CHAPITRE III
Origine de la Bulle Unigenitus. — Le P. Daubeaton, le cardinal Fabroni. — Le pape désapprouve le texte proposé. — II a la main forcée et on fait afficher l'acte à son insu. — Emotion à Paris quand on le connaît. — Résistance du Parlement. — Mandement du Cardinal condamnant les écrits du P. Quesnel, mais repoussant la Bulle. — Le roi allait sévir contre lui quand il mourut. — Saint-Simon le défend près du Régent. — Sa faveur. — Les jansénistes consternés. — Le Conseil de conscience. — Travail de la coterie autour dn Régent. — Le Cardinal quitte le Conseil et signe son appel. — Saint- Simon l'approuve. — La maladie de la duchesse de Berry. — Refus de démissoire. — Dubois. — Les affaires de Law détournent l'attention. — Le Corps de doctrine. — Le Régent veut faire accepter la Bulle pour amener la paix. — Le Parlement cède pour voir cesser son exil. — Mesures du Régent pour arrêter les adversaires de la Bulle. — La position se tend de plus en plus. — Mort du Régent. — Le duc de Bourbon.
Le p. Le Tellier avait à Rome des amis puissants et dévoués, entre autres le P. Daubenton qui venait d'être privé de sa charge de confesseur du roi d'Espagne par les intrigues de la princesse des Ursins. Il s'adjoignit au cardinal Fabroni et tous deux se mirent à l'œuvre. Il est bonde ne pas oublier que cette fameuse bulle, qui devait dans l'histoire porter le nom de Bulle Unigenitus^ ne fut nullement l'œuvre du pape. Clément XI donna l'ordre, pour satisfaire aux pressantes instances de Louis XIV, de préparer l'étude d'une Constitution, mais les agents de la coterie firent le reste. Bien plus, imprimée déjà secrètement, il fallut bien cependant montrer une minute à Clément XI et le pontife exprima hautement sa désapprobation et la nécessité de soumettre ce document aux cardinaux. Le cardinal Fabroni parla alors avec une extrême violence et malmena même peu respectueusement le Saint-Père; bref il l'intimida et de son autorité fit publier et alficher la Constitution h Rome et en même temps dépêcha un courrier pour en porter sans retard un exemplaire à Louis XfV, tout cela avant que le pape ait eu réellement le temps de se reconnaître.
L'émotion fut immense en France. Une assemblée d'évêques fut convoquée. Le Cardinal de Noailles, avec une faible minorité, se prononça contre Tacceptation, ce qui lui valut de nouveau de la part du roi la défense de se présenter à Tavenir devant lui. Le Parlement au contraire soutint le Prélat et ne consentit à l'enregistrement de la Bulle qu'avec des restrictions qui froissèrent gravement la cour de Rome (15 février 1714). Dix jours après le Cardinal publia un mandement renouvelant sa condamnation des doctrines du P. Quesnel, mais défendant d'accepter la Bulle. Quinze évêques suivirent son exemple, tandis que la Sorbonne ne se soumettait qu'à force de pression et après l'éloignement de plusieurs de ses membres. Louis XIV songeait même à recourir à des mesures de rigueur contre l'archevêque, quand la mort le surprit. Avec le Régent tout changea : l'influence du duc de Saint-Simon l'emporta auprès de ce prince sur les menées des chefs des Constitutionnaires. Il voulut agir avant que le Pape pût écrire au duc d'Orléans un bref hostile à l'archevêque de Paris : il (it valoir habilement auprès de ce prince l'embarras où il se trouverait s'il donnait au Souverain Pontife le temps d'intervenir ainsi dans son gouvernement et il lui arracha sans délai la nomination du Cardinal comme chef du Conseil de Conscience et des affaires ecclésiastiques. La nouvelle fut accueillie avec faveur dans Paris. Quant au Pape, il ne put que formuler des observations très atténuées, auquel le Régent répondit avec une douce fermeté, dit Saint-Simon. Ce fut un véritable coup d'état dont pendant un moment la faction fut absolument atterrée. Le parti des courtisans revint au Cardinal. « Vingt-quatre heures suffirent à un si grand changement ; quinze jours y mirent le comble. L'herbe croissait à l'archevrché, il n'y paraissoit que quelques Nicodèmes tremblants sous l'eflVoi de la synagogue. En un moment on s'en rapprocha, en un autre tout y courut. Les évêques qui s'étoient le plus prostitués à la cour, ceux du second ordre qui s'étoient le plus fourrés pour faire
leur fortune, les gens du monde qui avoient eu le plus d'empressement de plaire et de s'appuyer des dictatures ecclésiastiqueS) n'eurent pas honte de grossir la cour du Cardinal, et il y en eut d'assez impudents pour essayer de lui persuader qu'ils l'avoient toujours aimé et respecté et que leur conduite avoit été innocente. Il en eut lui-même honte pour eux ; il les reçut tous en véritable père et ne montra quelque froideur qu'à ceux où la duperie auroit été trop manifeste, mais sans aigreur et sans reproches, peu ému du reste de ce subit changement qu'il voyoit être la preuve d'un autre contraire, si la Cour venoit à cesser la faveur qu'elle lui montroit. » Le P. LeTellier fut exilé et le Conseil de Conscience fut composé de façon à déplaire horriblement aux ennemis du Cardinal qui se retournèrent alors vers Rome, mais sans succès d'abord, car on cherchait à y observer une attitude prudemment expectative. Mais les hostilités ne pouvaient demeurer longtemps suspendues : les adversaires d'ailleurs commencèrent à circonvenir le Régent en lui faisant sentir les difficultés inextricables au milieu desquelles il allait avoir à lutter : la religion lui importait peu, bien que Saint-Simon nous assure qu'il croyait malgré lui, mais il redoutait extrêmement les embarras. Peu à peu la coterie s'empara de lui par le duc de Villeroy, par d'Effiat, par Dubois, surtout par les cardinaux de Bissy etdeRohan. Kn face dépareilles forces, le Cardinal de Noailles, avec ses qualités droites et simples, n'était pas en état de résister, surtout avec les défections qui se produisaient chaque jour parmi les prélats d'abord dévoués à sa cause. Le nonce Bentivoglio ne négligeait rien pour aggraver la situation et avait il peu près rompu avec l'archevêque qu'il ne voyait plus. Le feu fut mis aussi aux poudres par l'appel au futur concile formulé par les quatre évêques opposés a la lUille, le l*^*" mars 1717, exemple imité l'année suivante par le Cardinal, après d'interminables hésitations (23 septembre). En cette circonstance Saint-Simon revendiqua l'honneur d'avoir décidé Monseigneur de Noailles à cette mesure
décisive : aussitôt le chapitre métropolitain et tous les curés de Paris, un grand nombre de ceux du diocèse, plusieurs communautés et une foule d'ecclésiastiques suivirent cet exemple, qui provoqua une grande agitation dans Paris. Quelques jours avant le Cardinal avait donné sa démission de chef du Conseil de Conscience, qui futd'ailleurs supprimé peu de temps après, puis il publia un mandement explicatif très considérable: il continua cependant à voirie Régent(l).
Les graves incidents causés par les affaires de Lav^ amenèrent dans Tesprit public une diversion favorable au gouvernement et atténuèrent momentanément l'acuité de la crise religieuse. Le ministère négocia avec adresse pendant ce temps avec des gens évidemment fatigués de la lutte ; le Cardinal lui-même rétracta son appel le 21 août 1720. L'année précédente il avait été chargé avec quelques autres évêques de rédiger un Corps de doctrine explicatif de la Bulle, ou plutôt sur la Bulle, expression employée, dit Mathieu Marais, pour ne point blesser le pape. Ce travail provoqua une violente opposition de l'archevêque de Reims et de sévères représailles du Parlement.
Le Régent cependant poursuivait son dessein de faire accepter la Bulle ; armé du Corps de doctrine approuvé par quatre-vingts évêques, ce prince somma le Parlement, alors rélégué à Pontoise, de cesser son opposition (4 août 1720\
(I) Cela n'empêcha pas le Cardinal de faire ()reuve d'une très louable (erraeté quand, en 1719, Madame la Duchesse de Berry se trouva en danger de mort et qu'il vint au T^uxembourg veiller à ce qu'on ne fit pas administrer clandestinement la Princesse sans en obtenir la satisfaction- que sa déplorable conduite rendait nécessaire. Il y a toute une scène curieuse qu'il faut lire dans les mémoires de Saint-Simon ; du reste il y aurait bien des pages de ces Mémoires à citer à propos de la Constitution à laquelle, quoi qu'il en dise, le Duc prit une part active. Il déclare lui-même avoir creusé les questions théologiques assez avant pour être au courant et cependant il jette les hauts cris quand le P. Le Tellier, rêvant du concile national, lui pro()ose d'y assister comme commissaire du roi. Nous regrettons de ne pouvoir faire de plus larges emprunts aux Mémoires, Plus tard encore Noailles montra sa fermeté en refusant obstinément la démissoire dont Dubois avait besoin pour recevoir les ordres et qu'il dut demander à un prélat plus complaisant.
Toute Tagitation, apaisée en apparence, se réveilla déplus belle et les accusations les plus blessantes furent portées contre le cardinal de Noailles ; on lui reprocha notamment de déserter la foi dont il s'était fait le défenseur. Le Régent imposa au Grand Conseil Facceptation de la Bulle, ce qu'il obtint très diflScilement "et encore plus inutilement, car Rome déclara ne tenir pour valable que l'adhésion du Parlement. Tout était donc remis en question. Noailles, après diverses hésitations, se résigna à publier un mandement où il déclara adhérer à la Bulle sur la base du Corps de doctrine^ mandement, remarque l'avocat Barbier, qui n'était guère qu'un jeu de mots sur des points de théologie. Quant au Parlement, il enregistra la déclaration du Régent, mais en termes ambigus et uniquement pour rentrer à Paris (4 décembre). Cette déclaration cassait les anciens appels, défendait d'en faire de nouveaux et Imposait un silence absolu sur la Constitution, Les évêques oppo$:ants ne se tinrent pas pour battus et la guerre continua avec le même acharnement. Le Régent parut alors se rapprocher du parti ultramontain, laissa publier deux brefs sans enregistrement, délégua au Conseil d'Etat la connaissance des affaires relatives à la Bulle et créa une « chambre du Pape » pour l'examen des publications contraires au Saint-Siège.
La situation devenait véritablement grave et un schisme pouvait naître de ces déplorables controverses. Le public soutenait les parlementaires et commençait à se défier des évcques et de Rome, où l'on croyait voir plus d'ardeur à étendre son empire temporel que de zèle a soutenir un dogme. La mort du Régent et l'avènement au ministère du duc de Bourbon « qui n'avoit jamais rien su que lâchasse » ne devaient pas améliorer les choses. Les Jansénistes au contraire redoublèrent d'ardeur. L'évèque de Montpellier adressa avec une hardiesse inconnue jusque là des « Remontrances au Roi » que le Conseil d'Etat supprima, mais que le prélat renouvela en haussant chaque fois le ton.