CHAPITRE XI
PÎAgrâce du duc de Bourbon et triomphe de Fleury. — Joie à Paris. — Cela fait du bruit en Italie. — Fleury pusse pour désirer la paix. ~ rioailles demande à Tabbé de Porte-Neuve s*il parle à la française ou à l'italienne. — Il ne veut plus d*équivoque. **~ Tout ou rien. -^ Persistance du Cardinal Fini dans son rôle. -^ Jeu double de Fleury. -^ Il décide le cabinet de Versailles à lui faire soumettre les résolutions de Noailles. — Celui-ci s'y rctuse. — Redoublisraeuc de complications entre Paris et Rome. — Le Cardinal se reporte aux précédent* engagements du Pape. — » Tout parait manquer à lu fois. — r Pendant deux mois Noailles ne donne plus signe de vie. •* Puis il fuit remettre un mémoire au Pape. — Deaoit XIII paraît satisfait. — La Congrégation résiste toujours. — La bonne volonté réelle du Pape est impuissante. — La situation paraît des plus insolubles. — Rome déclare ne pouvoir rien faire sans Versailles et Versailles déclare oc pouvoir ni vouloir se mêler de cette affaire.
Un événement important (rsillleurs venait de se produire. Depuis que Fleury avait pris pied dans le gouvernement, (c son influence déplaisoit au duc de Bourbon ou plutôt à Madame de Prie qui sut exciler la reine contre lui ». Fleury D*hésita pas à écrire au roi pour lui annoncer qu'en présence des intrigues dirigées contre lui, sa dignité ne lui permettait pins de demeurer auprès de lui. Les choses traînèrent cependant pendant quelques mois, mais le 11 juin, Louis XV prit un parti irrévocable : le duc de Bourbon fut renvoyé à Chantilly, Madame de Prie en Normandie et Fleury devint premier ministre (Il juin 1726). La satisfaction fut unanime et des feux de joie signalèrent dans Paris ce changement ardemment désiré, ce Cela fera du bruit en Italie, » dit simplement le Cardinal au P. de Graveson dans sa lettre du 17 juin ; il présentait en même temps Fleury eommedésîreoii dç rétal^lir ia paix et comi&e
ayant même écrit au Pape qu*il n'accepterait pas le chapeau avant cette pacification. Il allait bientôt reconnaître son erreur et constater que le nouveau ministre était tout acquis à ses adversaires.
A Rome, Tabbé de Porte-Neuve cherchait à travailler activement, mais sans satisfaire le Cardinal qui semble avoir peu aimé les détours de la politique d'au delà des monts. c( Parlez*vous à la française, lui écrit-il le 17 juin, et non à TitaHenne? Votre conversation avec le Cardinal Davia est superbe, mais cependant il ne me paraît pas encore comprendre la situation. Il dit qu'en tout cela la doctrine est tout et le reste pure formalité : très bien, mais cette doctrine peut être attaquée, défigurée. » Et rien n'avançait, en dépit des pompeuses promesses. Davia parlait évidemment <c trop à ritalienne » et le Cardinal, craignant les imprudences de son nouvel agent, s'en explique catégoriquement avec lui le 2\ juin, sur une feuille volante jointe à la dépjcbe destinée à être montrée. Cette pièce est trop importante pour ne pas trouver place ici : ■
« Vous ne sauriez croire à quel point m'a larme ce que i
vous uous écrivez avoir dit à Monseigneur Davia, qu'il i
falloit que le Cardinal de Noailles fit quelque chose avant | de recevoir de Rome ce qu'il sollicite depuis si longtemps ; |
dans ce cas, il ne refuserait pas de s'en rapporter a sa pa- I rôle. J'aurois bien à dire là-dessus : 1® Vous ne devez jamais supposer que le Cardinal puisse rien faire à moins qu'il n'ait en mains de quoi dissiper la fâcheuse impression qu'on a prise dans ce pays contre la Bulle; 2^ quand, par impossible, le Cardinal pourroit accoider quelque chose préalablement à sa demande, gardez- vous de supposer qu'il puisse s'en rapporter de ce qu'il attend à la parole de qui que ce soit au monde. Il ne peut compter que sur ce qu'il tient, et encore en y regardant à deux fois. Il ne doute pas de Davia, mais quand après les paroles données ou ne les lui tiendra pas, il en sera la dupe et Davia en sera quitte pour dire qu'il n'est pas4e maître, comme M.
Aacelini (1) Ta déjà dit. Ainsi point d'équivoque, je vous en prie. Tout ou rien : nous bataillons depuis trop longtemps avec les Italiens pour netre pas faits à leurs ruses de guerre. »
A ce moment cependant la négociation Porte-Neuve paraît assez active : le Cardinal se défie toujours, mais il ne pouvait se résoudre à demeurer inactif, et précisément il voyait le P. de Graveson absolument découragé, n'allant même plus chez le Pape, ce dont il le gourmande, parce qu'il se figure « que sa voix réveilleroit le souvenir d'un ancien ami (2) ». Les lettres à l'abhé sont plus fréquentes que jamais, Monseigneur de Noailles le presse de décider le Cardinal Davia à expédier une réponse depuis longtemps attendue, sans cependant accueillir volontiers un nouveau projet qualifié de« bellissinio » par l'abbé : « il nous faudroit, s'écrie-t-il, un second M. de Meaux pour faire une seconde exposition de foi sur les matières contestées (3) ». La réponse du Cardinal arrive enfin «bien plus mesurée que la première fois o; des absences continuelles des personnages, mêlées aux négociations, déconcertent notre prélat qui ajoute cependant philosophiquement « qu'il vaut mieux attendre que de s'adresser à d'autres encore ».
Mais à Rome, un nouvel ennemi se joignait à Mayella pour tout contrecarrer : Monseigneur Fini, celui qui avait fait la fameuse addition aux actes du Concile, « est donc maître de la chambre, del'oreille et de l'esprit du Pape », écrit avec douleur notre Cardinal qui comprend par cette dangereuse intimité les indiscrétions relatives aux lettres intimes qu'il atlressait au Souverain Pontife (4). Tout se compliquait d'ailleurs et l'avènement de Fleury au minis-
(1) I^om supposé : dans cette lettre Davia est désigné par le i&om Vallovi.
(2) Lettre du I"* juillet.
(3) Lettre du 8 juillet.
(4) Lettw du 8 juillet.
tère côratnençAit à se t'uire sentir. « Onsou1év6 tantd'obs* tacles ici, écrit le Cardinal le 29 juillet, qu'il faut convenir qu'il n'y a plus h négocier avecRome ». Toutes Jeslelircd écr.tes en France au nom de Polignac le prouvent. Ce dernier cherchait alors avec assez d'adresse h se mettre à Ta bri de tout reproche de la part de son collègue en disant bien haut que les bonnes intentions delà cour de Borne étaient absolument annulées par l'attitude du cabinet de Versailles qui avait formellement défendu de formuler aucune proposition avant que Nouilles en ait soumis lui-même: il devait en outre s'entendre directement avec Fleury et obtenir de lui des ordres à n)tre ambassadeur. Le Cardinal parut peu disposé à se poumeltre à ce nouveau revirement et il déclare au P. de Grave?on que dès lors « ses instructions secrètes seront bien vides », car il n'aura plus qu'a tacher d'entretenir le Pape dans les bonnes dispositions qu'il avait toujours affirmées et qu'on lui assurait que Benoit XIII lui conservait en refusant d'écouter les conseils de ceux qui le poussaient h déclarer l'archeveqne de Paris hérétique. Il aurait bien voulu alors lui faire parvenir une lettre pour le réchaufier en sa faveur, mais il ne trouvait plus d'intermédiaire : le P. Ândujar n'était plus en position de le fîiire, Polignac exigeait des ordres de sa cour et Fini ne lui inspirait aucune confiance. Noailles se retournait à ce moment vers l'abbé de Porte» Neuve et un nouveau personnage qui paraît pour la première fois, M. de Villaines, en chargeant le premier de mettre nettement celui-ci an courant de la situation (i) ; il donne dans cette lettre certains détails peu connus, ce nous semble, et faisant allusion évidemment à une autre négociation précédemment tentée en dehors des agissements ordinaires. Le Cardinal rappelait que deux ans auparavant, quand il avait adressé sa grande lettre au Pape, ce dernier lui avait fait savoir, par Monseigneur Mancini,
(1) Lettre da 29 jaillet.
tôUté sa satisfaction en ajoutant que tout aurait éiénttàti* gé si Noailles avait ajouté un mot au sujet de 17nstruction pastorale, non pas pour la rétracter, mais pour faire entendre qu'il la soumettait à Tappréciation particulière de Sa Sainteté ; qu'il avait répondu ne Tavoir pas fait, ayant cru plus respectueux, puisqu'elle avait si fort déplu à Rome, de n'en point parler: il adressa alors une seconde lettre au Pape pour se conformer a la demande formulée par Monsei<^neur Mancini en réclamant l'envoi d'un mo* dèle : Mancini transmit aussitôt un projet arrêté, ajoutaitil, sous les yeux mêmes de Benoît XIII, contenant une minute de lettre au Saint-Père et un projet de mandement. Le Cardinal recopia le tout sans changement et le retourna à Rome, par un courrier a ses frais. « J'avois marché rondement a la française, mais vos Italiens ne marchent pas comme cela. » Le courrier fut gardé en effet pendant toute une semaine et rapporta une réponse réclamant deé additions (mars-mai 1725). Le Cardinal avoue que s*il avait écouté ses amis, il eût « tout planté là», mais il vou^ lut épuiser toutes les voies de conciliation. Les nouvelle^ propositions étaient cependant tellement inacceptables qUe Mancini le reconnaissait et que les Cardinaux Paulucci et Corradini eux-mcmes réclamaient des adoucissements. Mancini envoie donc au mois d'août un projet remanié, en jurant ses grands dieux que l'acceptation mettra fin h toutes les diflicultés : (( le mariage, disait-il. n'est pas plui indissoluble que cet engagement ». Le Cardinal se soumit, mais il en fut de ces belles paroles comme des première^ et on aboutit à la décision de la Congrégation absolument inadmissible quant à la forme de rétractation mise en avant. « En vérité est-ce avec des enfants ou des hommes faits que les, Italiens croyent avoir affaire ? » Et le Cardinal affectait défaire bon marché de sa personne ; il promettait, satisfaction donnée, « une soumission qui étonnera tout le monde »; mais il voulait par sa résistance provoquer d^ la part du Saint-Père une déclaration précise qui mit ladôc-
trine (f Thomiste d à 1 abn Ue toute attaque: il croyait pouvoir ol)tenir cela d'un Pape sortant de Tordre de Saint- Dominique ; il se retournait donc vers le général de la Congrégation pour amener ce résultat, en lui faisant dire par Graveson qu'en ce moment : « c*étoit le pré de Saint-Dominique qu'on fauchoit de tous les côtés »(1}. Le même jour il ne manquait pas de revenir à la charge auprès de ral^bc de Porte-Neuve pour l'avertir de ce nouvel incident et lui (aire comprendre qu'il ne pouvait rien Hiire par lui-mîme en présence de la prétention de la Cour de France à subordonner les résolutions de celle de Rome a un projet de mandement et d'acceptation délibéré à Versailles au préalable. Or la faction adverse redoublait d'activité et avait imaginé de faire exclure le diocèse de Paris du privilège de jouir du jubilé qui allait être décrété pour toute l'Eglise. Nouilles sentait le terrain lui manquer sous les pieds et revenait toujours à dire que faire dépendre rappro!>ation des douze articles de la publication du mandement, c'était l'humilier inutilement, aigrir les hostilités et donner à ses ennemis une nouvelle forre pour serrer plus étroitement les liens qui attachaient, disait-on, les mains du Pape par rapport au gouvernement français. Nous voyons alors l'archevêque de Paris observer un silence complet pendant deux mois ; puis au commencement d'octobre il se décide à faire remettre par Graveson une lettre pour réclamer la jouissance du jubilé, en le chargeant de saisir cette occasion de placer sous les yeux de Benoit XIII l'état exact de la situation. Le Pape tenait toujours un langage des plus favorables pour le Cardinal, ne cachant pas le trouble qui agitait sa conscience (2) : il ajoutait que le projet de mandement qu'il venait de faire traduire lui plaisait, mais « qu'espérer néanmoins? comment ne pas verser des larmes de sang en voyant le Père
(1) Lettre da 5 août.
(2) Lettre du 14 octobre.
de Vitry, les. Cardinaux liurberini, Imperiali, Corsini, Scolti, Origo, voulant empêcher le Pape de déclarer à TEglise que la Constitution Unigenitus n'a pas donné atteinte à des vérités certaines ». Mais, si l'agitation recommençait à Paris, elle croissait aussi à Rome par Tirritation de ces Cardinaux contre Polignac, qui, de son côté, reprochait très durement à Benoit XIII de ne pas être assez soumis aux volontés de son gouvernement et formulait des plaintes amères contre « Tagent secret ». A ce propos Noailles raillait son collègue et recommandait à Graveson (le ne pas lui cacher cet agent qui « n'étoit autre, que le bon cœur du Papcetde ne s'inquiéter ni de seralentir )i>(l). La faction l'emportait toujours. Le 21 octobre Noailles mande à l'abbé de Porte-Neuve sa surprise que la bonne volonté du Pape soit aussi impuissante, et il lui annonce que « pour la troisième fois INI. Marini a bien voulu faire manquer notre affaire ». Et à Graveson le même jour il se plaint que Polignac ait arrêté le bon mouvement du . Saint-Père en lui disant qu'en l'état il se verrait contraint de s'opposer à l'approbation des douze articles si elle était publiée. Et il le chargeait de dissuader ses amis de Rome de l'illusion de le croire assez fort pour révoquer ces fameux ordres, surtout en présence de cette réponse textuelle de Fleury : « qu'en aucun cas il ne peut demander au Pape des éclaircissements, puisque ce seroit aller contre ses principes et démentir tout ce qu'il a fait jusqu'à présent.» La question se dressait donc absolument insoluble : à Rome on déclarait ne pouvoir rien faire sans le consentement de
(I) Dans cette lettre le Cardinal donne de curieux détails sur les embellisseméats de Notre-Dame de Paris, a Vous ne la reconnaîtriez pas. Outre les embellissements faits par le feu roi daas le chœur, le Cardinal fait faire des chapelles de I*lotre-Dame et de Saint-Louis aux deux côtés de Teotréedu chœur qui coûtent plus de 50,000 écus; il a fait refaire à neuf la toiture de plomb, rétablir une Toute ruinée au milieu du chœur (les échifauds ont seuls coûté 20,000 livres]; il a fait incruster de marbre une chapelle où sera le tombeau de sa famille, r^atter et blanchir tout le chœur et donné enfin an chapitre 80,000 liv. pour une rose qui tombait en ruines au portail du cûté de Tarcbevéché. »
VtffSâiIles, &t k Versatiles ou répondait qnotk né pôdTâit &*iminiseer ofBciellementcIans cette affaire. Et alors quand même le Cardinal aurait publié le mandement envoyé précédeuiment au Pape, quel aurait été le résultat? Mécontentement certain en France, incertitude sur raccneil que lai feraient les Cardinaux, et ignorance de notre archevêque sur la pensée positive de Benoît XIII. «r Au fond la cabale ne veut pas être contente : elle criera contre les points et les virgules. » Et il ajoute: <c Monseigneur Fini est un terrible bomme ; il sait faire échou.er toutes les bonnes intentions de Sa Sainteté. »