‹ L'Hôtel de Transylvanie: d'après des documents inéditsChapitre 23 sur 36 · CHAPITRE xnr · texte numérisé non relu

CHAPITRE xnr

Noavelles lenteurs. — Les iibbés Oorsanne et de la Borde chez le Cârdhiat de Fleury. — - Les anciens griefs réveillés. — Même mauvais vouloir à Rome. — Tout semble arrêté* et même compromis. — Fleury mis au pied du mur avoae ses craintes au sujet de Rome, cl explique le subterfuge auquel il compte

recourir. — Dorsanne exige l'approbation préalable du mandement. Flenrv

cède. — Le lendemain il se ravise. — Discussions interminables. L'affaire

entre dans une nouvelle phase. — Les conseillers ordinaires du Cardinal disparaissent. — La duchesse de Gramont. — Elle entreprend de faire céder son oncle. — Le Concile d'£mbrun. — L'opposition du Cardinal à ses actes semble compromettre encore la solution. — Le Cardinal vient chez chez M™" de Gramont et s'y rencontre avec le garde de sceaux. Scène curieuse chez le Cardinal. — Les deux cornettes. — Le Cardinal signe enfin le

mandement. — La duchesse de la Vallière. — Fleury chez le Cardinal. Le

mandement est placardé. — Incidents. — Visite des abbés Dorsanne et de la Borde à l'Archevêque. — Déception des Jansénistes. — Insultes contre le Cardinal. — Affaiblissement du Cardinal. — Sa mort. — Appréciation de son caractère. •— ' Hommages rendus même par ses ennemis.

Le 5 juin TafFaire entra dans une nouvelle phase; car il semblait qu'au lieu de terminer rapidement une négociation en suspens depuis si longtemps, on ne songeât qu'à la prolonger en multipliant les diflicultés. Ce jour-là le Cardinal de Fleury convoqua à Issy MM. Dorsanne et de la Borde et commença par demander le mandement signé sans date avec promesse écrite de ne s'en servir qu'avec le consentement formel de l'Archevêque, alléguant qu'il désirait cela à cause de l'état inquiétant de la santé du Prélat et pour qu'en cas de malheur sa mémoire pût être défendue contre toute accusation. MM. Dorsanne et de la Borde parurent abonder dans le sens du ministre et se montrèrent très touchés de sa sollicitude, mais ils lui représentèrent l'état de grande surexcitation des esprits, causée par tant d'inutiles atermoiements; ils lui firent observer que la publication du manden^ent n'amènerait aucun bien à un

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momeni où le public savait parfaitement le Cardinal hors d état d'en apprécier la portée. La discussion s'étendit alors en remettant sur le tapis le sens de Tacceptatiôn de la Bulle, et elle se prolongea en ne paraissant nullement propre à avancer les choses. Enfin les termes du mémoire dressé par le Cardinal de Rohan pour être transmis à Rome, furent examinés et trouvés avec justice inacceptables, comme blessant d'un bout à l'autre pour Monseigneur de Noailles, représenté constamment comme l'adversaire acharné du Saint-Siège.

Les négociations furent encore arrêtées, et à Rome comme à Paris les intrigues se multiplièrent de plus belle : on put même croire tout remis en question. Fleury ne souleva rien de nouveau jusqu'au commencement de septembre, qu'il rappela MM. Dorsanne et de la Borde* Cette fois ces deux représentants du Cardinal de Noailles se montrèrent infiniment moins accommodants et ils déclarèrent que le Cardinal ne signerait pas son mandement avant d'être certain de l'approbation absolue de Rome, en mettant en avant toutes les promesses avec lesquelles on l'avait tant de fois joué auparavant, et objectant que le projet de Monseigneur de Noailles ayant été remis depuis plus de huit mois, le cabinet de Versailles avait eu tout le temps d'être renseigné sur l'appréciation de la curie romaine. Pressé aussi directement par l'abbé Dorsanne, le Cardinal de Fleury prétendit répondre franchement et ne cacha donc pas que, ne croyant pas à une complète approbation de Rome, il ne comptait y envoyer que l'article de la révocation de l'instruction de 1719 et l'acte d'acceptation pour lesquels il ne saurait y avoir de difficultés, et qu'après cela la publication du mandement pourrait avoir lieu sans difficulté, la cour de Rome n'osant certainement alors plus rien remettre en question. Mais l'abbé Dorsanne n'était pas homme à se contenter de demi-mesures et à se laisser imprudemment embarquer; il pressa donc Fleury dans ses derniers retranchements, lui représentant que

— lOi- Vapprobation du mandement ainsi enlevé par une véritable supercherie ne satisferait personne, n'arrangerait pas les affaires et diminuerait le Cardinal de Noailles aussi bien auprès de ses amis que de ses ennemis ; que même dans Tétat d'affaiblissement où se trouvait le prélat, on ne manquerait pas de dire que tout avait été fait pour ainsi dire à son insu, et que dès lors il fallait imaginer quelque autre expédient pour en imposer aux esprits, en mettant en avant un homme dont le nom fût craint à Rome et estimé en France. Fleury comprit où Tabbé voulait en venir et il entra sans hésiter dans cette voie en lui dictant, séance tenante, un projet de lettre qui serait signé par un évêque complaisant, lequel attirerait l'attention du premier ministre sur la situation inquiétante de l'Église en France, constaterait la généreuse concession de Monseigneur de Noailles et solliciterait des « éclaircissements propres à satisfaire les gens de bonne volonté. >« Mais le lendemain Fleury avait réfléchi, et, renonçant a ce moyen, annonçait qu'il allait faire une lettre d'éclaircissements de lui-même, comme adressée à un laïque qui l'aurait consulté. A cela Tabbé Dorsanne répondit par une contre-proposition concluant à une lettre par laquelle plusieurs évêques le prieraient d'obtenir de Rome la déûnition exacte de ce que signiflait le refus ou l'acceptation delà Bulle (18 septembre). Fleury répondit en prenant prétexte de sa santé pour ne pas discuter longuement la question, mais en écartant cet accommodement qui n'était au fond, disait-il, qu'un moyen détourné de revenir au système constamment soutenu par Monseigneur et toujours repoussé à Rome.

A ce moment les affaires entrèrent encore dans une phase toute différente. Les conseillers ordinaires du Cardinal disparurent et la négociation fut reprise par une femme de grande intelligence qui avait une influence considérable sur le vieux prélat. Nous voulons parler de sa nièce, la duchesse de Gramont, Marie-Christine de Bour*

nonville, veuve depuis 1725 du maréchal deGramont, qui cependant partageait au point de vue religieux des opinions très opposées à celles du Cardinal. Douée d'un grand tact, d'une habileté consommée, très pieuse d'ailleurs et jouissant d'une considération universelle, elle portait à son oncle une extrême affection. Au commencement de l'année 1728, elle commença à l'attaquer sur la question de son mandement de soumission, agissant évidemment avec l'autorisation du Cardinal de Fleury ; elle le pressait vivement et lui donnait l'assurance formelle, le 15 avril, que le Pape ne lui ferait pas attendre un bref approbatif et que jusquelà son mandement demeurerait secret. L'opposition du Cardinal aux actes du Concile d'Embrun l'affligeait d'autant plus qu'elle croyait avoir partie gagnée (1) et il fallut les pressantes instances de ses amis pour la décider à tenter une nouvelle démarche. A force de prières et de larmes, elle lui fit signer une lettre qu'elle avait écrite elle-même et dans laquelle le Cardinal s'excusait auprès du garde des sceaux à cause des plaintes du procureur général du Parlement qui se prétendait blessé personnellement par les termes de l'opposition du 7 mai. En même temps elle lui représentait les conséquences de cet acte qui pouvait lui attirer de Rome, les dernières rigueurs. Enfin soutenue par Madame de Beaumanoir, elle le décida à venir chez elle, le 15 mai, pour y rencontrer le garde des sceaux, et il y signa enfin la rétractation de son opposition, en déclarant qu'elle avait été faite à

[\) Le Concile d'Embrun avait eu pour objet la condamnation de Monseigneur Soanen, évéque de Senez, qui, persistant dans sa résistance à la Bulle, avait encore publié une instruction pastorale contre elle au mois de février 1727. Sous la pression de Fleury et présidé par Tencin, le Concile condamna le prélat à la suspension de ses fonctions et à être enfermé dans une abbaye. C'était viser du même coup tous les prélats plus ou moins opposants. Cette décision fit grand bruit; cinquante avocats signèrent une consultation en faveur de Monseigneur de Senez, laquelle parut malgré les défenses de la police. Des chansons coururent contre le gouvernement. Monseigneur de Noailles ne pouvait se désintéresser dans une pareille circonstance.

son insu sur le fondement d'une procuration sous seing privé, et qu'il nejug'eait pas k propos d'y persister. Madame de Gramont avait voulu que cela se passât en présence d'un homme aussi considérable que le garde des sceaux à cause d'une scène assez plaisante qui s'était produite quelques jours auparavant et pendant laquelle le prélat avait déjà été prêt à signer. La veille de la Pentecôte elle était avec son oncle dans son cabinet, discutant avec animation, quand une dame entra inopinément et trouva la maréchale présentant en pleurant divers papiers au Cardinal. Celle-ci lui reprocha de se mêler ainsi directement d'une question aussi grave ; la maréchale répondit qu'elle en prenait volontiers la responsabilité, rassurée par les personnages qui la guidaient. La dame reprit alors en disant que c'était à eux de venir défendre leur ouvrage. Madame de Gramont voulut lui faire lire l'acte, mais celle-ci refusa en déclarant qu'il était trop ridicule de voir une pièce de si grande importance dressée entre deux cornettes. C'est ce qui décida Madame de Gramont à rechercher l'autorité d'un haut fonctionnaire pour assister au parachèvement de ses efforts.

Cette résolution fut pourtant tenue secrète et le Cardinal continua encore à recevoir diverses visites et k discuter comme si rien n'était terminé. Fleury le remercia en termes très chaleureux et expédia l'acte à Rome sans perdre un moment. Mais le Cardinal eut alors à subir de pénibles assauts de la part de nombreuses personnes qui venaient lui reprocher sa faiblesse et auxquelles il était assez embarrassé de répondre; son intelligence ërait d'ailleurs assez notablement affaiblie et parfois, assure-t-on, il laissait échapper des regrets sur ce qu'il venait de faire. Le 4 juin, le garde des sceaux vint à l'archevêché apporter au prélat l'expression de la parfaite estime du roi et le remercier de fournir les moyens de reprendre utilement la pacification des troubles religieux ; mais il voulut que ses paroles fussent entendues par des témoins et il fit prier

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la daehesse de la Vallière de descendre dans le cabinet de rArchevêqne. Celle-ci fit répondre que sa santé l'empêchait de venir; alors M. de Chauvelin emmena le Cardinal chez elle, y entra, quoiqu'elle vînt de se mettre au lit et répéta en sa présence tout ce qu'il venait de dire. Huit jours après ce fut au tour de Fleury de se rendre à l'archevêché et il affecta une extrême douceur ; après une assez longue conversation, dans laquelle il chercha à être toujours de l'avis de son interlocuteur, il finit par tirer de son portefeuille le fameux projet de mandement en le déclarant très bon et en réclamant « le changement d'un terme ». Monseigneur de Noailles ne répondit rien de précis et au contraire se répandit en plaintes assez améres sur la disgrâce dans laquelle on tenait les personnes qu'il estimait le plus. Le 21, Fleury revint et visita Notre-Dame avec l'Archevêque en s'extasiant sur les embellissements que le prélat y avait fait exécuter à ses frais. Enfin le cardinal mit sa signature au bas de ce fameux document qui fut en\'Oyé à Rome avec une lettre de lui au Pape le 27 juillet. C'est à cette époque que la princesse d'Auvergne, le voyant peu de jours après, lui demanda pourquoi « S. E. n'avoit pas accordé une pareille démarche à Louis XIV qui le désiroit avec tant d'ardeur ». A quoi le Cardinal répondit simplement « qu'il y avoit de la différence », les curés ayant déclaré qu'ils ne liraient pas ce document au prône. Le samedi 23 octobre, le mandement fut placardé aux portes des Eglises avant le lever du soleil dans tout Paris par des afficheurs escortés de nombreux archers ; bon nombre de ces placards furent aussitôt déchirés. Puis il se produisit un incident inattendu. Au lieu du mandement on afficha à la porte de l'Eglise Saint-Paul la déclaration que le prélat avait adressée, le 22 août, à l'évêquede Senez après sa condamnation par le concile d'Embrun, avec une note autographe signée de lui et datée également du 22 août pour expliquer que cet acte était bien l'expression de ses véritables sentiments. Fleury se montra excès-

sivement irrité et chargea dès le lendemain le duc de Noailles d'aller en parler au Cardinal , qui se décida à libeller, ou plutôt à signer une lettre au roi et une autre au ministre pour révoquer le malencontreux acte du 22 août. Les visites affluèrent alors à rarchevèché, où le nonce parut le premier; puis vinrent tous les évêqûes présents à Paris, les généraux de Saint-Maur, de l'Oratoire, de Sainte-Geneviève, et nombre de curés et de religieux, puis la Sorbonne en corps. Il en est une qui fut plus pénible, ce fut celle que firent ensemble la duchesse de la Vallière, Tabbé Dorsanne et le P. de la Borde qui depuis trois semaines n'avaient plus paru chez le Cardinal, et auxquels, en les voyant entrer, il adressa avec émotion cette douloureuse plainte : « Vous m'avez bien abandonné ». Et c'est alors qu'il dit au Père qu'à son défaut, il avait dû recourir pour sa lettre au Pape à l'abbé Virant qui, n'ayant pas réussi dans son projet, avait cédé la place à l'abbé Couët.

Le parti janséniste ressentit une vive déception de l'issue de cette affaire qu'il avait tenté d'entraver jusqu'à la dernière heure, en exploitant l'affaiblissement réel des facultés du Cardinal qu'on pouvait assez facilement tourner à l'opinion de la dernière personne qui l'entretenait. Barbier assure que ce jour-là plus d'un ne put dîner, tant leur émotion était grande. On attaqua durement les ecclésiastiques qui l'avaient entouré à ce moment, et plus encore Madame de Gramont, qu'on accusait d'avoir souvent tenu conseil avec les vicaires-généraux. Enfin, comme à Paris, les plus graves questions se terminaient toujours par un mot plaisant, on raconta que le général de l'Oratoire était venu cérémonieusement à l'archevêché avec ses assistants « pour jeter l'eau bénite sur le corps, après avoir reçu la veille le billet d'enterrement. » Il faut lire les lettres publiées à la suite du journal de l'abbé Dorsanne, — mort peu après la signature du mandement le 13 novembre 1728, — pour apprécier à quel d^fré d'acuité était

parvenue cette irritation. Les mécontents eurent beau faire, la masse applaudit à la terminaison de cette pénible affaire. Fleury vint dîner à rarchevêché avec le garde des sceaux pour bien montrer au public que tout était fini : quelque temps après les Cardinaux de Rohan et de Bissy vinrent à leur tour saluer leur collègue. A Rome le résultat ne fut pas moins heureux : le pape en laissa éclater bruyamment sa satisfaction, donna lecture en plein Consistoire de la lettre du Cardinal et ordonna des prières d'actions de grâces, tout en adressant au Cardinal le bref le plus flatteur, et en autorisant le jubilé dans le diocèse de Paris. Le dernier acte de celui-ci fut de lever Tinterdiction qu'il avait prononcée contre les Jésuites.

Le Cardinal ne jouit pas longtemps de la paix qu'il avait rétablie par sa sage résignation, et pour laquelle de sanglants et injustes reproches lui furent adressés (1). Son état s'aggrava sérieusement pendant l'hiver de 1729, et au mois d'avril sa maladie prit des proportions qui ne laissèrent bientôt plus aucun espoir. Après trois jours de crise, il succomba le 4 mai a deux heures du matin. La nouvelle en fut portée le jour même à Compiègne où, se trouvait le roi, qui dès le lendemain disposa de l'archevêché en faveur de Monseigneur de Vintimille du Luc, archevêque d'Aix, qui n'accepta que sur de pressantes instances contenues dans une lettre autographe de Louis XV.

Monseigneur de Noailles quitta la terre attristé par la pensée que sa soumission n'avait pas rétabli le calme dans son diocèse et la conviction qu'elle serait, près de beaucoup de ses contemporains, l'objet de jugements peu favorables. Il laissait cependant une mémoire respectée même de ses ennemis, qui ne pouvaient nier sa profonde honnêteté, son admirable générosité et sa bonne foi sincère. Daguesseau a résumé sa longue carrière par un mot con-

(1) Les factums et les placards injurieux pleuvaient : par l'un d'eux on promettait 100,000 livres à qui retrouverait l'honneur de l'Archevêque.

signé dtns ses mémoires, ce Le Cardinal de Noailles étoit tecoatumé à se battre en fuyant et il a fait plus de bd.les retraites que de belles défenses. » Et le président Bouhier, dans une lettre à Mathieu Marais, reconnaît sans hésiter que le prélat s'était acquis par ses vertus « la sympathie publique », blâmant seulement « ses variations, dont on aurait pu faire une histoire aussi grosse que celle de feu M. Bossuet », et qu'il explique cependant par sa timidité naturelle.

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