LE FAUX OBÉLISQUE
L'amateur de monuments de l'art antique est un phénomène en 1866, où le goût suit mille petits sentiers qui n'aboutissent à aucune grande voie. Aussi le vénérable M. Levallois, qui depuis longtemps se montait un cabinet de statues, de vases étrusques, de bronzes antiques, était-il le point de mire des marchands qui ont en magasin nombre de ces objets d'une défaite difficile.
Quand ses appartements furent pleins de vases, de verreries, de médailles romaines, le collectionneur avisa sa cour, dont les murs étaient vides, et ils les garnit de tronçons de statues, de bas-reliefs frustes, qui pouvaient être pris indifféremment pour des débris d'auges ou de tombeaux.
Cette garniture des murs dura quelques années,
après quoi M. Levallois se prit à souhaiter un obélisque au milieu de sa cour.
Ce n'était pas là un souhait commun. Un obélisque!
M. Levallois ne rêvait plus qu'obélisque. Il en parlait à tout propos, à ses amis, à ses visiteurs, aux marchands; si bien qu'un antiquaire du quai Malaquais, prenant son client en pitié, lui dit qu'à force de recherches il pourrait peut-être lui procurer un obélisque de moyenne taille, mais qui, rendu à Paris, n'irait pas à moins d'une centaine de mille francs.
Cent mille francs sont une somme ! Mais rivaliser avec le monument de la place de la Concorde, s'écrier : — Moi aussi, j'ai un obélisque! M. Levallois n'y tint pas.
Il déboursa vingt mille francs, fit pour trente mille francs d'effets négociables, et s'engagea à payer le reste de la somme comptant, le jour où l'obélisque entrerait dans son hôtel.
Six mois après, le marchand avertissait son client que l'obélisque était dans ses magasins. M. Levallois court, reconnaît les hiéroglyphes mystérieux de l'ancienne Egypte, donne un bon sur son notaire, fait charger le monolithe sur une charrette, et, tout
rayonnant, attend dans son hôtel l'arrivée du monument.
Comme les ouvriers, non sans peine, le descendaient de la charrette, un des angles de l'obélisque touche brusquement le pavé, et le socle reçoit une vive écornure.
M. Levallois, irrité, s'emporte contre les déchargeurs, qui ont dégradé un monument précieux arrivé avec tant de frais de l'Egypte, et malmène tellement les ouvriers que l'un des maçons s'écrie d'un ton gouailleur :
— Ça, de PÉgypte? C'est de la pierre de Colligis ! Le collectionneur stupéfait regarde avec anxiété
l'architecte, qui étudiait sans mot dire la nature du fragment détaché du socle.
— Cet homme a raison, dit l'architecte; votre obélisque est en pierre de Colligis.
Desv idées singulières se pressent dans la tête de M. Levallois; timidement il demande à son architecte comment les Égyptiens ont pu venir chercher de la pierre dans le centre de l'Ile-de-France.
— Votre obélisque est moderne, monsieur; ne le saviez-vous pas?
— Moderne! s'écrie M. Levallois, qui, pensant à ses cent mille francs, faillit se trouver mal.
L'aventure fit du bruit et vint aux oreilles de la justice; à la suite d'une longue instruction fut retrouvé le sculpteur qui avait exécuté l'obélisque d'après les ordres du marchand.
Le truqueur, inventeur du faux obélisque, ferma boutique après sa condamnation, dégoûté du métier. Il eut d'abord l'intention de publier un mémoire justificatif pour démontrer à ses juges que le truc faisait partie du commerce de curiosités; que les véritables connaisseurs ne s'y laissaient pas prendre. — Mais, disait-il, si je publie ce mémoire, tout le quai Voltaire sera compromis. Et comme c'était un bonhomme, incapable de nuire aux intérêts de ses confrères, il se tut.
Ces histoires seraient fatigantes, si la variété des tempéraments n'engendrait quelques modifications dans la façon de tromper le public.
Il y a quelques années, un procès célèbre amena devant les tribunaux un truqueur qui avait vendu à M. de Rothschild un faux émail. L'agent luimême, qui dirige les achats du célèbre banquier, avait été trompé malgré ses connaissances. Il fallut qu'un Russe, possédant l'émail véritable dans sa collection, le mit en présence du faux pour que la tromperie fût dévoilée.
Le drame avait été monté à la Gil Blas. Une personne âgée, demeurant en province, possédait cet émail (le faux) d'une rare beauté; un chineur l'avait vu ; la personne ne s'en dessaisirait que moyennant un prix considérable qui pourtant ne parut pas trop élevé au riche banquier quand il vit l'émail.
L'objet reconnu faux, le truqueur fut condamné comme ayant employé des manœuvres frauduleuses pour la vente d'une chose par lui fabriquée; mais il fut établi aux débats que l'émail faux était plus beau que l'émail ancien, et que, pour arriver à son exécution, le truqueur avait dû dépenser d'assez fortes sommes, qui ne cadraient pas avec le bénéfice qu'il en tirait.
C'est de l'art pour l'art.
Le truqueur, possédé de la passion qui le pousse à simuler un chef-d'œuvre, a une conscience fabriquée singulièrement, qui trouve sa récompense dans les éloges qu'il entend adresser à ses falsifications. C'est un homme de l'époque des romans picaresques; son sens moral est en arrière de deux siècles. Il s'enthousiasme pour les héros des nouvelles de Cervantes, de Quevedo, de Le Sage, tous aimables fripons qui, dans les romans et les pièces de théâtre du siècle dernier, trichaient au jeu, vivaient
au crochet des femmes, personnages classiques que la police correctionnelle dépouille aujourd'hui de leur prestige. Qu'on s'imagine les fils de famille de Molière, les Mascarilles leurs complices, les amoureux de Regnard et de Dancourt, l'aimable Desgrieux et le chevalier de Grammont à la barre de la sixième chambre, et voilà tous nos galants conduits par deux gardes municipaux à la Conciergerie , sans égard pour leurs manchettes , leurs jabots, leurs bagues, leurs boites à tabac, leurs belles manières et leurs agréables mines. L'opinion publique elle-même, plus sévère peut-être que les juges, a inventé toutes sortes de vilains mots froids et secs, tels que filou, homme entretenu, grec, escroc, etc., qui ont enlevé le fard et les oripeaux de ces chevaliers d'industrie, terme de transition entre une époque de plaisir et une époque positive, et qui, avant cinquante ans, aura disparu de la langue; car notre temps ne reconnaît plus guère de Chevaliers, et l'Industrie est actuellement un titre de noblesse.