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LE COMMISSAIRE-PRISEUR PINCE

Depuis dix ans, la recherche des objets d'art, la vulgarisation et la connaissance de la peinture, un sentiment artistique devenu plus g3néral ont doublé le prix des charges des commissaires-priseurs. L'hôtel Drouot étant devenu une sorte de Bourse artistique, les belles céramiques, les toiles de maîtres, les meubles précieux sont considérés comme des actions négociables, soumises à toutes sortes de fluctuations1.

A cette passion nouvelle,- les commissaires-priseurs ont encaissé d'énormes recettes. En 1860 ou 1861, la compagnie faisait pour plus de vingt mil-

i. Je ne désespère pas de voir un jour dans les journaux un bulletin spécial, qui contiendra la hausse ou la baisse des œuvres d'art.

lions d'affaires dans l'année. Or, les droits sur les ventes sont assez considérables pour que les deux tiers des commissaires-priseurs, quoique sans clientèle, touchent à la bourse commune une part qui vaut le meilleur des placements.

La bourse commune indique qu'il y a association entre les membres de la corporation. J'ai nommé les maréchaux qui commandent à l'hôtel ; sur leurs remises, la corporation retient un droit de tant pour cent, qui se répartit entre chacun des membres à la fin de l'année, de telle sorte que toute charge de commissaire-priseur devient une poule aux œufs d'or.

Ce sont les vendeurs et les acheteurs qui font la fortune d'une corporation non sans rapports avec l'administration des pompes funèbres. Toute collection arrive à l'hôtel Drouot par le canal de la saisie ou de la mort !

Un amateur pousse sur le terrain où vient d'être enterré un autre amateur ; une collection se dresse sur les ruines d'une autre collection. Impassible, le commissaire-priseur assiste à la désorganisation et à la naissance de cette réunion d'objets artistiques qui ont tenu tant de place dans la vie de leurs possesseurs. Aussi sous l'habit noir de l'officier

ministériel retrou ve-t -on quelques analogies avec la Mort qui met en branle la fameuse danse des rois et des empereurs, des bourgeoises et des courtisanes, des artistes et des gueux. En ai-je vu passer des collections de princes et de barons, de coulissiers, qui toutes allaient se fondre au grand creuset de l'hôtel Drouot, sous la direction du bâton d'ivoire, non sans analogies avec la faux macabre !

Seul au milieu de cette foule d'acheteurs, le commissaire-priseur ne court aucun risque. Il vend, et toujours la vente amène des bénéfices certains. Cependant circule à l'Hôtel une légende qui trouve sa place naturellement ici.

Un particulier se présente dans le cabinet d'un commissaire-priseur et lui tient à peu près ce langage :

— Monsieur, je désirerais me défaire d'un admirable Raphaël, dont j'ai déjà refusé cent mille francs; un pressant besoin d'argent me force de le laisser aujourd'hui à ce chiffre.

— Allons voir le Raphaël, répond non sans sceptiisme le commissaire-priseur, certain d'avoir affaire

à un rêveur, tous les rêveurs possédant un Raphaël, du prix invariable de cent mille francs. Le Raphaël qu'expertise le commissaire-priseur

est une médiocrité, quelque copie ancienne, dont l'enchère ne peut être présagée. Un amateur naïf, de ceux qui se laissent prendre aux grands noms, peut le couvrir d'enchères exorbitantes , comme aussi il se peut que le tableau reste sur table, exposé aux huées des marchands.

Le commissaire-priseur fait part de ses doutes au vendeur qui, plein d'enthousiasme, ne se laisse pas démonter par de froides raisons; il subira les chances de la vente, persuadé que la France ne se laissera pas enlever par l'étranger une si précieuse toile.

La vente est annoncée. Tout se passe comme pour un enterrement de première classe : catalogue somptueusement imprimé par Glaye, avec généalogie fantastique du tableau; annonces dans les journaux ; deux jours d'exposition particulière, un troisième réservé au public; tentures de damas rouge accrochées à la porte de la salle numéro 4.

Les tentures de l'hôtel Drouot sont aux tableaux ce que les panaches et harnachements argentés des chevaux des pompes funèbres sont aux enterrements des maréchaux de France.

L'exposition du Raphaël attire la foule des badauds habituels. Dans le long corridor du premier

étage, qui est l'endroit où les connaisseurs se réunissent, comme les amateurs de théâtre au foyer, les jours de première représentation, on discute et on ergote sur la vente.

Raphaël est enfermé dans un sarcophage de bois noir ; de petits rideaux violets, qui protègent la précieuse peinture, s'ouvrent pour les profanes seulement pendant les trois jours d'exposition.

Mis sur table à vingt-cinq mille francs, le Raphaël est ramené par une foule ignorante à cinq cent francs.

Il y a marchand à cinq cent francs !

Cachant son scepticisme sous un masque froid de notaire, le commissaire-priseur chuchotte quelques plaisanteries à l'oreille des gros bonnets de la tableaumanie, assis derrière son bureau.

Cependant deux adversaires se dessinent. Le Raphaël monte à dix mille francs et les enchères semblent s'arrêter, quand arrive tout à coup un étranger essoufflé qui, jouant des coudes, demandant pardon aux uns, brusquant les autres, lance une enchère de vingt-cinq mille francs.

Le commissaire - priseur reprend feu avec la croyance. A cinquante mille francs, il ne doute plus qu'il n'ait affaire à un véritable Raphaël. Qui sait si

le tableau ne dépassera pas le prix que demande le vendeur ! Cinq pour cent sur cent cinquante mille francs ne sont pas à dédaigner.

— Singulière vacation! pense le commissaire-priseur, qui se ramasse pour ainsi dire, et illuminé tout à coup, essaie de faire partager ses convictions à la foule.

Le tableau a dépassé soixante mille francs.

— Messieurs, dit l'expert, qui lui non plus ne croyait pas au Raphaël, ce tableau est de la meilleure manière du Sanzio.

— A soixante-cinq mille francs, reprend le commissaire-priseur.

— Soixante-cinq mille francs, répète le crieur.

— Très-rares, messieurs, les Raphaël 1 s'écrie le commissaire-priseur. Très-rares.... Soixante-cinq mille francs 1

En présence d'un tel chiffre, les trois enchérisseurs deviennent le point de mire de tous les yeux.

On entend circuler les noms de lord Hertford, du comte de Nieuwerkerque, de M. de Rotschild.

Les uns disent que l'administration du Louvre a donné commission; d'autres engagent des paris pour l'Angleterre contre la Russie; mais les agents mystérieux des trois puissances se tiennent froidement

et ne s'inquiètent pas des exclamations de la foule qui les entoure.

A quatre-vingt mille francs, l'enchère rebondit comme une balle de gomme.

— Messieurs, regardez la figure de la Vierge, elle est vraiment suave! s'écrie le commissaire-priseur.

Cette courte allocution conduit à quatre-vingt-dix mille francs.

L'émotion est au comble dans l'assistance. Les trois étrangers échangent des regards froids mais hostiles; ils sont armés chacun d'un revolver invisible qui n'en est pas moins effrayant.

— Quatre-vingt-treize mille francs, dit le crieur. '

— Quatre-vingt-treize mille francs, reprend le commissaire-priseur.

— Quatre-vingt-treize mille francs, répète l'expert.

— Messieurs, dit d'une voix émue le commissairepriseur, nous n'en resterons pas à ce chiffre fatal; il serait fâcheux de s'arrêter à quaUe-vingt-treize.

Le mot est accueilli par un murmure de satisfaction des amateurs de tableaux, peu révolutionnaires de leur nature.

— Je vous en prie, messieurs, sortons de quatrevingt-treize.

— Personne ne dit mot ! s'écrie lamentablement l'expert.

— Par égard pour la mémoire de Raphaël, reprend le commissaire-priseur, n'associons pas sa mémoire au souvenir d'une époque ensanglantée.

Toute l'assemblée semble supplier les étrangers de ne pas s'entêter au chiffre 93, ne dussent-ils ajouter que cinquante centimes.

— Quatre-vingt-quatorze mille, acclame le crieur.

— Aht... est le cri qui s'échappe de toutes les poitrines.

— Merci, messieurs, merci! s'écrie le commissaire-priseur, délivré du chiffre fatal.

A quatre-vingt-dix-huit mille francs, le Raphaël tombe dans une ornière dont rien ne peut le tirer, ni le marteau d'ivoire, ni les prières, ni les conseils, ni les éloges", ni les hu et les dia du crieur.

— Le mot, messieurs, le mot! reprend le comsaire-priseur. •

Demander le mot, c'est parfaire l'enchère pour la couler dans un moule régulier ; en ce moment le mot c'est cent mille francs, comme vingt francs est le mot de dix-neuf francs cinquante.

Pendant cinq minutes le commissaire-priseur

cherche le mot dans les yeux des trois enchérisseurs; ne l'y trouvant pas :

-— Je vais adjuger, messieurs, dit-il en pleurant lui-même sur sa propre sentence.

Le marteau d'ivoire décrit en l'air des manœuvres comme celles d'un tambour-major; mais les étrangers ne paraissent plus vouloir monter à l'assaut. L'un baisse la tête mélancoliquement comme un esclave suivant le char d'un triomphateur ; le second, pourpre, semble sur le chemin d'une attaque d'apoplexie; le troisième, à qui appartient l'enchère, est froid, pâle et dédaigneux.

— Tac! fait le marteau.

— C'est donné, s'écrie piteusement le commissairepriseur, qui avait cru arriver à cent cinquante mille francs.

Le vainqueur s'approche du bureau, ouvre un portefeuille élégant, en tire une carte armoriée et avec la carte un billet de mille francs, devant lequel s'incline le clerc.

L'étranger parti, chacun entoure le commissairepriseur et le presse de questions pour connaître l'heureux possesseur du Raphaël. Il s'appelle lord Wighmore, et la foule se disperse en maugréant contre l'administration du Louvre qui, encore une

fois, s'est laissé enlever par l'Angleterre un Raphaël inouï.

Le lendemain, le vendeur se présente chez le commissaire-priseur qui lui compte en espèces sonnantes la somme de l'adjudication.

— Nous aurions dû aller plus haut, dit-il, si nous n'avions eu affaire à un de ces Anglais qui savent se contenir,... Si jamais, monsieur, il vous passait par les mains d'autres toiles dont vous vouliez vous défaire, je me recommande à vous.

Deux jours, quatre jours, huit jours s'écoulent, lord Wighmore n'envoie pas chercher son Raphaël.

Le commissaire-priseur inquiet dépêche un garçon à l'adresse qu'a laissée l'Anglais, 17, rue Newton.

Rue Newton, le concierge n'a jamais entendu le nom de lord Wighmore.

— Je suis pincé ! s'écrie le commissaire-priseur. C'est en effet une sorte de vol à l'américaine,

tramé par quatre adroits compères, dont l'un a pris le rôle de vendeur, les deux autres celui d'enchérisseurs, et le quatrième celui d'acheteur. Coup hardi, basé sur les paiements comptants que l'officier ministériel peut exiger de l'acheteur d'après la loi, pour en rendre compte immédiatement au vendeur. Six mois après, le Raphaël repasse en vente pu-

blique. A quatre-vingt-dix-huit mille francs, le commissaire-priseur le croyait donné ; cette fois le divin Sanzio arrive avec peine à trois cents francs, et encore parce que l'acquéreur compte coller sur le derrière de la toile la fameuse histoire tirée de la Gazette des tribunaux.

Ces deux vacations n'ont guère coûté au commissaire-priseur moins d'une centaine de mille francs.

L'histoire est-elle vraie ? Je ne la garantis pas. La véritable victime, à l'hôtel Drouot, étant l'amateur, probablement un membre de la corporation a donné carrière à son imagination en composant cette légende afin de montrer que lescommissaires-priseurs, eux aussi, sont exposés à de grosses pertes.

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