LE RESTAURATEUR DE TABLEAUX
Il ne faut pas s'imaginer que soit dissipé le nuage de moustiques qui s'attaquent à la peau des collectionneurs.
Entre tous,le plus dangereux, celui qui mord le plus cruellement et suce sa victime jusqu'à la dernière goutte de sang, apparaît le restaurateur de tableaux, la peste des pestes, l'ennemi qu'un amateur devrait tenir à une portée de fusil de sa galerie, le fusil chargé.
Un tribunal composé d'artistes acquitterait certainement le collectionneur qui aurait tué un restaurateur de tableaux cherchant à s'introduire dans sa demeure.
Les dames poétiques, qui versent une goutte de poison dans chaque verre de boisson que leur
mari malade réclame pour étancher le feu qui les dévore, ne sont guères plus coupables que les restaurateurs d'objets d'art.
On distingue deux catégories bien distinctes dans cette profession :
1° Le restaurateur qui a appris la peinture;
2° Le restaurateur qui ne sait pas se servir d'une brosse. :
Entre les deux il n'y a pas à hésister. On choisira le restaurateur auvergnat, une sorte d'étameur qui nettoie la toile et lui enlève sa crasse.
Le restaurateur qui sait peindre a pour système de ne pas laisser trace de la peinture qui lui a été confiée. Préoccupé d'harmonie (Yharmonie d'un restaurateur de tableaux 1 ) à peine a-t-il bouché un trou et recouvert le mastic d'un ton de sa palette, il faut qu'il aille jusqu'au bout pour moderniser l'œuvre; ce sont des replâtrages semblables à ceux des arbres parisiens, de honteux emplâtres qui se traduisent par des touches insensées.
A quoi bon parler sérieusement du restaurateur de tableaux? Il vaut mieux conter la façon de procéder d'un rentoileur bizarre, qui avait pour manie de ne jamais trouver le sujet dir tableau complètement en place dans la toile. On lui don-
nait une peinture à restaurer, il coupait un peu du fond, puis de côté, admirant alors combien le tableau avait gagné. Malheureusement son enthousiame n'était jamais complet; ayant rogné verticalement, il lui fallait redonner de la symétrie au côté horizontal, et ainsi de suite. ^
Quand le sujet du tableau était juste au milieu de la toile, il arrivait seulement que le propriétaire perdait un peu d'étendue et ne se souvenait plus si quelques pouces de fond avaient été enlevés; mais malheur aux personnages secondaires qui avaient l'imprudence de se promener sur les côtés du tableau, le rentoileur en sacrifiait toujours quelques-uns.
Un jour, il eut à restaurer un saint Michel à cheval. Suivant son habitude, le maniaque taille dans le ciel, les arbres, les buissons du premier plan, sans satisfaire son idée fixe de régularité. Enfin il se hasarde à enlever le panache du casque, décoiffe saint Michel, et n'est content que quand il a fait d'une toile en hauteur une toile en largeur. Symétrie parfaite ; mais le saint Michel avait disparu de son cheval.
Alors seulement cet homme, qui s'intitulait restaurateur de tableaux, s'aperçoit qu'il en est le destructeur. On lui a confie un saint Michel à rentoiler,
il ne reste plus qu'un cheval. Que faire? Saint Michel n'était plus raccommodable; au furet à mesure le rentoileur avait jeté les morceaux de toile peinte dans le feu de sa cheminée.
Il court alarmé chez Basset, le marchand de tableaux, et lui conte l'aventure :
— Vous n'auriez pas un saint Michel à me vendre? '
Basset déplore le malheur, et engage malicieusement le pauvre homme à courir les marchands de bric-à-brac.
— Vous trouverez d'autant plus facilement, lui dit-il, un saint Michel à bon marché, que vous n'avez besoin que du saint à pied.
Après de nombreuses courses sur le quai Voltaire, après avoir remué tous les cadres poudreux entassés dans des coins, l'homme pensait à se jeter dans la Seine, car il ne trouvait pas de saint Michel, et il ne pouvait rendre au propriétaire le tableau tel qu'il l'avait massacré.
Tout-à-coup il aperçoit une toile représentant un Silène ivre, étendu sur le gazon les jambes entrouvertes. « Voilà mon affaire, s'écrie-t-il. »
Il achète le Silène, rentre chez lui, découpe le personnage aux jambes entr'ou vertes et le rentoile
dans cette position sur le cheval, qui attendait patiemment son cavalier.
Comment le propriétaire accueillit-il cette restauration? C'est ce que l'histoire ne dit pas.
Autre malheur du même homme, qui avait là fureur de bavarder pendant les opérations délicates du nettoyage.
On lui confie un portrait de famille à nettoyer, il dévernit le portrait et entame une conversation avec quelqu'un qui se trouvait là. De temps en temps il trempait son éponge dans un vase placé sur son établi, au milieu d'autres vases, et cela sans regarder.
Tout à coup il s'écrie : t Ah! Seigneur! le portrait est parti !»
Le malheureux s'était trompé de vase et avait plongé son éponge dans un acide violent, pour la reporter sur le portrait.
Du portrait, il restait à peine une moitié d'oeil, un morceau de menton et une main; le reste était complètement enlevé. Voilà un homme désespéré, qui accourt chez Basset, son éternelle providence.
— Connaitriez-vous, lui dit-il, un petit peintre pas trop cher, qui pourrait me refaire ce portrait... J'ai besoin de le livrer demain ; c'est pour une fête...
Je suis perdu si je ne livre pas mon travail ; on me le paye douze francs, mais j'abandonnerais volontiers un petit écu à celui qui pourrait me repeindre la tête.
Basset tournait et retournait la toile, où se voyaient seulement une trace d'œil, un bout de menton, et la fameuse main.
— Etait-ce un blond? dit Basset.
— Je n'en sais rien.
— Si vous ne savez pas !
— Attendez, monsieur Basset, je crois qu'il était
brun, peut-être blond ou châtain I Le peintre
pourrait prendre une couleur entre les deux...
— Le personnage avait-il des moustaches ou des favoris?
— Je ne me rappelle pas, mais il ne portait pas sa barbe... Tout ce que je sais, c'est que l'habit était bleu, à boutons d'or... Si le peintre arrivait à réussir un bel habit bleu, ma pratique ne dirait peut-être trop rien.
Basset promit au rentoileur de le tirer d'embarras. Quoique personne ne pût lui donner la forme du nez, la couleur du teint, un peintre se mit à l'œuvre -et livra au rentoileur un portrait fort passable, que le client admira profondément, dit-on.
Ce sont là deux histoires excessives de rentoileur maniaque. Il n'est guères plus dangereux que le restaurateur assermenté près les musées, qui, sans remords, se retire en province, décoré de la Légion d'honneur, ayant assassiné des centaines de maîtres.