CHAPITRE VI
Le Nonce entraine le Régent. — A Paris on condamne les douze articles que le Pape approuvait. — Triomphe de* adversaires du Cardinal. — Mayella âme de toutes les entreprises. — La bonne foi du Pape de plus en plus évidente. — Faiblesse envers les Cardinaux. — Discussion de mots. — Réprobation au lieu de désaveu. — Le Cardinal écrit au Pape. — Le nonce reconnaît le projet qu'on veut imposer au Cardinal inacceptable par lui . — Le miracle de Sainte Marguerite. — Le Cardinal adopte une attitude de résistance ferme et résolue. — > Ultimatum du P. de Graveson. — Le Cardinal se montre cependant encore résigné à des concessions. — Mayella redouble de duplicité. — Vir diffieul' taium.
Et tout deveDait de plus en plus obscur. Le nonce à la tête du mouvement à Paris arracha au régent un arrêt ordonnant la destruction de Timprimé contenant ces fameux articles, mais sans pouvoir cependant obtenir que cet arrêt les déclarât imbus de la doctrine janséniste. A Rome, au contraire, Benoit XIII les approuvait. « Je ne puis plus rien comprendre, écrit le Cardinal le 19 juin à son correspondant ordinaire ; le Cardinal Paulucci dit que Sa Sainteté a demandé au roi la condamnation la plus dure des articles et vous me mandez, le 9 mai, que Sa Sainteté les approuve ! » Monseigneur de Noailles ne montrait pourtant aucune obstination comme le prouve ce passsape de la même dépêche : « Je sais qu'on veut faire des changements aux douze articles. Je ne puis les admettre sans les voir. Ce qui paraît léger à Rome est grave ici. Au milieu de tout cela je ne puis qu'attendre, mais j'ajoute en secret que je désire tant la paix que j'ai chargé des gens les plus sûrs d'examiner ce que je puis encore faire en fait de concession (1). »
^l) « L'évèquc,de Soissons, ajoute-t-il, a écrit le 19 avril à Rome une lettre pleine de choses horribles et empoisonnées contre moi. Bien sûr, la cabale l'a écrite et il l'a signée sans lire. »
Monseigneur de Noailles n'exagérait nullement, comme nous en avons la preuve par les renseignements que le Cardinal de Polignac adressait, le 12 juillet, à Tabbé de Rothelin. Il lui mande très Franchement que ses adversaires triomphaient à Rome, parce que tout accommodement était alors rompu et qu'on avait beau jeu à attaquer Tarchevêque de Paris. « Les projets des ennemis de la paix seuls réussisssoient, parce qu'il est plus facile de détruire que d'édifier. » Cependant il insiste sur les sincères dispositions du Pape et regrette les mémoires que le Père de Graveson était chargé de lui soumettre et surtout le reproche assez peu défini de manquer à sa parole. « Tout paraîtroit vrai, s'il ne s'agissoit pas du plus saint des Papes. L'indiscrétion de Mayella et ses atermoiements volontaires ont causé tout le mal, car les adversaires ont eu ainsi le temps de lancer leur mémoire, qui est arrivé le jour même où l'on commencoit la rédaction du bref: ce retard fut aug:mente par les occupations de la Semaine Sainte et le courrier du Nonce put malheureusement arriver. Le Sacré- Collège, saisi de ces armes, s'en servit pour contraindre le Souverain Pontife à remettre l'examen de l'affaire au Saint- Offîce, qui s'empressa de réclamer la modification si mortifiante pour Monseigneur de Noailles. Le Pape ayant cédé dans une question où il devait décider souverainement, puisqu'il l'avait traitée directement et sous le sceau du secret avec l'archevêque, se trouvait désarmé et singulièrement menacé en voyant vingt-deux cardinaux déjà résolus à signer une protestation. Toute la lettre du Cardinal de Polignac est curieuse et montre nettement la situation en dégageant absolument Benoît XIII, auquel on ne peut en vérité reprocher que de la faiblesse et un peu d'inhabileté politique. En deux mots « Rome voulait tromper Monseigneur de Noailles en exigeant beaucoup et ne donnant rien ». Le Pape avait agi très nettement parce qu'il « ne peut pas tromper » et Monseigneur de Polignac affirme qu'il avait choisi cinq cardinaux très sûrs
pour étudier Taffaire : qu'un brouillon avait été écrit par Mayella sur le bureau de Benoit XIII, mais que les cinq cardinaux ne se pressèrent pas assez, quoique bien intentionnés, que le secret put être éventé et que le triomphe des amis du Cardinal de Noailles, trop tôt manifesté, piqua au vif ses adversaires et « mit le feu aux poudres ». Bref, tout était profondément changé. Polignac insistait sur les difficultés particulièrement soulevées au sujet de rinstruction de 1719 : le Saint-Office trouvait le Pape trop conciliant et exigeait le mot réprobation, Polignac assurait que le Pape y substituerait désaueu^ mais sans garantir le consentement des adversaires ; et il terminait en déclaran tassez peu fermement encore que le bref « seroit agréable, mais ne loueroit cependant que la conduite présente. »
Monseigneur de Noailles releva alors fièrement la tête : «Tafifaire est entre les mains de Dieu, écrit-il le 16 juillet, et je ne puis rien faire de plus. » Et en même temps il faisait remettre au Pape une lettre expliquant les raisons qui Tobligeaient à repousser la rédaction proposée pour son mandement. Il ne se décourageait pas cependant et le 28 juillet, il reproche au P. de Graveson, qui dans son chagrin parlait de se retirer dans un couvent, de vouloir renoncer à la lutte ; il comptait sur sa lettre à Benoît XIII, qu'il aimait et respectait, et voulait réparer les fautes du passé, en cherchant de nouveau à négocier directement avec lui. Dans ce but, il acceptait, à peu près les yeux fermés, les changements qu'on pouvait faire aux douze articles, et chargeait désormais son agent de poursuivre la publication de la Bulle promise en réponse au Mémorial des Dominicains de France, en y faisant insérer incidemment l'approbation. Ce changement d'attitude était habile et permettait de tourner les difficultés, d'autant plus qu'à ce moment les adversaires du Cardinal étaient obligés de reconnaître que la publication du Mandement n'amènerait aucun résultat et éloignerait probablement davantage la Sorbonne
et le Parlement qui composaient les véritables forces du Jansénisme. Le Nonce lui-même déclarait que le projet qu'on voulait imposer au Cardinal était inacceptable par lui : il ne le pensait probablement pas, et jouait ce jeu avec le Cardinal de Bissy, en accablant Monseigneur de Noailles d'offres de service à Rome : celui-ci répondait en proposant tout simplement la reprise de Tancien projet accepté par le Pape, et puisqu'on voulait qu'il lût dessaisi par la remise de l'affaire au Saint-Office, qu'il y suppléât du moins par l'adjonction ci-dessus indiquée au Mémorial (1). Il revint encore plus vivement à la charge le 30 juillet: « car si on manque cette occasion on ne la retrouvera jamais». Et aussi pour faciliter la tache du P. de Graveson, le Cardinal cette fois lui recommandait de n'avoir en vue que la paix de l'Eglise, de mettre sa personnalité absolument en dehors, et de poursuivre l'approbation des douze articles désormais, « indépendamment et sans aucun rapport avec Son Eminence ». Par ce biais, adroitement choisi, Monseigneur de Noailles se flattait de déjouer brusquement les menées de ses ennemis et même jusqu'à un certain point de les désarmer : ils ne pourraient plus batailler sur les concessions à arracher au Pape ou les humiliations à faire subir au prélat, ni discuter sur la nécessité de faire céder les appelants avant d'accorder le bref. Sur ce terrain la lutte était devenue impossible: à Rome les adversaires s'étaient trop engagés pour pouvoir reculer
(1) Le Cardinal insistait snr les manifestations de la faveur divine au profit de son église. Nous l'avons vu parler du miracle opéré sur la paroisse Sainte- Marguerite et reconnu par cinq docteurs et trois protestants. Cette fois il constate que la procession de Sainte-Geneviève a ramené immédiatement le beau temps; puis il ajoute : « Les évéques de l'assemblée du clergé allèrent faire leur station à Sainte-Geneviève : les religieux les attendoient à la porte pour les saluer et leur offrir l'eau bénite; l'archevêque de Tours passa sans les regarder pour montrer sa répulsion contre des appelants, ce qui produisit un mauvais effet sur le peuple qui a grande confiance en ces religieux. Au contraire, le lendemain, le Parlement venant de même, M. le premier président fit un beau compliment au Prieur. Le soir de la procession un paralytique toucha la châsse et fut guéri, au lien même où M. de Toulouse avait été si malséant, s
et le Cardinal reconnaissait qu'il n'y aurait jamais moyen d'en arracher uq bref approbatif des articles. Cette approbation paraissant dans le Mémorial produisait les mêmes effets et ne pouvait choquer la coterie, puisque le Cardinal n'y devait recueillir aucun témoignage personnel.
C'est vers ce moment que l'abbé de Rotbelin commu? niqua a l'archevêque de Paris la dépêche que nous avons analysée du Cardinal de Polignac et il mande à ce dernier, « qu'il y a répondu plus par des gémissements que par des objections » (6 août). Le même jour le Cardinal adressait au P. de Graveson une instruction <c secrète » très ferme, très solidement motivée, pour démontrer l'impossibilité de sa part à accepter purement et simplement la Constitutution, ce qui n'amènerait d'ailleurs aucun avantage à Paris, parce qu'il ne serait suivi par personne : il s'y explique très franchement aussi sur les souffrances qu'il ressent en se voyant représenté à Rome « comme un homme sans bonne foi, comme un fourbe qui veut surprendre la religion du Saint-Père, comme un hérétique livré à l'erreur » . Cette fois l'archevêque se résume nettement : « point d'acceptation pure et simple : approbation sûre des douze articles et point de bref disgracieux. » Le 20 août il déclare ne rien avoir à redire aux modifications apportées aux douze articles, que son fidèle agent lui avait enfin communiqués. Et, le 27 août, il laisse percer, pour la première fois depuis bien des semaines, une certaine satisfaction après avoir appris que lé Pape repoussait comme trop dur le projet de mandement dressé par le Saint-Office et approuvait les observations du Cardinal. Le nonce et Bissy eux-mêmes y reconnurent un danger. Puis il examine l'ultimatum que lui venait de transmettre le P. de Graveson, lequel prétendait qu'en acceptant purement et simplement la * Constitution , ce serait un coup de foudre contre les M olinistes en les désarmant complètement : le prélat admettait que cela pût être à l'égard des Molinistes d'Italie, mais il le niait avec raison pour ceux de France, dont en effet dans ce cas on aurait compris
avec peine l'acharnement à obtenir une concession qui leur aurait été préjudiciable. Le second point était le blâme à formuler contre son Instruction pastorale, pour laquelle le seul adoucissement accordé était la substitution des mots désavouer et improuuer aux mois réprouver et con-damner. Monseigneur de Noailles trouvait ce changement bien insuffisant ; il consentait à s'expliquer, et à rétracter ce qui serait reconnu répréhensible , mais il ne pouvait se décider a se soumettre aveuglément à l'autorité d'un tribunal dont il ne reconnaissait pas l'autorité, parce que, suivant lui, celle-ci n'appartenait qu'au Pape. Et d'ailleurs ne savait-on pas qu'à Rome on avait soutenu que, dans l'Instruction, le Cardinal enseignait que Dieu avait créé les réprouvés pour les damner, ce que le Nonce lui-même avait dû reconnaître radicalement faux. Pour les douze articles modifiés, aucune observation. Dès lors à quelle conclusion s'arrêtaitleprélat? tout abandon ner?« ... Non : il faut insister sur la bulle promise aux Dominicains pour y faire insérer les articles. Si le Pape est le maître, il peut facilement par là donner la paix à l'Eglise ; s'il ne l'est pas, il faut gémir, attendre, travailler, prier, afin qu'il le devienne et surtout ne point se rebuter. » Il paraît que Mayella soulevait à ce sujet de nouvelles difficultés, tant il avait peur de voir aboutir un accommodement. « Mais alors, s'écrie le Cardinal, veut-il mettre le Pape en tutelle et le regarder comme un mineur qui ne sauroit prendre le plus léger engagement sans le consentement de sa famille ? » Le secrétaire des brefs était bien en réalité l'âme de cette déplorable guerre. « Il sait bien que certains cardinaux du Saint-Office ne veulent pas que le Pape approuve les XII articles. Et parce qu'il ne veut pas se brouiller avec ces Eminentissimes Seigneurs, que fait-il ? Il promet au Pape par complaisance l'approbation, mais quand il faut la lâcher, c'est pour lors qu'il devient vir difficultatum. Et quand même M. le Cardinal auroit fait tout ce qu'on exige de lui, il a plus d'une corde à son arc. » Et
les événements allaient prouver la justesse des appréciations du Cardinal, qui reprochait assez vivement alors au P. de Graveson de ne pas assez se méfier de ce trop habile personnage.