CHAPITRE XIII
Menaces contre Noailles. — Ses amis trouvent qu'il a assez résisté. — Projet de mandement dressé par le P., de la Borde. — Le cardinal le soumet à ses conseillers. — Il l'accepte malgré eux. — Première entrevue avec le Cardinal de Flenry. — Approbation par les Cardinaux de Rohao, de Blssy, etc. — Le Cardinal dîne chez Fleury. — Bissy a communication du projet et le garde longtemps sans faire connaître son appréciation définitive. — Ce retard cause une émotion fâcheuse. — Bissy présente un volume d'observations. — Le P. de la Tour les examine. — Maladie de Noailles. — Conférence de ses conseillers che7. le Cardinal de Rohan. — Leur résistance à des modifications inadmissibles pour l'honneur du Cardinal. — Plusieurs conférences. — Une dernière a lieu chez Fleury. — Noailles signe une déclaration demandée par Fleury. — Il est administré. — Son rétablissement. — Fleury vient le féliciter. — Nouvel examen de projet par Fleury, les abbés Dorsanne et de la Borde. — Il est accepté. — Une ruse de Fleury éventée. — Pamphlets répandus à Paris. — Irritation de Fleury, qui en accuse le Cardinal. — Il se calme.
Dès ce moment on sent que le Cardinal avait pris la résolution d'en finir : la lutte Tavait épuisé, et d'ailleurs on redoublait de violence contre lui, en allant jusqu'à le menacer de faire prononcer contre son instruction de 1719 une condamnation pareille à celle qu'avait dû subir le P. Quesnel. D'un autre côté, des amis du Cardinal vinrent eux-mêmes l'assurer qu'il avait assez résisté et que tous accepteraient un mandement de lui. Plusieurs projets turent dressés, mais conçus dans des termes inadmissibles pour l'honneur du prélat, « qui tirait continuellement sur lui-même », comme a dit un contemporain. Le P. dé la Borde en composa aussi un qui tournait avec une parfaite subtilité les difficultés suscitées par la Constitution. Le Cardinal l'accepta en principe, pour le montrer à ses conseillers habituels, le général de l'Oratoire, les abbés Couet, Gueret, Vivant et Dorsanne: plusieurs discussions eurent lieu, très agitées, ces ecclésiastiques ne pouvant se décider
à admettre une pareille rédaction ; mais Monseigneur de Noailles, à quelques corrections près, tint bon; il consentit même à la révocation de son Instruction ; le 26 janvier enfin la rédaction fut arrêtée et rendez- vous fut pris avec le Cardinal de Fleury, pour que le P. de la Tour lui présentât le projet, le 30, à Marly. Le ministre n'y trouvant rien k redire, on se contenta pour la forme de quelques corrections de style. Mais il fallut que le Père portât successivement ce document aux Cardinaux de Rohan, de Bissy, de Gesvres et à TArchevêque d'Aix. Tous l'approuvèrent. Le 7 février Monseigneur de Noailles alla dîner à Issy chez le Cardinal de Fleury ; Tentrevue fut courtoise, mais non encore décisive, le Cardinal de Bissy ayant exigé qu'on lui communiquât une copie du mandement, ce qui avait été refusé à tous les autres ; il fut alors communiqué à plusieurs autres prélats, auprès desquels il rencontra le même accueil favorable. Mais à Paris le sentiment général n'était pas le même : on plaignait l'Archevêque sans lui rien reprocher, mais on blâmait vivement ses conseillers et un certain nombre de curés déclarèrent par écrit au Cardinal qu'ils auraient la douleur de s'opposer à soo mandement lors de sa publication. Noailles porta lui-même cette pièce au Cardinal de Fleury qui la jeta au feu. Mais on fut assez impressionné pour décider qu'on ne publierait pas le mandement aux prônes des paroisses et qu'on ne l'enverrait pas dans les couvents de religieuses. L'agitation était accrue de jour en jour par le retard apporté à une conclusion définitive, retard uniquement dû au Cardinal de Bissy, ce qui inquiétait et froissait très naturellement notre Prélat, et le Père de la Tour non moins que lui. Cela dura en effet trois semaines, et en le renvoyant au Cardinal de Fleury, Monseigneur de Bissy y joignit un volume d'observations, que le Cardinal de Rohan fut chargé de débrouiller. Cela dura encore plusieurs jours. Enfin, le 27 février, Fleury écrivit à son collègue pour prendre jour avec lui, en lui prodiguant des promesses qui au
. fond n avaient rien de bien rassurant. Le P. de la Tour vint trouver le Cardinal de Rohan qui avait été chargé de traiter cette affaire et ne fut pas peu surpris en recevant de sa main le projet de mandement modifié dans plusieurs passages assez importants; il obtint avec beaucoup de peine la copie du mémoire de Monseigneur de Bissy, qui relevait une centaine de points, proposant pas mal de corrections particulièrement blessantes pour rArchevêque. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces tristes querelles d'autant plus regrettables, qu'éprouvé par ces longues discussions, le Cardinal était tombé assez sérieusement malade pour ne pouvoir en ce moment discuter avec suite cette délicate question. L'affaire vint devant les ecclésiastiques auxquels avait été soumis le projet originairement. Les uns de guerre lasse voulaient tout accepter, les autres avec le P. de la Tour repoussaient absolument les modifications injurieuses pour le Prélat. Tous, sauf le P. de la Tour, se rendirent à une conférence chez le Cardinal de Rohan qui dura, le 17 mars, jusqu'au milieu de la nuit, et dans laquelle ce dernier se montra sincèrement favorable à son collègue et désapprouva la plupart des corrections de Monseigneur de Bissy. Puis les choses traînèrent encore en longueur: de nouvelles conférences eurent lieu ; une dernière se tint devant le Cardinal de Fleury qui parut surpris que le Cardinal de Noailles n'eût pas déjà tout terminé, mais on lui fit comprendre facilement l'inutilité de son apparent mécontentement, puisque le Cardinal de Noailles s'était exécuté dès le 30 janvier, et la rédaction définitive ayant pu être arrêtée, l 'abbé Dorsanne fut chargé de la présenter, le 6 avril, à Monseigneur de Noailles ; il le trouva gravement malade ; le prélat put cependant signer le lendemain une déclaration que Fleury avait désirée de lui pour pouvoir l'opposer après sa mort à tout ce que ses ennemis pourraient prétendre contre ses sentiments de bon catholique. Le soir même il reçut les sacrements. Puis un mieux sensible s'étant produit, la négociation
put reprendre et alors les complications ne manquèrent pas, bien que Fleury parût disposé à faciliter les choses. Le 17 avril, il vint féliciter le Cardinal de TamélioratioD de sa santé: ce fut ensuite le tour du Cardinal de Boban, mais celui-ci ne faisait cette démarche que pour demander à son collègue communication du projet de lettre préparé par lui pour le Pape. Cette pièce fut transmise au Cardinal de Fleury qui promit alors de communiquer au préalable les instructions qu'il expédierait à Rome. Le 2 mai ce projet fut examiné par Fleury avec les abbés Dorsanne et de la Borde et accepté sans changement. Le Cardinal les pressa de faire signer le mandement, mais ils se défiaient trop pour aller si vite et se rejetèrent sur Tétat maladif du Prélat pour gagner du temps, voulant au moins avoir auparavant la communication des instructions du cabinet de Versailles. Fleury dut faire bonne contenance en sentant sa petite ruse éventée, et il affecta un extrême contentement de l'attitude des deux ecclésiastiques. Pendant ce temps parurent divers factums qui firent grand bruit : d'abord la relation de tout ce qui s'était passé à Rome de la part du Cardinal de Noailles sur le fait de la constitution, qui n'était autre que le document envoyé par l'Archevêque lui-même, au mois de septembre 1726, au Cardinal Davia et soumis au Pape; une copie en fut subrepticement prise et on l'expédia à Paris où elle fut imprimée. Le Cardinal de Fleury affecta d'abord de ne pas avoir l'air de la connaître, mais les réclamations du Nonce furent si pressantes qu'il dut en écrire très vivement au Cardinal de Noailles pour savoir nettement s'il désavouait ou non cette pièce. La réponse né se fit pas attendre; l'Archevêque déclarait condamner cette publication, mais il ajoutait que tout ce qu'elle contenait était vrai et avait été lu par le Saint-Père. Fleury se contenta de cette explication et laissa la relation se vendre. Mais alors les imprimés se multiplièrent : lettre publiée par le général des Bénédictins pour l'acceptation de la Bulle;
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réplique anonyme contre l'acceptation ; lettre de TÉvêque de Soissons écrite au Pape en 1725 et qui avait décidé la rupture de raccommodement. Tout cela animait les esprits et froissait particulièrement le Cardinal de Polignac, dont la relation faisait connaître des lettres et des actes qu'il eût préféré voir demeurer dans l'ombre. Enfin le mémoire dressé au mois de février par les curés de Paris fut rendu public au mois de mai et complété, le 7 juin, par une lettre contenant un nombre considérable d'adhésions, et suivie d'une humble remontrance au Roi.