L AMATEUR
On a conté déjà bien des histoires sur les collectionneurs, leurs manies, leur détachement de toute affection, leur attache au moindre fétiche, leur rapacité, leurs joies particulières, les privations qu'ils s'imposent, leur aveuglement en tant de cas, leur clairvoyance si rare , leur ignorance pour toute chose qui échappe à leur spécialité, leurs profondes connaissances en matières qui n'en valent pas la peine, les voyages qu'ils entreprennent pour des misères, leur contemplation de Siméon Stylite en face d'un objet aimé.
Les uns dépensent de grosses fortunes pour des
objets qui un jour se vendront au tas, aux huées des acquéreurs ; les autres liardent sur la nourriture et les habits, entassant sou sur sou et accumulant des sommes que, sans regret, ils changeront contre un griffonnage à l'eau-forte, quand ils grommellent contre le prix du blanchissage d'une chemise.
J'ai connu un paresseux que la lecture du journal fatiguait et qui avait appris le chinois rien que pour connaître les marques des porcelaines du Céleste Empire.
Un agent de change quitte la Bourse à l'heure d'une négociation importante ; il craint qu'à ce moment ne se vende à l'hôtel des commissaires-priseurs une assiette persane qu'il ajoutera triomphalement à une pile d'autres assiettes persanes.
Ce n'est plus de bijoux ni de diamants qu'a soif mademoiselle Désirée Carton ; elle se contente de Mousliers, ayant fait son éducation céramique dans un monde de coulissiers qui ne s'occupent que de Moustiers.
Désirée n'ignore pas qu'une belle pièce de Moustiers aux armes de la Pompadour vaut cinquante louis. Pour être admis chez mademoiselle Carton, il faut apporter une faïence de Moustiers; même
L'H.OTEL DES C0MMISSA1RES-PRISEURS 5
les invités à ses thés intimes du vendredi ne doivent pas entrer sans quelque broutille ornée de lambrequins, ne fût-ce qu'un coquetier.
Désirée Carton prépare ainsi une belle vente qui, rompant avec les ventes de diamants de ses camarades du théâtre du Palais-Royal, donnera à croire au public qu'elle aussi a de nobles passions artistiques.
Les différentes classes des collectionneurs demanderaient un volume, fidèle tableau des folies de l'époque actuelle, car chaque époque amène ses variations; mais depuis une douzaine d'années, (faut-il en accuser la politique actuelle), on a dépassé la mesure.
Un collectionneur fait souche; il engendre autant de collectionneurs que les pucerons. Si la fièvre continue, Paris ne sera plus qu'un grand bazar de curiosités.
On s'est longtemps moqué de la passion ruineuse des Hollandais pour les tulipes! Nous devenons des Hollandais en matière de collection : il est peu dé maisons dont les murs, les dressoirs, les cheminées, ne soient couverts de quelques babioles qui font penser au village chinois de Brook, près d'Amsterdam, où le voyageur est admis à visiter,
dans chaque intérieur, de petites tasses, de petites théières, de petits magots de la compagnie des Indes.
Si j'en excepte une vingtaine d'hommes qui ont un but, poursuivent une classification, ne s'inquiètent pas des lois de la mode, connaissent l'art européen, s'entendent à demi-mot, jugent toute œuvre d'un coup d'oeil certain, combien d'ignorants, de spéculateurs, de liardeurs, de bavards, de dénigreurs, de rêveurs, de valeurs t (deux mots spéciaux à l'hôtel Drouot).
A lui seul, l'amateur voudrait un livre tout entier.
Sont-ils assez fiers de leur importance ceux armés de loupes rondes qu'ils s'assujettissent dans l'œil comme un horloger étudiant les rouages d'une montre? Ils cherchent la signature. La signature leur suffit; une simple initiale double le prix du tableau.
Ces amateurs ne s'entendent pas sur la forme de la loupe; les uns tiennent pour la loupe ovale, d'autres pour la carrée. L'homme qui entre dans l'hôtel avec une grande loupe carrée fait penser à Archimède et à ses miroirs ardents; si le vitrage dépoli du toit n'empêchait le soleil de pénétrer, cet amateur avec sa loupe carrée brûlerait les pa-
tiences de ces Hollandais qui ont passé des mois à peindre un manche à balai, des années à rendre les poils de la barbe d'un alchimiste ou la trame d'une robe de satin.
La loupe sort de la poche de l'amateur épris de travaux patients : en .sculpture il admire la Passion et les cent personnages sculptés dans Tintérieur d'une noisette par un moine du moyen âge. Tel est son idéal.
Il est peu d'amateurs qui ne s'inquiètent de la matière sur laquelle le peintre a couché ses couleurs. Absorbés en apparence devant une peinture, ils la regardent à peine et frappent du doigt sur chaque tableau, comme s'ils demandaient à entrer.
— La porte! a-t-on envie de crier derrière eux. Un chef-d'œuvre peint sur toile les intéresse médiocrement. Il y a tant de peintures sur toile!
Ce tableau est sur panneau.
— Diable ! s'écrient-ils.
Sur cuivre :
— Bigre !
L'enthousiasme de l'amateur ne s'arrête plus quand il possède une chose quelconque peinte sur marbre.
— Sur marbre, monsieur, disent -ils en présen-
tant le tableau pour en mieux faire juger le poids, sur marbre!
L'homme aux tableaux sur marbre peut donner la main au bibliomane qui ne voulait dans sa bibliothèque que des livres reliés en peau humaine.
Cet autre flaire la peinture de près. Il cherche une seconde peinture cachée sous la première; monomane appartenant à la classe des acheteurs de vieux fauteuils pour y découvrir des billets de banque, il a deviné qu'il y avait un Raphaël caché sous une peinture galante. Quelqu'un lui a confié qu'au xvin0 siècle les Raphaël étaient si communs et si peu appréciés en France que les peintres se servaient de chefsd'œuvre italiens pour les recouvrir de couleurs profanes.
Le monomane, rentré chez lui, prépare sa cuisine et va donner la question au Raphaël. Un alchimiste qui cherche la pierre philosophale n'est pas plus attentif devant ses cornues. Les caustiques coulent sur le tableau et rongent le vernis. Les glacis commencent à disparaître. Notre homme se frotte les mains. L'acide entre dans les ravins de la pâte et bouillonne. Déjà le maniaque entrevoit des dessous qui font bondir son cœur.
Sous les paniers de la robe d'une petite marquise,
il aperçoit quelque chose de vague qui doft être le profil d'une madone. Est-ce un Raphaël? Qu'importe ! ce sera tout au moins un André del Sarte.
Le caustique fume et charrie toutes sortes d'écumes dans des flots jaunis par la poussière de deux siècles. Encore quelques minutes et le chef-d'œuvre apparaîtra! Le maniaque prend une éponge et, plein d'émotion, frotte la toile enveloppée dans les nuages, d'où sortira radieuse une Vierge idéale. Le mystère va être dévoilé.
Le mystère est qu'il y a un tableau de moins dans la circulation.
Le maniaque le pleurera-t-il? Non. Il passe à une seconde, à une troisième, à vingt, trente, cent toiles, sans jamais découvrir de Raphaël. Il a détruit déjà une galerie tout entière et il n'est pas désillusionné. De même que les découvreurs de sources, il sait sous quelles peintures se trouvent les Raphaël. Il n'en a jamais trouvé, jamais il n'en trouvera, mais il a le secret, et il meurt un jour, emportant son secret dans la tombe.
Je ne médirai pas de l'amateur atteint de la papillonne, un des rares jolis mots créés par Fourier. Un tableau ne reste pas plus de trois mois dans son cabinet. L'homme a un certain sentiment de l'art qu'il
craint d'éînousser par la satiété; aussi sait-il varier ses plaisirs et jouir d'une peinture à sa fantaisie, sauf à la renvoyer en vente publique quand il juge que l'harmonie en est fixée dans son cerveau. Cet amateur, qui sait deviner les œuvres ignorées, aurait pu fonder un curieux cabinet. Il l'a dans les yeux, cela lui suffit.
— Et votre Tintoret? lui demandai-je un jour que je voulais revoir une admirable esquisse du Vénitien.
— Trop tard ; Tintoret est parti.
— Vous ne le regrettez pas?
— Ah ! si vous connaissiez mon Frago ! Certains amateurs disent Frago pour Fragonard,
en signe d'intimité avec le maître.
— Me permettrez- vous de voir ce Fragonard?
— Quand vous voudrez, mais dépêchez- vous; j'ai rencontré dernièrement un Ribeira, qui me fait paraître minces les coquetteries de Frago.
Frago branle dans le manche; bientôt il est remercié. Ribeira prend sa place jusqu'à ce qu'un flamand lui succède, et ainsi de suite.
Je connais un autre capricieux dont la même maladie, poussée à l'extrême, a amené la ruine. Il avait la manie de l'échange. Ce qui lui appartenait prenait aussitôt la livrée de l'ennui; ce qu'il voyait chez les
autres se colorait des teintes les plus tentantes. Cet être bizarre avait une riche collection, dans laquelle il se promenait triste et mélancolique sans jamais la regarder. Elle lui appartenait!
Il entrait chez un amateur son confrère; ses yeux s'illuminaient à la vue du moindre objet. Timidement il proposait un échange qu'on acceptait, tant il semblait l'avoir à cœur. De troc en troc, se ruinant à chaque échange, l'homme en arriva à posséder un petit magot en pierre de liais. Toute sa collection, qui représentait une valeur considérable, peu à peu, par la funeste envie des curiosités d'autrui, s'était fondue dans le creuset de rechange : dans les cendres il resta un médiocre magot chinois.
La furie de la collection mène fatalement à des aberrations, à des tics.
l^n amateur de gravures , montrant ses portefeuilles, pousse un cri : rre.
Il veut dire que l'épreuve est rare.
Une estampe plus rare encore amène un : rrrrre.
Il passe à une épreuve très-rare : rrrrrrrre.
L'épreuve est unique : rrrrr rrrrrrrre !
Je tiens cet homme pour un tourne-broche en démence, non pour un amateur.
Balzac fut un véritable collectionneur. Au milieu
des agitations de sa vie, de sa fièvre de travail, de la trombe de créanciers et d'huissiers qui sans cesse tournaient autour de son mobilier, il sut mettre à l'abri certains objets précieux auxquels il tenait presque autant qu'à l'achèvement de son oeuvre.
Un jour, la maladie s'abattit sur lui. Les médecins déclarèrent qu'un repos absolu était nécessaire; toute émotion surtout devait être écartée de lui.
Avec rapidité le mal s'empara de cette forte organisation. Balzac était condamné et n'avait plus que quelques jours à vivre.
Un matin on ne le trouva plus dans son lit. L/étonnement du médecin fut extrême. Que pouvait être devenu le malade?
Dans son cabinet, Balzac montrait ses curiosités à un ami qui était accouru de province, croyant trouver éteint ce grand esprit. La passion de la collection avait rendu quelques instants de vitalité au moribond.
On ne doit pas passer sous silence l'amateur d'objets historiques, celui dont le coupeur de faits divers dans les journaux, annonce gravement la merveille dans les termes suivants :
Madame Gravis* demeurant à Calais , possède la
cuillère en bois qui a servi à Marie- Antoinette pendant son incarcération au Temple.
Ce qui amène chez madame Gravis une Anglaise sentimentale qui, ayant déjà versé quelques larmes dans le cachot de Marie-Antoinette, [à la Conciergerie, consigne sur son carnet qu'elle a été en outre admise à contempler [to behold) la précieuse cuillère en bois (the priceless wooden spoon) de l'infortunée victime (of the infortunate victim)l
Une des phases par lesquelles passe le collectionneur est d'acheter une palette vers les cinquante ans. Lui aussi sera peintre, grand peintre. N'a-t-il pas dans sa bibliothèque tous les fameux historiens de la peinture, Descamps, d'Argenville, de Piles, l'abbé Du Bos, qui lui ont appris les lois du Beau? Et les tableaux qu'il a dévernis, dépouillés de leur crasse pour étudier les mystères de la touche, des frottis, des empâtements, des glacis, des repentirs! Les vieux maîtres n'ont pas de secrets pour lui.
Vous êtes étonné dans une galerie d'Hobbéma, de Wynants, de Ruysdacl, de voir accroché en pleine lumière, au milieu du cabinet, a la place d'honneur, une abomination dont les paysages de Boissieu, le Lyonnais, sont le modèle réussi. Inclinez-vous, c'est l'œuvre du maître de la maison. La nature a animé
ses pinceaux; si vous voulez conserver son amitié, comparez son talent à celui de Claude Lorrain.
Quand il ne peint pas de paysages, l'amateur se lance dans la nature morte : il débute par le portrait de ses pantoufles, de son bougeoir, ou tracasse sa cuisinière en lui enlevant les volailles qui arrivent du marché.
Ce'ne sont pas seulement des compliments qu'il faut à cet amateur ; l'homme qui longtemps a réfléchi avant d'aborder ce dindon, qui y rêve la nuit, en songeant à Chardin, qui se consume en efforts afin de rendre le plumage brillant de la bête, a besoin de vifs encouragements pour la pensée qui le guide.
Son rêve est d'être reçu au salon. Hélas! un inique jury lui refuse pendant dix ans un sujet admirable : une énorme citrouille entamée, posée sur une chaise de cuisine, de grandeur naturelle I