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LA SERINGUE ET LE PERROQUET

J'assistai l'hiver dernier à une vente qui avait un singulier caractère. Au milieu d'un lot de batterie de cuisine se trouvait un pot de confitures de groseille à moitié plein. Un autre n'y eût peut-être pas prêté attention. Un pot de confitures vide ou plein n'a rien de particulièrement intéressant; mais les ventes de l'hôtel Drouot sont significatives à regarder de près.

Le pot de confitures fut adjugé avec la' batterie de cuisine sans que personne y prit garde ; toutefois entre les défroques diverses que le garçon mit sur table, chenets, pincettes, accordéon crevé, etc., il y eut un objet qui attira l'attention des brocanteurs.

C'était un siphon d'eau de Seltz dont il restait un

tiers dans la bouteille. Les marchands aiment à faire parade de brillant langage.

« Qui a soif? dit l'un.

— ■ Le vendeur n'a pas fini de déjeuner, dit l'autre, On aura saisi chez lui ce matin.

— A la fraîche, qui veut boire? cria le garçon de magasin, qui ne voulait pas être en reste de plaisanterie.

— Allons, messieurs, reprit le commissaire-priseur, à dix francs le lot, avec une bouteille d'eau de Seltz qui n'a servi qu'à moitié.

— Elle est éventée, votre eau de Seltz, dit un fripier.

— J'aimerais mieux un verre de vin, dit un autre.

— Verse-m'en sur les mains, François, que je voie si la mécanique est bonne. »*

Le garçon fit jouer le ressort pour s'associer à ces malices, et quelques gouttes jaillirent du siphon.

L'enthousiasme de l'assemblée ne connut plus de bornes, car le siphon et le pot de confitures entamés étaient la meilleure * preuve qu'un homme avait été saisi judiciairement, et que les défroques encombrant la salle n» 3 sortaient réellement d'un appartement et non d'une boutique de tapissier.

Les revendeurs qui assistent habituellement aux ventes sont friands de ventes réelles, où il leur est permis d'acheter à vil prix des meubles bourgeois que les marchands dits pommadeurs n'ont pas remis à neuf.

Aussi quand on tira du magasin une troisième preuve, qui n'était autre qu'un perroquet enchaîné par la patte sur son perchoir, il se dépensa dans la salle autant d'esprit que dans un vaudeville en collaboration.

— As-tu déjeuné, Jacquot?

— Eh! Coco!

— Qu'est-ce que tu sais dire ?

— Siffle-nous quelque chose.

— Il a peut-être soif, si on lui donnait de l'eau de Seltz?

L'oiseau écoutait 'ces propos la tête basse, l'œil inquiet, cherchant à reconnaître peut-être la voix de celui qui le nourrissait d'habitude!

J'ai une médiocre sympathie pour les perroquets ; mais dans la situation où se trouvait celui-ci, je fus ému de son air penché et de la gravité particulière avec laquelle il écoutait les propos des marchands.

L'animal sans maître dans la civilisation fait peine.

Esl-il un cœur assez dur pour ne pas éprouver un sentiment pénible à rencontrer un soir d'hiver un chien abandonné, couvert de boue, et regardant chaque passant d'un œil suppliant?

Ce perroquet enlevé par l'huissier à son maître, excitait ma sympathie.

Quelles singulières réflexions avaient dû s'agiter sous le crâne de l'oiseau saisi par les gens de justice, porte dans les magasins de l'hôtel Drouot, apparaissant tout à coup aux yeux d'une foule sans pitié !

Au milieu de ces gens, que leur commerce ne pousse pas à Ta délicatesse, ne se cachait-il pas un être qui pleurait la perte de l'animal chéri, qui de son modeste mobilier ne regrettait que le perroquet ? Oui, l'homme saisi devait se trouver à la vente, tapi dans quelque coin, assistant à la dispersion de chacun de ses meubles et s'inquiétant du nouveau propriétaire que l'adjudication allait donner pour maître à l'oiseau.

— Messieurs, dit le commissaire priseur, nous mettons en vente un fort bel ara.

— À combien le perroquet? demanda le garçon.

— A cinquante francs, dit le commiss'aire-priseur.

— Il ne bouge pas le perroquet, dit un brocanteur, est-il empaillé ?

Pour parer la « marchandise, x> l'Auvergnat qui faisait l'exhibition des objets , secoua le perchoir. En secret je souhaitais que le perroquet lui mordît le nez ; mais l'oiseau était dans un état d'abattement. Ne se sentant pas dans un milieu sympathique, le peu de Lmouvement qu'il faisait était de poser discrètement sur le perchoir les pattes l'une à côté de l'autre ou de se reculer au bout de l'échelon, suivant que le porteur inclinait le meuble à droite ou à gauche.

Les enchères montaient petit à petit sans chaleur, car chacun médisait de l'animal, et le dernier coup lui fat porto par un homme à casquette crasseuse qui déclara que le perroquet n'avait pas d'êdu» cation.

J'espérais encore que l'être dépossédé de son mobilier profiterait de la vente pour rentrer en possession de son cher animal, et je m'appliquai à étudier le sens et le mouvement des enchères, m'imaginant pouvoir reconnaître celui qui avait élevé l'animal; mais on n'entendait que les voix des fripiers qui médisaient du perroquet, comme un marchand d'habits ravale le paletot d'un étudiant dans la gêne.

J'avais à mes côtés une marchande à la toilette,

nez de boule-dogue, figure colorée, robe graisseuse, gorge tombante, tête coiffée d'un chapeau rose fané dont n'aurait pas voulu une figurante du Petit- Lazari. On interpellait la juive de divers côtés.

— Vous ne voulez pas du perroquet, madame Charles?

' — Madame Charles, c'est votre affaire.

La marchande à la toilette, qui avait tous les vices peints sur la figure, se plaignait de cette vente minable où il n'y avait pas un coup à faire.

Enfin j'étais entouré d'une population malsaine qui vit des dépouilles des autres, et m'est odieuse par l'àpreté qu'elle apporte dans ce commerce d'objets domestiques qui conservent un reflet de ceux qui les ont possédés.

Un secrétaire, un lit, un chandelier, une pendule, ne sont pas des êtres tout à fait inanimés. De combien de joies et de douleurs n'ont-ils pas été témoins?

La brocante n'a pas de tels soucis. Elle achète des portraits de famille au tas, méprisant fortement les héritiers qui ne rougissent pas de se séparer de l'image de leurs aïeux.

Cependant le perroquet, à mesure que les enchères montaient, semblait comprendre qu'il s'agissait de sa personne. Les interpellations qu'on lui adressait

de toute part, avaient sans doute éveillé son intelligence. Il paraissait inquiet et se livrait à certains mouvements saccadés qui faisaient la joie des marchands, car il était prouvé que sa somnolence à son entrée en scène n'était produite que par la timidité inséparable d'un début à l'Hôtel des commissairespriseurs.

Sur le perchoir le perroquet se dressait, penchait la tête, regardait d'un œil oblique, à droite, à gauche, comme s'il eût cherché son maître dans l'assemblée, et ne le trouvant pas il battait de l'aile d'une façon lamentable.

Hélas ! il n'était pas là, le maître du perroquet ! Peut-être pleurait- il dans la rue son intérieur d'où il avait été brutalement expulsé par quelque créancier impitoyable! Peut-être cette saisie n'était-elle que le prologue d'une existence brisée, dont le dernier acte se passait à la maison pour dettes!

D'une voix sèche-, le commissaire-priseur annonça qu'il allait adjuger l'oiseau. Son marteau d'ivoire à la main, il dessinait en l'air les courbes fatidiques qui annoncent la fin du combat • et commandent le silence.

Ayant une dernière fois vanté la beauté de Tara ,

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sa douceur de caractère, son brillant plumage et sa conversation étincelante, comme ces paroles ne grossissaient pas l'enchère d'un liard , le commissaire-priseur adjugea le perroquet à cent cinquante francs.

Un cri lamentable sortit du gosier de l'oiseau, qui, l'aile hérissée, parut t comprendre qu'il venait d'être vendu corps et âme à un nouveau maître.

Si le pot de confitures entamé et le siphon d'eau de Seltz à moitié plein m'avaient ému comme preuves trop vivantes d'une vente réelle, ce perroquet me remplissait de mélancolie. Les rides capricieuses qui entouraient son petit œil rond, me faisaient penser aux rides plus profondes que le pauvre maître dépossédé avait dû voir pousser depuis la saisie.

Peut-être était-ce une vieille fille qui avait reporté sur la tête d'un oiseau chéri un trésor d'affections accumulées ! Mon attendrissement fut surtout provoqué par les rires de cette foule sans pitié, qui, après l'adjudication, répondirent au cri de détresse du perroquet.

Le sentiment brutal des masses conduit quelquefois l'homme à des réactions un peu sentimentales.

Je quittais la salle de vente, lorsque je fus rappelé par un éclat de rire considérable.

Au milieu d'objets de toute sorte étalés sur la table, était une seringue en étain de forme ancienne, telle que le répertoire de Molière nous l'a conservée dans sa forme classique. Le manche de bois était tiré du canon, et la machine gothique apparaissait dans sa longueur solennelle dont l'agencement, comme au début d'une tragédie, ne demande pas moins de deux personnes : un prince et son confident.

Les panailleux avaient raison de rire à la vue de l'ancienne seringue, et moi-même je m'associai à leur gaieté. Ce qui se débita ce jour-là de lazzis fut immense.

L'Auvergnat chargé de montrer les objets portait la seringue avec une joie non dissimulée, car chacun de ses mouvements provoquait des rires dont eussent été jaloux les farceurs du Palais-Royal.

Arpentant la salle dans toute sa longueur, derrière la table qui le séparait des enchérisseurs, tantôt le garçon de salle faisait l'exercice du fusil avec l'instrument , tantôt le brandissait pour le montrer aux derniers rangs de la foule, et sans efforts il obtenait un immense succès.

— Allons, Pierre, dit le commissaire-priseur, homme grave à qui cette gaieté n'amenait aucune

enchère, pas de plaisanterie. A deux francs le lot, avec l'instrument en question.

De nombreuses paroles succédèrent à cette enchère. On n'écoutait pas le commissaire-priseur; les propos allaient leur train. .

— C'est une seringue usée, dit l'un.

— Messieurs, reprit le commissaire-priseur, je la garantis en bon état.

— L'avez-vous essayée ?

Le garçon de salle, pour répondre aux exigences du public, appuya le manche de la seringue contre sa poitrine.

Alors un jet considérable de liquide oléagineux s'échappa de l'instrument et inonda tous les rangs de. la foule entassée!

Un cri formidable répondit à la colonne d'eau gluante.

La seringue se vengeait des calomnies des panailleux.

Avec des mines de dégoût, tous ces gens s'essuyaient le visage ; mais de cette décoction il restait quelque trace aux cheveux comme aux poils des marchands. D'horribles grimaces furent gravées pour la journée sur la face de la brocante, et, plein de gaieté, je sortis de l'hôtel, heureux du châtiment

de cette foule de revendeurs et de marchandes à la toilette, qui tous avaient reçu en pleine figure quelques échantillons du liquide si singulièrement inclus dans la respectable machine.

Toutefois je n'ai pu , malgré mes recherches , me procurer d'autres renseignements sur la vente étrange du 19 octobre 1860, qui avait réuni un pot de confitures entamé, un siphon d'eau de Seltz, un perroquet mélancolique et une seringue pleine.

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