‹ L'Hôtel de Transylvanie: d'après des documents inéditsChapitre 12 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Etat des affaires religieuses en France en 1724. — On demandait au Pape une explication de la Bulle. — Le pape y aurait consenti. — Résistance du Saint- Office. — Le pape alors songe à adresser un bref aux Dominicains et à donner ainsi satisfaction. — Le P. de Graveson. — Tout semble près de s'arranger et le pape affirme sa joie à ce sujet. — Efforts désespérés de la Coterie. — On pousse le pape à réclamer avant tout un mandement de soumission du Cardinal. — Le bref aax Dominicains est publié. — Bonne volonté du Cardinal. — Le pape lui fait savoir qu'il approuve ses offres. — Attitude indécise du duc de Bourbon et du cardinal de Polignac. — Le bref promis par le pape tarde. — Première difficulté de rédaction. — On demande le changement d*un mot au projet de mandement. — Hostilité du nonce à Paris et son langage tout différent. — Loyauté égale du pape et du Cardinal. — Celui-ci accorde ce qu'on lui demande. — Le duc de Bourbon se prononce pour lui. — Les cardinaux constitutionnaircs veulent à tout prix rompre l'accommodement. — Le Cardinal insiste pour un bref approbatif de sa conduite après sa soumission aux XH articles.

Voilà donc où en étaient Jes choses. On demandait en France que le Pape donnât des explications de sa Bulle, ce qu'il était de lui-même très disposé h faire, mais la Congrégation du Saint-Olfice se jetait en travers, prétendant que la France devait auparavant accepter purement et simplement la Constitution. Les mêmes instances venant des prélats espagnols, deux propositions furent soumises a Benoit XIII (l) en vue de lui faire publier une Bulle explicative sans consulter la Congrégation. Le cardinal Belluga conseillait d'adresser la Bulle aux évêques espagnols qui avaient prononcé leur acceptation, les évêques français pouvant trouver lieu à se trouver satisfaits par cette démarche. Les Dominicains, craignant pour la doctrine de leur école, suppliaient le pape de leur adresser la Bulle. Benoit XIII s'arrêta à ce dernier parti, qui parut devoir singulièrement activer racheminement des affaires vers la paix, d'autant

( 1 ) Clément XI avait eu pour successeur en 172 1 Innocent XIII, qui s'occupa peu de ces questions et mourut en 1724, époque on Benoit XIII fut élu à sa place.

plus qu'en même temps le Saint-Père recevait du Cardinal de Noailles une lettre lui annonçant qu'il acceptait la Constitution « de la même manière, dit Tabbé Dorsanne, et dans le même sens, dans le même esprit et conseil que Sa Sainteté ». Il paraît même que Benoit XIII manifesta sa joie par les démonstrations les plus expressives; il chargea aussitôt le P. de Graveson d'annoncer au Cardinal un bref (c dans lequel il le consoleroit et le satisferoit sur tous les points » et donna l'ordre immédiat à Mgr Mayella, son secrétaire, d'en préparer la rédaction.

Tout semblait donc aplani, mais le P. de Graveson ne se faisait pas illusion sur les intrigues désespérées qui allaient être ourdies, et c'est à cette occasion qu'il demanda au Cardinal de l'établir officiellement comme son agent à Home afin qu'il pût avoir autorité pour agir. Les adversaires commencèrent par représenter que les appelants n'accepteraient pas les explications du Pape, au sujet de la Constitution, sans les examiner préalablement. Le Cardinal chargea le P. de Graveson de démentir ce bruit impudemment ou méchamment répandu (29 janvier 1725). « Je crois bien qu'ils auroient tenu ce langage du vivant de Clément XI, maison est si prévenu en faveur de N. S. Père le Pape Benoit XIII et son bref du 9 novembre (1) a tellement gagné les esprits que l'on est persuadé que les explications qu'il donnera seront bonnes. » Mais ces explications étaient indispensables et le Cardinal ajoutait qu'il ne se dissimulait pas que sans elles, il ne serait suivi d'aucun des appelants dans son acceptation, s'il la publiait

(l) Le 5 novembre 17241e Pape avait adressé aux Dominicains un bref les félicitant du zèle avec lequel ils avaient toujours défendu la grâce effîcace par elle-même et la prédestination gratuite a comme conforme à r£critnre, aux décisions des saints Pontifes et des conciles et à la doctrine enseignée par les Pères », traitant de « calomnie a l'injure faite à la Constitution comme condamnant ces deux vérités et déclarant qu'il n'a porté aucune atteinte à la doctrine de S. Augustin et de S. Thomas, principalement à l'égard de ces deux points.

auparavant telle qu'il l'avait adressée à Rome. Ceux qui conseillaient au Pape d'exiger un mandement immédiat du Cardinal cherchaient uniquement à tendre un piège pour embrouiller de nouveau les affaires et rallumer au contraire les hostilités en France; ils avaient déjà fait beaucoup de mal en retardant la réalisation des ordres du Pape. Le Cardinal priait donc instamment le P. de Graveson de décider Benoit XIII à presser les choses et à comprendre les causes de sa répugnance à publier un mandement <c qui me fera beaucoup de mal et nul bien. Et cependant je voudrois répandre mon sang pour éteindre le feu » (1). Cette longue lettre se termine par un post-scriptum entièrement de la main du Cardinal sur la minute et qui doit trouver sa place ici en fixant bien ses intentions à cette heure. « On ne peut avoir plus d'envie que je n'en ai de satisfaire le Pape et je ne veux pas disputer avec lui, ni capituler avec mon supérieur. Mais sans vouloir le faire, n'est-il pas vrai que j'ai déjà fait beaucoup d'avances : une acceptation telle que l'a voulue S. S., l'adoucissement qu'elle a demandé à mon Instruction pastorale (2) et S. S. n'a encore rien fait, pas même la visite du nonce, les tribunaux de mon diocèse toujours interdits. II me semble que l'on doit au moins me donner ces deux articles. Représentez-le à S. S., je vous en conjure, et priez-la de penser devant Dieu aux inconvénients du mandement qu'elle demande : et si absolument elle en veut toujours un, qu'elle ait la bonté de se contenter du projet que je lui envoierai incessamment et qui seroit publié aussitôt qu'il auroit paru. »

Quelques jours après le Cardinal recevait de son agent les meilleures nouvelles, puisque le Pape lui avait dit en

(i) n recommande le secret le plus absola sur cette lettre, en faisant remarquer que celle du il décembre a été portée à la connaissance de M. de Morrille alors ministre des afîaires étrangères.

(2) Cette instruction remontait à 1696 et censurait le livre du P. de Barcos. Les Molînistes l'avaient surnommée le Formulaire des Jansénistes.

propres termes qu'il approuvait les douze propositions du prélat comme« saines, véritables et catholiques» et qu'il était tout prêta lui envoyer un bref satisfaisant, dès qu'elles auraient été reçues officiellement. Le P. de. Graveson aurait voulu enlever le bref immédiatement, mais le Pape se retrancha inexorablement derrière l'absolue nécessité que le Cardinal lui écrivît. Ces nouvelles comblèreiit cependant ce dernier de satisfaction : croyant à l'arrivée prochaine du bref, il se faisait fort de réduire « les plus opposés à la Constitution (1). En même temps il adressait une lettre au Saint-Père et promettait un secret absolu, sachant d'ailleurs que s'il n'était pas gardé, l'accord s'en trouverait gravement compromis. Il ajoutait que depuis longtemps, il n'avait aucune nouvelle du cardinal de Polignac (2). Celui-ci cherchait en ce moment à demeurer hors des négociations par ordre du duc de Bourbon, qui était vivement poussé par la faction à demeurer neutre pour ne pas paraître a Rome désirer de la part du Pape des concessions qui auraient aplani les difficultés pendantes. Nul doute, en effet, que si le gouvernement français était franchement intervenu tout aurait marché mieux et plus vite : à cet égard les instances du Cardinal de Noailles auprès de M. deMorville furent absolument impuissantes.

Les jours se passèrent cependant sans rien apporter et le découragement s'emparait peu à peu du Cardinal, en dépit des assurances de la prochaine arrivée du bref sans cesse répétées par le Père de Graveson. La rédaction de ce bref n'était pas d'ailleurs sans l'inquiéter. Le Cardinal désirait qu'il mentionnât honorablement le bref des Jacobins (3), qu'il défendit expressément qu'on pût avancer que

(1) Lettre du 19 février. II demande le texte italien des propres paroles du Pape.

(2) Chargé des affaires de France à Rome de 1721 à 1730.

(3) Le 1*' septembre 1724, le Pape avait adressé aux Jacobins de Paris un bref an sujet des travaux théologiques du P. Alexandre qui venait de mourir et qu'il appelle (( sou ami ». Quoiqu'il ait été un des adversaires les plus résolus

la Bulle Unigenitus atteignît des vérités approuvées par le Pape dans les propositions envoyées par le Cardinal : ce que le Pape enfin parle en pape (1) ». Le 7 février cependant le Père de Graveson avait annoncé que le Pape avait reçu avec une satisfaction sans réserve la lettre du Cardinal, que le Cardinal Paulucci et Monseigneur Mayella n'avaient pas caché au Saint-Père qu'il était temps de satisfaire le Cardinal. Toutes ces belles paroles étaient destinées à dissimuler des retards soigneusement calculés, de façon h lasser le Cardinal et aussi à le décourager en lui demandant toujours quelque chose de nouveau. C'est ainsi que dans cette même lettre le Père de Graveson est obligé d'avouer que le Cardinal de Polignac l'a fait venir, et tout en lui confirmant les prétendues bonnes nouvelles, l'excellente rédaction du projet de mandement, ajoutait que le Cardinal Corradini avait fait comprendre au Pape qu'il y avait un mot a ajouter au sujet de l'Instruction pastorale; il ne disait pas quel était ce mot, mais il assurait qu'il « ne causerait aucun tort à son Eminence ».

L'intrigue se nouait à Paris, oii le nonce affectait de répéter que le Pape ne donnerait aucune explication : M. de Polignac, qui craignait de voir la paix conclue directement entre le Vatican et l'archevêché de Paris sans son concours, mettait habilement des bâtons dans les roues et renseignait peu favorablement son gouvernement; enfin le secret recommandé expressément par le Pape n'était pas sérieux, puisque nous voyons qu'il n'existait pas pour le secrétaire des brefs, Mayella, entièrement acquis au parti opposé. C'est même de lui que vint tout le mal, parce qu'il sut apporter de tels retards à la rédaction du fameux bref que les intrigues eurent beau jeu. Le Cardinal cependant sui-

de la Constitution, dans ce bref le Pape insiste sur ce qu'il n'y a pas de salut à espérer pour ceux qui refusent de se soumettre aux décisions apostoliques qui regardent la doctrine et la religion.

(1) Lettre du 26 février.

- savait loyalement sa ligne de conduite, pendant que le Pape ne demandait qu'à tenir sa promesse, mais en se croyant retenu sans cesse par des formalités qu'on savait multiplier habilement à ses yeux. Le 10 mars, le pauvre Cardinal chante alléluia avec une touchante naïveté ; il accepte le projet de mandement envoyé par le Cardinal de Polignac, en réclamant seulement radoucissement d'un passage, non pour lui, mais pour éviter de blesser l'opinion publique. « Je ferai tout ce qu'on voudra, ne cherchant que le bien de l'Eglise. » Il souhaite cependant que le bref annoncé ne renferme aucune menace contre les non-acceptants et « rien qui puisse me faire de la peine ». Or dans une lettre Polignac avait mentionné comme devant y être insérée cette phrase « S. S. franchit tout pour regagner un fils tel que vous ». Mais, s'écrie fièrement le cardinal, « je prétends n'avoir jamais été perdu pour le pape. » Et il termine en disant : « Comme maintenant j'ai satisfait à tout ce que Ton souhaite de moi, je vais attendre avec impatience le rameau d'olivier. » En même temps il écrivait une lettre au Cardinal de Polignac qui lui avait dépêché le 22 février un courrier extraordinaire pour lui confirmer les bonnes nouvelles ; il lui répétait qu'il avait consenti à tout ce que le pape demandait, mais il le priait aussi de surveiller la rédaction du bref, en ne lui cachant pas le peu de confiance que lui inspirait Monsignor Mayella. Les adversaires en eflFet ne se ralentissaient pas. M. de Morville avait écrit à Rome dans un sens favorable à Monseigneur de Noailles sous l'influence de Monsieur le Duc que séduisait l'espoir d'une paix prochaine. Mais les Cardinaux « constitutionnaires » avaient par le même courrier expédié un mémoire très violent, et pour éviter toute chance de retard, le Nonce avait pris sur lui d'envoyer de son côté un double de ce document (1). La situation était en effet critique pour eux. « Ils sont au désespoir que cela se ter-

(1) Lettres de Noailles, 26 mars.

mine sans leur participation et à Thonneur du Cardinal de Polignac (1) ; M. d'Embrun en parle avec un langage que le Cardinal ne pourroit croire. M. de Bissy est furieux, échauffé par les Jésuites : la paix rendra le Conseil de conscience sans ouvrage, peut-être dispara îtra-t-il, et alors il lui faudra vivre à Meaux. » Il leur falloit à tout prix empêcher les douze articles d'obtenir l'approbation du Souverain Pontife : « La cabale obsède littéralement le Nonce » ; elle vouloit gagner du temps, escomptant Tâge du Pape, impardonnable aux yeux de ses membres pour avoir agi en gardant le secret. « Au contraire les gens sages sont heureux et toute la Cour applaudit le Pape. Le Parlement promettoit bel enregistrement et les congrégations les plus savantes, si opposées à la Constitution, promettoient de donner une preuve de leur soumission. On comptoit même sur la Sorbonne et on croyoit qu'un seul des sept évêques appelants s'obstineroit. »

(1) Ceci pour flatter le Cardinal; ces lettres dites secrètes devaient être montrées comme par surprise.

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