CHAPITRE VII
Le Cardinal entame une négociation secrète par Tentremise de l'abbé de Porte- Neuve. — Le P. de la Borde. — Secret absolu exigé. — Les affaires paraissent d'abord s'engager favorablement. — Résumé de la situation depuis 1724. — Ce projet affermit le Cardinal dans sa résistance. — Il ne le communique pas au P. de Graveson. — Le projet dressé à Rome transmis par Polignac. — Tout semble acceptable au Cardinal. — Sa joie. — Craintes au sujet de Mayella. — Les bonnes nouvelles s'affirment. — On se prépare à imprimer en Italie le mandement. — Le Cardinal plaisante le Saint-Office. — Si on exige trop, les appelants se feront plutôt couper le col. — Continuation avec l'abbé de Porte-Neuve.— Concours du Cardinal Coscia.— Le secret est éventé. •— L'évéque de Soissons a connaissance du bref préparé pour approuver les XII articles. — Ruse de Mayella. — Le Cardinal de Rohan prépare un mémoire et Mayella s'arrange pour retarder son travail.
Le 1 2 août, une conférence se tint chez le Cardinal de Polignac, « où M. Mayella vint hérissé de difficultés. »(1) Cela ne se comprenait que trop : il voyait les affaires reprendre une bonne tournure et il lui fallait dès lors chercher de nouveaux moyens de brouiller les cartes. Son intérêt était évident : il pensait à Tâge du Pape et redoutant après lui le triomphe de la cabale, il prenait ses précautions. Monseigneur de Noailles s'expliquait clairement à ce sujet avec son agent, en lui recommandant de se défier de tout le monde, et en s'en tenant à Toctroi du bref aux Jacobins ; aussitôt après, il publierait un mandement conforme.
C'est à ce moment que nous voyons le Cardinal entamer une nouvelle négociation, cachée au P. de Gravesou, et qui est demeurée ignorée jusqu'ici, et il la continua pendant assez longtemps concurremment avec celle que
(1) Instruction du Canlinal du 9 septembre.
-Binons appellerons officielle. Le P. de la Borde (1) fut chargé des premières ouvertures adressées à Tabbé de Porte- Neuve.
Cet ecclésiastique paraît avoir été dans Tintimité du Cardinal Coscia, l'un des favoris de Benoit XIII, qui venait de l'élever à cette haute dignité peu de semaines auparavant; il semble être le seul personnage à Rome qui ait inspiré une confiance véritable à Monseigneur de Noailles. Le P. de la Borde, qui n'était là qu'un porte-paroles, exprime sans feinte la joie que l'archevêque éprouvait en voyant le Cardinal Coscia disposé à répondre à ses sollicitations et à servir d'intermédiaire auprès du Pape, et il déclara avoir ordre de s'en remettre entièrement à lui : il lui confie qu'il est résolu à céder tout le possible, mais il le supplie en même temps d'examiner sérieusement les arguments de Monseigneur de Noailles. Il ne lui cache pas les difficultés existantes à Paris : la cour, « horriblement fatiguée de l'affaire », le parlement « ne demandant qu'à éclater », (2) la Sorbonne ayant besoin d'être calmée : mais il a ajouté aussi que si une trentaine d'évêques sont disposés à faire du bruit, la grande majorité aspire à la paix ; et il se plaint avec raison que le grand mal vient de ce qu'à Rome on n'a jamais jugé exactement la situation en France et ajoutait que les exigences du Saint-Office ne feraient qu'exaspérer les esprits. L'essentiel est de tout disposer dans le plus complet secret, cette fois, sans que Mayella puisse rien savoir, et de n'arriver au Pape que quand tout aurait été convenu à l'aide des amis que le Cardinal Coscia pourrait avoir dans la terrible congrégation. Le Père ajoute, ce qui montre clairement
(1) Le P. de la Borde, de l'Oratoire, avait été envoyé à Rome par le Régent, an mois d'août 1716 avec l'abbé Chevalier pour tâcher d'obtenir quelques arrangonents an sujet de la Constitution. Ils en revinrent au mois de décembre 1717 sans avoir pu même obtenir une audience du Pape (Journal de Buvat, I, p. 198.)
(2) Lettre de Paris, 9 septembre, en réponse à celle de l'abbé de Porte-Neuve, reçue le 1*'.
qu'à ce moment cette tentative l'emportait sur tout, qu'on doit continuer la négociation avec le P. de Graveson pour masquer celle-ci, mais qu'il fallait qu'il l'ignorât absolument. Une nouvelle lettre ne se fît pas attendre et semble avoir été assez encourageante, car cette fois c'est le rédacteur ordinaire des Instructions secrètes qui répond à l'abbé de Porte-Neuve en reconnaissant qu'il n'y a plus qu'une difficulté sérieuse, les termes «cum omnimodaobedientia » exigés dans la rédaction de l'acceptation arrêtée par le Saint-Office (1), Le Cardinal de Noailles précise les choses, se défiant qu'on vienne chaque jour formuler quelque nouvelles concessions. On lui demandait une lettre au Pape acceptant la Constitution et exposant une profession de foi soumise au jugement de Sa Sainteté et, en échange, on promettait une approbation conçue en bons termes. « Mais après, demandera-t-on autre chose ? Expliquez-vous nettement, car autrement ce serait inutile d'aller de l'avant. » Le même jour partait, comme si de rien n'était, une longue dépêche pour le P. de Graveson, mais on y sent l'influence de la négociation parallèle et un espoir qui donne au Cardinal plus de fermeté dans sa résistance. Il déclare attendre avec impatience le projet de mandemeot annoncé par M. de Polignac, mais en déclarant à l'avance qu'il ne pourrait jamais accepter avec les mots purement et simplement et il en donne une singulière raison, en faisant remarquer que ce serait peut-être un jour regrettable pour le Cardinal ambassadeur qu'on pût lui reprocher, à lui, le représentant du Roi et de l'Etat auprès du Saint- Siège, d'avoir proposé des actes contraires aux décisions de l'Assemblée du clergé de 1682. Il ne parait pas attacher autrement d'importance à l'idée mise en avant par lui dans sa précédente dépêche au P. de Graveson, d'envoyer au Pape une lettre semblable à celle des évêques en 1682, et cependant, nous venons de voir que c'était la principale
(1) Lettre da 10 septembre.
base de sa négociation par l'abbé de Porte-Neuve. Ce jourlà, sa résolution paraît inébranlable en face d'une concession qui révolterait tout le monde, que le nonce proclamait lui-même inadmissible (1), et qui, imposé aux Chartreux et aux Lazaristes de Paris, n'avait eu pour résultat que d'en séparer malheureusement un grand nombre de l'Eglise. « Après cela, s'écrie-t-il, on veut que M. le Cardinal accepte purement et simplement et qu'il oblige ses diocésains à accepter de même ? Dans quel horrible état veut-on réduire l'archevêque de Paris, son diocèse, toute l'Eglise de France et l'Etat ? » Enfin, arriva (2) le projet annoncé par le Cardinal de Polignac. On lui proposait le texte suivant: « A ces causes, nous acceptons la Constitution Unigenitus comme le clergé de France l'a acceptée, et nous condamnons les 101 propositions extraites du livre des Réflexions morales avec les qualifications portées dans ladite Bulle. » Celte fois, l'espoir renaît dans l'esprit de Noailles : en lisant sa réponse, on sent la satisfaction qu'il éprouve (3). « Je vous réponds avec une extrême joie parce que je ne trouve rien dans ce que l'on me demande que je ne puisse faire. Je le ferai donc avec un extrême plaisir et je vous envoie par ce courrier le mandement réformé suivant le mémoire du Cardinal de Polignac qu'il assure devoir être agréé par Sa Sainteté et qu'aussitôt partira le bref approbatif des XII articles adressés à notre Ordre sans consulter le Saint-Office. Je n'hésite pas un moment et suis exactement les changements portés par le mémoire du Cardinal. » Il recommande cependant de se garer de cet homme importun dont saint Paul demandait à Dieu d'être délivré, « de tout cacher, surtout à Mayella. « Achevez, Révérend Père, ce que vous avez si bien com-
(1) a II (le nonce) est vrai autant qu'un Italien peut l'être et il seroit à désirer qu'il fût aussi dégagé des vues de la fortune qu'il l'est de l'esprit de duplicité et de mensonge. »
(2) Le 15 septembre.
(3) Le 17 septembre.
mencé. Vous voilà au moment d'avoir heureusement fiui cette affaire. » Mais avec cette lettre partait une instruction secrète bien curieuse. « Après avoir espéré , souvent sans espérance, dit Monseigneur de Noailles en commençant, me voilà dans un état d'espérer avec une si pleine confiance qu'il ne paraît pas que désormais la paix de l'Eglise puisse nous être enlevée. » Mais l'important est de ne point échouer au port et, à ce sujet, les recommandations ne sont pas ménagées au P. de Graveson. Il doit se méfier plus que jamais de Mayella dont la colère ne peut manquer d'être grande, et ne pas oublier que lors de l'envoi du fameux bref du mois de décembre, on le lui avait apporté à la dernière heure de la poste pour qu'il n'ait par le temps de le lire ; il doit donc le surveiller pour qu'il ne puisse rien introduire après coup dans la rédaction convenue, ni rien changer à l'imprimerie, et pour cela, le Père n'hésitera pas à y faire coucher une personne sûre, « pour que pendant la nuit la main de Job n'y fasse quelque changement. » Enfin, il envoyait au Pape une lettre très satisfaisante, mais fort courte, oc pour éviter la multitude de paroles qui pourroient donner lieu à des critiques. » Mais, là encore, il faut être sur ses gardes. Qui sait si depuis la lettre si rassurante du 29 août, « le diable n'a pas tellement fait des siennes, que le Pape ne voulût plus donner son bref aux Jacobins. » Dans ce cas, le P. de Graveson devrait conserver jusqu'à nouvel ordre cette lettre. Enfin, le Cardinal presse son agent d'obtenir, tous ces beaux résultats acquis, que le nonce se décide à lui rendre une visite officielle, ce qu'il n'avait pas encore fait. Bref, Monseigneur de Noailles est certainement plein d'espoir, mais il est sur ses gardes et il l'exprime très plaisamment en finissant ainsi son Instruction : « Souvenez-vous du proverbe turc : si tu m'attrapes une fois, tant pis pour toi, si tu m'attrapes deux, tant pis pour moi. »
Mais les affaires ne paraissaient point devoir prendre une fâcheuse tournure. Tout, aq contraire, dau$ une lettre
du 6' septembre, le P. de Graveson confirmait complètement celle du 29 août ; il donnait des assurances absolument formelles de la part du Cardinal de Polig^nac au sujet de Tacceptation du mandement par le Pape, de la publication immédiate du bref approbatif des XII articles adressé aux Dokninicains, sans prendre aucun avis des Cài^linatix du Saint-Office, et il annonçait Tenvoi d'un de ses amis poui' apporter plus vite les bonnes nouvelles. Et, de sa main, Tarchevêque ajoutait ce post-scriptum à sa courte réponse (1) : « Je veux mettre ce mot de ma main ici, pour vous dire, mon Révérend Père, que cette dernière lettre m'a donné une grande consolation dans l'espérance que vous nous donnez qu'enfin nous recevrotis le rameau d'olivier. Je tiens l'afiàire sûre, car j'ai envoyé tout ce que vous m'avez demandé ; je ne puis m'imaginer qu'avec tout cela; l'aflkire puisse manquer une seconde fois ; j'espère que vous l'empêcherez, w Et cependant le Cardinal n'avait pas au fond une si réelle confiance, car le même jour il écrivait à l'abbé de Porte-Neuve : « Continuez, lui mandait-il, tout en lui disant que les négociation^ se poursuivaient avec le P. de Graveson ; on verra les suites qu'on peut en espérer. Si on étoit bien au courant à Rome,.ori chercbéroit à tout prix à finir cette affaire, mais dn n'y éeoute que les passionnés et les gens intéressés à continucfr les troubles. » En effet les intrigues redoublaient'à' Rome, quoique les adversaires du Cardinal ignorassent la bonnfe tournure des négociations. Le 19 octobre, Graveson envoie encordes plus rassurantes nouvelles en racontant «le petit combat » entre le Saint-Père et lui au sujet des traductions du mandement du Cardinal et pour savoir laquelle des deux serait imprimée; le P. de Graveson céda naturellement et partit pour Florence où l'impression devait avoir lieu pour éviter les indiscrétions. « Quand onr aura ici, s'écrie Monseigneur de Noailles, le mandement imprimé par
(1) Da 24 septembre.
ordre du Pape , pourra-t-on me taxer de scbismatique ? » On sent que le prélat triomphe : il plaint Graveson et Pclignac de tous les contre-temps qu'ils ont à souffrir, surtout ce dernier, contre lequel arrivaient des secours de France, « quand ses batteries sont dressées pour faire brèche à la place » et qu'il est prêt à s'en emparer. Il raille le Saint-OflSce : « Qu'auraient dit Grégoire VII et tant d'autres que Rome regarde comme ses héros, s'ils avoient vu des Cardinaux faire dépendre l'autorité du Pape du suffrage de ceux qu'ils ne regardent même pas comme leurs frères, mais comme leurs enfants ? On veut que le Pape soit supérieur à toute l'Eglise et qu'il n'ait pas besoin de Conciles généraux pour décider les questions de foi, et aujourd'hui la cabale a tant de crédit qu'elle engage Rome et la France à convenir que le Pape n'est pas supérieur au Saint-OfSce et qu'il ne peut autoriser les XII articles d'une doctrine certaine sans le consentement des Cardinaux (1). » Toujours fidèle à sa contre-négociation, Noailles, par le même courrier (2), pressait l'abbé de Porte-Neuve, attendant impatiemment sa réponse « qui doit lier plus étroitement leur commerce ». Le Cardinal croyait assurément au succès promis par le P. de Graveson, mais il voulait davantage, il voulait, ce premier point conquis, « aller plus au au fond et enlever aux esprits contentieux toute occasion de revenir à la charge ». Il comprenait qu'il fallait une paix complète, solide, sans restriction, pour ramener le calme dans l'Eglise. « Je ne
(1) Dans cette lettre, Monseigneur de Noailles se montre plus ferme que dans toutes les précédentes. Il rapporte que le Cardinal de Bissy sollicitait du Pape l'envoi d'un formulaire à signer au sujet de la constitution, en le regrettant. Puis il raconte qu'un curé du diocèse de Reims ayant « par étourderie » mal parlé de la Constitution avec quelques confrères, il y a eu procès devant i'officialité, interdiction de 3 mois prononcée contre lui, avec acte de repentir au Greffe, d'après un modèle envoyé de Paris, a Si on exige cela, bien des appelants se feront plutôt couper le col. »
(2) Lettre du premier octobre.
suis pas encore vieux (1), mais je ne sais ce que ce sera que la religion si on va encore vingt ans comme on va depuis vingt ans. » La réponse arriva peu après et, ie 8, le Cardinal exprimait a Tabbë la satisfaction que lui causait sa constance et la certitude du concours actif du Cardinal Coscia. Seulement, on y voit déjà poindre des points noirs; le principal était la tendance du Concile réuni à Rome de déclarer plus ou moins subrepticement la constitution article de foi, bien que, simple Concile provincial, il n'eût réellement pas autorité pour cela ; mais Monseigneur Fini, archevêque de Damas, poussait activement en ce sens. Et le Cardinal se hâte le même jour d'en avertir le P. de Graveson en lui faisant remarquer que cette approbation, que Monseigneur Fini aurait ajoutée après coup au procès-verbal du Concile, dont il était secrétaire, allait tout compromettre.
Mais à Rome, le secret était, paraît-il, chose impossible à garder. L'évêque de Soissons fut informé de l'octroi du bref approbatif des XII articles, le divulgua et répandit partout le bruit qu'aux plaintes formulées par lui à Rome, on lui avait répondu « qu'on y avoit mis ordre ». Le Cardinal, tout en étant inquiet (2), croit toujours au succès, mais à condition qu'on ne recommencera pas comme au printemps, à perdre du temps : nous avons la preuve qu'il avait plus de confiance que jamais à ce moment, car le 22 octobre, il mande à l'abbé de Porte-Neuve de s'arrêter pendant une quinzaine de jours « parce qu'on s'expose quand on court deux lièvres à la fois. » Le P. de Graveson venait en efiet de lui transmettre les propres paroles du Cardinal de Polignac (3). « 11 m'a témoigné estre très satisfait que V. E. soit entièrement conformée à tout ce qui lui avoit été envoie ; il m'a assuré que l'on ne pouvoitplus
(1) Il éuit né le 21 mai 1651. II avait donc 74 ans.
(2; Lettre du 15 octobre.
(3) Lettre du P. de GraTeson, 22 octobre.
rien exiger de S. E. et que sa soumission étoit parfaite, que l'on ne pouvoit mieux s'expliquer qu'elle ne faisoit dans son mandement et que nécessairement les Cardinaux même les plus outrés ne pou voient s'empêcher de l'accepter. M. Mayella a témoigné sa joie à la lecture du mandement et dit que cette fois on sera sûrement satisfait. » Cette Fois, c'est le Cardinal qui réconforte le P. deGraveson, car dans sa dernière dépêche, celui-ci laissait percer d'assez graves inquiétudes : il lui montre le Cardinal de Polignac comme sa caution, le Pape absolument décidé à en finir, Mayella n'osant plus rien dire, le Cardinal Corradini ne faisant plus d'opposition. Malheureusement, la fin de la lettre est moins satisfaisante. Noailles prévient son fidèle agent qu'il venait d'apprendre à l'instant que le Cardinal de A.ohaii faisait travailler chez lui à un mémoire destiné à être substitué aux XII articles, que les autres Cardinaux poursuivaient M. le Duc pour qu'il s'opposât à l'expédition du bref, mais que ce prince s'en montrait excédé et le disait hautement. Enfin, il lui signalait Mayella comme se montrant adouci pour gagner du temps et laisser à Rohan le loisir de faire parvenir son mémoire à Rome.
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