CHAPITRE XII
Gratcson pre^e le Cardinal de publier son mandement. — NoaUlen y eonsenl s'il reçoit TanHarance formelle qu'il sera agréé. — ■ Véritable cercle vicieux.
— Encore Tabbé de Porte-Neuve. — Entretien avec Monseigneur Lascaris.
— Celui «ci supplie à genoux le Père de décider Noailles. — Le Cardinal Idi ré|>ond de tout laisser tomber pendant quelque temps. • Son opinion sur In faction. — La Cour de France pèse de plus en plus sur le Pape. — Le jubilé refusé au diocèse de Paris. — Noailles clùt sa correspondance avec Graveson et lui défend de pins rien entreprendre.
Le Père de Graveson cependant pressait de plus en flui le Cardinal de publier son mandement du moment ok Fleury accepterait la continuation des travaux de la côn«* grégation chargée de la rédaction du bref approbatif des xii articles, (c Etes- vous sûr, lui répond-il(l) après avoir fait à nouveau un exposé détaillé de toutes les phases de la négociation depuis 1724, de toutes ses concessions et de ses constantes déceptionSf^^qu'en suivant ce conseil* je ferai plaisir au Pape et le mettrai en mesure d'exécuter ses bonnes intentions ? Alors je le fais sans plus délibérer, jd publie le mandement avant le bref; vous pouvez en donner parole h Sa Sainteté, mais agréera-t-elle cela ? Il m'en faut une preuve, et de plus, si je fais cela, qu'on ne laisse plus dire que la Cour de France lie les n^ins du Pape, d Le Il novembre, il redemande Tappréciatioil positivé dû Souverain Pontife, car il ne peut admettre ce cercle vicieux dans lequel le P. de Graveson paraît s'être laissé un peu naïvement circonvenir, h savoir que le Pape ne pouvait Hed faire avant le mandement rendu public.
La discussion pouvait se prolonger indéfiniment sur ee terraiit, Tuti eoûsentatit à ^'avancer, mais réclamàiit tktlê
(1) La lettre dn Pèrt est da 8 oetobre ; la réponse dn 28.
garantie préalable, l'autre reiusiint de raccorder avant la démarche du premier. Toutes les fois que du côté du Père surgissait quelque nouvelle cause de ralentissement, le Cardinal revenait h Tabbé de Porte-Neuve ; le 18 novembre, il lui mande sa situation en apprenant Tarrivée à Rome de Tabbé de Valette qu'on lui représentait comme à cette beure le seul potens opère et sermone[\).
Mais septjours après arrivait une lettré du P. deGraveson datée du 5 novembre, et renfermant ce passage absolument désespérant, on le reconnaîtra. « J'ai porté la traduction italienne du mandement de V. E. à Monseigneur Lnscaris, lequel après Ta voir In derechef m'a dit : — Je ferai aussitôt savoir à Sa Sainteté tout ce que vous m'avez dit de M. le Cardinal de Noailles, et dès qu'Elle aura porté son jugement sur le nouveau projet de son mandement, je vous ferai appeller pour vous communiquer ses intentions. Cependant, écrivez h M. le Cardinal que s'il fait une fois le premier pas, c'est-a-dire s'il publie son mandement selon la volonté du Pape, qu'il doit être sûr qu'il obtiendra ensuite tout ce qu'il demandera h Sa Sainteté pour la sûreté de la doctrine ou le rétablissement de la morale et delà discipline de l'Eglise. Le Saint-Pcre, qui estime M. le lé Cardinal et qui l'aime, qui parle souvent de lui , témoignant qu'il ne désire autre chose avant de mourir que de faire voir audit Cardinal, s'il fait le premier pas, combien
(1) Mais comme il coanais.sait la légèreté de son agent secret, il lui recommilQcle le calme « et de se garer des impétueux qui perdent rangnille pour la trop serrer. » Le même jour il écrit à Gnivefton une lettre qui montre tout son découragement, en n'en dissimulant aucune des causes. « Que faire quand le Pape avec les meilleures intentions a les mains liées, quand Polignac s*oppose aox moyens de donner la paix; quand les Cardinaux romains menacent le Pape et quand la Cour de France donne des ordres auxquels il faut obéir. Depuis six semaines le Cardinal a tout abandonné à la Providence et mis le Père de Grareson en mesure de pousser ses ennemis au pied du mur. Mais maintenant on piétine* Ce qu'il faut seulement, c'est oui ou non si le Pape approuve le mandement du Cardinal et qu'il en donne la preuve authentique pour fermer la bouche aux adversaires. J'attends cette appnibation dans le coorrier de TendndL »
il désire de le consoler sur tous les points qu*il lui marquera. — Après, continue Graveson, ce prélat, se mettant à genoux, me dit ces paroles : ^- Père de Graveson, écrivez au Cardinal que je me prosterne en esprit à ses pieds pour le supplier instamment de donner cette consolation a Sa Sainteié, et qu'infailliblement il obtiendra ensuite tout ce qu'il lui a promis. »
Le tableau est complet, mais Noailles était depuis trop longtemps en défiance. Celle mise en scène même Teffrayait un peu, et il aurait préféré à ces pompeuses protestations un mot direct du Pape. Il n'avait plus confiance, sentant très bien les bonnes intentions du Souverain Pontife absolument vraies, mais sans qu'il eût la force de résister à son entourage. Aussi le Cardinal répondait-il au P. de Graveson, dés le 2 décembre, qu'il ne veut plus entendre parler de rien que d'une approbation authentique du chef de l'Eglise ; qu'il avait toujours fait le premier pas, quand on le lui demandait, et que sa condescendance ne faisait jamais avancer ses affaires. Au fond il était persuadé qu'il ne gagnerait rien et qu'au dernier moment le Pape serait toujours contraint de consulter Polignac et la Cour de France. Le P. de Graveson n'était pas moins découragé : après avoir remis à Benoît XIII la traduction italienne de la lettre du Cardinal du 28 octobre, ce dernier l'approuvait de se renfermer « dans la solitude pour ne parler qu'à Dieu de ses affaires » (l) et il lui conseillait de laisser pour quelque temps <c le Pape, les Cardinaux et tout Rome à l'écart. » Au fond Monseigneur de Noailles supportait moins patiemment les choses, et il s'en ouvrait franchement avec l'abbé de Porte-Neuve, en tentant de ce côté de nouvelles négociations(?). Mais une lettredu 9 décembre au même abbé montre le Cardinal subitement résolu à ne plus agir. « Je suis aujourd'hui de si mauvaise humeur
(1) Lettre du 9 déeembre.
(2) Lettre dn 2 décembre.
cotttre vos Italiens ifpe je ferai bcaiicoap mieux de ne tou» en rien écrire. Dieu les ait en sa sainte garde ! Quant k nous, la résolution est prise de n^avoir plus rien à démêler avec eux. Heureux qui ne les connaît point, dit un de nos poètes; plus heureux qui n*en a que faire. lia raison, et je crois qu'en matière de religion, la maxime est encore plus vraie qu'en toute autre cbose. Il n*est pas possible <le se concerter avec des hommes qui de cent paroles qu'ils vous donnent sont bien résolus à n'en tenir aucune ; qai se rendent plus difficiles à mesure qu'on se montre plus disposé à céder, et qui, lorsque l'on fait un pas en avant, en font deux en arrière. Faites donc mes compliments à M. Bamis : nous en serions encore la dupe et il ne nous manqueroit plus que cette façon. Adien paniers, vendanges sont faites ! » Et cependant en finissant il recommande a l'abbé de mettre au courant des affaires et « aussi des propositions nouvelles Monseigneur Vitalis « le seul homme que j'estime chez vous ». Quelques jours après il écrivait dans le même sens au P. de Graveson, eu lui déclarant qu'il n'y avait plus rien a faire à Rome (I). Ce que le Cardinal avait prévu s'était effectivement réalisé : la Cour de France avait été mise au courant des négociations : les lettres du Père lui prouvaient que la Cour de France ne laissait au Pape aucune liberté <c d'agir, de parler, ni d'écrire » et qu'on le traitait « en docteur particulier dont les brefs sont sans autorité s'ils ne sont appuyés des suffrages des Cardinaux qui seuls leur donnent le caractère apostolique (2) », Cependant pour se conformer au désir que Polignac avait chargé le P. de Graveson d'exprimer à son collègue, Monse'gneur de Noailles était allé voir Fleury auprès duquel, dit-il, il a soutenu l'autorité du Pape <c d'autant plus chaudement que Ton entend ce qu'on dit des pièces voisines ». Le ministre se contenta de
(1) Lenre du 16 décembre.
{%) Lf Ure dtt 29 décembre répondant à ceUe du 6.
lui répondre très franchement qu*il 3e verrait obligé d'eropêclier le Pape de trop faire en faveur du Cardinal. Celui* ci 3e sentait encore plus vivejtnent froissé par la privatioQ du jubilé iuQigé à son diocèse et il ne cache pas sa niau«» vaisc humeur en formulant ce dilemme: le jubilé est utile ou il est inutile : s'il est utile, comment le faire dépendre d'incidents auxquels la masse dos fidèles est absolument étrangère ? Puis, comme dans sa lettre le P. de Graveson revenait à la charge au sujet d'une possibilité d'arrangement au moyen d'un projet de mandement qui serait concerté préalablement entre Rome et Versailles, le Cardinal ne veut pas s'y arrêter, convaincu que les Molinistes n'admettraient jamais l'approbation des xti articles, qui était la condition absolue de sa soumission : ils» emploieront tous les revenus de la Chine et du Tonkin pour en empêcher la publlcatiou » : il prédisait à l'avance ce qui assurément se serait passé après la concession du mandement : on aurait exigé que Monseigneur de Noailles soumît d'un signe tout son diocèse: on l'aurait rendu responsable de l'entêtement du moindre appelant. Et tout en se montrant ausbi résolu et aussi animé, le pauvre Cardinal terminait sa lettre sur un tout autre ton : sa bonté, sa résignation vraiment chrétienne, l'empî^chaient de pousser les choses à l'extrême : il s'engageait alors à revoir Fleury, à s'entendre avec lui pour la rédaction d'un mandement « abandonnant à Dieu et au pape les douze articles » et se consolant en ajoutant qu'alors il aurait tout fait sans qu'on pût lui adresser un reproche.
Mais on sent qu'à ce moment le Cardinal était réellement déraché de tout : il pensait avoir fait son devoir et il ne voulait plus se mêler de rien. Aussi clôt-il alors sa longue correspondance avec le P. de Graveson par une lettre du 15 janvier 1727, déclarant nettement qu'elle n'a d'autre but que de lui souhaiter une bonne année. Il ajoute bien sans insister autrement: ce On dit que la visite des deux Cardinaux ont mis l'affaire en bon train : ils ont
choisi un négociateur secret dont le nom assure d'avance le secret ». Mais II parait peu s en préoccuper et termine en M défendant au Père de lui écrire désormais, en se contentant de trouver un correspondant capable de le renseigner uniquement à l'avenir sur la santé et les actes du Saint- Pére ».