‹ L'Hôtel de Transylvanie: d'après des documents inéditsChapitre 24 sur 36 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le Cardinal de Noailles et son frère. — Jeunesse turbulente de Gaston de Xoailles. — La duchesse de Noailles. — Lettre du Cardinal à son frère avant sa nomination à Châlons. — Soumission du nouvel évéque à son frère. — Son zèle. — Sa résidence exacte. — Il ne prend pas aussi ardemment position que son frère. — Celui-ci l'admoneste vivement. — Son ultimatum. — Gaston cède. — Le Jansénisme très en faveur à Châlons. — Correspondance de Gaston avec son frère. — Son administration. — Détail curieux. — Il craint des mesures violentes. — Réduction de sa maison. — Ses retraites à Hautvillers. — Appréciation de Télémaque par les deux frères. — Les reliques de saint Nomhril à Châlons. — Mort de l'évêque. — Son frère arrive, trop tard.

Jean-Baptiste-Louis-Gaston de Noailles naquit aussi au château de Teyssières, mais dix-huit années après Louis- Antoine qu'il considéra toujours avec un respect presque filial. Entré dans les ordres de bonne heure, il reçut du roi la collation de la Domerie d'Aubrac, quand le Cardinal la résigna, puis successivement les abbayes de Haute-Fontaine qu41 échangea contre celle de Montiéramey, et de Hautvillers. A vingt-sept ans il fut appelé à Tévêchéde Châlonssur-Marne (20 mars 1696).

Nous avons dit que le Cardinal traita toujours en père, et en père assez sévère, son jeune frère. Nous allons le prouver à Taide de sa correspondance, qui nous montrera en même temps comment un évêque attentif à ses devoirs entendait alors son rôle, et qui prouvera aussi que de Paris, Tancien évêque de Châlons ne cessa de s'occuper des affaires de son premier diocèse. Lui-même a soin de nous l'apprendre, ce Je veux bien être toujours évêque de Châlons, écrit-il de Conflans à son frère le 17 mai 1704 ; l'intérêt que vous y avez et l'affection que j'ai pour votre diocèse m'y porteront toujours quand vous aurez besoin de moi. »

Il paraît que dans sa première jeunesse Gaston de

— tiî -

Moailles montra des dispositions assez turbulentes et s*accommodait médiocrement des petites privations que devait lui imposer la carrière sacrée à laquelle il était destiné. Les lettres suivantes le constatent et montrent en même temps comment son frère le moriginait. Il paraît même que le jeune prêtre ne donnait pas toute satisfaction à sa mère, qui du reste semble l'avoir tenu assez sévèrement (1 \

Chllons, 4 janvier 1685.

(1 II fautque vous soyez bien tendre aux mouches puisque vous trouvez que je vous ai grondé dans ma dernière lettre. Je vous ai dit ce que je savois sûrement, que vous paroissez occupé de trop de choses et pas assez tranquille sur le logement que vous aurez après votre philosophie. Je ne trouve pas mauvais que vous aimiez les mathéma-

(1) Nous derons dire quelques mots an moins de cette femme d'une rare distinction et d'une haute Tertu. Fill^ d'Antoine Boyer, seigneur de Sainte- Geneviève « qui n'étoit rien », dit Saint-Simon, elle avait du moins pour mère une Wignacourt, nièce de deux grands-mattres de Malte, ce qui explique pourquoi l'un d'eux intervint pour obtenir du Pape la délivrance gratuite des bulles de l'archevêché de Paris — ce qui représentait une somme de 30,000 livres. — Mazarin la choisit en 1 657, comme dame d'atours de la reine mère. <c C'étoit, écrit encore Saint-Simon, une femme d'esprit, extrêmement bien avec le roi et la reine, d'une vertu aimable, et toute sa vie dans la piété quoique enfoncée dans la Cour et dans le plus grand monde. Dès qu'elle fut veuve (1678), elle se retira peu à pen du monde, et bientôt après à Châlons auprès de son fils, dont elle fit son directeur et à qui, tous les soirs de sa vie, elle se confessoit avant de s'aller coucher. Elle l'a voit suivi à Paris et elle y mourut dans l'archevêché, très saintement comme elle avoit vécu, et ce fut une grande douleur pour son fils l'archevêque o (22 mai 1697). — Madame de Noailles a laissé de nombreuses traces de sa généreuse piété à Châlons ; elle s'y occupa activement de la maison des Dames repenties ou des nouvelles converties fondée en 1672; elle en fit construire la chapelle et la pins grande partie des bâtiments conventuels, et y avait un appartement où elle se retirait souvent ; elle y ajouta, en 1 693, le jardin des chevaliers de l'Arquebuse, qui allèrent s'installer dans la rue qui porte actuellement leur nom et où la duchesse leur fit élever un hôtel. Ce couvent situé près de l'ancien séminaire a été démoli seulement en 1853 pour faire place à un bâtiment pour l'administration de l'école des Art8-«t-Métiers. En 1686 elle constitua une rente perpétuelle de 500 livres pour l'entretien de trois pauvres du diocèse dans l'hôpital Saint-Maur. Enfin elle créa une maison de scenrs de Saint-Vincent de Paul qui subsiste encore aujourd'hui.

tiques, mais je n'approuve pas que vous demandiez à ma mère pour 20 pistoles d'un trousseau que je ne crois pas nécessaire, parce que vous ne devez pas être un mathématicien de profession Tenez-vous l'esprit en repos et

croyez que vos intérêts me sont fort chers. »

Châlons, 12 février 1685. I

« Il est bon que vous sachiez l'hébreu, mais vous devez donner plus de temps à la Bible et à l'histoire de l'Eglise. Je crois que vos cayers ne sont pas mauvais, mais vous verrez dans la suite qu'il faudra entrer plus avant dans vos traités. Dans les matières de morale, il faut bien se garder de prendre d'autres sentiments sur les probabilités que ceux de Saint-Thomas ; le contraire n'est pas soutenable. »

Châions, 16 mars 1685.

« Vous devez éviter soigneusement les compagnies où vous n'avez rien à gagner. Ce qui vous est arrivé, ce carnaval, vous fait connoître à quoi on s'engage quand on fait des parties avec certaines gens. Je n'en ai pas été moins touché que ma mère, car je ne souhaite pas moins qu'elle votre bien. Les petits relâchements conduisent aux grands, et quand on veut acquérir une grande piété telle qu'il la faut à un homme de votre profession, on se défend des premiers comme des derniers. »

Vitry, le 24 novembre 1685.

« J'ai été bien fâché de ne pouvoir vous écrire plus tôt à cause de mes affaires qui ont redoublé par le grand nombre de conversions que nous avons ici. J'approuve fort le plan que vous avez fait pour votre conduite et pour votre étude, mais il ne faut pas se contenter de l'avoir en idée. Voyez le plus souvent que vous pourrez l'abbé de Féne-

Ion et Tabbé de Langeron et défendez-vous bien des maavaises compagnies. Je ne vous dirai rien de votre équipage, car ma mère vous en a escrit, et vous a mandé de quelle manière vous devez parler de ces sortes de choses; ce que vous lui en écriviez n'étoit pas raisonnable et vous loi mettez touj ours des termes qu i ne conviennent point, comme adieu. Cela ne se dit point aux gens auxquels on doit autant de respect que Ton doit à sa mère, et vous trouverez qu'aucun de mes frères ni 'moi nous ne nous en sommes jamais servis à son égard, ni de feu mon père ; ainsi je crois que vous ferez bien de changer sur cela, et en toutes choses examiner ce que font de certaines gens. Adieu, mon cher frère ; je le prie de tout mon cœur de vous combler de ses grâces et de vous rendre digne de votre vocation. »

ChAIons, 25 mai 1687.

« Je n'ai pu vous répondre plutôt à cause du passage du roi. Vous ne sauriez trop souvent voir les gens qui peuvent vous inspirer Tesprit ecclésiastique sans lequel on se damne dans notre profession. »

Sarry (i), 2 jailltt.

« Pourquoi me dites vous que si je veux il ne sera pas impossible de trouver un moyen pour que ma mère vous donne davantage. Je vous assure que ma volonté ne fait ni n'empêche cela. Je vous assure que si je n'avois qu'à vouloir elle vous donneroit beaucoup plus, qu'elle y gagneroit aussi bien que vous, car ce seroit prouver qu'elle auroit davantage. »

Drain, 18 juin 1688.

« J'aurai toujours quelque inquiétude jusqu'à ce que je vous voie pratiquer plus fidèlement que vous n'avez fait

(1) CbAteao d«8 éTéqa«9 de ChAIona, k la porte de eette ville.

jusqu*à présent vos bonnes résolutions. Vous avez bien fait de ne pas aller aux processions Ju Saint-Sacrement de votre paroisse, puisque vous n'aviez pas pris de mesures avec le curé de Saint-Sulpice. Car en effet il auroit pu vous trouver les cheveux trop longs et trop enflés, comme ils le sont quelquefois. Il est vrai qu'on a proposé à ma mère ce M. le Muz pour vous. Vous devez vous confier davantage à ma mère et à moi et ne pas prétendre choisir vous-même comme il paroît que vous voulez le faire. Il seroit d'un esprit fort difficile de préférer votre jugement au nôtre, 11 faut que vous baissiez votre ton sur cela et que vous songiez que ma mère vous a donné une liberté dont vous lui devez une grande reconnaissance et que beaucoup de gens n'ont pas approuvée. »

Châlons, 10 décembre.

« J'ai appris avec bien de la. joie tout ce que vous me mandez de la manière dont vous avez été reçu à Saint- Sulpice. »

Sarry, 9 juin 1689.

« J'ay bien de la joie que vous ayez obtenu votre dispense d'âge d'une manière si agréable. J'ai lu avec plaisir votre discours, car je le trouve bien ; le latin en est beau à la réserve de nostram familiam qui n'est pas une expression noble dans le sens que vous lui donnez : nostram gentem l'est davantage... Ma mère trouve que c'est beaucoup que 200 livres pour le peintre de votre thèse : cependant elle a ordonné de vous donner tout ce qu'il faudra (1). »

(1) Déjà Monseigneur de Noailles était mal avec les Jésuites à cause d'un séminaire qu'il Tonlait créera Châlons et dans lequel iU prétendirent voir une concurrence à celui fondé en 1560 dans cette ville et dont les Pères avaient dopais

EcoUemont, 27 septembre 1689.

« J'ai reçu votre thèse, je la trouve belle et bien pleine. Mais je voudrois que vous fussiez un peu plus thomiste et plus hardi à soutenir la prédestination anle prœvisa mérita. Votre président (M. de Meaux) n'approuvera pas les sentiments que vous y mettez. »

Sarry, 20 octobre.

« Je suis bien aise que M. de Meaux Tait signée; je craignais comme je vous Tai dit qu'il n'en approuvât pas tous les sentiments, parce que je sais qu'il en a de contraires. Mais comme ce sont des matières très problématiques, ils sont tous soutenables. »

Sarry, 4 septembre 1692

« J'ai écrit au P. de la Chaise qui ne m'a pas encore répondu pour lui faire des plaintes sur ce que quelques jeunes abbés de mon diocèse se mettent sur le pied d'être dans leurs abbayes en cravattes et en habit de couleur, surtout l'abbé de Rommecourt (1) qui est presque toujours dans son abbaye de Beaulieu, parce qu'il n'a rien à faire ailleurs, et qui scandalise ses religieux et tous nos prêtres par ses habits et par sa conduite peu ecclésiastique, car quoiqu'il ne soit pas débauché, du moins que je sache, il vit tout à fait en homme du monde; il fut cet hiver à un bal à Sainte-Menehould, où il y avait un grand désordre,

1617 la direction. «Remettez, dit-il à son frère le 30 décembre 1687, au P. de la Chaise cette lettre dans laquelle je me plains de ce qu'a la prière des Jésuites de cette ville il a fait des plaiates au roi du petit séminaire que je fais ici, qu'ils appellent collège mal à propos et qu'ils prétendent par là fort préjudiciable au lenr ». Ce projet n'eut pas de suite.

(1) La QfûiUa indique Charles d'Aumont comme abbé de Beaulieu de 1653 à

et il était en justaucorps bleu ; il va toujours à Féglise en cravatte et en habit de toute couleur, hors le noir, même aux cérémonies. Quand il futparrain d'une cloche il y a deux ou trois mois dans la première paroisse de son abbaye, il fit ses fonctions avec cet habit irrégulier. J'avois proposé au P. de la Chaise, pour l'arrêter et les autres qui ne vont pas si loin, de lui faire ordonner de la part du roi de se retirer dans un bon séminaire de Paris pour y apprendre sa profession, mais sans lettre de cachet et sans bruit. »

Châlons, 5 novembre 1692.

« Je n'ai jamais manqué l'occasion de vous rendre de bons ofEces auprès de ma mère, et je le ferai toujours, mais elle croit avoir reçu plus de déférence de ses autres enfants que de vous; comme elle a naturellement beaucoup de tendresse et de libéralité, elle a de la peine de ce qu'il lui paroît que vous croyez qu'elle a manqué à votre égard; elle fait ce qu'elle peut et elle veut même bien chercher dans la bourse d'autrui ce qu'elle ne trouve pas dans la sienne. Prenez seulement garde aux suites : quand on commence d'emprunter on a de la peine de cesser; les plus riches ont besoin d'économie (1). »

Châlons, 6 novembre 1693.

« Voilà votre thèse signée de M. de Metz et de moi, mais nos signatures vous seront fort inutiles, puisqu'elle est déjà imprimée. Je souhaite que vous vous en tiriez heureusement; je vous recommande, par l'intérêt que ma tendresse pour vous me fait prendre à tout ce qui vous regarde, de vous observer dans vos réponses sur les matières de nos propositions, c'est-à-dire de défendre la vérité avec modé-

(1) Au mois de septembre 1693 il était très inquiet de la vacance du siège de Lyon où on prétendait qu'il allait être nommé, ce qu'il ne désirait pas.

ration et le respect dû aux puissances et qu'il ne vous échappe rien de trop vif sur cela. »

Bannes, 26 juin 1695.

« M. Boileau (t) me paraît content delà réponse quej*ai faite a ses difficultés ; il est constant que c'est ignorer les premiers principes de la vraie spiritualité que de douter que rame doive être indifférente aux recherches et consolations spirituelles, les pensant, comme il faut, pour ces douceurs sensibles dont Dieu accompagne quelquefois sa grâce, et pour la privation de ces douceurs, c'est la doctrine même de J.-C, puisqu'il disait à ses disciples : Expeditvobis ut ego vadans nisi enimy etc.. et ce qu'il entendait assurément de sa puissance sensible qui le consolait puisqu'en même temps il leur disait : Ecce ego vobiscum sum omnibus diebus usque ad consommationem. C'est donc une imperfection d'être attaché à la présence sensible de J.-C. et la perfection oblige à y être indifférent. »

Chàlons, 23 octobre 169b.

« Je loue Dieu de ce que l'on blâme en moi ce qui seroit édifiant chez un autre. Je suis surpris seulement de ce qu'il paroît que vous vous laissez un peu entraîner au torrent. Je ne comprends pas quelles raisons on peut avoir pour trouver mauvais que j'aie de la peine à quitter une épouse avec qui j'ai vécu quinze ans, que je veuille avant de la quitter eu finir les principales affaires qu'un successeur ne pourra consommer ni si promptement, ni si utilement. Je sais bien qu'on peut dire que mon nouveau diocèse a de pressants besoins, mais huit jours de plus ou de moins ne gâteront rien pour cette nouvelle église et feroient grand tort à celle-ci. Vous pouvez vous assurer

(1) L'abbé Boileau, l'un des agents les plas actifs du prélat : voir ses lettres publiés par M, Tamisey de la Roque.

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que je a*ai point fait de fonctions ëpiscopales depuis Tarrivée de vos bulles. »

Monseigneur de Noailles s'occupait ^ et on va voir qu'il continua toujours — des plus minimes affaires de son diocèse : il intervenait pour les choses les plus secondaires et il ne se lassait jamais de répondre aux nombreuses lettres que son frère lui adressa quand il lui eut succédé. Ce dernier ayant eu une difficulté avec son chapitre, réclame une lettre du cardinal qui la lui envoie aussitôt, en lui mandant : « Je souhaite que vous la trouviez bien et qu'elle produise tout le bon effet que vous pouvez désirer » (7 mai 1703). Une autre fois il s'interposa pour procurer à l'un des notables de Châlons une faveur du roi. « Le fils de Mad"*® de Clozier a eu ce qu'elle souhaitoit : le roi me le dit lui-même pour réveil-matin. C'est une femme de vertu : je voudrois fort pouvoir lui rendre de plus grands services. Son filsparoît sage (1). »

Devenu évêque de Châlons, Gaston de Noailles paraît avoir eu le bon sens de ne rien vouloir faire sans consulter son frère. Saint-Simon nous le dépeint comme « un prélat d'un grand exemple, d'une rare fierté et d'une grande fermeté contre la Bulle Unigenitus. Son savoir et ses lumières étoient médiocres. » Il donna le rare exemple d'un évêque résidant constamment dans son diocèse ; y vivant très religieusement, multipliant avec un zèle vraiment évangélique ses visites dans les paroisses rurales, prêchant souvent, publiant de remarques mandements, qu'il communiquait toujours préalablement à son frère, s'occupant en un mot avec un véritable dévouement de son devoir épiscopal. Saint-Simon nous le montre comme

(1) Blanche Billet, fille d'un receveur général des décimes en Champagne, veuve depuis 1685 de Philippe de Clozier, seigneur de Puitz, écuyer de la grande écurie : elle eut trois fils : M. des Fortelles, receveur général des fermes à Bordeaux; M. de Soulieres, trésorier de France à Châlons, et M. de Puitz, capitaine au régiment Dauphin, tué à la bataille de la Sessia, en 1734.

fermement attaché au Cardinal dans ses luttes, mais cependant les lettres de celui-ci nous le présentent comme ayant au début cherché à se soustraire à cet entraînement et n'ayant pas assez donné raison à son frère. Gaston de Noailles penchait évidemment vers la conciliation pour pouvoir remédier à la fâcheuse scission qu'il voyait se former dans son diocèse; il écrivit dans ce sens à son frère à la suite de TafFaire du Ca^ de conscience et ces résistances froissèrent singulièrement le Cardinal, comme on en pourra juger par la lettre que nous allons reproduire et qui est .assurément curieuse. L'archevêque y décharge bien son cœur, comme il le dit, et pose à son frère un véritable ultimatum. Rappelons à ce sujet que le Jansénisme jouissait d'une grande popularité à Châlons, où toute la classe élevée en était imbue, et dans le diocèse.

Conflans, le 4 mai 1703.

« Je crois qu'il est temps que je vous parle nettement et que je vous décharge une bonne fois, mais pour n'y plus revenir, mon cœur, qui, je vous l'avoue, souffre beaucoup à votre égard, étant toujours tendre pour vous, quoique le vôtre n'y réponde pas comme il devroit. Je vous dirai donc franchement que vous paroissez avoir des maximes si différentes des miennes et même une si grande prévention contre mes pensées, que je crois qu'il vaut mieux que nous ne perdions plus ni vous ni moi notre temps à nous les communiquer. Vous avez toujours peur que je ne vous conseille pas assez en évêque, qu'il n'y ait de la mollesse dans mes avis, et que je ne vous inspire une conduite trop faible. Vous n'aimez pas les procès, mais vous n'en êtes pas effrayé: ce que je crois prudent vous paroît faiblesse, votre zèle vous fait croire que je n'en ai pas assez et je crains bien que vous n'ayez raison. Je vois en un mot que nous pensons sur tout si différemment, qu'il est

à propos que je n'ai pas seulement la dernière place dans votre conseil.

« Mais il Y a un autre article sur lequel la différence de mes sentiments me fait beaucoup plus de peine, c'est sur les affaires de TEglise. Je vois bien que sur celle qui fait tant de bruit depuis quelque temps, vous n'êtes pas de l'avis de mon ordonnance. Je vous déclare avec la dernière sincérité que je n'en suis nullement fâché, par rapport à moi, et que je ne vous demande aucune déférence pour mes lumières. J'en aurai même volontiers pour les vôtres, si je les croyois meilleures sur cela. Mais j'ai tout sujet de craindre que ce n'est pas par elles que vous vous conduisez dans cette occasion et que vous ne suiviez celles de gens prévenus, capables par conséquent de vous enga* ger dans leurs préventions et de vous faire prendre un mauvais parti. Je vous demande pour l'amour de vousmême, comme pour le bien de l'Église, d'y penser sérieusement et devant Dieu et de ne vous déterminer qu'après avoir tout examiné. Vous savez bien que je n'ai que trop de raisons d'appréhender que votre confiance pour des gens que vous consulteriez ne vous menât trop loin. N'aije pas vu qu'étant sorti de licence Moliniste, et entièrement opposé au Thomisme, ils vous ont fait changer tout d'un coup et aller peut-être au-delà des Thomistes. Est-ce votre étude qui a fait ce changement ? Vous n'en avez pu faire depuis. Les affaires et d'autres amusements vous ont trop occupé et les livres pas assez. Vous n'y avez donc pas pris de nouvelles lumières, et ce n'est que leur autorité qui vous a fait prendre si subitement une nouvelle doctrine.

u II est aisé de deviner qu'ils vous conseilleront dans celle du fameux Cas de conscience, aussi bien que les inconvénients qu'ils vous jetteront. Ils méritent assurément que vous y fassiez réflexion. Ne croyez point qu'il n'y ait que les gens livrés aux Jésuites qui soient dans un autre sentiment. M. le Cardinal Le Camus, dont la piété et la capacité doit rendre l'arrêt d'un grand poids, M. de Meaux qui

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