GRASSOT
Artiste du Palais-Royal.
(33). — lia porte. — Une porte de prison ressemblerait
dedans au lieu de le mettre en dehors. Et il n'est pas besoin de dire que le prisonnier tirerait un parti étonnant d'un changement si simple. Mais vous verrez qu'on s'obstinera
longtemps encore dans le vieux style; car les architectes, une fois qu'ils tiennent un mauvais système de construction,
ne l'abandonnent jamais de peur d'en trouver un moins défectueux. Il n'en est pas moins vrai qu'on aura beau
peindre sur les portes de prison, des amours, des paysages, des têtes à grimaces variées, on n'arrivera qu'à une gaîté factice , et peut-être dépensera-t-on beaucoup d'argent....
Croyez donc ce qu'on vous dit et faites venir un serrurier; il en est temps encore.
(34) . — Le conseil de discipline. — Où l'on s'arrête toujours quelques instants avant de se rendre aux Haricots.
(35) . — Un médaillon. — Moyen de passer à la postérité sous la forme d'un vieux sou.
(36) . — lie vieux Commandant. — Il commande depuis si longtemps et en a tellement l'habitude, qu'en rentrant chez lui il oublie souvent de refermer la bouche.
(37) . — Une femme couchée. — Ce qui au Salon de peinture s'appelle à volonté : Avant le bain ou Après le bain; le Matin ou le Soir; l'Attente ou les Regrets On commence par peindre le mieux possible une académie de femme nue et couchée; puis on met tous ces titres dans un chapeau et on tire au hasard. Le premier qui tombe sous la main est le bon. A moins qu'on ne préfère celui-ci qui aurait plus de piquant : Léda (épreuve avant le cygne).
(38). — Trois têtes d'étude. — Voilà des bonshommes qui ne sauront jamais faire « Tête droite... » ou « Tète gauche » ; l'alignement
n'est pas ce qu'ils aiment. De là leur stupéfaction croissante du n° 1 au n° 3... En continuant seulement jusqu'au n° 25, on arriverait à une figure contractée à force d'ahurissement,
quelque chose comme le dernier terme de l'hébétement humain.
(39) . — Le tambimr des grenadiers. — {Par M. Yvon). — « Une haute paye (trois sous) et la certitude de faire du bruit dans le monde rendent le tambour d'une fierté insupportable; par tradition, il penche légèrement la tête à droite, pour avoir l'air gracieux. Quand il reverra sa chaumière, son vieux père et son troupeau, il insinuera adroitement qu'il a dédaigné les honneurs pour suivre une vocation . » (Jules Noriac. Le 101e régiment).
(40) . — Tête de femme. — Une légende très-accréditée à l'Hôtel des Haricots prétend que ce front doucement pensif, que cet œil prêt à faire feu sur le pauvre monde des
célibataires, que ces cheveux en cascades à se baigner la main, que ce nez narquois, que cette bouche ironique, que ce diable, enfin, si bien armé de toutes pièces, serait de la main de M. Théophile Gautier. Il nous plairait, pour notre part, d'y
voir le premier crayon de Mademoiselle de Maupin Mais
tant de choses nous plairaient qui ne sont pas!
(41). — Êve. — « Elle cueillit le fruit et en donna
la moitié à Adam — dit M. Alphonse Karr, jardinier à Nice — Mais celui-ci fit cette première fois ce qu'il a toujours fait
depuis; au lieu de
comprendre que , puisqu'il allait céder et obéir, alors il valait autant le faire de bonne grâce, il marchanda, il se défendit, il refusa, puis il finit par mordre.
Mais Êve avait employé tout le temps de son hésitation à grignoter sa pomme de ses belles petites dents blan-
ches; elle avait déjà la science du bien et du mal qu'Adam était encore tel qu'il avait été pétri. Puis quand il se décida, lorsqu'il mangea sa moitié de pomme, lorsqu'à son tour il s'ingéra la science dubien et dumal,la femmeavait un quart d'heure d'avance sur lui, et elle l'a toujours conservé. » — Trouvez-moi beaucoup de jardiniers qui en disent autant.
(42). — Une famille et soit chien, — Médor a une idée fixe : passionné pour la chasse, à chaque fois que son maître est de garde et qu'il le voit prendre son fusil, il le suit jusqu'au poste avec obstination. Bien entendu, on ne tue rien pendant le trajet; mais gare aux marchands de gibier ! Médor tombe en arrêt.... et rapporte !
(44). — Un Cabaret. — Grand concours pour le prix de Rhum (1er prix : tous... ex œquo).
(45). — Les commères. — Puisque les maris sont
absents, on peut causer La vieille en sait long; elle a
dans tout le village l'autorité que donne l'expérience jointe à un mauvais naturel. Aussi on la consulte, on l'écoute avec un mélange de respect et de terreur, comme il convient
d'écouter les sorcières. Pauvres maris! A leur retour, ils trouveront (manière de parler) leur maison pleine de chaussetrapcs, de bombes incendiaires, de mines et de contremines, un assortiment complet de machines explosibles inventées par le génie féminin Pauvres maris!
(46). — Bonshommes (par
TravièsJ. — Ils sont huit bonshommesnés d'une fantaisie écheveléeetd'un pinceau qui n'avait que le mur pour s'essuyer. Car on ne saurait donner aucune raison de ce rapprochement bizarre entre des fantoches aussi disparates. C'est l'aspect que doit présenter une boutique de jouets après un tremblement de terre.
Choisisse qui voudra au milieu de ce pêle-mêle ; nous , nous avons une préférence pour ce flûtiste convaincu qui s'est mis un peu à l'écart afin d'enfler son pipeau loin des profanes. Homme paisible d'ailleurs, mais nourrissant pour la flûte
une passion presque sensuelle, il ne joue pas de son instrument, il le mange !... Qu'on ne lui parle pas du trombone !
(47). — Grenadier en faction. — Ce n'est pas le roi de Prusse que guette cet œil inquiet, que flaire ce nez au vent; car le roi de Prusse vient si rarement à Paris
que ce n'est pas la peine d'en parler. Non, mais puisqu'il fait tant que de monter sa garde, monsieur le grenadier voudrait bien « reconnaître trowlle..., » cela le distrairait un peu. Cependant trouille ne vient pas ! — « Que fait trouille ? où est trouille?... Maudite trouille! » — Ah! c'est que, voyezvous, du temps des bizets, un homme si bien équipé se devait à lui-même de déployer le plus grand zèle.
(48). — Don Bazile. — Voilà une silhouette lugubre, et qui rappelle les plus sinistres hiéroglyphes de l'ancien télégraphe. Ce froc, ce chapeau replié sur lui-même comme une gaufre, contiennent très -probablement la personne
douillette et craintive de don Bazile, maître de musique de Rosine. Don Bazile est allé donner sa leçon de clavecin à
la pupille de Bartholo, et il a trouvé Almaviva à ses genoux. En homme qui sait vivre (vivre de tout), il s'est laissé mettre à la porte, et il revient comptant en lui-même ce que peut bien valoir sa complaisance. Car les temps sont durs, et don Bazile a été obligé de joindre un petit commerce à ses leçons de musique. (Voir le Barbier de Séville de Beaumarchais ; et choisir s'il se peut l'édition de Rossini.)
(49). — Paysage {par M. Français). — Ceci n'est point le préau de l'Hôtel des Haricots; et vous nous en voyez désolé. Cependant il est permis aux prisonniers de s'y promener du matin au soir, d'y manger, d'y coucher, d'y pécher, d'y canoter.... et on n'exige d'eux pour cela qu'une seule condition.... qu'ils aient fini leur temps de prison.
(51). — Tête de bœuf . — A passé l'âge tendre de la « tête de veau à la vinaigrette, » et entre dans l'âge adulte du roast-beef aux pommes de terre. Aussi, et devant un
danger si imminent, on s'explique mal cet air de quiétude, cette bouche presque souriante, cet œil si stupidement en coulisse. On a prétendu reconnaître dans ce portrait de ru-
minant différents crayons de portraitistes spéciaux, d'animaliers comme on dit; mais le mieux est d'avouer qu'on en ignore l'auteur. Car, en soutenant par exemple que madame Rosa Bonheur a passé par là, plusieurs personnes se font le plus grand tort et montrent, par cette bourde insigne, qu'elles n'entendent rien aux procédés de recrutement de la garde nationale.
(52) . — Le Tailleur. — Garde-national quatre fois par an, tailleur le reste du temps. (Il faut des plaisirs variés.) Mais, mon Dieu ! quand il a manié sa baïonnette toute une journée, que son aiguille doit lui paraître petite !
(53) . — madeleine repentante. — Rien de changeant comme les mœurs ! Si Madeleine se repentait aujourd'hui, il ferait beau voir qu'elle se déguisât ainsi en Geneviève de Brabant n'ayant pour toute chèvre qu'un lion. Avant que le lion ne l'eût mangée, elle se serait vue appréhendée, conduite au poste, trainée par de grosses mains à la police correctionnelle et condamnée à plusieurs mois de prison. Tant il est vrai que tout n'est pas poésie au siècle de Rigolboche.
(54) . — La Recluse (par M. Célestin Nanteuil). — Pour cette fois seulement, « l'hirondelle du prisonnier » se trouve remplacée par un pigeon. L'hirondelle est pourtant de tradition, et semble indispensable pour « voltiger à la grille du château noir » , comme dit la romance. Mais le pigeon a aussi du bon ; il se mange, il s'apprivoise, il porte les lettres..., et puis l'hiver? Le prisonnier lui-même n'est pas un prisonnier, mais une prisonnière. Rien ne repose l'œil comme ces petites infractions à la routine des anciennes lithographies.
(55) . — Tête à la mode de Caen. — Charlotte Corday (probablement), par M. Janron (peut-être).
(56) . — fumeur. — Le baryton Max, du Chalet, dans sa petite tenue de ville. En chantant « le vin, l'amour et le tabac », sur l'air d'Adolphe Adam, il s'est convaincu luimême, et aussitôt l'entr acte il n'a rien eu de plus pressé que de s'attabler en compagnie d'une pipe et d'un verre (philosophie aimable et douce ! ) D'ailleurs quoi de mieux à faire? Il vient de se débarrasser d'une sœur chérie en mariant Betly au fermier Da-
niel (toujours sur un air d'Adolphe Adam). Et le voilà tranquille jusqu'à demain soir, où tout sera à recommencer.
(57). — Le conciliabule (d'après M. Daumier). — Il s'agit certainement des plus graves intérêts; l'amour-propre de quelqu'un est en danger, ou a reçu une de ces blessures qui ne se cicatrisent jamais. Dans tous les cas, il plane sur la "conversation de ces deux hommes un mystère que nul ne saurait pénétrer. L'auteur de ces lignes y a, du moins, re-
noncé, autant par discrétion qu'à cause de son peu d'aptitude aux hiéroglyphes.
(58). — Le pont «lu torrent {par 31, JE, Cicéri). —
Dans les pays de montagnes, il suffit qu'un pont soit jeté sur un torrent pour qu'on l'appelle « lePont du torrent. » N'estil pas souverainement injuste qu'alors on n'appelle pas le torrent « le Torrent du pont? » Non; c'est que dans les Pyrénées, par exemple, on préfère appeler tous les torrents « le Gave, » un moyen sûr d'égarer les Parisiens en voyage et par conséquent de faire prospérer l'industrie des guides. Il serait vraiment plaisant de voir des Pyrénéens abandonnés au milieu de Paris un jour que, par fantaisie de carnaval, toutes les rues s'appelleraient « rue du Gave. »
(59). — Un ours aux Haricot» [par Decamps). — Ce n'est pas là un de ces ours tapageurs, indiciplinés, incohérents, gloutons et pillards qu'on n'acclimatera jamais, et dont les familles ne peuvent venir à bout qu'en les confiant à M. le directeur du Jardin des Plantes. Voilà bien au contraire un citoyen paisible, rangé, doux dans ses mœurs, simple dans ses goûts et incapable de faire de la peine à son
sergent-major. Mais, mon Dieu! l'ours n'est pas parfait!
D'ailleurs un billet de garde peut tomber au moment où l'on y comptait le moins, le jour où l'on traite sa belle-mère, le jour où l'on attend un ami venu tout exprès du pôle nord pour vous serrer la patte. Alors on néglige son service, on oublie l'heure, le sergent-major se fâche, et crac! on empoigne encore très-vite ses « douze heures de Haricots »
Douze heures! ce n'est pas la mort d'un ours, et c'est peutêtre sa santé. Douze heures de repos ! n'est-ce pas la dose efficace d'un remède précieux qu'on ne vend dans aucune pharmacie? Le mieux cependant est de se faire écrouer le soir après les affaires, et surtout de se résigner. C'est le parti qu'a pris notre ours. Le voilà donc installé dans le petit lit de fer fourni par l'administration. Remarquez qu'il n'y prend pas un air victime et n'y affecte point de ces postures en zigzag qui sentent la révolte. Non; silencieux, il se soumet; coupable, il expie. Et puis, comme il est un peu frileux, il a observé qu'il valait mieux se coucher tout de son long que de s'exposer à se découvrir en faisant un faux mouvement.
Il a pour la même raison remonté bien correctement ses couvertures jusqu'à son menton. Ah! c'est qu'on a beau porter un bonnet fourré, lequel se prolonge confortablement sur tout le corps, on s'enrhume encore très-bien; car cette année il court de ces grippes! Allons, il va dormir. Bonsoir ! Déjà ses paupières s'alourdissent, sa gueule sourit béatement, son museau renifle et souffle en cadence; le voilà
parti pour le pays des songes dorés Bonne nuit! — Il
serait peut-être puéril de supposer que notre ours s'appelle M. Martin Pourtant il en a bien l'air.
(60). — Le Reclus. — Les caractères bien faits envisagent Y hôtel des Haricots comme un lieu de repos, de silence et de méditation. Les gens de plume surtout y font de fréquents pèlerinages, dans l'espoir d'y trouver la solitude, mère des grandes inspirations. « Quel artiste, dit M. Alexandre Dumas fils, n'est resté huit jours, quinze jours, un mois sans sortir de sa chambre, en face de son œuvre, sans préoc-
cupation des choses extérieures, sa porte close à toute visite, mangeant sur le coin de sa table, sans autre distraction que son tabac, sans autre repos que la contemplation de ce qu'il faisait? Que lui importe donc une incarcération dont il a l'habitude et qui est la première condition de sa vie? » C'est très-bien ! mais aussi il est constant que messieurs les artistes à peine verrouillés dans leurs cellules ont hâte d'en sortir, car alors ils prétendent que c'est dans le tumulte qu'ils sentent leur verve excitée... Et tous les Parisiens n'en sont-ils pas
au même degré d'inconstance? Voyez plutôt ce qu'il advient de leur prétendu goût pour la villégiature : à Paris, ils aspirent à la campagne; à la campagne, ils rêvent Paris. De là l'invention desbillets de chemin de fer « aller et retour».
(61). — Sainte Clotilde {par Devéria). — Si on se demandait ce que vient faire une reine chrétienne dans le conservatoire des gardes nationaux réfractaires, on pourrait bien ne rien se répondre, ce qui serait manquer de politesse envers soi-même.
(63). — La femme à l'aigle. — Probablement quelque pauvre femme abandonnée de sa lingère et de sa coutu-
rière, et qui, à cause de sa toilette négligée, est obligée d'user d'un aigle pour porteur d'eau? (Cette composition et la précédente sont de grandeur naturelle sur les murs de l'Hôtel des Haricots.)
(64). — Un C liât. — Employé supérieur à la police des
toits, lieutenant-criminel des caves et égouts, surveillant des gouttières, inspecteur principal des mansardes, grand inquisiteur des greniers, gardien-chef des escaliers, alguazil
des corridors Bien de la besogne! comme vous voyez.
Se présente-t-il une affaire criminelle, maître chat est obligé de remplir à lui tout seul l'office de gendarme, de geôlier,
de ministère public, de juge, et d'exécuteur des hautes œuvres.
Mais la grande habitude le sauve.
Ainsi, dans l'espèce humaine, avec l'action combinée de tous ces fonctionnaires, on arrive à faire durer six mois une procédure. Lui, le chat, ne demande que six secondes. Aussi il passe pour sévère clans son quartier.
(65) . — Amours (par M. Rambert). — Les amours sont aux péchés capitaux ce que les anges sont aux vertus théologales. Mêmes ailes, d'ailleurs,
fantine dans les deux phalanges aériennes. L'uniforme est presque identique; il n'y a que le drapeau qui diffère.
tuf.
(66). — Le domino noir.
— Fleur éclose dans les salons, boudoirs, théâtres et autres serres-chaudes parisiennes. S'arrose
avec du Champagne, et se cueille en toute saison. (iV. B. Se défier de l'espèce appelée digitale.)
(67) . — Une idylle. — En ce temps-là l'heure de la Bourse ne sonnait jamais ; on ne connaissait ni les hommes de loi, ni les employés de chemins de fer; la vie était douce et pleine de loisirs. La journée entière on gardait ses chèvres sub tegmine fagi, en jouant du flageolet, et tout était dit. Les mœurs ont changé ; et pourtant on retrouve dans notre espèce quelques souvenirs de cette cohabitation primitive avec la gent cornue..., par exemple, les coups de tête et les gants de chevreau.
(68) . — Les Chevaux dn Diatole. — Ce sont des chevaux qui ont des ailes en guise de sabots ; particularité qui ferait supposer que leur grand-père était hirondelle. Les services qu'ils rendent, moyennant une modification
anatomique aussi légère, sont incalculables. Ils n'usent pas les pavés, ils ne coûtent rien chez le maréchal-ferrant. S'ils vous ruent dans la figure, à peine vous sentez-vous chatouillé par quelques barbes de plume. Mais où ils triomphent,
c'est à la chasse aux alouettes D'où vient qu'une
race si précieuse se soit perdue? Les naturalistes ne le disent pas. . . Et pourtant, quand on y songe, c'était la seule qui devait échapper au déluge.
(69). — Un satyre.
— Dans les temps mythologiques,les satyres étaient employés à chasser les nymphes; non pas chasser dans le sens de renvoyer, mais dans celui de poursuivre et prendre. Mais aujourd'hui que, grâce à la Société d'acclimatation, les nymphes, tout à fait apprivoisées, n'habitent plus les bois, on laisse se perdre l'espèce des satyres. Aurait-on besoin, par exemple, d'entretenir une meute pour forcer des lapins de choux?
0£V0 &e la cellule n° W
Avant V habit qui le recouvre, Ce réduit était gai — gai comme une prison. Mais vous êtes venus, peintres de Barbison,
Et votre cachot est un Louvre.