CHAPITRE VIII
Les affaires se brouillent de nouveau. — Morville assure que le gouvernement français laisse toute liberté au Pape. — Polignac se retire à Frascati. — Le Cardinal de Noailles affecte une confiance que ses lettres secrètes démentent.
— Il se méfie de Polignac. — Ses ennerniH parviennent à empêcher la confection du bref approbatif des XII articles. — Monseigneur Fini meneur de l'intrigue. — Il falsifie le procès-verbal du Concile de Rome en proposant une rédaction. — Le Pape reçoit Graveson. — Ses paroles rendent de Tespoir au Cardinal. — Le Pape se plaint de l'intrusion da Cardinal de Rohan dans les affaires. — Ses déclarations nettes à Graveson. — Redoublement d'intrigues.
— Mémoire du Cardinal sur le passé. — Mayella persévère dans son rôle, tout en se montrant satisfait de la meilleure marche des choses. — Le projet de mandement approuvé par plusieurs Cardinaux. -~ Le Cardinal charge Graveson, en cas ds nouvel échec, d'aller trouver immédiatement le Pape.
Tout en effet allait se brouiller de nouveau. Graveson, dans sa dépêche du 1 4 octobre, « nageoit entre Tespérance et la crainte » ; dans celle du 11, « la crainte Temportoit» ; le Cardinal, au contraire, soit qu'il le crût réellement, soit qu'il voulût soutenir le courage de son agent, se montre très optimiste, en déclarant que la chose ne peut plus manquer au point où elle en était entre les mains de Polignac, et du moment où il n'y avait plus à craindre de voir, comme on l'avait espéré dans le camp des adversaires, la cour de France exiger le renvoi du bref et l'examen du Saint-Office (1). Morville, secrétaire d'Etat des affaires étrangères, lui avait dit à lui-même qu'il avait mandé à notre ambassadeur de déclarer au Pape qu'il était entièrement libre de choisir les Cardinaux chargés de l'exécution du bref dans le Saint-Office ou en dehors. Un seul point noir inquiétait Monseigneur de Noailles : Polignac, sans se soucier de la nécessité de ne plus laisser les choses tramer
(1) lie 22 oQtehK.
en longueur, était ailé se reposer dans sa riante villa de Frascati. « Alors on peut craindre Thomme ennemi et la zizanie qu'il peut jetter pendant ce temps. » La plupart des Cardinaux avaient également quitté Rome. L'archevêque revient, le 15 novembre, sur les appréhensions que lui causent ces retards, mais il cherche à se faire illusion en pensant « aux lumières supérieures du Cardinal de Poligoac qui se joue des PP. Galiffe, Vitry, Malachie et Feydeau ». Il n'ignore pas cependant les efforts du Cardinal Fabroni et de ses partisans « qui sacrifieroient volontiers Rome, la France, l'Eglise et l'Etat pour le triomphe de leurs idées. » Noailles ajoute que plusieurs évéques lui avaient offert de faire une démarche collective avec lui auprès du Pape, mais qu'il n'avait pas cru devoir accepter de peur d'autoriser ainsi une manifestation contraire. Tel était le langage que le prélat tenait dans ses instructions qui, pour être qualifiées secrètes, étaient en réalité destinées à être montrées. Mais à dater de ce même jour, il y joignit d'autres instructions, celles-ci absolument particulières, « tibisoli ». Il y parle bien différemment ; il y avoue d'abord sa liaison avec le Cardinal Coscia ; puis il montre une confiance beaucoup moins véritable dans l'attitude du Cardinal de Polignac qui s'obstinait à ne pas considérer Mayella comme l'ennemi le plus dangereux : l'ambassadeur n'a plus cependant à se retrancher derrière de prétendus ordres de la cour de France, puisqu'il en a reçu note et précis où Ton s'étonne à juste titre de l'entente qui semble exister entre lui et le terrible Mayella. Cette fois, en prévision de nouvelles exigences par rapport au mandement, Graveson reçoit l'ordre formel de se déclarer impuissant à en accepter. Il est certain que Noailles avait le droit de s'étonner de ce que ses collègues n'ont pas eu la « curiosité » de faire montrer le bref qui était dès lors rédigé, pour le corriger au besoin. Et en même temps encore Noailles reprenait sa négociation par l'intermédiaire de Porte-Neuve, pour s'assurer d'un concours plus actif du Cardinal Coscia.
Le 22 novembre, nouveaux ordres formels au Père : « Vous êtes bien agité dans votre lettre du 25. Cette affaire est l'affaire de Dieu. J'y ai fait tout Thumain. Refusez toute nouvelledemande. » Dans le « tibi soli »,il se montre déplus en plus résolu, tout en espérant un secours puissant dans l'arrivée à Rome du « sage Cardinal Davia ». Il ne veut pas entendre parler d'un contre-projet dont il paraît être question et n'accordera pas une concession de plus : s'il y a échec, il écrira simplement au Saint-Père pour lui exposer « totum ordinem rei » et demeurera avec la conscience tranquille (1). Tout se rompait en effet pendant que le Cardinal au fond de son Palais s'interrogeait encore et préparait sans doute sa dernière lettre au Pape. Le 15 novembre, il mande à son fidèle agent qu'à cette heure il ne conservait plus d'espoir, car autrement il devrait avoir le bref depuis plus de quinze jours. C'est donc Mayella qui a encore tout brouillé, « lui qui n'a jamais étudié que la finesse et les ruses italiennes », sans que Polignac ait enfin voulu ouvrir les yeux sur lui. Mais il faut aussi reconnaître qu*à ce moment Fleury, Rohan et Bissy avaient fait un suprême effort contre l'approbation des XII articles et le véritable vainqueur était Monseigneur Fini. C'est lui, nous Ta vous déjà vu. qui, secrétaire du Concile de Rome, avait après coup introduit dans le procès-verbal à propos de la
(t) Dans cette instruction secrète, le Cardinal insère ce passage intéressant : « La Coar a cru devoir faire éclater son mécontentement contre l'assemblée du clei^é par une démarche qu'on aime mieux que le Père apprenne d'ailleurs. Ces éclats sont fâcheux. Ils font insensiblement tombei l'épiscopat dans un discrédit dont il lui sera difficile de se relever. Mais quand on veut être honoré, il faut commencer par s'honorer soi-même et rien n'honore moins qu'une conduite passionnée sans égards, sans ménagements et sans bienséance. » II s'agit ici de la demande formulée par les évéques pour solliciter du roi une déclaration les relevant de l'observation du silence imposé sur la Bulle, signalant à ce prince la « multitude d'écrits pernicieux » où était attaquée la Constitution apostolique en le priant d'employer son autorité à réprimer cette licence. Fleury montra qo'il partageait ces sentiments, et à la suite de ces incidents un concile provincial fut rassemblé à Embrun dans lequel l'évéqne de Senez, le vieux Soanen fut déposé et relégué dans une abbaye.
Constitution, dont il n'avait «n réalité pas été question, la phrase que les évêques Vy avaient reçue << fidei nostrae regulam ». Cette manœuvre exaspà*a véritablement notre Cardinal qui voyait désormais encore plus de difficultés pour ramener les opposants dans son diocèse. « Ny aura-t-il pas à Rome un seul homme de bien pour relever cette falsification? (1) »
Le Cardinal de Polignac rentra à Rome à la fin du mois de novembre. Noailles Tapprit avec satisfaction et il se sentait un peu réconforté en voyant que la « falsification » de Monseigneur Fini demeurait inconnue en France par la saisie de tous les exemplaires des actes du Concile ordonnée par M. de Morville (2). Mais ce secret dura peu. Dès le 10 décembre, l'archevêque écrit au P. de Gravesonque ce document est répandu dans Paris. Cependant la nouvelle qu'il reçoit relève son courage: le P. de Graveson enefiet avait vu le Pape et notre ambassadeur, et Noailles trouve qu'il avait été « parfait » avec eux. (c Mais ce n'est pas assez que les paroles du Pape soient d'or, il lui faut a<issi une plume du même métal pour lui écrire dans un bref d'amitié. » Puis il ajoute à propos de ce bref ; « Ne le laissez pas imprimer sans l'avoir épluché depuis la teste jusqu'aux pieds, intus et in cute » (3). Benoit XIII en effet avait été formel et ne cacha pas le mécontentement que lui causait la lettre du Cardinal de Rohan. ce Quoi donc, dit-il au P. de Graveson, ce sont là les paroles d'or? Veulent-ils donc m'apprendre à gouverner l'Eglise? Et depuis quand s'est-on avisé de disputer aux Papes le droit d'adresser des brefs à qui bon leur semble, même dans les matières les plus importantes? Vos évêques ont-ils donc été à l'école des Franciscains français? Ceux-ci ont eu la témérité de croire que je n'étois pas en droit de donner un bref rétro-
(i) Le même jour il écrit dàiis le même sens à l'abbé de Porte-KeiiTe.
(2) Lettre du 3 décembre.
(3) Lettre du 10 décembre.
actif, et ceux-là veulent que je ne puisse adresser à mon ordre un bref approbatif desXJI articles. Je leur ferai sentir ce que je puis et ce que je dois en cette occasion (1) ». Mais en sortant du cabinet du Saint-Père, Gravesou se trouva en face de Mayella qui y entrait pour s'entretenir de cette affaire ; il dissimula mal sou mécontentement et s'oublia ^ lui dire qu'on ne mettait plus en doyte l'orthodoxie des articles, mais que la question délicate était djs savoir si « il étoit expédient que le Pape s'expliquât avant qu'on se soit soumis. » Dans le tibi foli du même jour, Noailles se montrait très pratique, il ne cachait pas que tout dépendait du Cardinal de Polignac qui, pour le moment, avait toutes les chances en sa faveur. ma,is qui devrait exiger un autre ré4acteur pour l^e bref. Craignant dfi ne pas réussir à cet égard, Noailles demandait carrément an P. de jGraveson si on pouyait acheter A^yella et il le rendtait libre d'y mettre le prix. « Les petits présents entretiennent et foi^t quelquefois naître l'amitié. »
L'espoir était complètement revenu à l'archeyêque de Paris . Graveson se montrait plus confiant. « Quand a,Mrat-on la bpnne nouvelle? » li^i écrit-il le 17 septembre dans son instruction secrète, et il ajoute : « Le moment est rare, le^ esprits sont bien disposés, il n'y a presque plus d'évêques fji^ri/eux; d'ailleurs on ne les écoi^t^ plus depuis l'féclat de l'assemblée. Si on tar,d.e, au contraire, les Jansénistes se coaliseront avec les Molinistes pour amen^e^r les troubles et ils lanceront une bombe qui c^sser^ tout. Ils sont 4'accord sur ce point : pas de paix. » Et en mê^/e tei^ps, le Cardinal, ppur achever de détruire au Pape ju^u'ai^ dernier soupçon à porter contre lui aupoipt de vue de sadpqtrine, adressait au P. de Graveson pour |ui être donné iin long mémoire d^ns lequel il rappelait tout ce qu'il avait f^it contre les Jansénistes, li faisait valoir la haine quje ceux-ci lui portaient. « Qu'on leur demande, écrit-il dans
(1) Lettre du Père da 26 aorembre.
— aile « tibi soli » expédié avec cette instruction, s'ils regardent M. le Cardinal de Noailles comme leur chef, ils répondront ce qu'ils ont déjà dit plusieurs fois, qu'il n y a pas de prélat dans le royaume qui leur ait porté de coups plus forts et plus fréquents, parce que ces coups ne pouvant être attribués ni à des vue d'intérêt, ni à une humeur violente, ils en ont été bien plus blessés que de tout ce que plusieurs autres prélats ont fait contre eux. »
Et rien n'arrivait. Mayella en était cause : le Cardinal s'en dépite. « Tout cela est très joli, écrit-il à son agent le 24 décembre, mais enfin? Jusqu'à présent, voilà tout ce que le Cardinal a reçu du Pape qui l'aime, qui l'estime, qui étoit son bon serviteur étant Cardinal et qui, depuis qu'il est Pape, veut mourir son bon ami. Comme M. le Cardinal a ici des évêques qu'il faut soutenir et réconforter, il leur a fait part des sentiments tendres et précieux que le Pape lui a témoignés. Que répondoient ces seigneurs ? Que le Pape parle divinement, mais qu'il n'écrit pas de même ; qu'il est aisé de voir que les paroles du Pape partent de son cœur, mais que ses brefs viennent d'une main étrangère. Mais scripta manent et les paroles s'envolent ». Il croyait cependant encore à l'envoi du bref, car il recommande au P. de Graveson de ne pas oublier d*y joindre, en le lui adressant, un mémoire de la conduite que le Souverain Pontife désirait voir observée par lui en cette circonstance.
Mais à Rome on s'agitait et chaquejourl'efibrt pacifique était compromis davantage. Pour le Cardinal, cette situation devenait non seulement douloureuse, mais incompréhensible. Il avait fait tout ce qu'on lui avait demandé, depuis le jour où il avait souscrit au projet de mandement envoyé au mois de septembre par le Cardinal de Polignac, en échange de la promesse formelle que le bref approbatif des XII articles en serait la conséquence immédiate.
Le Pape avait publiquement témoigné sa satisfaction sans réserve et Mayella lui-même n'avait trouvé à ce mo-
ment aucune réserve à formuler. La seule o1)jection sérieuse, Toidre du cabinet tie Versailles de soumcllrc le projet au Saint-Office, avait été révoqué et le mandement avait reçu Pacquiescement des Cardinaux Paulucci et Corradini, auxquels il avait été soumis officieusement. Poiig^nac avait le libre choix des membres du Sacré Collège, qui devaient examiner ce fameux document, et cependant les choses n'avançaient pas. Dans son instruction du 31 décembre, le Cardinal raillait assez vivement son collègue sur ce qu'il devait souffrir de ces relards, et dans le Tibisoli, il recommande à son agent, en cas d'échec, de dresser un mémoire court et précis et de le porter au Souverain Pontife en se jetant a ses pieds.
— ift-