec François Ie, une pièce fort curieuse puisqu'on y trouve les appréciations de Marie sur ce souverain. Le lecteur lira avec un vif intérêt les parties suivantes du livre intitulé : « Epistre de la Royne Marie à son père roy Dangleterre ?, faict et composé par le Traverseur des voyes périlleuses (avril mil ccccc et XVII) »

Elle déclare d’abord que :

Troys moys par m6 très cher frère et plus Que te rescripure apart moy ie conclus Ung accident douloureux et divers

Que ne pourrais raconter en dix vers.

1. Lettre de Rois, Reines, ete., de France et d'Angleterre publiées dans la collection de documents inédits pour servir à l’histoire de France par Champollion-Figeac. Lettre cezxxxur. 2. Bibliothèque nationale. Réserve Z 2121.

Elle consacre alors dix pages à l'exposé des qualités du défunt roi Louis XII, son époux. Marie porte ensuite sur son successeur le jugement

suivant :

Mais le bon roys Francoys plain de doulceur De mon espoux gendre et vray successeur/ Beau/ saige/ fort/ courtois) et amyable Si gracieux il mest/ et amyable/ Et si me fait si [tresbon] traictement Que mon esprit a prins totallement Espoir en luy et Claude son épouse Ou de vertuz l'assemblée repose

Elle termine en conseillant à son frère l'alliance avec la France.

Que lalyance aux Francoys par trop prise Dure toujours et par toy ne se brise

Car ce sont gens de si [tresbonne] sorte

Que de meilleurs il ne faut qu’on se assorte/ En ce faisant à toy me obligeras

Et le proffit de ton pays feras/

Après cette digression intéressante, revenons à l’histoire de l'Hôtel. Léon IV de la Magdeleine, puis Aimart IL de Boissy, qui succédèrent, en 1518, à Geoffroy d’Amboise à la tête de l’abbaye, ne semblent pas avoir

laissé plus de souvenirs dans la maison de la rue des Mathurins, que

Fig. 20. — Chambre des Abbés ou de la Reine blanche. — Peintures sur les murs.

Jacques III de Roi élu en 1528. Leur successeur, Jean IV de Lorraine,

le premier commendataire, vient ensuite inaugurer la liste des abbés que sa

famille fournit aux Clunisiens.

rois

Un curieux passage de Rabelais semble considérer l'Hôtel comme un logis peut-être vacant et convenable pour un savant étranger. Dans le dixhuitième chapitre du premier livre de Pantagruel, « dans lequel on voit comment un grand clerc d'Angleterre voulait arguer contre Pantagruel et fut vaincu par Panurge, » Thaumaste, après avoir convenu d’une dispute pour le lendemain, se sépare de Pantagruel. Rabelais s'adressant alors « aux messieurs, vous qui lisez le présent escript », pour faire

connaître combien Thaumaste

fut élevé et transporté en pensée durant toute cette nuit, s’ex-

prime ainsi : « car le dict Thau-

maste, (ce grand clerc venu d’An-

“leterre pour arguer par signes 5 5 [L 5

contre Pantagruel et qui fut vain-

cu par Panurge) dit au concierge de l’Hostel de Cluny, auquel il estoit logé, que de sa vie ne

s’estoit trouvé tant altéré comme

il estoit cette nuit. « Il n’est,

disoit-il, advis que Pantagruel me tient à la gorge; donnez ordre

que buvons, je vous prie; et

faictes tant que ayons de l’eau fraische pour me gargariser le

palat. » On peut reporter ce fait

à un peu avant l’an 1533, s’il n’est

un simple fruit de l'imagination,

g car on croit qu'à cette époque fut Fig. %1.

cri i 1 ha? : l'Hôtel de Cluny. — Niches d'angle à l'intérieur. écrit le premier livre de Panta- Chapelle de l'Hôtel de Cluny iches d'angle à l'intérieur

gruel, dont la suite reçut l’appro-

GC

bation royale en 1542. Ajoutons que des écrivains, en donnant la clef supposée des allégories de Pantagruel, ont vu dans Thaumaste le recteur de l'Université.

Peu d’années après, l'Hôtel fut le théâtre d’un évènement qui lui donna une nouvelle consécration royale. On peut se demander à nouveau, ainsi que nous l'avons fait (p. 28) en parlant de ce séjour de Marie, comment la propriété des Abbés de Cluny put être octroyée par le roi de France à Jacques V, roi d'Écosse, qui y célébra son mariage avec Madeleine, fille de François Ier. Ce séjour prouve du moins la considération dont jouissait la maison à cette époque. Il nous donne de plus le rare exemple de gratitude témoignée à notre pays pour les services qu'il avait rendus à cet étranger. Aussi sommes-nous heureux de le voir se rattacher si intimement à l'Hôtel de Cluny, puisqu'il nous fournit l’occasion naturelle de le conter succinctement.

Charles-Quint, empereur d'Allemagne, menaçait la France de toutes parts. C'est alors que Jacques V, ainsi que le rapporte Moreri, se souvenant des anciennes alliances de sa nation et de ses prédécesseurs, s’embarqua avec 16,000 hommes pour secourir François Ier, sans en étre prie. En reconnaissance, ce dernier, par contrat signé à Blois le 26 novembre 1536, lui accorda sa fille en mariage. Jacques V, roi d'Écosse, entra à Paris le 22 décembre 1536. On lui fit une splendide réception. Il se rendit en'grande pompe à Notre-Dame. Après avoir fait ses prières, il remonta à cheval « pour se rendre à l'Hotel de Cluny où le roy l'attendait à.souper. Le roi Jacques y resta jusqu'au lendemain qu’il retourna à la cathédrale pour la célébration de son mariage !. » Ce récit est corroboré par celui de Nicole Gilles ? qui dit que « luy sortit de l’église remonta à cheval et Le rot l’attendait au logis de Clugny près les Mathurins et là descendit, souppa et

coucha ».

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