‹ L'Hôtel de Transylvanie: d'après des documents inéditsChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Bref contre les ouvrages du P. Quesnel (1708). — Le P. Le Tellier se résout à exploiter cette affaire contre le Cardinal. — On rappelle quMI les avait approuvés à Châlons. — Attaques des évéques de Luçon et de la Rochelle. — Dans son irritation le Cardinal fait expulser de Saint-Sulpice deux neveux de ces prélats. — Il demande justice au roi. — Ce prince prévenu est mécontent de la conduite du Cardinal. — Temps perdu. — Une minute de lettre envoyée aux évéques, pour être signée contre lui, lui tombe entre les mains. — Il ne sait pas s'en seivir. — Le roi refuse de lui rendre justice. — Son mandement.

— Le cardinal de Mailly. — Pourquoi il détestait Monseigneur de Noailles.

— Le Dauphin.chargé de juger l'affaire du Cardinal. — Il penche en sa faveur.

— Sa mort soudaine. — Le Cardinal interdit les Jésuites dans son diocèse.

— Les évéques attaquent de toutes parts. — Violence du Cardinal de Bissy.

— Le Cardinal mal vu de tous. — Madame de Maintenon Tabandonne. — Ses ennemis veulent le perdre complètement et portent à Rome le jugement du P. Quesnel. — Le roi le demande au Pape.

En 1708, le Pape avait lancé, contre le livre du P. Quesnel, un bref dont le Parlement de Paris refusa l'introduction en France : ce livre semblait une excellente machine de guerre contre le Cardinal de Noailles, puisqu'il l'avait approuvé pendant qu'il était à Chàlons. L'affaire fut habilement ourdie par le P. Le Tellier qui s'assura le concours des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse et de quelques évéques, notamment ceux de la Rochelle et de Luçon, qui commencèrent l'attaque en publiant un mandement commun contre l'œuvre du Père Quesnel. Ce mandement, contrairement à toute règle de police, fut affiché nuitamment aux portes de l'archevêché et de Notre-Dame de Paris. Monseigneur de Noailles en conçut un vif dépit et, sous cette impression, commit la faute, cédant à la colère, d'ordonner au supérieur de Saint-Sulpice d'expulser deux neveux de ces évéques qui se trouvaient dans ce séminaire. Le supérieur exposa vainement le danger d'une mesure d'ailleurs inutile, car en cette circonstance, comme le remarque Saint-Simon, « le Cardinal imitoit le chien qui

mord la pierre qu'on lui jette et qui laisse le bras qui la lancée. » Le curé de Saint-Sulpice plaida dans le même sens, mais en réconduisant Monseigneur de Noailles commit une seconde faute, car en agissant ainsi il mécontenta Madame de Maintenon, dont le curé était le directeur. Le Cardinal courut rendre compte au roi de cette affaire en lui demandant justice. « Le roi entra dans sa peine, mais il lui fit entendre qu'il avoit commencé par se la rendre. » Aucune décision ne fut prise : chaque semaine Tarchevêque revenait à la charge, mais dans Fentre-temps on agissait sur Louis XIV, près duquel il était évidemment desservi dès ce moment par Madame de Maintenon, qui faisait adroitement ajourner toute résolution contre un acte cependant absolument injuste. Puis un beau jour le P. Le Tellier présenta à Louis XIV une lettre rédigée par lui, envoyée par les évêques de la Rochelle et de Luçon, « également furieuse et adroite contre le P. Quesnel et contre le Cardinal, qui y étoit représenté, à cause de son ancienne approbation, comme un ennemi de TEglise, du pape et du roi. » Cette pièce produisit son effet, bien qu'on ne pût en ignorer la source, et quand Monseigneur de Noailles revint demander que justice lui fût enfin faite de l'injure qu'il avait subie, Louis XIV revint sèchement aux neveux, avec un reproche amer de s'être fait justice au lieu de l'attendre de lui. » Le Cardinal malheureusement était venu à cette audience sans avoir le mandement des évêques à placer sous les yeux du roi ; nul doute qu'en lui lisant les passages les plus forts et en les commentant avec modération, il aurait aisément fait voir à son royal interlocuteur le dessous des cartes, d'autant que ce prince lui avait avoué que c'était à sa personne exclusivement qu'on en voulait, n'ayant autrement cure d'un livre déjà ancien. « Mais le Cardinal, lent, doux, peu né pour la cour et pour les affaires, plein de confiance en sa conscience et en ce qu'il étoit en soi et auprès du roi, se tint pour content d'avoir remis les choses à la fin de son audience, où elles en étoient avant

la lettre des deux évêques et ne douta pas de recevoir une satisfaction convenable, telle que le roi la lui avoit promise lorsqu'il lui en avoit parlé la première fois. » Mais le P. Le Tellier succéda à Monseigneur de Noailles. Bissy, alors évêque de Meaux, avait été trouver Madame de Maintenon et les choses étaient entièrement changées quand larchevêque revit le roi la semaine suivante. Ce prince lui déclara plus sèchement encore qu'il n'eût plus à l'entretenir de cette affaire, que, puisqu'il s'était fait justice à lui-même, il n'avait qu'à s'en tirer comme il pourrait et qu'il n'entendait plus s'en occuper. Le prélat s'inclina dignement en réclamant seulement le droit de se défendre, ce qui lui fut accordé de la plus mauvaise grâce du monde. Deux jours après il publia en effet Un mandement très court, dans lequel il traitait celui des deux évêques de libelle écrit sous leur nom et dont il disait assez mal à propos qu'ils étaient incapables. Cette démonstration, quoique autorisée, lui valut la défense de paraître à la cour sans y être mandé. Plusieurs autres évêques prirent alors la plume pour écraser Monseigneur de Noailles et lui même répondit par un nouveau mandement beaucoup plus habile, exposant les faits avec modération, ce qui fit assez d'effet sur les esprits raisonnables pour inquiéter ses ennemis (1).

(1) Le Cardinal venait encore de se faire sans le savoir un ennemi acharné. Monseigneur de Mailly, qui en 1710 passa d'Arles à Reims, se brouilla « aux couteaux tirés », dit Saint-Simon, avec Monseigneur de Noailles pendant la dernière assemblée du clergé. La fortune de Noailles « lui étoit entrée de travers dans la tête )>. Sa belle-sœur n'était que nièce à la mode de' Bretagne de Madame de Maintenon et il ne pouvait pardonner à la duchesse de Noailles d'être sa propre nièce. Trouvant l'occasion bonne à l'assemblée, il avait voulu marcher de pair avec le cardinal et « l'y avait picoté tout le temps. Le succès n'avait pas répondu à ses désirs. La faveur du Cardinal était encore entière, il était aimé et estimé dans le clergé. Il y était considéré et ménagé, on ne se le voulait pas aliéner pour des bagatelles. Le Cardinal qui vit la mauvaise humeur de l'archevêque essaya de le ramener avec douceur, politesse et raison ; l'archevêque en fut encore plus piqué et força le caractère bénin et pacifique du Cardinal de lui répondre avec une fermeté et une autorité qui lui fermèrent la bouche, mais qui lui remplirent le cœur de haine à ne pardonner jamais. Alors, pour se faire

La violence des attaques passa le but que ceux-ci se proposaient et, peu de temps après ces incidents, le roi reçut le Cardinal, pour lequel il ne pouvait se défendre d'avoir un goût prononcé. C'est alors que, pour arrêter ce revirement, on imagina de décider le roi à renvoyer cette affaire au Dauphin, comme il faisait souvent alors pour les questions qui rimportunaient. Le Dauphin était complètement dirigé par les ducs 4^e Beauvilliers et de Chevreuse et violemment prévenu contre le Jansénisme, qu'il redoutait extrêmement. Saint-Simon, très lié avec les deux ducs et portant un affectueux intérêt à l'archevêque, intervint alors dans cette malheureuse affaire en proposant de présenter au prince un évêque pour y travailler avec lui. Mais il ne put réussir et comprit que le Dauphin était gouverné par Monseigneur de Bissy, « qui s'entretenoit respectueusement bien avecle Cardinal et l'égorgeoiten secret auprès de Madame de Maintenon. » Enfin le 1°^ septembre 1711, l'archevêque parut devant le roi et devant le Dauphin qui, dans l'intervalle, parles soins du P. Le Tellier, avait reçu quantité de lettres d'évêques amçutés sur le danger que l'affaire faisait courir à l'Eglise. Plusieurs jésuites se laissèrent aller à parler trop ouvertement : l'archevêque le sut et leur retira les pouvoirs de confesser et de prêcher, « et cela fit un nouveau vacarme ». Cependant le Dauphin décida que les évêques agresseurs composeraient un mandement qui serait communiqué au Cardinal avant d'être publié, pour obtenir son assentiment, et qu'ils lui adresseraient en outre une lettre de réparation sans faire la moindre allusion au livre du P. Quesnel. Ce prince avait agi de bonne foi sans penser aux délais que l'exécution de ces mesures prendrait et par conséquent des incidents que l'on saurait faire naître dans l'entre-temps. C'est en effet ce qui arriva. Le P. Le Tellier

un épaulement contre le Cardinal, ii se donna plus que jamais au parti adverse et fut merveilleusement accueilli du P. Le Tellier, ravi de trouver un pareil appui auprès de Madame de Maintenon. m

profita (le cet ajournement forcé pour multiplier des lettres d'évêques contre le Cardinal, ce qui inspira à la fin une véritable inquiétude à Louis XIV. Cependant un hasard faillit tout perdre : ce hasard fit tomber entre les mains de Monseigneur de Noailles, le modèle d'une de ces belles épîtres écrite de la main du P. Le Tellier et adressée à 1 evêque de Clermont, avec prière de le recopier et de Téxpédier. Malheureusement Monseigneur de Noailles, sû.r du succès avec une pièce dévoilant si authentiquement les machinations dirigées contre lui, au lieu de la porter immédiatement au roi, qui certainement n'aurait pu cette fois lui refuser justice, attendit son jour d'audience et en parla. Les adversaires prévenus circonvinrent le roi si bien que quand le Cardinal se présenta, il le trouva très froid devant ses justes plaintes ; étonné par ce mécompte, il ne sut pas plaider sa cause ni comprendre que le prince était au fond plus indécis qu'il ne voulait le paraître. « Il n'y mit que de la douceur et de la misère et il échoua au port; Le Dauphin ne cacha pas son indignation ; il avoit étudié consciencieusement la question et en étoit arrivé à pencher complètement en faveur du Cardinal, au sujet duquel il répéta plusieurs fois publiquement que rien ne lui feroit croire qu'il fût janséniste. » Malheureusement quelque temps après ce prince mourait presque subitement, six jours après sa femme (18 février 1712).

Ce triste événement rendit courage à la coterie. Monseigneur de Bissy et le P. Letellier redoublèrent d'ardeur et en même temps d'habileté, circonvenant de plus en plus Madame de Maintenon, n'ayant nullement l'air de s'appuyer sur les Jésuites qu'elle n'aimait pas et paraissant uniquement occupés de la cause de l'Eglise et de la saine doctrine. « Par des manèges obscurs ils conduisirent oii ils voulurent un roi enfermé sous leur clef », firent enlever l'affaire du Cardinal au secrétaire d'Etat Torcy, rendu suspect par sa parenté avec les Arnault, et nommer à sa place Voysin, aveuglément dévoué à la marquise. Bissy fut de

plus pourvu du chapeau, ce qui Jui donnait à Rome une autorité indispensable pour le plan qui avait été formé. A ce moment la perte du Cardinal semblait chose faite. Par ses imprudences et ses maladresses, ou si Ton veut, par sa malhabile honnêteté, il avait complètement perdu Tappui de Madame de Main tenon. Le roi naturellement ne le voyait plus d'un bon œil ; les Jansénistes ne lui pardonnaient pas ses censures et la destruction de Port-Royal-des- Champs ; les Jésuites étaient absolument outrés par Tinterdiction delachaireetduconfessional que Tarchevèque venait de rendre générale contre eux, sauf à Tégard du seul confesseur du roi ; son clergé était fort ébranlé dans sa confiance par ses hésitations. L'heure était bien choisie pour le perdre à Rome. Il y avait cependant une diiSculté. L'usage, en effet, voulait que l'affaire fût jugée là où la contestation était née, sauf l'appel ultérieur au pape. C'est alors qu'on fit revenir le livre du P. Quesnel sur l'eau et que l'on imagina de le faire renvoyer au Souverain Pontife pour qu'il prononçât par une Constitution , condamnât les propositions blâmables dans une énonciation assez vague pour pouvoir en tirer les conclusions qu'on désirait contre le Cardinal de Noailles. Les évêques furent adroitement circonvenus et une émotion habilement supposée se produisit pour décider le roi h écrire au pape afin d'obtenir de lui une décision suprême. Le pape crut avoir assez fait par sa condamnation prononcée antérieurement, et à laquelle l'archevêque avait adhéré en retirant sa précédente approbation. Louis XIV insista et s'engagea même, en promettant à l'avance l'acceptation en France de l'acte du Souverain Pontife.

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