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LE CAPITAINE BLEU

Il y avait , au commencement de l'Empire, à Besançon , vieille cité dévote et militaire , un ancien officier dont la vie était mystérieuse , de qui les habitudes étaient assez bizarres , et dont la physionomie était la plus originale qui se puisse voir : on le désignait sous le nom de Capitaine Bleu. Il est difficile de savoir au juste le motif pour lequel on l'avait ainsi qua-

lifié : les uns prétendaient qu'il avait conquis ce surnom à la pointe de l'épée lors de la pacification de la Vendée. » C'était alors , ajoutaient-ils , un des plus terribles sabreurs de l'armée du général Hoche. » D'autres attribuaient à la couleur de sa barbe , si foncée, qu'elle lui marbrait les joues d'une plaque d'indigo, l'origine d'un sobriquet que le capitaine méritait encore davantage peut-être par la nuance de ses yeux et par celle de ses vêtemens. Bien que ce militaire fût très brun , il avait les prunelles d'un azur verdoyant et blême comme ces anciennes vitres de campagne sur lesquelles les rayons de la lune ont , durant de longues années, déposé de fauves lueurs. Cet homme, néanmoins, était jeune encore; son corps, d'une robuste maigreur, était celui d'un athlète, et sa tête douée d'une expression à la fois loyale et dure , avait je ne sais quoi de craintif et dattier. Ses traits avaient contracté l'immobilité du bronze , et son œil languissait incessamment comme celui d'un tigre enivré de sang. Ce mortel, en un mot, était la vivante image de l'abru-

tissement. Un Vieil habit trop large , sur lequel une longue queue de hussard avait tracé un demi-cercle gris, se balançait sur les épaules du capitaine , et la couleur de cet habit n'était pas moins étrange que celle du reste du costume. Il portait , en toute saison , un grand bonnet de police bleu clair, un habit bleu clair , un gilet bleu clair et une culotte de la même couleur. La nuance de ce bleu , vulgaire et burlesque , était précisément celle que les perruquiers d'autrefois mariaient si heureusement , sur les panneaux de leurs boutiques , avec des étoiles d'un jaune de gaude , terne et attristant.

Un tel accoutrement , porté avec persévérance , suffisait au besoin poui' valoir à son maître ce surnom de Capitaine Bleu. Ces couleurs, de toute évidence , correspondaient dans la tête de notre héros à tSie pensée , ou à un sentiment ; car la passion qu'il leur portait était passée à l'état de manie. Vingt fois on avait cherché à pénétrer les motifs de ce caprice sans y réussir. Un jour cependant , à cette question :

— Pourquoi donc aimez-vous si exclusivement le bleu ?

— Il répondit d'une façon machinale :

— C'est à cause de l'horreur du rouge.. .

Et il n'acheva pas autrement sa phrase.

Voici donc tout ce qu'on savait de cet officier : Né dans la province (il était facile de le constater en écoutant l'accent franc-comtois se prélasser dans sa bouche) ^ il y était revenu après la campagne d'Egypte , et, au moment où la gloire miUtaire enivrait toutes les âmes , il avait pris sa retraite , encore dans la force de rage, à Besançon où il ne connaissait plus personne. Il habitait une petite chambre mal éclairée , non loin du palais Granvelle , dans une énorme maison dont le pignon regarde le profil de l'église Saint-Maurice. La fenêtre unique de ce logement s'ouvrait sur une arcade qui communiquait alors , en enjambant la rue , de l'église à la maison du capitaine, laquelle, avant 89 , avait fait partie du chapitre de cette paroisse. Cette arcade, épaisse et noire, projetait sur l'angle de la rue de la Bibliothèque, rue très étriquée à cette place y une ombre pro-

fonde.' Personne n'avait jamais mis le pied dans la chan] ibre du Capitaine Bleu , que l'on trouvait chî ique soir , jusqu'à dix heures , dans un certain café borgne, où il employait sa vie presque i entière à tirer d'une longue pipe en porcela ine bleue, des bouffées de fumée qu'il chassai t dans l'air, mêlées à quelques monosyllabe; s dont se composait sa conversation ordiiïâi re. Pour flatter sa passion favorite , le maître < du café lui fit donner un jour un verre bleu a?i ec sa cruche de bierre ; mais le capitaine le brisa avec fureur sur l'occiput du garçon quil le lui présentait. A part ce léger incident. .il s'était toujours montré le plus pacifique (les hommes. Il aimait à entendre discuter le; 5 ha ibitués de l'établissement , et chacun lui of frait volontiers place à sa table. Puis, il se reti rait de bonne heure , sauf les soirs où la lune e il son i plein brillait dans le ciel. Alors , il errait dans les rues de la ville , toute la nuit durant , conmie une ame en peine.

Le C -afé des Droits de f Homme (tel était le nom d e cette résidence du capitaine) était, depuis longues années, le reudez^vous des

— 2Z(Û — officiers de toutes armes qui passaient |>ar Besançon. Il avait jadis porté le titre de C 'afé des Gardes françaises ; mais depuis que 1 e jacobinisme était passé de mode , il avait su ibstitué à cette désignation terroriste , un tabl( ;au représentant deux hussards attablés deva nt une cruche d'où s'élançaient en double hyj )erbole deux jets mousseux qui retombaient d; ms les verres des buveurs. Près de la bouteil le , sur une soucoupe , étaient figurés les naï fs portraits de cinq macarons , et autour d( 3S deux guerriers ornés de queues encadrées d e belles tresses , et barbouillés d'une effroyabl 3 moustache , on lisait : Aux vrès Hiissari ç de la maur francés! ce café était à Besanç' oi 1 , pour les militaires , ce qu'est à Paris ^ pou r I es provinciaux, le Palais-Royal. Deux amif , do nt l'un partait pour la Hollande, l'autre po ur J Mtalie, s'y donnaient rendez-vous au retour, < 3t ceux qui revenaient, par hasard, laissa ient de leurs nouvelles aux retardataires.

Un soir que deux réginieiis s'étaient rencontrés à Besançon (l'un allait traverser la frontière et l'autre venait de la repasser) , le Café des droits de VJIomme (on avait conservé riial)itude de le désigner ainsi) , se trouva rempli de militaires de diverses armes. Lu , d'anciens amis se. retrouvèrent, et se reconnurent au milieu d'un nuage de fumée de tabac;

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