LE CRAPAUD DE LA COMPAGNIE DES INDES
N'est pas commissaire-priseur qui veut ; il faut, avec un capital d'au moins cent cinquante mille francs, une poitrine solide et des poumons capables de résister à l'air vicié de la foule entassée.
Le Napoléon de l'enchère, maître Pillet, commence quelquefois une vente de tableaux à deux heures, la mène jusqu'à six, dine en une heure, et arrive frais et dispos pour diriger, le soir, la vente d'une importante bibliothèque. Quel système nerveux robuste ne faut-il pas pour résister à l'entraînement des enchérisseurs ! Et. quelle tension du regard !
Suivre pendant sept heures les clignements d'yeux, les grattements d'oreilles, les boutons d'habits tirés, les gestes imperceptibles de maniaques mystérieux qui croient n'être pas connus; en-
traîner un public mou; le secouer; faire passer les intérêts du vendeur dans des porte-monnaie hésitants; parler sans cesse et toujours; répéter un million de fois : « Messieurs, je vais adjuger! » tendre le bras en l'air, et au bout le magique marteau; conduire cette foule comme seul Richard Wagner sait conduire ses musiciens; parler des livres en bibliomane, des peintures en tableaumane ; donner, suivant chaque vente, un échantillon de connaissances encyclopédiques dans l'art du bric-à-brac; veiller à ce que les moindres détails matériels de la vente soient rigoureusement consignés par le clerc ; marcher de concert avec l'expert; diriger lecrieur; secouer la lourdeur des garçons de salle, et bien d'autres détails encore.
Étonnez-vous que la corporation des commissairespriseurs veuille consacrer la mémoire de ses membres illustres par la conservation dans un musée (qui sera ouvert prochainement) du marteau d'ivoire vibrant encore quand l'officier ministériel n'est plus que poussière.
II est de braves gens qui, entrant à la salle des ventes, mettent une enchère pour tuer le temps, et ne s'imaginent pas que, par ce fait, ils ont vendu leur âme au commissaire-priseur. L'enchère est relevée ;
ces honnêtes bourgeois ne veulent plus ferrailler ; mais le commissaire- priseur est un magnétiseur sans pitié qui, ayant jeté les yeux sur un sujet, abuse de sa faiblesse. Pourquoi avoir écouté la sirène ?
Je suppose qu'un crapaud chinois soit mis sur table quand vous entrez. L'expert a demandé deux cents francs du crapaud de porcelaine, et finalement, comme il ne trouve pas d'amateur, le crapaud est offert à vingt francs.
Vous avez le malheur de faire un signe relatif aux vingt francs. Le commissaire-priseur prend une enchère quelconque.
— Trente, quarante, soixante, soixante-dix. Il regarde à gauche :
— Quatre-vingts francs.
Il vous regarde :
— Quatre-vingt-dix francs.
C'est une course au clocher. Le commissaire-priseur franchit fossés et fondrières, escamote les francs ; il brûle la vente. Vous espériez aller petit train, ne lâcher que cinquante centimes à la fois; le commissaire-priseur met ordre à cette prudence. Vous voilà entraîné dans le tourbillon des enchères de dix francs.
Le crapaud est arrivé rapidement à cent cinquante francs.
L'enchère de cent cinquante francs ne sort pas de votre gosier; elle appartient à un inconnu, à gauche, que vous ne pouvez voir, par la raison qn'il n'existe pas. Cet inconnu est l'éperon avec lequel le commissaire-priseur laboure votre modération. Vous n'avez pas baissé la tête; par hasard votre regard se rencontre avec celui du commissairepriseur.
— Deux cents francs! s'écrie-t-il en vous donnant l'enchère comme on se donne le goupillon à l'église.
Vous commencez à pâlir. Vous avez la lâcheté de tenir à deux cents francs. Vous n'avez pas fait de signe, vous n'aviez pas l'intention de mettre deux cents francs à ce crapaud chinois; vous voudriez vous débattre, crier : Je n'ai pas mis.
Une fausse honte vous retient et vous empêche de vous donner en spectacle. Vous passeriez auprès de tout ce monde pour un misérable qui n'a pas la bagatelle de deux cents francs à jeter dans la gueule du crapaud dont les gros yeux vous magnétisent. Vous espérez encore que cette enchère appartient à un de vos voisins ; mais le commissaire-priseur vous
regarde! Le fluide court de lui à vous. Cet homme en habit noir vous domine du haut de sa tribune; il veut que le crapaud vous appartienne.
— Deux cents francs, c'est en face! s'écrie-t-il en vous regardant fixement.
— Messieurs, un joli crapaud, dit l'expert.
— Que diable ferai-je de ce crapaud? pensezvous.
Mentalement vous faites des vœux pour l'arrivée dans la salle d'un malheureux pigeon qui soit déplumé par le crapaud.
— A deux cents francs [le crapaud, répète le commissaire-priseur, qui commence à dessiner de sinistres arabesques avec son marteau' fatidique.
— Une fois, deux fois, à deux cents francs!
— Deux cent dix, dit l'expert à un de vos voisins qui a tiré un mouchoir de sa poche !
— Non, non ! s'écrie vivement le voisin, je n'ai rien dit... On ne peut donc plus se moucher ici ! Merci, un crapaud de deux cents francs, je t'en souhaite...
Des gouttes de sueur perlent votre front : vous comprenez dans quel guêpier vous êtes tombé. Et ce damné commissaire-priseur qui prolonge un supplice long comme l'éternité!
— Personne ne veut plus du crapaud ? demande le crieur.
— A trois cents francs! répond le commissairepriseur.
Vous respirez. Un être bizarre a mis cent francs sur votre enchère.
— Pardon, monsieur, dit l'expert au commissairepriseur, nous n'en sommes qu'à deux cents francs.
— C'est juste; c'est à monsieur (il vous regarde en face). Personne ne dit mot ? Une fois, deux fois, trois fois...
Le sinistre marteau est en l'air.
— Vous regretterez cette pièce, messieurs, dit le commissaire-priseur qui, en adjugeant le crapaud, cherche à mettre du baume sur votre plaie.
Le marteau retombe avec un coup sourd sur le Casimir du bureau.
— Toisé ! dit derrière vous un marchand goguenard.
Hors de vous, le sang à la figure, la bouche sèche, les nerfs à l'envers, les oreilles pleines du bourdonnement des enchères, vous fendez la foule après avoir payé et pris livraison du crapaud. Coudoyant les uns, marchant sur le pied des autres, vous recueillez les propos suivants :
— Il n'est pas donné le crapaud I
— C'est un vide-poches de pacotille de la Compagnie des Indes.
— Ça se paie vingt francs à Canton.
— Il y a des gens qui ne savent que faire de leur argent.
— Ça apprendra aux bourgeois à venir se faire frotter à l'hôtel.
Si vous étiez resté impassible à votre place, personne n'eût soufflé mot; vous eussiez peut-être recueilli quelques compliments de condoléance de la part de vos voisins. On eût fait l'éloge de votre crapaud ; mais l'émotion se trahit sur votre physionomie. Vous avez été empoigné par l'enchère, refait par le commissaire-priseur; le combat intérieur, la honte qui se lisent clairement dans vos yeux, vous forcent à fuir le champ de bataille. Les panailleux vous insultent.
En sortant, vous regardez la porcelaine, et vous vous dites : Quelle folie! Il vous prend l'idée de casser la tête du crapaud contre les murs. La nuit vous rêvez crapaud.
Huit jours après vous lisez dans la chronique de la Gazette des Beaux-Arts : « Un crapaud d'une faible qualité, sans marques, a été adjugé pour la somme
de deux cents francs, à une des dernières ventes de l'hôtel Drouot. Nous avions cru que ce crapaud portait la marque de la dynastie des Ki-o-Li ; il n'en est rien. Qui peut faire comprendre cette fantaisie ruineuse? Nous devenons plus Chinois que les Chinois. »
Abreuvé de sarcasmes par une Revue à laquelle vous êtes abonné, vous jurez de ne plus ouvrir que des journaux politiques ; mais que lisez-vous à la troisième page du Siècle? Un article Variétés du savant critique Polydore Perroquet, qui termine un article Beaux-Arts par une période éloquente : « Cet amateur insensé, qui a acheté deux cents francs un batracien aux formes repoussantes, ne connaît donc pas de prolétaires sans ouvrage? Avec la somme consacrée à l'acquisition de cet animal venimeux, on eût nourri vingt familles dans la misère. » Et le savant critique Polydore Perroquet ajoute : « Il faut désespérer de l'humanité quand un crapaud, etc., etc. »