CHAPITRE V
L'abbé de Rothelin devait apporter le rameau d'olivier. — Nouvelles complications. — Le Pape se laisse imposer le concours d'une congrégation de cardinaux. — La lettre de l'abbesse de Chelles. — Plainte du Père de Graveson de se voir accusé de Jansénisme. — Réponse du Cardinal qu'ily a 30ansqu'on l'incrimine de même. — Il réclame énergiquement l'intervention du Pape seul. — Bienveillance personnelle de Benott XIII. — « E che potera dire piu questo huatt Cardinale / ». — La Cour se tourne contre le Cardinal. — Polignac agit en conséquence. — Découragement de Monseigneur de Noailles. — Conférences de Conflans. — Intrigues de Mayella, secrétaire des brefs. — On exige un nouveau projet de mandement. — Nouveau découragement du Cardinal. — Il se voit dé&honoré en cédant. — Il reprend cependant les négociations. — Le Pape ordonne formellement l'envoi du bref. — Sa forme rude le rend inadmissible. — Polignac obligé de le reconnaître. — Demande de rétractation de l'Instruction de 1715. — Le Cardinal consent. — Nouvelles exigences pour le mandement. — Promettre et ne rien accorder. — Le Cardinal alors se borne à demander un bref au lieu d'une bulle. — Polignac lui transmet les conditions dictées par le Pape lui-même. — Le Cardinal se plie à tout aveuglément. — Indiscrétion de Mayella qui met les adversaires au courant. — Le Cardinal en appelle à la bonne foi du Pape.
Tout semblait arrangé : le Cardinal de Polignac luimême en était assez persuadé pour faire partir Tabbé de Rothelin, en lui annonçant qu'il recevrait à Lyon le bref approbatif de douze articles. Mais on comptait sans la résistance désespérée des adversaires qui étaient parvenus a remettre au courrier de Monseigneur de Polignac, reparlant le 11 mars, d'autres mémoires plus explicites rédigés par les Cardinaux de Rohan et de Bissy, MM. de Fréjus et d'Embrun, de Malines, tandis que Tévêque de Soissons écrivait directement au Pape pour attaquer, comme eux violemment, l'approbation des articles.
Un mois se passe sans rien amener de nouveau. Le Cardinal de Noailles ne cachait pas au Père de Graveson son impatience, tout en feignant pour le public ne rien ignorer. « On a voit dit l'abbé de Rothelin chargé du
rameau d'olivier » et il venait d'arriver sans rien apporter (1). Puis des bruits inquiétants circulaient, notamment que le Pape ne déciderait rien sans le concours d'une congrégation de Cardinaux, et Monseigneur de Noailles ne se trompait pas en pronostiquant que rien de bon n'aboutirait du moment où les affaires ne seraient pas traitées exclusivement entre le Saint- Père et lui. Toute discussion lui semblait inutile du moment où les douze articles étaient tout simplement extraits du corps de doctrine approuvé en 1720, par tout l'épiscopat français et par la Cour de Rome. Au lieu de cela, on se mettait à les communiquer à tous les Cardinaux français, qui à leur tour les soumettaient à leurs théologiens « lesquels sont aujourd'hui communs dans la France comme l'herbe dans les champs (2)». Puis tout était mal interprété : on reprochait au Cardinal une lettre très vive écrite en sa faveur par le roi de Sardaigne et dont il n'avait même pas eu connaissance : on l'incriminait pour une lettre de Madame de Chelles sur les affaires de l'Eglise, lettre imprimée qu'il avait blâmée énergiquement et au sujet de laquelle il avait nettement écrit à la princesse ( 3) ; celle-ci , piquée de cette démarche, en avait conçu un cruel ressentiment et ne s'était pas gênée pour malmener le prélat auprès de son amie, l'abbesse de Jouarre, nièce du Cardinal de Rohan. Rien ne manquait, comme on voit, pour entraver les négociations et aggraver la situation. De son côté le Père de Graveson jetait les hauts cris k cause de l'accusation de jansénisme portée contre lui dans la lettre de l'évêque de Soissons, et le Cardinal devait chercher à la réconforter en lui démontrant qu'il ne faisoit que partager le sort de tous ses partisans, que Rothelin et Polignac parfois a voient été dénoncés comme tels. « Il y a trente ans, s'écrie le prélat, que je suis archevêque de Paris et il y a trente ans que je suis janséniste, hérétique
(i) Lettre du 23 avril 1725.
(2) Ibidem.
(3) Fille du Régent.
et schismatique, quoique les jansénistes ne me reconnaissent pas comme un homme à eux. Combien de fois ne m'a t-on pas traduit comme janséniste devant le feu roi et devant Clément XI (1)! Or, y a-t-il dajis mes ouvrages des propositions jansénistes ? Mslu en entrant dans ce diocèse je me suis nettement prononcé par mon ordonnance de 1694 contre le droit et le fait des Jansénistes. » Seulement en même temps il s'était opposé aux agissements des Jésuites et cela Tavait perdu. C'est pourquoi à cette haine il fallait l'intervention du Pape seul : un mot de lui et tout serait rentré promptement dans le silence. Or, plus on avançait, plus l'intervention des Cardinaux compromettait une heureuse conclusion. Le découragement du Cardinal — il devait passer par bien d'autres épreuves — était complet, et cependant il ne pouvait comprendre que le Pape ce avec son bon cœur » tardât à parler, du moment où l'archevêque de Paris était nettement accusé d'hérésie et de schisme ; qu'il n'agît pas promptement, lui qui, après avoir lu ses lettres de soumission, s'était écrié publiquement : E che potera dire piu questo buon Cardinale ! qu'il ne se prononçât pas favorablement, après avoir envoyé luimême au Cardinal un projet d'accommodement. Et cependant le Cardinal était tenu complètement dans l'isolement, le nonce affectant même de ne pas vouloir le rencontrer. Dans le public l'agitation croissait : nombre d'ecclésiastiques étaient exilés, de moines étaient chassés de leurs couvents, et les protestants ne dissimulaient pas la joie que leur causaient ces dissensions religieuses. Le Pape pouvait donc rétablir l'ordre si fortement compromis en déclarant ce que c'était qu'un janséniste au lieu de laisser multiplier les accusations vagues (2). Et les intrigues d'aller grandissaut. Tandis que tout le monde était convaincu que Polignac cherchaitabsolumentà faire échouer l'accommodement
(1) Lettre du 30 avril.
(2) Ibid.
par ordre évidemment de la Cour, les gens voulant négocier assaillaient sans cesse Monseigneur de Noailles, qui, craignant avec raison des pièges, les éconduisait tous(l). Son trouble fut bien plus grand encore à l'arrivée du projet de mandement réclamé de lui (2). Puis il apprenait le succès des suprêmes démarches de ses adversaires, les exigences de la congrégation de cinq Cardinaux au sujet de ce mandement. On voit que c'était toujours la même tactique : on exigeait d'excessives concessions de Monseigneur de Noailles dans Tespoir qu'il s'y refuserait absolument, et dès que, contre toute attente, il les avait accordées, on en réclamait d'autres comme si rien n'avait été convenu. Le Cardinal en conçut tout d'abord un vif ressentiment et un réel découragement : il tint deux grandes conférences les 4 mai et 11 juin à Conflans et à Paris, et ce même jour il envoya de nouvelles instructions au Père de Graveson, en ne lui cachant pas sa douloureuse surprise, ayant toujours cru « que la parole d'un Pape, que l'Eglise regarde comme un saint, étoit si sacrée, si respectable et si inviolable qu'il n'étoit pas permis de la révoquer en doute, et cependant il la voit méprisée dans Rome même parmi les Cardinaux qui pensoient devoir obliger le Saint-Père à ne point tenir les engagements qu'il a contractés avec le ministère du roi de France, que le Roi a approuvé dans son conseil et sur la bonne foi duquel Monseigneur le Cardinal a signé tout ce qu'on a souhaité de lui ».
Monseigneur de Noailles avait véritablement le droit de se plaindre. Le 22 février Polignac lui avait mandé: « Nous avons obtenu la promesse positive du Pape sur les douze articles. Vous avez fait voir la nécessité d'annoncer une explication dans votre mandement : on a trouvé le moyen de vous satisfaire encore là-dessus. Sa Sainteté m'a dit qu'elle étoit contente de votre dernière lettre, et
(1) Lettre du 13 mai.
(2) Lettre du 12 juin.
qu elle n'auroit pas prétendu autre chose sur ce qui regarde riustruction pastorale (de 1719), si le bruit horrible du Saint-Office ne Tobligeoit, pour avoir la paix avec ce tribunal, de vous demander en grâce mot pour mot les expressions contenues dans lesommaire que je vous envoie. Ce projet sera vu seulement par S. S., Monseigneur iVfayelia, le P. Graveson et moi, sans qu'aucun autre dans le monde en ait connaissance... Ce mandement vous sera renvoyé immédiatement avec le bref qui contiendra les explications. »
Certes, rien ne pouvait être plus précis pour le Cardinal que cette lettre du représentant du roi à Rome, surtout si on ajoute que ce dernier écrivait en même temps à Paris : Le Pape reconnaît, comme il est vrai, « que le Cardinal de Noailles a fait de sa part tout ce que Sa Sainteté lui a demandé et qu'en lui rendant cette justice, il est obligé d'avouer que c'est Rome qui demeure en reste avec lui. » Tout le mal vint de ce que le secret ne fut pas gardé et ce ne fut un mystère pour personne que l'indiscrétion eut pour auteur Mayella, qui donna ainsi aux adversaires le temps et le moyen d'agir. Ceux-ci, en effet, amenèrent sans peine la Congrégation du Saint-Office à dresser un nouveau projet de mandement à faire accepter par le Cardinal et dans lequel il déclaroit se soumettre en tout et toujours au jugement du Saint-Office; ce qui visoit la condamnation de son instruction pastoralede 1719 ; h réprouver son attitude passée et, «nommément», cette fameuse instruction ; à agréer purement et simplement la Constitution ; à indiquer, au moins indirectement, un blâme contrel'appel au futur Concile ; enfin à forcer ses diocésains à suivre absolument son exemple. A ce prix, on promettait un bref de réconciliation et un bref d'explication, mais sans prendre aucun engagement au sujet de leur contenu. Un courrier extraordinaire quitta Rome à la fin d'avril pour porter à Paris cet ultimatum.
La première impression du Cardinal fut un décourage-
ment complet. « Si on ne veut m'aider en rien, mais finir en me déshonorant et en me mettant aux mains avec mon clergé, on ne finira pas : on verra tous mes diocésains attachés à moi prendre, même malgré moi, fait et cause et défendre ma conduite, mes écrits, mes paroles, mes actes. Et Dieu ne m'abandonnera pas. Jésus-Christ a prouvé ces jours-ci qu'il aimoit le diocèse de Paris en y faisant un miracle qu'on établit en ce moment. » Mais la réflexion vint et Monseigneur de Noailles se mit à examiner plus froidement la question après avoir, comme il le dit dans sa longue dépèche du 11 janvier au P. de Graveson, revu « toutes les pièces échangées avec Rome ». Ce résumé est intéressant à rappeler ici, car il montre, d'une part, le bon vouloir véritable du Pape et les intrigues des agitateurs, et, d'autre part, il explique les embarras inextricables au milieu desquels le pauvre Cardinal se débattait. Le 4 octobre, le Pape avait affirmé hautement son affection pour le prélat et sa résolution, une fois la Constitution acceptée, de mettre fin à toutes les disputes par des explications claires et précises. Le Cardinal se hâta de répondre en tels termes que le Saint-Père en exprima sa satisfaction sans réserve et ordonna à Mayella de dresser sans retard un bref plein d'expressions aflectueuses. Or, ce bref fut bien expédié, mais conçu en termes si durs, que le Cardinal dut supplier le Souverain Pontife de le tenir secret. Au lieu de cela, il fut imprimé et publié par la trahison de Mayella. Le Cardinal de Polignac intervint alors pour prier Monseigneur de Noailles de signer une légère rétractation de Tinstruction de 1715; celui-ci y consentit. On réclama alors un mandement spécial avec la soumission des principaux appelants. Dès lors, l'influence du Saint-Office était évidente comme dominant celle du Souverain Pontife, et il fut clair que « le principe romain allait triompher : promettre tout et ne rien accorder ». Le Cardinal se décida, en présence de cette situation, pour ne pas commettre le Pape avec le Saint-Office, à ne
plus demander qu^un bref au lieu d'une bulle et à se contenter d'une approbation de ses douze articles. Benoît XIII se montra très satisfait de cet arrangement et il l'exprima si nettement que le P. de Graveson croyait pouvoir envoyer le bref le 7 février : il attendait même pour cacheter sa dépêche, quand, au lieu de le lui apporter, on lui apprit que le Cardinal Corradini avait obtenu que le Saint-Père exigeât encore quelque chose de plus au sujet de l'Instruction. Le 22 février, Polignac adressa une longue lettre à son collègue énonçant les conditions définitives de l'accommodement, ouïes de la bouche même du Pape : « Nous avons, écrit-il, obtenu la promesse positive du Saint-Père sur les douze articles. Vous avez fait voir la nécessité d'annoncer une explication dans votre mandement : on a trouvé moyen de vous satisfaire encore là-dessus. Sa Sainteté m'a dit qu'elle étoit contente de votre dernière lettre et qu'elle n'auroit pas prétendu autre chose en ce qui regarde l'instruction pastorale, si le bruit horrible du Saint-Office ne l'obligeoit pas, pour avoir la paixavec ce tribunal, de vous demander en grâce mot poijr mot les expressions contenues dans le sommaire que je vous envoie. Le projet de mandement sera vu seulement par Sa Sainteté, Monseigneur Mayella, le P. Graveson et moi, sans qu'aucun autre dans le monde en ait connaissance. Ce mandement vous sera renvoyé sur-le-champ avec le bref qui contiendra les explications. » Le Cardinal signa tout aveuglément. On reconnaîtra que sa conduite était absolument correcte et qu'on ne pouvait pas exiger davantage de lui, puisqu'il n'avait rien refusé. C'est alors que se produisirent les intrigues que nous avons fait connaître, provoquées par la coupable indiscrétion du secrétaire des brefs : le Cardinal ne pouvait avoir de doute à cet égard. « Tout le mal, écritil, vient du secret non gardé pour le projet du 22 février et le Cardinal de Polignac sait quel est l'indiscret. » Après avoir constaté que le Souverain Pontife avait été complètement satisfait et avait même avoué que « Rome demeu-
roit en reste aveclui,'» le prélat examina la nouvelle situation qu'on lui créait et il ne pouvait s'empêcher de faire remarquer qu'il était hors de sa puissance d'entraîner un parti fort et résolu à l'abandonner du moment où il se soumettait aux exigences résumées dans les cinq points que nous avons indiqués. Trente-cinq curés de Paris refuseraient sur quarante de publier le mandement et ils seraient assurément imités par un grand nombre de leurs confrères des paroisses rurales du diocèse : il lui faudrait multiplier les censures, provoquer des exils, des emprisonnements, « mais tout cela révolutionnera sans amener aucun bien. Faut-il donc commencer par mettre le feu clans l'église de Paris et ensuite aller chercher Teau dans le Tibre pour l'éteindre ? » Monseigneur de Noailles ne pouvait serésigneràse laisser publiquement humilier après avoir tout fait pour obtenir la paix et il se refusait absolument à recevoir un bref contenant par rapport a lui le terme, réconciliation, le présentant, par conséquent, comme une brebis égarée revenant au bercail. » Il en appelait a la bonne foi du Saint-Père en réclamant un bref fixant positivement le sens de la bulle et l'approbation de ses douze articles.