‹ L'Hôtel des invalidesChapitre 3 sur 15 · HISTOIRE D'UNE JAMBE DE BOIS · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UNE JAMBE DE BOIS

Nous nous étions rapprochés de la fenêtre par laquelle la brise nous arrivait fraîche et parfumée. Mon oncle Frédéric continuait à aspirer silencieusement la fumée de son excellent tabac de Canada. Henry et moi nous reprîmes la discussion un instant interrompue :

— Oh ! disait Henry avec chaleur, oui, il est faux de prétendre que l'amour soit le senti-

— ^8 — ment qui exerce rinlluence la plus puissante sui' l'organisation morale des femmes ; il est faux de dire que toutes leurs pensées , que toutes leurs actions se rapportent directement à l'amour ; ou en découlent nécessairement. Il faut aux femmes des sensations vives et énergiques; mais ces sensations, l'amour de la patrie, l'amour de la famille , peuvent les procurer tout aussi bien que l'amour des sens. Je ne veux pas évoquer ici pédantesquement, pour appuyer mon opinion , les traditions surannées de l'antiquité. Je ne parlerai ni du noble patriolisinc et de la sublime abnégation des femmes de Sparte et de Rome, ni de Thumeur guerrière de ces fabuleuses amazones dont le cœur ne battait qu'au bruit de la bataille. Tu me dirais sans doute que tous ces sentimens sont exceptionnels, excentriques, hors nature, comme s'il nous était donné d'assigner des limites au naturel, et d'affirmer que telle chose est ou n'est pas dans la nature. Notre ordre social a dépouillé les femmes de tous les prestiges. Le 'siècle, de fanatique et de cagot qu'il était jadis, s'est fait aujourd'hui incré-

dule et blasphémateur, et de blasphémateur, indifférent. Les femmes se sont laissé aller à ce mouvement progressionnel, et se sont dépouillées de ces croyances religieuses qui agrandissent l'ame en purifiant le cœur. On s'est tant moqué des femmes artistes, des femmes auteurs, et particulièrement des femmes savantes , que presque toutes ont dû renoncer aux arts, aux lettres et aux sciences. Quelques rares et brillantes exceptions ne peuvent pas faire loi , dans la question générale. Nos institutions politiques ont exclu les femmes de toute participation aux alTaires sérieuses, pour les confiner dans l'étroite monotonie de la vie intérieure. Qu'y a-t-il d'étonnant, après cela, qu'elles aient reporté sur la créature tous ces trésors d'affection que Dieu a mis dans leur cœur ? Mais , encore une fois, nos femmes ne sont ce que nous les voyons , que parce que nous les avons ainsi faites. Elles obéissent à l'impulsion qu'impriment à leur humeur, les convenances , l'éducation, et peut-être aussi les influences du clinaat et leur constitution physique. En Italie II. i

et en Espagne, sous ce soleil ardent qui fait bouillir le sang , sur ce sol parfumé qui fait aimer, un autre sentiment , que les femmes sucent avec le lait, se partage leurs facultés : c'est l'amour divin poussé jusqu'au fanatisme. Dans ces âmes chaleureuses , il y a assez de sève pour alimenter à la fois ces deux amours, le terrestre et le divin. Des luttes terribles doivent cependant résulter dans leur cœur de cet étrange rapprochement. Ce sont alors les événemens, les circonstances imprévues qui déterminent la solution; mais je ne voudrais certes pas afhrmer qu'à chances égales ce fût l'amour terrestre qui l'emportât.

Henry se tut. Mon oncle Frédéric avait déposé sa pipe, et sa tête était retombée sur sa poitrine dans une attitude de douloureuse méditation.

— Oui , dit-il encore après quelques instans , cet étrange rapprochement éveille des luttes bien cruelles dans le cœur d'une pauvre femme !

Et il retomba dans sa rêverie.

— Enfans I reprit-il bientôt en relevant la

- 51 ~ tête, écoutez une histoire , une bien cruelle histoire dont j'ai été le héros , et qui jettera peut-être quelque lumière sur la question que Yous débattez : c'est l'histoire de ma jambe de bois !

A ces mots , Henry et moi nous bondîmes d'aise sur nos sièges. Cent fois nous avions demandé à notre oncle, le commandant , le récit du combat où il avait perdu la jambe droite, et cent fois la figure épanouie du bon vieillard, qui aimait cependant bien à dérouler devant nous les annales beUiqueuses de sa jeunesse , s'était contractée désagréablement à cette importune question. Aussi fut-ce avec une vive satisfaction que nous lui entendîmes prononcer distinctement les paroles qu'on vient de lire. Nous nous interdîmes toute manifestation bruyante , et notre oncle commença ainsi :

— C'était en 1805, en Calabre. Le frère aîné de Napoléon , Joseph Bonaparte , venait de s'asseoir sur le trône des Deux-Siciles. Naples avait accepté le nouveau roi , environné de tous les prestiges que la gloire et la fortune de son frère faisaient rejaillir sur lui , et dont l'installation sur le trône des Bourbons s'était faite au milieu des réjouissances et des fêtes les

plus spleiidides. Mais, bien que quelques provinces du royaume eussent joint leurs acclamations à celles de la métropole, prédisposées qu'elles étaient à la bienveillance, par quelques concessions, quelques gracieusetés , d'autres se trouvèrent mortifiées de n'avoir pas été appelées à participer à des faveurs qui avaient plu sur la capitale, et sentirent se réveiller chez elles quelques sympathie en faveur de la dynastie déchue. Les premières démonstrations hostiles partirent des campagnes de la Calabre citérieure, qui, huit années auparavant, avait recueilli le roi Ferdinand fuyant devant l'invasion française. Les ministres du roi Joseph décidèrent, comme le font ordinairement la plupart des ministres, que la véritédevait être cachée à leur maître , et lui dirent que ces démonstrations n'auraient aucune conséquence sérieuse. Joseph , bon et généreux , crut facilement qu'un peuple qu'il aimait et dont il voulait le bonheur, rendait justice à ses intentions. On ne prit donc aucune mesure de précaution. La fermentation se propagea et gagna la Calabre -ultérieure. On

pensa alors qu'il serait bon d'étouffer Tinsurreaion à son origine, et quelques centaines d'hanmes furent dirigés sur les Calabres. Maisils avaient à peine mis le pied sur le territoire le la province , qu'il furent assaillis et massacrés par des nuées de paysans armés qui se levaient spontanément sur tous les points. Ce premier succès exalta l'esprit des insurgés et leur donna le secret de leur force. Bientôt ces bandes régulières s'organisèrent sous la di:"ection de chefs courageux. Les prêtres et les moines, que certains fonctionnaires avaient eu \a maladresse de mécontenter, par leur indifférmce dédaigneuse pour les choses du culte et qielques rigueurs imprudentes envers ses miniiires, excitèrent, par des prédications passiornées, l'exaltation des insurgés. La révolte enfii s'organisa d'une manière redoutable sur toute l'étendue de la province, et le gouvernemeat alarmé dut songer à lever une armée expéditiénnaire bien conslituée. Deux brigades d'infanterie et une batterie de campagne pénétrèrent donc en Calabre vers la un de l'année 1805. Alors commença,

dans cette malheureuse province , une guerre longue et de'sastreuse , dont les fastes furent marqués , de part et d'autre , par des atrocités que les guerres civiles peuvent seules engendrer, et qui laissèrent bien loin derrière elles les cruautés commises en Vendée

Lorsque j'entrai en Calabre, laguerr3, commencée depuis quelques mois, avait atteint son plus haut degré d'intensité. Je venâs d'être nommé capitaine dans un des bataillons de la légion corse. Les premières opérations auxquelles je pris part furent des courses^sans nombre , à la poursuite d'un chef de jiarti redoutable , dont la capture nous eit assuré la soumission de sa bande , pouj laquelle il était un Dieu. Cent fois sur le ^oint de nous emparer de sa personne, cert fois il nous échappa. Les insurgés , joignait à une agilité peu commune , une parfaite connaissance de la topographie du pays, se laissaient poursuivre à de petites distances, puij disparaissaient subitement sans qu'il nous fût possible de retrouver leurs traces. Leur manière de combattre leur était avantageuse : maîtres d'un

pays aride , tourmenté , hérissé de rochers et sillonné de profondes ravines, masqués par les pierres et les genêts qui couvraient le sol , ils entretenaient une fusillade meurtrière sur la tête et sur la queue de nos colones , et s'emparaient des traînards et des hommes qu'on détachait en éclaireurs ; puis ils disparaissaient avec leurs prisonniers auxquels ils faisaient subir des tortures cruelles. Les troupes étaientelles contraintes de pénétrer dans un défilé ; les payans les laissaient avancer tranquillement jusqu'à ce que toute la colonne y fût engagée ; alors, sortant de terre comme par enchantement, ils enlevaient les tiraillem's , et , couronnant les crêtes du défilé, faisaient pleuvoir sur nos soldats une grêle de pierres , de balles, et quelquefois d'énormes quartiers de roc qu'ils détachaient à l'aide de la mine. Cette manière de combattre , employée plus tard en Espagne et en Portugal, est souveraine pour une défense de territoire ; et l'armée agressive , harassée , harcelée , décimée , finit par se démoraliser en s'affaiblissant.; C'est ce^moment qu'auraient dû saisir les Calabrais et les

Portugais pour réunir leurs forces et tomber de front sur nos bataillons désorganisés. Mais la crainte qu'inspiraient alors la bravoure et le nom français les faisait reculer, les uns et les autres, au moment décisif, et c'est cette hésitation qui a sauvé nos troupes en Calabre et en Portugal.

Lorsque l'insurrection éclata, tous les habilans des campagnes avaient pris part aux hostilités. Tout ce qui était en état de porter les armes s'était jeté dans la révolte. Les femmes, les enfans et les vieillards avaient abandonné le foyer domestique, et, après avoir détruit ce qu'ils n'avaient pu emporter, s'étaient mis à suivre les combattans dans leurs excursions aventureuses. Mais, à la longue, cette première effervescence s'attiédit. Les privations, les fatigues, les maladies, et plus encore la tournure désavantageuse que prenait la guerre , calmèrent peu h peu les esprits. Les villages commencèrent à se repeupler, les communications se rétablirent, et les Français, qui jusqu'alors n'avaient trouvé autour d'eux que désolation et solitude, sentirent se réveil-

1er leurs forces morales , en se retrouvant au milieu d'un pays habité. En 1807 il ne restait plus en campagne que quelques jeunes gens chez qui l'exaltation n'était pas encore apaisée , et un grand nombre de misérables qui profitaient des malheurs des temps pour se livrer à toute espèce de violences , et trouver, dans la continuation des hostilités , agrément et profit. Malheureusement les bandits conservèrent , avec les populations des villes, dont il partageaient toutes les sympathies , des relations occultes que la surveillance la plus rigoureuse ne put jamais dévoiler. Instruits ainsi de notre force, de notre position et souvent de nos projets , les insurgés déjouaient toutes nos combinaisons. Rarement ils acceptaient le combat : ils se contentaient de nous harceler dans nos marches, d'empoisonner les puits et les sources que nous pouvions rencontrer sur notre route , et de massacrer impitoyablement les soldats que la lassitude , le découragement ou la misère séparaient de la colonne.

Cependant nous parvînmes à les atta-

quer de front, et ce fut pour nous une grande joie. Ils s'étaient emparés de Nolisarte , petit bourg situé entre Cosenza et San-Marco , et dans lequel ils s'étaient retranchés après avoir massacré un officier et trente soldats qui le gardaient. A la nouvelle de cet audacieux coup de main, le général C*** , homme irascible et violent, qui commandait en chef l'armée expéditionnaire , entra en fureur , et jura de faire payer cher aux agresseurs leur audace et leur succès. Effectivement, quelques jours après, dix compagnies de la légion corse marchaient sur Nolisarte.

Je faisais pariie du petit corps expéditionnaire. En approchant du village, nous fûmes accueillis par une grêle de balles, qui partaient des fenêtres des maisons , ce qui toutefois ne nous arrêta pas dans notre marche agressive; mais, en approchant, la fusillade devint si vive que nous dûmes nous jeter dans une châtaigneraie qui bordait une des faces du village. Là, un horrible spectacle nous attendait : les^cadavres des trente Français, que les bandits avaient surpris et égorgés, mutilés , broyés et

dépecés , étaient accrochés par lamljeaux hideux aux branches des arbres.

Cette dégoûtante atrocité mit le comble à notre exaspération. Nous nous élançâmes hors du bois, et pénétrâmes dans le village. Mais la pluie de balles, qui continuait à tomber sur nous, éclaircissait nos rangs d'une manière effrayante. Tout à coup nos compagnies se débandèrent comme d'un commun accord, sans qu'il nous fût possible de les maintenir, et se dispersèrent dans les rues. Une heure après, des flammes sortaient , en tourbillonnant , des fenêtres de p usieurs maisons, et nos soldats, qui avaient formé une ligne de circonvallation autour du bourg, se mirent à pousser de grands cris de joie en voyant les flots de fumée s'élancer vers le ciel. En moins de deux heures , l'incendie qu'ils avaient allumé , excité par un vent de nord, s'était étendu sur toute la face du village. Le feu de la mousqueterie s'était d'abord affaibh, puis éteint, et au bruit de la fusillade avaient succédé d'horribles cris, que^poussaient les malheureux qui brûlaient , et les craquemens des maisons qui

s'écroulaient. Les premiers qui avaient essayé de franchir nos lignes avaient été fusillés sans pitié ; mais bientôt des masses d'hommes , de femmes et d'enfans firent irruption de tous côtés. Alors nos soldats , touchés de cette grande infortune dont ils étaient les auteurs, cessèrent , d'eux-mêmes , leur affreuse boucherie. Ils laissèrent passer les femmes et les enfans ; mais nous retînmes prisonniers tous les hommes, parmi lesquels nous remarquâmes une grande quantité de moines , dont les figures noircies par la poudre attestaient qu'ils avaient pris une part active au combat. Nous cherchâmes ensuite à arrêter les progrès de l'incendie , qui avait fait d'horri^ bîes ravages ; et après de généreux efforts , nous parvînmes à arracher aux flammes une partie des habitations.

Le lendemain, tous les habitans étaient rentrés dans le village. Ceux dont les maisons avaient été dévorées par les flammes furent accueillis parleurs concitoyens plus heureux. Un ordre de la division , qui avait été instruite du résultat de l'expédition, nous prescrivit

de mettre en liberté tous les prisonniers que nous avions faits la veille, à l'exception de trois d'entre eux , qui avaient pris une part plus active aux hostilités, et qui avaient été signalés comme chefs de bande. Ce fut sur ces malheureux que le générai fit retomber tout son ressentiment. Un supplice affreux, qui devait glacer d'épouvante toute la contrée, et servir de représailles au meurtre de nos frères d'ai'mes, fut ordonné par lui. Cet ordre cruel , que les circonstances ne pouvaient justifier, fut mis à exécution le lendemain.

A la pointe du jour , toutes les troupes présentes s'étaient formées en bataille sur une vaste lande qui s'étendait en dehors du village; la population s'y était portée en masse pour assister à l'horrible drame dont les acteurs étaient pour elle des parens ou des amis. Les femmes , comme à toutes les exécutions sanglantes, étaient accourues en grande affluence. Une pièce de canon , du calibre de douze , était placée à une centaine de pas en avant de la hgne des troupes. A un signal donné , les servans s'équipèrent , et la pièce

^ 6/» — l'ut chargée à poudre. Puis un piquet de fusiliers amena une des victimes. C'était un petit homme vieux , maigre et chélif , au teint biheux, à la barbe rousse, et dont les yeux fauves lançaient des éclairs. Sa physionomie paraissait impassible. La pâleur de ses lèvres contractées et le feu de ses regards trahissaient seuls une rage long-temps concentrée. On le plaça le dos appuyé contre la bouche du canon, auquel il fut solidement fixé par une corde qu'on lui avait passée autour de la taille ; et quand ce fut fait , un adjudant s'approcha du condamné, déploya une énorme pancarte, et se mit à lire, à haute voix , le décret du général qui le condamnait à mort. Cette lecture achevée , le sous-officier se retira , et un roulement de tambours se fit entendre ; puis l'artilleur approcha le boute-feu de la mèche ; le coup partit , et le malheureux Calabrais, coupé en deux , alla tomber à quelques pas de là.

— Chargez l commanda le chef de la pièce.

La pièce rechargée , un nouveau prisonnier fut amené. C'était un moine énorme ,

dans la force de l'âge , et que le supplice de son compagnon semblait avoir mis en belle humeur. Il promena sur toute l'assistance un regard plein de béatitude , et ayant aperçu derrière lui quelques femmes à genoux, il voulut, par un mouvement instinctif, lever le bras droit pour leur envoyer sa bénédiction; mais les liens qui le garottaient ne lui permirent pas d'accomplir sa pieuse intention. 11 secoua la tête , haussa l'épaule gauche avec une expression de résignation indifférente , et s'approcha de l'instrument du supplice sans que son visage trahît la moindre émotion.

Son stoïcisme était-il le résultat d'une résignation courageuse , d'une sublime conviction religieuse , ou bien n'était-il que la cynique impudeur d'un homme sans croyances? C'est ce qu'il eût été difficile de décider. Cependant l'adjudant s'était rapproché de lui et lui avait lu , comme à son prédécesseur , sa sentence de mort. Le roulement se fit entendre , l'explosion partit , et le patient alla tomber, fracassé , à côté du petit vieillard : le coup l'avait affreusement mutilé sans lui

— 66 ~ ôter la vie. Malgré l'inflexible énergie qu'il avait déployée jusque-là , il ne put résister aux douleurs atroces qu'il ressentit, et se mit à pousser des hurlemens horribles. Il avait les flancs ouverts ; son bras droit avait été arraché à la jointure de l'épaule. L'ordre du général défendait iornieilement de toucher aux victimes après l'exécution. Aussi . sans s'inquiéter des cris du moine, on rechargea la pièce et on amena le troisième condamné.

Celui-ci était un tout jeune homme. Pauvre enfant ! il me semble le voir encore : une horrible expression d'anxiété et de terreur était empreinte sur sa belle figure pâle et contractée. Il fallait savoir tout ce que l'enthousiasme a de puissance sur une jeune imagition méridionale, pour croire que cette pauvre créature , avec ses longs cheveux ondoyans , avec sa frêle organisation , eût pu prendre une part sérieuse à la guerre. Et cependant il avait été chef de bande , il avait soumis à son autorité des hommes courageux jusqu'à la férocité ; mais devant le supplice cruel qui l'attendait, l'être courageux avait disparu : il ne

restait plus que l'enfant craintif?* Malgré les abominables exécutions dont il venait d'être témoin, il semblait douter encore du sort qui lui était réservé.

— Grâce ! Qu'on me fasse grâce ! » criait-il , d'une voix étouffée , aux soldats qui l'entraînaient ; et sans les rigoureuses prescriptions de la discipline qui nous régissait , chacun de nous se serait écrié :

— Grâce pour lui !

Mais aucune puissance humaine ne pouvait le sauver en ce moment. Notre chef avait ordonné sa mort ! On l'attacha à l'horrible canon. Alors un affreux désespoir s'empara de lui ; il poussait des cris si déchirans , qu'on ne put entendre un seul mot de la lecture de l'adjudant. Bientôt cependant ses forces s'affaiblirent , sa tête tomba sur sa poitrine , ses jambes plièrent sous kii , et il resta suspendu à la corde qui l'attachait à la bouche du canon. J'ai toujours été convaincu qu'en ce moment il avait cessé de vivre. Les tambours commencèrent à rouler ; au même instant , je sentis une main me saisii' violemment

le bras et mo repousser de côté. Une femme se plaça entre moi et le soldat qui se trouvait à ma gauche , et, sans prendre garde à ce qui l'entourait , les doigts empreints dans les chairs de mon bras qu'elle meurtrissait douloureusement , elle semblait avoir résumé toutes ses facultés dans un regard qu'elle attachait avec une fixité dévorante sur l'instrument du supplice. Je compris qu'un drame douloureux allait se dénouer avec le coup de canon, dans le cœur de cette malheureuse, et je respectai sa douleur. L'explosion retentit, la victime tomba... Au même instant la pauvre femme ghssa sous mes pieds en se tordant convulsivement : elle me parut morte. Je l'indiquai, du doigt, à quelques paysans qui se trouvaient derrière moi : ceux-ci l'emportèrent.

Quelques heures après , nous avions quitté ce théâtre d'horreurs, et nous nous dirigions sur Cosenza, où se trouvait alors l' état-major général.

« Environ deux ans après les événemens dont je viens de vous parler , continua mon oncle , j'étais encore en Calabre, sans prévoir quand j'en pourrais sortir. Nous avions ajouté bien des fatigues et des combats aux annales de notre pénible expédition ; mais nos affaires n'étaient guère plus avancées. A cette époque , je reçus l'ordre de me mettre , avec

ma compagnie , à la poursuite d'un bandit en grand renom dans la contrée , dont on tenait à s'emparer. Mon caractère ardent et aventureul , seule cause des malheurs qui vinrent me frapper plus tard , me fit désigner en cette circonstance pour une entreprise qui demandait de l'adresse et de la résolution. Les espions que nous avions sans cesse en campagne me donnèrent avis que Peppe jCoppa devait se trouver dans les environs de ce même village de Nolisarte que deux ans auparavant nous avions ensanglanté par une orgie de cruautés. Quelques jours après , j'étais à Nolisarte , où je pris mes quartiers. Je fus tout étonné , en y entrant , de ne retrouver nul vestige de l'incendie qui avait failli le dévorer. Toutes les maisons brûlées avaient été reconstruites , et des maisonnettes neuves , blanches et coquettes, ornées d'espaliers fleuris, donnaient au village un aspect élégant et gai qu'il n'avait pas avant sa grande' catastrophe. Le syndic de la commune, en ma qualité de chef de corps, me logea dans la plus belle habitation du bourg. Mon hôte était mi

vieux cultivateur enrichi , qui avait pris part, deux années auparavant, au soulèvement delà province ; mais peu de temps après il avait compris, en homme prudent, que la lutte n'ëtîiit pas égale , et qu'il avait tout à perdre et rien à gagner ; il s'était sagement détaché d'un parti pour lequel , du reste , comme tous ses compatriotes , et malgré ses grandes protestations , il avait conservé toutes ses sympathies. Depuis son retour aux opinions modérées, maître Grégorio affectait un beau dévoueaient pour la cause de Joachim Murât , qui avait remplacé son beau-frère Joseph sur le trône des Deux-Siciles. Il avait affiché, sur le mur d'une vaste pièce qui servait de salon , une grand estampe représentant le portrait enluminé du roi , et saisissait les moindres occasions pour manifester une éclatante profession de foi. Cependant le bonhomme Grégorio avait perdu , pendant la guerre, une partie de sa fortune , et un fds qui avait péri en combattant daiiS les rangs des insurgés. Aussi le dévouemcni de fraîche date du Calabrais ne me parut-il jamais de bon aloi. Les autres

commensaux de la maison étaient la iille de mon hôte , jeune personne fort gracieuse , d'une vingtaine d'années , et une vieille servante sexagénaire qui^ l'avait élevée. A mon arrivée , le vieux Grégorio m'accueillit avec courtoisie , et me présenta à sa fille , qui me gratifia d'une révérence et d'un charmant sourire.

— Monsieur le capitaine , me dit le yieillard en me tendant la main , je vous prie de considérer ma maison comme la vôtre. Ma petite Marie] et moi tacherons de ^'ous en rendre le séjour supportable. Vous êtes un homme du gouvernement , mon attachement à la nouvelle dynastie me fait un devoir de vous accueillir en frère et en ami,

— Je vous remercie , mon cher hôte , de vos bonnes dispositions à mon égard , lui répondis-je. Je ferai en sorte d'être un commensal tolérable , et j'espère que la plus parfaite harmonie régnera toujours entre nous.

Effectivement les rapports les plus agréables s'établirent entre mes hôtes et moi. Le lendemain de mon arrivée à Nolisarte ,

je descendis dans la salle où se tenait habituellement la famille, et où était appendue triomphalement l'image qui avait la prétention de représenter le beau roi Joachim. Le père et la fille étaient assis l'un près de l'autre, et s'occupaient , Tune à filer à la quenouille , l'autre à la regarder travailler , plongé dans une extase toute patriarchale. Jefus reçu, par le père , avec de grandes démonstrations de politesse. La fille me sourit. Je préférai le sourire de la jeune fille à toutes les obséquiosités du père.

La conversation s'engagea. J'eus soin d'éviter de parler de tout ce qui pouvait avoir rapport à la guerre ; car je sentais que ce sujet ne pouvait être que pénible pour mes hôtes , en leur rappelant des pertes douloureuses. Le vieux Grégorio ne prononçait pas une phrase sans y glisser les mots de dévoûment et de fidélité, qu'il faisait ronfler de son mieux , ce qui m'amusait beaucoup. La jeune Marie s'aperçut bientôt de mes dispositions malignes ; et -, se dévouant à la manie paternelle , elle se chargea de tout le fardeau de la conversation. La

— 1U — belle Calabraise avait reçu une éducation fort irrégulière. Elle ne manquait pas, cependant, d'une certaine élégance dans les manières , et sa diction était plus correcte que celle des grossiers villageois qui l'entouraient. C'était une de ces organisations privilégiées que la nature s'est complu à traiter en enfant gâté. Ses yeux , d'un bleu clair , avaient tant d'expression , les impressions qui se succédaient dans son esprit donnaient à sa physionomie une telle mobilité , qu'on saisissait sa pensée avant qu'elle ne l'eût exprimée. A force de l'entendre et de la regarder, je finis par me persuader que la figure de Marie ne m'était pas étrangère. Le son de sa voix , particulièrement , semblait se rapporter à un souvenir vague et lointain que tous mes efforts ne purent évoquer. En définitive , je me dis que je pouvais fort bien avoir aperçu cette enfant dans une de mes nombreuses excursions à travers le pays , et je cessai de me marteler l'esprit à ce sujet. La dernière de mes réflexions fut que la jeune Calabraise était une personne fort séduisante , et je me pris à en-

vier le bonheur de l'homme qui, le premier, ferait battre ce cœur impressionnable et ardent.

Tout en causant et en réfléchissant, j 'aperçus une guitare suspendue à un clou dans un coin de la chambre. La Calabre , autant que l'Espagne, est la terre classique de la guitare. Dans chaque maison , quelque pauvre qu'elle soit , cet instrument fait rigoureusement partie du mobilier. Je la détachai du mur, je l'accordai, et après en avoir tiré quelques accords, je la présentai à Marie.

— Mademoiselle , lui dis-je , serai-je assez heureux pour entendre une de ces si jolies villanelles calabraises que vous devez chanter si bien !

— Heureux ! murmura Marie avec un sourire dans lequel je crus démêler de l'amertume. Non , je ne chante pas bien , ajouta-telle simplement ; cependant , je chanterai , puisque cela peut vous rendre heureux!

Elle appuya sur ce mot avec une intention marquée.

Elle chanta. Sa romance , je ne l'ai point

oubliée , et depuis, dans un moment de loisir, je l'ai traduite en français ; la voici :

L'hirondelle voyageuse Sur les flots , aventureuse , Glisse sous l'aile du vent ; La romance languissante Vers le ciel, hymne touchante, Monte toujours en gémissant.

Moi, victime recueillie.

Je vois s'effeuiller ma vie , Sous le souffle des autans.

Méconnue et dédaignée, Sur la rive où je suis née, Je me consume.... et j'attends I

Que ne puis-je , à tire-d'aile , Comme l'agile hirondelle , M'élancer vers d'autres bords; Ou bien , comme la romance , Vers le ciel , mon espérance , Remonter en doux accords !

Ces vers , dont la traduction détruit toute la naïveté, prirent, dans la bouche de la

jeune fille, une expression qui m'émul profondément. Marie n'était pas musicienne ; mais il y avait tant de douceur dans sa voix , la musique simple de sa romance était si touchante que, dès ce moment, elle se grava dans mon esprit pour ne plus s'en effacer. Je me levai tremblant , et recueillant religieusement mon émotion au fond de mon cœur , je pris congé du vieillard et de sa fille , après avoir remercié cette dernière de sa complaisance. Je donnai pour motif à ma retraite précipitée l'obligation de me lever le lendemain à la pointe du jour, pour commencer mes recherches à travers la campagne des environs. On parut se contenter de cette excuse.

A peine rentré dans ma chambre , je me mis au lit : mais je ne pus m'endormir. La voix si douce de Marie et sa simple romance me poursuivaient avec une obsession fatigante. Enfin , épuisé par tous ces efforts , je me levai et me mis à la fenêtre pour respirer l'air frais de la nuit. Le ciel était pur et étoile, et la lune, qui se levait à l'horizon, éclairait d'une douce teinte le paysage qui se déroulait

à mes yeux. La nuit, le silence , le charme de la solitude , versèrent dans mou ame , prédisposée à l'attendrissement, d'ineffables sensations de bonheur. En proie à de douces et mélancoliques pensées, je recueillis mes souvenirs, et murmurai , à demi- voix , les vers de la romance de Marie. A peine avais-je achevé le premier couplet , que j'entendis la fenêtre située au dessous de la mienne s'ouvrir doucement , et les sons d'une guitare monter doucement jusqu'à moi. Puis la voix de Marie se fit entendre, voilée d'abord, et bientôt après plus distincte : elle chanta la seconde strophe de la romance.

La voix s'était tue depuis quelques instans, que mon ame et mon oreille étaient encore délicieusement attentives. En proie à une vive agitation, je commençai le troisième couplet d'une voix Iremblanle : la guitare de Marie m'accompagna. Malheureusement, à la (in du second vers, je fus obligé de m'arrêter : j'avais oublié le troisième. Mais Marie était là, qui me suivait attentivement; elle me souffla les paroles qui m'étaient sorties de la mémoire,

et , grâces à son secours , je pus achever ma strophe.

— Bravo! me fit à demi-voix la belle Calabraise , quand j'eus fini ; bravo ! signor capitano !

— Merci ! mademoiselle, de votre aimable leçon , répondis-je.

— Bonne nuit , mon officier , dit encore la jeune fille en se retirant. Dormez bien : à demain.

La fenêtre se referma, et je n'entendis plus rien.

Cette petite scène de nuit, tout insignifiante qu'elle paraisse, fut une des causes indirecte des évënemens qui la suivirent. Souvent, un concours de circonstances en apparence insignifiantes et frivoles , amène de terribles catastrophes ! Toute la nuit , endormi ou éveillé, je fus poursuivi par l'image de la jeune Napolitaine. Levé à la pointe du jour, je m'armai de ma carabine , et je descendis de ma chambre pour aller prendre le conir mandement de mes hommes qui devaient m'attendre sur la place. Arrivé sur le vesti-

Imle, je m'aporçus que la porte de l'allée, opposée à la porte d'entrée, était ouverte. Je dirigeai machinalement les yeux de ce côté , et j'aperçus Marie qui, déjà levée, s'occupait d'arroser les pots de fleurs qui garnissaient les bords du jardin. Je ne sais pourquoi mon cœur se prit à battre avec une violence extraordinaire. Je fis quelques pas pour sortir , et je m'arrêtai encore. Une irrésistible attraction m'attirait de l'autre côté. Alors une idée, qui me fit peur, vint , comme un éclair, me traverser l'esprit. J'appuyai ma main sur mon front brûlant, et je me demandai , avec anxiété, si réellement j'étais amoureux de la fille de Grégorio. L'entraînement puissant qui m'attirait vers Marie , le trouble étrange que sa vue produisait sur moi , lout concourait à me convaincre qu'elle avait fait une profonde impression sur mon cœur. Cette découverte m' alarma sérieusement. Je rr 'élançai hors de la maison , en cherchant à écarter de mon esprit l'image séduisante qui me poursuivait.

« j'arrivai sur la place, où je trouvai, rangée en bataille, ma compagnie qui m'attendait. J'avisai alors aux moyens qui pouvaient assurer le succès de mon expédition. Je divisai ma troupe en deux sections ; je pri^ le commandement de la première, et donnai ceNn de la seconde à mon lieutenant. Après m'être^^ concerté avec cet officier, sur la conduite à >

tenir, nous partîmes chacun de notre côté, dans des directions différentes , afin d'explorer une plus grande étendue de pays, et d'attaquer, de deux cotés à la fois, la maison dans laquelle , au dire de nos espions , le bandit Peppe Coppa s'était réfugié avec sa bande. Tout en marchant , je remarquai , avec surprise , l'air morne et inquiet de mes soldats. Mes braves Corses , habituellement si joyeux , lorsqu'il s'agissait d'une entreprise hasardeuse , semblaient , cette fois, n'avancer qu'à contre-cœur.

Je m'adressai aux vieux sergent Pietri, qui marchait en tête du peloton, et qui, lui aussi, semblait importuné par de fâcheuses pensées.

— Eh bien ! Pietri , lui dis-je , vous avez ce matin Fair revêche et grondeur. Ce n'est pas là, pourtant, votre humeur habituelle. Est-ce que vous auriez fait un mauvais rêve ?

— Je ne rêve jamais , capitaine , grommela le >*3téran, d'un ton maussade.

■—Eh bien î alors, continuai-je, que signifie cette mine refrognée ? Ne seriez-vous pas bien aise de voir aujourd'hui ce damné de Peppe

Coppa ficelé comme un saucisson de Bologne, et de mettre le nez dans son coflVe-fort, pour l'aire connaissance a\ ec ses ducats ?

— Seigneur Dieu ! répondit Pietri en hochant la tête, vous avez là, capitaine, de singulières idées. Je crois , moi , que si nous ne devons nous engraisser qu'avec les ducats du bandit , nous courons risque de mourir étiques. Et pour ce qui est de Peppe Coppa, le chanvre qui le pendra n'est pas encore filé !

— Et pourquoi cela ?

— Parce que Peppe Coppa n'est pas un homme ! répondit-il avec un air de profonde conviction. Ne plaisantez pas, capitaine, reprit-il, car il n'y a aucun courage, voyez-vous, à affronter une puissance supérietu'e à la nôtre. Tant que nous n'avons eu affaire qu'à des hommes, nous n'avons jamais reculé, vous le savez bien ! Dieu sait cependant quels diables incarnés nous avions sur les bras ! Mais aujourd'hui , ce n'est pas la même choSK Je vous l'ai dit : Peppe Coppa n'est pas î^ homme ! ]

— Vous êlés un sot ! m' écriai- je en colère,

— 8Zi —

VOUS et tous les imbéciles qui croient aux absurdités que vous vous êtes mises eu tête ! Vous ne voyez donc pas , pauvre fou , que les Calabrais qui vous ont raconté les prouesses miraculeuses du bandit, se sont joué de votre crédulité ? Qu'ils ont intérêt à le sauver, d'abord, par esprit national, ensuite, parce qu'ils s'entendent, avec lui, pour nous égorger et nous dépouiller? Étes-vous donc assez simple, à votre âge , pour croire que le diable vienne se mêler de nos affaires ?

— Je crois ce que je crois , grogna le vieux soldat d'un ton parfaitement mécontent.

— Eh bien ! homme ou diable , m'écriai-je en élevant la voix pour être entendu de tous, Peppe Goppa sera mon prisonnier, pas plus tard qu'aujourd'hui, et il faudra qu'il fasse un beau miracle pour ne pas être accroché , demain , à une potence , en compagnie de ses fiers camarades !

I^ton et l'air d'assurance avec lesquels je pp^jtnonçai ces paroles semblèrent remonter Am peu le moral de mes soldats, qui puisaient ^'iVéquemment de la résolution dans leurs

gourdes. Pietri, seul, me parut perséverei dans sa conviction , et continua , tout le long du chemin, de grommeler entre ses dents.

11 y avait déjà quelque temps que nous marchions à travers les genêts et les landes , le soleil commençait à poindre à l'horizon , lorsque, tout à coup , nous aperçûmes au loin , derrière un bouquet de châtaigniers rabougris, le pignon aigu et étincelant d'une maison, qu'à l'aide d'une petite carte topographique que j'avais tracée moi-même, je reconnus pour celle qui nous avait été signalée comme servant de retraite aux bandits.

— Mes amis, dis-je aux miens, voici le moment de vous convaincre que ce n'est pas à des esprits, mais bien à des hommes en chair et en os , que nous avons affaire. De la prudence, et du courage, Coppa est à nous !

Je fis de suite inspecter les amorces , et , quittant le sentier étroit dans lequel nous étions engagés, nous marchâmes à trav^ les terres dans la direction des arbres que m^ns apercevions , et qui devaient dérober notre marche à l'ennemi. Le second détachemeniX

commandé par mon lieutenant , qui avait i)ris le chemin le plus court, devait être arrivé et embusqué sur les derrières de la maison. 11 avait reçu ordre de ne se montrer qu'au premier coup de feu qu'on entendrait. Nous atteignîmes enfin les arbres, et nous pénétrâmes dans le taillis. J'ordonnai à mes hommes de m' attendre là , et je me dirigeai seul, dans la direction supposée de la maison. Je n'avais pas fait deux cents pas , que j'étais déjà sorti du bois, et que la cabane s'était tout à coup démasquée devant moi comme par enchantement ; mais ma surprise fut grande lorsque je me trouvai nez à nez avec un grand sacripant à mine patibulaire , assis sur un banc de pierre, et qui s'occupait à nettoyer un gros mousqueton enfumé.

En m' apercevant , l'homme au mousquet bondit comme un faon , poussa un grand cri ; et, avant que j'eusse eu le temps de me reconnaître-, me détacha son coup de fusil presqu'à brûoi-pour point. La précipitation qu'il mit à c/tte action me sauva : la balle passa au-

iîssus de ma tête, et alla se perdre, en sifflant,

dans les branches d'arbre. J'avais vivement armé ma carabine et couché en joue le bandit ; mais au moment où j'appuyais le doigt sur la détente, le gaillard avait disparu dans la maison, et ma balle alla s'aplatir contre la serrure de la porte qui s'était refermée. Cependant, le bruit de la double détonation avait attiré mes hommes qui^ se pressaient autour de moi, et je vis, à cinq cents pas sur les derrières de l'habitation , mon lieutenant avec ses soldats qui s'avançaient prudemment, en formant, autour de la cabane , un arc de cercle qui se rétrécissait à chaque instant. Bien convaincu qu'aucun des bandits ne pouvait nous échapper, je m'avançai avec ma troupe, et donnai l'ordre d'enfoncer la porte à coups de crosses de fusil. On se mit à l'œuvre ; mais aux premiers coups , nous reconnûmes que l'opération serait longue et difficile , car la porte , entièrement en chêne , était consolidée intérieurement par de fortes traverses de fer. On continua cependant à frapper avec arde\^. Tout à coup une grande explosion se fit en-^ tendre au-dessus de nos tètes, et deux de mes!

soldats tombèrent. Les assiégés avaient commencé leur défense. Cependant le cercle que formait la seconde section s'était resserré ; elle entourait étroitement la maison. Cette ligne riposta , par un feu bien nourri , à la fusillade qui partait des fenêtres , tandis que les hommes , sous ma direction , continuaient de battre la porte qui commençait à s'ébranler. De temps à autre, un honune tombait au milieu de nous ; mais les aatres n'en travaillaient qu'avec plus d'ardeur. Enfin un long craquement se fit entendre, et la porte , fracassée , tomba au milieu des hourras des soldats qui se ruèrent dans l'intérieur comme une lave dévorante. Le feu des bandits avait cessé depuis quelques instans. J'ordonnai à ceux qui enveloppaient la maison de bien garder les issues , et je pénétrai dans la première pièce qui était remplie de soldats. Ils avaient déjà exploré le rez-de-chaussée qui se composait de trois grandes chambres , et l'î^ Aient trouvé désert. Les bandils étaient iOnc rassemblés à l'étage supérieur. Il fallait l/igir avec prudence afin d'éviter toute sur-

prise. Pendant que je délibérais avec le lieutenant sur les moyens à employer, quelques soldats impatiens se précipitèrent sur l'escalier et le franchirent. Il n'était plus temps d'hésiter : je m'élançai après eux avec le reste de leurs camarades, la baïonnette en avant. Nous pénétrons dans la première pièce. .. personne ! Dans la seconde , dans la troisième... solitude complète ! Les soldats se regardaient en silence et en pâlisant. Le sergent Pietri hochait la tête en grommelant : moi je commençais à perdre contenance. Les caves, visitées avec le plus grand soin , avaient été trouvées désertes. Ne sachant à quelle idée m' arrêter, j'ouvris la fenêtre , et m' adressant au sergent qui commandait le piquet d'observation :

— Torrebianca, lui criai-je, vous avez saisi les bandits à leur sortie ; vous les tenez, n'estce pas ?

— Nous ne tenons aucun d'eux, capitaine, me répondit froidement Torrebianca; ^wsonne n'est sorti. \^

Je me frappai le front avec désespoir, et ] j'ordonnai qu'on recommençai partout les

perquisitions. Ce ne fut pas long. C'était vraiment à en avoir le vertige. Cependant il n'y avait pas à se faire illusion plus longtemps. Les faits étaient d'une accablante évidence. Je donnai donc l'ordre d'eflectuer la retraite et d'emporter les blessés. Le plus grand silence régnait parmi les soldats, qui paraissaient plus émus qu'étonnés , et qui échangeaient entre eux des regards significatifs.

Nous nous remîmes en route. Tout en marchant , le sergent Pietri s'était rapproché de moi.

— Hé bien ! capitaine ?

— Hé bien ! Pietri ?

— Que vous avais-je dit, ce matin ?

— Quoi donc ?

— Le chanvre qui doit pendre Peppe Coppa n'est pas encore filé.

— Va- t'en au diable !

IV retourna à sa place.

/Deux heures après, nous étions rentrés à

'Nolisarte. Pendant le trajet , les soldats s'é-

/Maient entretenus à voix basse de l'issue mer-

veilleuse de notre expédition. Je les entendais répéter avec une sorte d'épouvante les histoires miraculeuses et absurdes dont Peppe Coppa était le héros. Le vieux Pietri écoutait ces contes avec une attention pleine de gravité 5 et marmottait entre ses dents :

— Je l'avais bien dit au capitaine , que ce bandit n'était pas un homme !

En rentrant au logis , je trouvai mon hôte , sa fille et un vieux moine, que je n'avais pas encore vu à la maison , réunis dans la salle basse , oii la table était mise. Marie m'accueillit avec un doux regard. Le vieux Grégorio se leva , et m'abordant d'un air confus , se mit à me débiter un long compliment de condoléance sur l'issue malheureuse de mon expédition.

— Et comment savez-vous, lui dis-je un peu piqué , que mon expédition ait eu un résultat si défavorable ?

— Est-ce que votre air mécontent ne mé^ dit pas assez? répondit-il. Allons, signer capi-^. tano , le sort ne vous sera pas toujours contraire. Asseyez-vous ; nous allons souper.

Voici le père Baryte qui veut bien aujourd'hui être des nôtres. Un bien saint homme , ajouta-t-il à voix basse à mon oreille , et tout dévoué au gouvernement nouveau.

Je jetai un coup d'œil sur le saint homme. Ses grosses lèvres et son regard incertain me déplurent singulièrement. Nous nous mîmes à table.

— Ah ça! dites-moi, demandai-je à mon hôte, quelles sont donc les absurdes histoires qu'on fait circuler dans le pays sur le compte du bandit que nous cherchons ?

Le vieillard et le moine échangèrent un regard.

— Je ne sais trop , me répondit Grégorio , jusqu'à quel point ces bruits peuvent être fondés. Ce qu'il y a de certain, c'est que depuis long-temps on raconte d'étranges choses sur le compte de Peppe Coppa. Bien des détachemens de troupes, depuis le commencement de b^^uerre , se sont mis à sa poursuite, mais toujours vainement. Plusieurs fois ils se sont

emparés de lui ; mais chaque fois il glissait, comme une anguille, entre, les mains des sol-

dats. La chronique raconte que Peppe Coppa a fait un pacte avec le diable, el que le fer, le feu , l'eau et la corde sont impuissans sur lui. Jusqu'à présent les ëvénemens ont confirmé cette croyance.

— Bon, bon, dis-je en interrompant le bonhomme , nous verrons combien de temps encore il restera ensorcelé. Je vous promets que s'il vient à me tomber sous la main , j'expérimenterai sur lui un genre de supplice dont l'efficacité est souveraine!

Le vieux moine , à ces mots , lit une laide grimace qui voulait re[>résenter un sourire , et les deux vieillards s'entre-regardèrent de nouveau, avec la même expression que j'avais déjà remarquée. Notre conversation finit là.

Quelques jours se passèrent sans que les espions que j'avais remis en campagne me rapportassent d'indications précises sur l'existence de Peppe , qu'on n'avait plus aperçu depuis faltaque de la maison. Je passais auprès de Marie une partie de mes joui\ nées, et cette intimité ne faisait que donner "^ une nouvelle force aux sentimens que la jeune

fille m'avait inspirés. Sans réfléchir aux suites funestes que cette affection imprudente pouvait amener pour moi, je me laissais aller, avec une condamnable faiblesse, au plaisir de vivre auprès d'elle , de l'entendre répéter d'une voix harmonieuse ses romances plaintives ou passionnées , de m'enivrer du parfum qu'exhalait cette fleur sauvage , si suave et si fraîche. Marie ne paraissait pas insensible à mon empressement. Plus d'une fois je surpris ses grands yeux bleus attachés avec une douce expression sur mon visage. Il est vrai aussi que, par momens, elle était avec moi d'une froideur désespérante. Elle m' évitait, ou semblait ne soufl'rir ma présence qu'avec contrainte. Cependant ces momens étaient rares , et , je l'avouerai , ils flattaient' mon amour-propre ; car, dans ma fatuité, je les attribuais aux combats que se livraient, dans le cœur de la jeune fille , l'instinct de son devoir et une inclination naissante.

«Le vieux père Baryte venait, à mon grand désespoir, presque tous les soirs à la maison. Sa laide physionomie et sa voix naziîlarde m'avaient inspiré une telle antipathie, qu'aussitôt qu'il entrait dans la salle , je me saurais dans ma chambre. Une fois là, je me metta^ à la fenêtre et j'épiais la sortie du franciscain'^ pour redescendre ; mais ses visités se prolon-

geaieiit d ordinaire lorl avant dans la soirée, et la plupart du temps, fatigué d'attendre, il m'arrivait de me coucher avant qu'il fût sorti. Plus d'une fois je me demandai quel pouvait être le sujet de ces longues conférences , auxquelles Marie assistait toujours jusqu'à la fin, et à la suite desquelles elle paraissait toujours en proie à une vive agitation. Je iinis cependant par me persuader qu'elles ne pouvaient rouler que sur des questions leligieuses ou d'intérêts domestiques, et je cessai de m'en occuper.

Un soir, que j'étais assis près de ma fenêtre entr' ou verte, pensant à Marie et répétant machinalement le refrain d'une de ses romances, j'entendis frapper doucement à ma porte ; je me levai , pris ma lumière et allai ouvrir. Je vis un grand gaillard de près de six pieds, porteur d'un feutre pointu, orné de rubans, et d'une magnifique barbe noire ; cet homme était enveloppé dans un large manteau brun.

— Que demandez-vous? lui dis-je.

— Pardon , monsieur, fit-il en ôtant son chapeau et en entrant dans la chambre ; je

désirerais vous entretenir un instant d'une affaire importante.

— Une affaire importante ! Je n'en ai point.

— N'en est-ce donc pas une pour tous , monsieur l'officier, que l'arrestation de Peppe Coppa ?

— Peppe Coppa ! m'écriai-je, étonné. Entrez, mon ami , asseyez-vous , et dites-moi ce que vous avez à m'apprendre.

— D'abord , monsieur, dit l'inconnu en s'étendant dans un fauteuil , tandis que , resté debout , je le regardais ; je vous dirai que je suis un des hommes de la bande de Peppe Coppa.

— J'en suis fort aise , dis-je en jetant un coup d'œil sur ma carabine accrochée à la muraille ; ensuite ?

— Ensuite ! . . . Désirez-vous vous emparer de Peppe Coppa?

— Si je le désire!... exclamai-je de nouveau ; vous devez en être persuadé. ^

— Eh bien ! capitaine , je viens mettroyà votre disposition les moyens de vous rendri maître de lui.

— Et quels sont ces moyens ! Voyons , parlez vite !

— Oh ! oh ! maître , comme vous prenez feu ! dit le bandit en souriant. Je ne suis pas tout à fait aussi pressé , moi I Vous concevez que lorsque je me suis décidé à vous livrer mon chef , ce n'était pas le désir de vous obliger qui me poussait, mais bien l'intérêt de mes propres affaires. Une grande intimité, dont il est inutile que vous connaissiez les causes , s'était établie entre Peppe et moi. Je savais qu'à toute heure du jour j'étais exposé à devenir la victime de la brutalité du maître ; aussi , après quelque hésitation , je me suis décidé à le trahir, et me voilà. Mais avant de vous fournir les indications qui vous seront nécessaires, faisons nos conventions : que me donnerez- vous?

— Que veux-tu ?

— D'abord ma grâce, signée de votre main. ^- Tu l'auras... Est-ce tout?

/ — Pas encore. Vous savez que Peppe Coppa a amassé des sommes considérables, provenant de collectes, faites dans le pays, pour

fournir aux frais de la guerre. Je demande la moitié de ces richesses.

— Tu es un fou, mon cher, lui dis-je. Je ne puis souscrire à des conditions aussi déraisonnables.

— Dans ce cas, il n'y a rien de fait, et je me retire.

— Un instant , mon drôle ! m'écriai-je en saisissant un sabre et en me plaçant entre la porte et lui. Tu n'es pas assez simple, je pense , pour croire que je te laisserai sortir ainsi. Tu t'es maladroitement mis en mon pouvoir ; il me faut ta vie ou celle de ton chef.

Le Calabrais , qui s'était débarrassé de son manteau, me présenta froidement la bouche d'un pistolet , tandis que sa main gauche arrachait de sa gaîne un long stylet.

— J'avais prévu ce qui arrive , capitaine , me dit-il. Aussi vous voyez que j'ai eu soin de me précautionner contre vos velléités dHntimidation. Sur mon ame , je ne sais lequel ch«^ nous deux est en ce moment au pouvoir de l'autre. Voyons , monsieur , continua-t-il en

grimaçant un sourire , laissons là tous ces enfantillages , et causons sérieusement.

Puis il remit son pistolet à sa ceinture et se rassit tranquillement. De mon côté j'avais mis bas les armes et je m'étais rapproché de lui, étonné de sa froide assurance. Le bandit continua :

— Lors même que vous parviendriez , sans mon assistance , à vous emparer de Peppe , ce qui est chose fort douteuse, vous ne seriez pas , pour cela, en possession de ses deniers. Peppe seul, et moi, connaissons le lieu où cet argent a été enfoui , et dont je ne vous ai parlé que pour ne plus être inquiété par la suite. Les recherches les plus minutieuses ne pourraient vous le faire découvrir ; ainsi , de toute manière , mon offre ne peut que vous être avantageuse. D'un côté, l'arrestation de Peppe Goppa et la possession de la moitié de son or. De l'autre, les chances équivoques ^y'iQ capture qui ne se fera pas sans grande Vcîrte d'hommes et de temps , et point d'or. Un enfant, monsieur , aurait l'intelligence de comprendre l'avantage de mon offre , et s'em-;

presserait de la saisir. Voyons , décidez- vous, car je suis presse'.

— Eh bien ! j'accepte! dis-je après un instant. A quand l'expédition?

— A demain soir, à cette heure-ci. Vous me trouverez près de la maison rouge, la dernière du village , sur la route de Montleone. Là , vous me remettrez l'acte qui me garantit ma grâce et la moitié du butin. A partir de ce moment je deviens votre prisonnier jusqu'à ce que j'aie remis Peppe Coppa entre vos mains. Surtout , pas un mot de ce qui vient de se passer entre nous ; pas un mot , entendez- vous bien , pas même à votre hôte , votre hôte si dévoué au nouveau roi , ajouta-t-il avec un ricanement moqueur.

— Je vous le promets.

Il partit.

Le lendemain , les choses se passèrent comme il avait été convenu. Nous trouvâmes le délateur à la maison rouée. Mais aS'rnit tout, je dois vous dire ce que c'était que ceti^ maison rouge. '\

n y a encore aujourd'hui , dans la Basse-\

Italie, bon nombre de maisons sur lesquelles la superstition a jeté son veto , et qui , grâce à quelque légende miraculeuse, enfantée par des cerveaux malades, restent désertes et inhabitées jusqu'à ce qu'elles s'écroulent de vétusté, ou que le gouvernement s'en rende possesseur pour en faire un entrepôt , un corps de garde , ou en utiliser les matériaux. La maison rouge de Nolisarte était une de ces habitations délaissées par les habitans, et hantée par des esprits. Sa toiture était à demi défoncée ; ses fenêtres veuves de châssis et d'auvents; de larges lézardes la sillonnaient de bas en haut. Voici maintenant la légende obligatoire.

A l'époque oii le célèbre pirate Carlo Fiorentino dévastait les côtes de la Calabre , la maison rouge était habitée par un vieux métayer , sa femme et sa fille. Le bruit courait dans le pays que le bonhomme Schiopetto avait enfoi^i, dans un coin de son logis, beaucoup ^/! argent provenant de spéculations commer- ( ciales heureuses , et d'économies depuis longtemps amassées. L'ordre le plus parfait régnait

dans le petit ménage. On s'étonnait seulement que le vieux couple , qu'on citait pour sa parcimonie, jetât l'argent à pleines mains pour couvrir de bijoux et de rubans la jeune Annunziata. C'est qu'il faut le dire, elle était bien belle et bien gracieuse , la fraîche Annunziata! Elle faisait la seule joie, le seul bonheur des deux vieillards. Sans Annunziata , la vie leur eût paru pesante. Pour elle ils auraient renoncé au peu de jours qui leur restaient encore à vivre. Aussi , la gâtaientils que c'était vraiment plaisir à voir! La capricieuse enfant n'avait pas le temps d'exprimer un désir. Il n'y avait pas une zitella dans le bourg , y compris la fille du syndic et celle du lieutenant civil, qu'Annunziata n'éclipsât par son luxe et son élégance. Il n'est pas besoin de dire , je pense , qu'Aimunziata n'était pas aimée. Avec cela que la folle tendresse de ses parens avait étouffé dans son cœur tous sentimens affectueux , poii.;: ne laisser à leur place qu'un sec égoïsme et une coquetterie effrénée qui finirent par la men< jr à sa perte.

Un beau matin arriva dans la contrée un grand et magnifique jeune homme que personne ne connaissait. Il fit son entrée, dans le bourg , dans un superbe calesso traîné par deux chevaux espagnols, et conduit par un cocher tout galonné d'or. On n'avait pas l'idée, dans le pays , d'un faste pareil. Le lendemain de son arrivée, on vit le riche étranger entrer dans la maison du vieux métayer Schiopetto, et en sortir bientôt avec une physionomie sombre et chagrine. Le soir, les jeunes filles racontaient, à la veillée, que le beau jeune homme s'était présenté pour demander la main d'Annunziata qu'il avait aperçue à sa fenêtre , et dont il s'était subitement épris ; mais que le père F avait repoussé, faute par lui de présenter les papiers nécessaires pour justifier de sa position. Elles ajoutaient même, les méchantes, que la dédaigneuse Annunziata n'avait pu voir avec indifférence la figure distin/^uée , les manières gracieuses et particu- 1/erement le bel attelage andalou de l'opulent

.iconnu. Quoi qu'il en soit , le soir même de isa visite à la maison rouge , le jeune homme

quitta le pays , et on n'entendit plus parler de lui.

Trois jours après , vers midi, des villageois passant devant la maison du métayer furent étonnés de voir que les volets en étaient encore fermés. Le hasard les ayant ramenés le soir au même endroit, leur surprise redoubla: les volets étaient encore fermés et paraissaient n'avoir pas été ouverts de la journée. Ils s'approchèrent de la porte et furent effrayés du silence qui régnait à l'intérieur. Ils allèrent chez le syndic et lui firent part de toutes ces circonstances. Aussitôt le magistrat se rendit à la métairie , accompagné de quatre sbires et de quelques bourgeois. On frappa à plusieurs reprises à la porte ; mais personne ne vint ouvrir. Alors on jeta la porte par terre, on pénétra dans la'chambre des vieux époux : un affreux spectacle attendait là tous ces hommes. Le vieillard et sa fenmie étaient couchés l'un à côté de l'autre, la figure livide et sonHlée de sang. Tous deux avaient un couteau enfoncé dans la poitrine, et paraissaient avoir été frappés pendant leur sommeil.

D'abord les assistaus reculèrent épouvantes; puis ils se rapprochèrent, firent le signe de la croix , et s'étant dévotement agenouillés autour du lit que des flambeaux de résine éclairaient d'une teinte lugubre , ils se mirent à réciter lentement l'office des Morts. Tout à coup la cloche de Saint-Pierre commence à sonner l' Angélus, au même instant , les deux cadavres se dressèrent lentement sur leur séant ; leurs yeux gonflés s'ouvrirent , leurs bras ensanglantés se levèrent vers le ciel , et ils prononcèrent distinctement ces paroles retentissantes comme la voix de Dieu :

— Morts sans sacrémens ! damnés ! damnés ! damnés !

Les cheveux des spectateurs se dressaient sur leur tête. Les torches tombèrent des mains de ceux qui les tenaient, et l'obscurité, ajoutant encore à l'épouvante générale , syndic, sbJ.re et bourgeois s'enfuirent en faisant de nombreux signes de croix.

Depuis ce jour , toutes les nuits, lorsque la cloche de Saint-Pierre sonnait l' Angélus, les

mêmes paroles se faisaient entendre distinctement à la maison rouge :

« Morts sans sacremens ! damnés ! damnés ! » damnés ! »

Cependant les deux corps avaient été religieusement ensevelis en terre sainte , et bon nombre de messes avaient été dites pour le repos de leur ame. Mais l'heure de leur délivrance n'était pas encore arrivée, et toutes les nuits , les deux âmes en peine se promenaient dans la maison rouge, en demandant des prières. On n'avait plus entendu parler d'Annunziata.

Environ deux ans après cet événement, une felouque du roi parvint à joindre sur les côtes de Reggio le sloop du fameux Carlo Fiorentino et à s'emparer de lui. Païenne belle journée , la charrette qui menait l'écumeur de mer garotté. traversa Nolisarte ; toù&leshabitans étaient groupés sur leurs portes pour le voir passer. Il était étendu sur un peu de paille ; mais on voyait auprès de lui , assise sur ses genoux , ime femme allaitant un enfant. Au fur et à mesure que la voiture appro-

chait , les curieux se frottaient les yeux , puis se consultaient entre eux. Bientôt cependant tous les doutes furent éclaircis. Ils reconnurent, dans le pirate Fiorentino,le beau jeune homme au riche calesso qui , deux ans auparavant , avait fait une courte apparition dans le village. La femme qui était à ses côtés n'était autre qu' Annuziata , la- belle et pimpante Annunziata, maintenant misérable et amaigrie, et qui n'avait conservé de sa beauté d'autrefois que ses grands yeux noirs brilians encore comme deux étoiles. Alors le meurtre du vieux métayer et de sa femme se trouva d'autant mieux expliqué qu'on n'avait pas trouvé un seul baïocco à la maison rouge , où l'on savait que le vieillard avait caché beaucoup d'argent. Carlo Fiorentino et la belle Annunziata furent pendus côté à côté , et à la même potence , sur la place de Reggio. L'enfant mourut, fort heureusement pour lui, dans un hospice , quelque temps après.

Depuis l'exécution des deux meurtriers, les lamentations nocturnes avaient cessé de se faire entendre à la maison rouge; mais la

frayeur qu elles avaient inspirée étaitsi grande qu'elle s'est perpétuée de père en fils , et que, suivant toute apparence, la maison rouge disparaîtra, sous ses décombres, avant que personne se décide à l'habiter, à moins que ce ne soient des voleurs, ou des contrebandiers.

Voilà la légende que m'avait contée un jour la vieille servante de Grégorio , tout en rangeant mes meubles. . . Je reprends maintenant mon récit.

Nous avions trouvé, à la maison rougè, le bandit qui devait nous livrer Peppe Coppa. Je lui donnai l'écrit promis ; je lui fis lier les mains , puis marcher devant nous. Une heure après, nous étions arrivés, à pas de loup, auprès de la petite maison que nous avions attaquée huit jours auparavant , et qui nous avait paru déserte, à ma grande mortification > Nous étions parvenus à quelques pas de la porte, bien convaincus que personne n'avait pu nous entendre , car nous étions tous déchaussés , lorsque tout à coup la lumière qui brillait à une fenêtre s'éteignit, et un petit bruit se fit entendre dans l'intérieur.

— Ils sont pris , nous dit notre conducteur. Enfoncez cette porte , vous autres.

La porte , qui avait été réparée et remise en place , fut de nouveau renversée sans que personne songeât à opposer la moindre résistance. Nous allumâmes les torches que nous avions apportées , et nous entrâmes dans la maison qui était encore nue et déserte comme la première fois. Le Calabrais se dirigea sans hésiter vers l'ouverture d'un four qui se trouvait au fond de la pièce : nous le suivîmes. Poussé par une idée soudaine , je me frayai un passage en repoussant le bandit , et je regai^dai dans le four... Il était vide.

— Voyons , dit le Calabrais en souriant ironiquement, que l'on abatte cette maçonnerie.

Une douzaine de soldats armés de pioches se mirent à l'œuvre. Aux premiers coups qu'ils portèrent , des gémissemens étouffés se firent entendre à l'intérieur.

— Nous les tenons ! dit le bandit.

En ce moment l'ouverture en saillie s'était écroulée , et nous fûmes tout étonnés de voir que la plate-forme du four était formée de

planches volantes qu'on avait rapprochées et recouvertes de cendres et de fragmens de bois. Quelques coups de bêche firent voler les planches en éclat , et nous poussâmes un cri de joie en apercevant cinq ou six hommes , pâles de frayeur , et accroupis dans une fosse pratiquée sous le four. En un clin d'œil les soldats les eurent arrachés de leur gîte et solidement garottés. Tous avaient l'air morne et découragé, à l'exception d'un seul, qu'à la profusion de rubans qui ornaient son chapeau , et plus encore h sa bonne contenance , je reconnus pour leur chef. Peppe Coppa jetait des regards indifférens et ironiques autour de lui; mais lorsqu'il eut aperçu, parmi nous, l'ancien compagnon qui l'avait trahi, son visage s' enflamma et ses yeux lancèrent des éclairs. Cependant le délateur avait profité de la confusion pour sortir, accompagné des hommes qui veillaient sur lui. Quelques minutes après , nous le vîmes revenir avec une grossière cassette de bois.

— Voilà notre or, me dit-il en me présentant le coffre.

Voulant procéder sur-le-clianip à la répartition , pendant que quelques hommes veillaient sur les prisonniers , je me relirai, avec quelques autres, dans la pièce voisine. Là nous brisâmes la cassette, et je ne fus pas peu étonné de voir que les richesses du bandit se montaient à trois milliers de ducats, tant en or qu'en pièces de douze carlins. Le Calal)rais avait les yeux attachés sur cet argent avec une dévorante avidité. La somme fut religieusement partagée. Un des lots lui fut remis sur-lechamp , et il disparut pour ne plus revenir. Le reste fut distribué aux soldats , dont il augmenta la bonne humeur. Le partage fait , je donnai l'ordre de se mettre en route , en plaçant les prisonniers au miheu des rangs.

Chemin faisant, j'appelai le sergent Pietri, qui marchait silencieusement à la queue de la colonne.

— Eh bien! mon vieux, lui dis-je, qu'en dis-tu maintenant ? Cet homme est-il décidément un homme ?

— Cet homme n'est pas encore mort , capitaine, répondit Pietri avec son éternel h oche

ment (le tête. Ne criez pas encore victoire ; attendez, pour plaisanter, que ce satané coquin ait six pieds de terre sur le corps... et encore je ne m'y fierais pas!

— Mon pauvre camarade , lui dis-je, tu es incorrigible ; mais je finirai par le persuader , je te le promets.

En arrivant à Nolisarte, je fis enfermer mes prisonniers dans une maison qu'on nous avait abandonnée pour nous servir de corps de garde, et je doublai le poste qui la gardait. Je rentrai ensuite chez moi pour écrire à la division, et lui faire part de mon heureuse capture , en demandant des ordres concernant mes prisonniers. Gomme à cette époque le service des postes n'était pas encore régulièrement étabh en^Calabre, le lendemain, à la pointe du jour , je fis partir un soldat que je chargeai de ma dépêche , en le faisant monter sur un mulet de réquisition.

Cependant la nouvelle de l'arrestation des bandits , en se répandant dans le bourg , avait soulevé une grande agitation parmi les habitans. Des groupes se formaient sur tous les

coins de la place , et semblaient s'entretenir avec vivacité. Celte fermentation confirma les soupçons que j'avais conçus. 11 était évident que les bandits avaient conservé des relations avec les habitans du bourg, que l'affreuse tragédie de l'année précédente avait plutôt ii'rités qu'effrayés.

Le soir , lorsque je me présentai chez mon hôte , une conversation fort animée y était engagée entre lui , le père Baryte , et trois ou quatre individus qui me parurent être les fortes têtes de l'endroit. Marie aussi était là; son air contraint et la pâleur répandue sur sa physionnomie me surprirent. A mon arrivée , la conversation fut brusquement interrompue. Grégorio me reçut avec son empressement accoutumé. Tous les assistans se levèrent, et après m' avoir silencieusement salué, ils se retirèrent , à l'exception du vieux moine. Je les regardai sortir avec surprise , et , me retournant vers Grégorio :

— Tous ces gaillards-là, lui dis-je, m'ont des physionomies conspiratrices en diable! Je ne serais pas étonné d'être venu mal à pro-

pos interrompre quelque petite conjuration?

— Vous ne vous trompez pas, répondit le bonhomme avec un sourire d'une niaiserie hypocrite; ces messieurs que vous venez de faire battre en retraite , étaient en train d'agiter une question de la plus haute gravité : il ne s'agissait rien de moins que de ] savoir si la taxe des bêtes à cornes n'est pas un empiétement du syndicat , et s'il est parlé de cette imposition dans les dernières chartes des comités ruraux. Comme vous le voyez, le sujet de la conversation était important.

— Fort important, répondis-je ; je regrette seulement que mon arrivée inattendue ait dérangé ces messieurs. Maître Grégorio, ajoutai-je in petto , tu es un fripon , et si je n'avais cent baïonnettes à mon service, je ne me fierais nullement, ni à tes sourires gracieux, ni à ton dévoûment h toute épreuve , ni à tes conciliabules équivoques, à propos des bêtes à cornes.

Le veillard sortit , accompagné du moine.

Je m'approchai de Marie, qui travaillait

silencieusement près de la fenêtre, et dont la

pâleur et l'air d'abattement m'avaient surpris tout d'abord.

— Marie , lui dis-je doucement, vous paraissez souffrante ! Qu'avez-vous ?

— Je n'ai rien, me répondit-elle en levant sur moi ses longues paupières humides ; rien qu'un mal de tête qui se dissipera bientôt, j'espère. Si vous vouliez être mon médecin , monsieur Frédéric, ajouta-t-clle en se retournant lentement , et en m'indiquant la guitare suspendue à la muraille , ma guérison serait peut-être plus prompte.

Je me levai avec vivacité, je pris la guitare, et sans nouvelle invitation , je chantai cette romance que j'avais composée la nuit précédente pendant mon insomnie.

Sur mon regard fatigué de lumière J'ai replié ma brûlante paupière.

Le bruit s'éteint, et je m'endors heureux. Soudain , un ange aux formes immortelles Descend du ciel , et repliant ses ailes, A mon chevet abat son vol joyeux.

« Repose en paix , » me dit sa voix touchante , Et d'un baiser l'haleine caressante

Vient effleurer mon visage endormi.

Plein de bonheur, je m'éveille et m'écrie: «Oh! oui, c'esttoi, toi qui m'aimes... Marie! » Mais le jour brille , et le bel ange a fui !

Enfant rêveuse, et craintive, et timide, Étes-vous donc une blanche sylphide Aux yeux d'azur, aux paroles de miel ? Etes-vous donc une charmante fée De doux parfums et de grâce entourée , Etes-vous donc un bel ange du ciei ?

Lorsque j'eus fini, je regardai Marie. Mon chant paraissait l'avoir profondëment émue ; mais elle détourna la tète pour me dérober son émotion. J'étais moi-même singulièrement attendri de voir l'impression que ma romance avait produite...

— Marie , lui dis-je enfin, en prenant sa main dans les miennes, n'est-ce pas vous qui ra'apparaissez toutes les nuits dans mes songes , avec de douces paroles de foi et d'amour sur les lèvres? N'êtes- vous pas le bel ange aux blanches ailes qui vient s'asseoir à mon chevet, l'ange caressant qui me protège et qui m'aime ?

— Monsieur Frédéric, me répondit-elle d'une voix tremblante , c'est un ange que vous avez vu dans vos rêves , et vous méritez en effet d'être aimé par un ange, tant vous êtes bon et généreux ! Mais moi , vous le savez , je ne suis qu'une pauvre fdle ignorante, qu'une villageoise dont l'amour ne peut être d'aucun prix pour un homme qui , comme vous , brille par les qualités et l'intelligence. Peutêtre vous abusez-vous vous-même sur les sentimens que vous éprouvez; peut-être ne cherchez-vous dans cet attachement éphémère qu'une distraction pour occuper vos longues heures de loisir. Oh! alors, monsieur, vous seriez bien coupable... et moi bien malheureuse.

La jeune fille avait penché sa tête sur ses genoux, et pleurait. Ce fut dans ce moment que je sentis combien la passion que j'avais imprudemment laissé naître avait acquis de violence dans mon cœur.

— Marie! m'écriai-je avec exaltation, Marie , vous m'aimez ?

— Pourquoi vous le cacherais-je, répondit-

elle froidement en relevant la lête pour essuyer ses yeux ? Oui, monsieur Frédéric, je vous aime, je vous aime comme aucune femme ne vous aimera jamais, peut-être. Cet aveu doit vous paraître bien étrange , à vous élevé dans le monde de l'hypocrisie et des belles manières. Dans votre pays tant civilisé, l'aveu de l'amour d'une femme est un gage assuré de sa faiblesse et de s^. défaite. Il n'en est pas ainsi chez nous , pauvres paysans sans détours et sans feinte. Une femme ne craint pas de dire à l'homme qu'elle préfère : Je t'aime ! parce qu'il sait bien , lui , qu'aucune conséquence favorable à ses désirs ne suivra cet aveu . D'ailleurs, monsieur Frédéric, vous allez bientôt partir pour ne plus revenir...

Ici sa voix s'altéra sensiblement.

— Et vous savez bien, reprit- elle, que quelques jours après avoir quitté Nolisarte, vous n'aurez plus même un souvenir pour la pauvre fille dont l'amour vous aura tenté un instant ! Vous voyez donc que je n'ai rien à craindre de vous, en vous faisant connaître mes sentimens , puisque cet aveu va rompre

des rapports qui m'étaient doux, et que, par cela même , il nous faut briser sans retard.

A ces mots , la jeune fille se leva avec une certaine dignité , me tendit sa main sur laquelle j'appuyai mes lèvres, et se retira lentement en portant son mouchoir à ses yeux.

Cette scène ne fit que donner une nouvelle violence à ma passion. Plusieurs fois je cherchai à revoir Marie seule; mais, soit qu'elle évitât ma rencontre , soit que les circonstances me servissent mal , à partir de ce moment je ne pus lui parler qu'en présence de son père et du moine Baryte , dont les visites à la maisonnette devenaient de plus en plus fréquentes. Souvent je surpris Marie, seule avec ce vieux franciscain , qui lui parlait avec chaleur. Toujours , dans ces momens-lh , elle paraissait violemment agitée. Je compris qu'elle avait fait, au vieillard, la confidence de son amour , et qu'il cherchait , par des paroles consolantes, à chasser de son cœur une passion qui devait lui paraître criminelle. Quelques jours se passèrent ainsi. Enfin , un soir que nous étions tous réunis au salon , on frappa bruta-

lement à la porte de la rue. La servante alla ouvrir, et un soldat, couvert de poussière et de sueur, se présenta. Je le reconnus pour celui que , quelques jours auparavant, j'avais expédié à Cosenza.

— Mon capitaine, me dit-il en saluant, j'ai remis vos dépêches dans les propres mains du général: voici sa réponse.

Et il me présenta un paquet au cachet de la division. Le père Grégorio et le vieux Baryte avaient les yeux attachés sur le papier avec une curieuse fixité.

— Je vous demande la permission , leur dis-je en m'inclinant , d'aller prendre connaissance des ordres qui me parviennent.

Puis m' approchant de Marie , qui depuis quelques instans tenait les yeux fixés sur son ouvrage avec une grande persévérance :

— Marie, lui dis-je à voix basse, demain peut-être m'éloignerai-je de vous pour toujours ! Partirai-je sans vous revoir une dernière fois ?

Un frisson parcourut les épaules de la jeune fille. Elle souleva lentement la tête, et attacha

sur mon visage des regards pleins d'égarement. Bientôt, cependant, la contraction de ses traits se dissipa , ses yeux se gonflèrent de larmes, et elle renversa brusquement sa tète dans ses deux mains , en disant d'une voix entrecoupée :

— Jamais ! jamais !

Ce désespoir et ce refus me surprirent étrangement; les deux vieillards avaient les yeux fixés sur nous ; je m'inclinai avec politesse, et je sortis.

Rentré dans ma chambre , je brisai le cachet de mes dépêches.

Il m'était enjoint de partir le surlendemain de la réception de l'ordre, et d'emmener mes prisonniers auxquels on préparait, à Cosenza , une magnifique exécution.

— Je ne partirai pas ! m'écriai-je désespéré; ils s'en iront sans moi! Il faut que je revoie Marie , il le faut ; le bonheur de ma vie en dépend !

J'ouvris la fenêtre sur laquelle je m'appuyai , et je me mis à épier la sortie du vieux moine pour redescendre et revoir Marie. Je

restai là deux heures , deux mortelles heures qui furent pour moi deux siècles. Enfin la porte de la rue s'ouvrit... le franciscain et Grégorio parurent sur le seuil. Ils descendirent lentement le perron , et se perdirent tous deux dans l'obscurité en causant avec vivacité. Je refermai la fenêtre et je descendis. Marie était seule dans le salon, assise à la même place où je l'avais laissée deux heures auparavant. Elle était extrêmement pâle ; la fixité de son regard lui donnait quelque ressemblance avec ces belles statues antiques qui peuplent les jardins d'Italie. Je m'approchai d'elle avec précipitation , et prenant une de ses mains dans les miennes :

— Marie , lui dis-je , mes pressentimens ne m'avaient pas trompé; dans quelques jours j'aurai quitté Nolisarte. Il faut que je vous voie demain seule, il le faut, entendez- vous ! Oh ! Marie, ne me mettez pas au désespoir! Un mot, par pitié, un mot d'espérance?

La jeune fille tourna lentement la tête de mon côté :

— Vous le voulez ? me (lit-elle avec un son

de voix étrange et solennel. Eh bien ! demain soir, lorsque mon père sera couché , rendezvous à la maison rouge. Pénétrez dans la première pièce du rez-de-chaussée : j'y serai.

— Oh! merci, merci! m'écriai-je; en appuyant longuement mes lèvres sur sa main glacée. Au même instant la porte de la rue se referma avec bruit ; je sortis du salon et je remontai chez moi.

Je passai une nuit fort agitée. Toute la journée du lendemain me parut d'une longueur insupportable. J'aperçus plusieurs fois Marie; mais comme elle était constamment accompagnée du vieux Baryte , je ne pus lui adresser une parole. Enfin, le soir tomba. Mon impatience était si grande que je ne pus attendre l'heure qui m'avait été assignée. Je sortis et je me jetai dans la campagne , que je me mis à parcourir dans toutes les directions, avec une agitation fébrile. Lorsque je pensai qu'il était à peu près l'heure de mon rendez-vous , je me dirigeai vers la maison rouge. Je savais qu'aucun villageois du bourg n'eût osé en approcher pendant la nuit, et

oin de m" étonner que Marie l'eût choisie de préférence, j'admirai la prudence de la jeune fille , qui avait ainsi placé notre amour sou s la protection de superstitieuses terreurs ; j'arrivai bientôt devant la porte de la masure : une lumière luisait à une des fenêtres du rez-de-chaussée.

— Elle est-là? me demandais- je ; et j'entrai bravement dans l'allée.

J'avais à peine fait quelques pas dans l'obscur couloir que j'entendis la porte de la rue se fermer derrière moi , et le bruit produit par le pêne dune serrure qui retombe dans sa gâche. Je ne suis ni superstuieux ni poltron, mais j'avoue que cette circonstance me fit involontairement tressaillir. Cependant j'avançai encore quelques pas en avant, et je vis une lumière qui sortait par le trou de la serrure d'une porte fermée. Je m'approchai avec précaution ; mais , je ne sais pourquoi, ma main droite alla chercher la poignée d'un petit stylet corse qui ne me quittait jamais. Un bruit incertain de voix se faisait entendre dans l'intérieur de la chambre.

Je me penchai doucement, j'approchai l'œil du Irou de la serrure... Je restai stupéfait , en reconnaissant Marie , les cheveux cpars , les yeux hagards, aux genoux du vieux moine Baryte qui la tenait par le bras , et qui semblait lui faire violence en attachant, sur elle, des yeux étincelans.

— Grâce! grâce! disait la jeune fille en se tordant douloureusement entre les mains du vieillard ; grâce pour lui , grâce pour moi , mon père!... Oh! il en est temps encore, ne me retenez pas ; je ne veux plus qu'il meure, maintenant ! je veux le sauver ! Grâce !

— Un sourire infernal , qui me fit dresser les cheveux sur la tête , contracta les lèvres épaisses du moine.

— Oh! mais c'est un crime horrible que vous me faites commettre , disait Marie en se roulant à terre avec désespoir. Eh bien ! que son sang retombe sur votre tête , vieillard sans pitié ; car c'est vous qui êtes son meurtrier, vous seul, entendez- vous?

Un sourire diabolique effleura de nouveau les lèvres du franciscain.

Tout à coup , la jeune Calabraise , faisant un violent effort, se dégagea des mains qui rétreignaient , et , d'un bond , se trouva debout en face du vieillard , qu'elle intimida par un regard plein d'audace.

— Arrière, bourreau! lui dit -elle avec une froide exaltation ; arrière ! car tu n'es pas un être bumaiu ; tu es un affreux démon ! Eh bienj ce Français que tu veux égorger, je veux le sauver moi ! Je l'aime , entends-tu bien? Je l'aime avec .passion !

Puis , comme si elle eût senti l'impuissance de ses efforts :

— 0 Frédéric ! pardonne-moi , dit-elle en fondant en larmes et en tombant sur les genoux ; pardonne-moi , car c'est moi , malheureuse, moi qui t'assassine! Hier encore, ce matin encore , tu me souriais doucement , tu me disais de brûlantes paroles ; et moi , folle , égarée par de superstitieuses frayeurs, égarée pai' les paroles infernales de ce moine , je t'attirais dans cet affreux coupe-gorge ! Mais j'avais peur de l'enfer, dont ce serpent, pour te perdre ,\ me retraçait chaque jour , avec

une int'aligaljlo persévérance, les horreurs et les tourmens. J'avais peur, et je l'ai lâchement trahi , Frédéric ! Oh ! mais si lu meurs , je mourrai avec toi. Leurs poignards, avant d'arriver jusqu'à ton cœur, auront traversé le mien. Oh! oui, nous mourrons ensemble, mon bien-aimé !

Le moine s'était rapproché de la jeune fdle.

— Cet homme que tu aimes , lui dit-il d'une voix que la rage rendait tremblante, cet homme, pauvre folle , est le meurtrier de ton frère !

— Lui !.. un meurtrier ! dit-elle en tressaillant; oh! non, ce n'est pas lui qui a tué mon frère : ce sont eux , les autres. Il est innocent et juste , lui ! il est généreux et bon. Lui , un assassin! oh ! non. L'assassin . c'est vous; l'assassin... c'est moi ! 0 mon Dieu ! mon Dieu! pardonnez-moi !

Marie était tombée dans un état d'abattement stupide... Je vis que j'étais perdu. Je compris alors le but de ces longues conversations pendant lesquelles le vieux moine , agissant sur l'ame timorée et impressionnable de

la jeune fille, l'avait amenée, par degrés, à consommer l'horrible guet-apens dont j'étais la victime. Je me dirigeai vers la porte de l'allée pour chercher à m'enfuir; mais elle était solidement fermée. Je fis des efforts désespérés pour détacher la serrure, j'y déployai toute la vigueur que donne l'instinct de la conservation ; à la fin , mes mains ensanglantées et endolories me forcèrent de renoncer à mon entreprise. Alors je me sentis saisi d'un accès de rage qui m'étouffait. Je m'élançai furieux vers la porte de la chambre ovi était Marie , et, d'un violent coup de pied, je jetai cette porte en éclats , tandis que ma main droite brandissait un poignard. Le moine avait disparu. La jeune fille était seule, accroupie au milieu de la pièce, les mains jointes. Elle ne fit aucun mouvement en m'aperce vant. Aveuglé par la fureur, je m'élançai sur elle, et levant mon stylet :

— Marie, lui dis-je, tu es une infâme, lu m'as lâchement trahi ! tu vas mourir !

Elle attacha sur moi un regard terne et fixe.

Oh ! oui , Frédéric ; tue-moi , tue-moi ,

(lit-elle , car je souffre trop. Et elle se traînait à mes pieds en gémissant, et en rampant sur ses mains. Le moment de fièvre qui m'avait saisi commençait h se dissiper ; je regardai, avec une douloureuse horreur, cette enfant égarée et mourante. Tout à coup un horrible souvenir me traversa l'esprit et me fit une soudaine révélation : cette femme , brisée par la douleur et le désespoir, qui, uir an auparavant, était venue assister, a mes côtés, à l'épouvantable exécution dont je vous ai parlé au commencement de ce récit, celle qui, après le dernier coup de canon , était tombée mourante à mes pieds, c'était Marie! Oui, c'était elle! je la reconnaissais maintenant, à la contraction de son visage y à l'égarement de ses yeux! Et ce jeune homme , frêle etcraintif , qui ne voulait pas mourir, qui criait merci à ses bourreaux , c'était son frère ! Son frère qu'elle avait vu tomber horriblement mutilé ! Oh! alors la pitié me vint au cœur pour cette malheureuse, qui avait eu de si poignantes douleurs h supporter, et je compris les luttes déchirantes qui avaient brisé son ame ; je la

relevai presque inanimée, et je l'assis sur un siège. Tout entier au tendre sentiment qu'elle m'inspirait , j'avais oublié ma propre situation. Un petit bruit qui se fit entendre derrière moi me rappela h moi-même. Je me retournai , et je vis un homme qui , debout sur le seuil de la porte que j'avais renversée , attachait sur moi des yeux brillans comme des charbons ardens. Jusqu'à ce moment la mort ne m'avait jamais effrayée , car elle ne m'était apparue que glorieuse ; belle , et à la face du ciel; mais mourir honteusement, la nuit; mourir sous le couteau d'un assassin! oh! cette idée me fit peur. Une sueur froide me baigna le visage, et mes jambes fléchirent sous moi. Je passai, h plusieurs reprises, la main sur mes yeux, qui s'obscurcissaient; et, lorsque je commençai à voir plus distinctement, je me trouvai attaché sur un siège, que cinq ou six hommes, à figure sinistre, entouraient. Mon bras droit avait été mis à nu , et un filet de sang s'en échapait à jet continu. Les misérables m'avaient ouvert une veine ! Le vieux moine Baryte était devant moi, qui,

les yeux allacliés sur mon visage , semblait calculer, avec atlention, les progrès de l'afTaiblissemenl. Mon cœur s'affadissait, ma vue se trou])lait de nouveau : je crois que je me serais évanoui' , si la voix du franciscain ne s'était pas fait entendre.

— Qu'on arrête le sang ! dit-il.

Aussitôt deux gaillards s'emparèrent de mon :bras et l'empaquetèrent avec toute la dextérité qu'aurait pu y mettre un praticien, après une saignée. Un verre d'eau , qu'on me jela ensuite sur la face, acheva de me rappeler à moi. Je promenai mes regards sur Fassistance, et je reconnus parmi les assassins les individus que j'avais surpris quelques jours auparavant chez mon hôte, discutant je ne sais plus quelle question fiscale. Je cherchai Marie , elle n'était plus là.

— Elle sera morte , me dis-je à moi même. Alors le courage me revint. Cependant le

père Baryte s'était approché de moi un crucifix à la main ; sa laide figure rayonnait d'une joie qu'il ne cherchait même pas à déguiser: il me fit horreur !

— Seigneur capitaine , me dit-il , vous êtes en notre pouvoir. Vous devinez probablement le sort qui vous attend? Vous aller mourir! mais non d'une mort douce et expéditive ; mais d'une mort lente et cruelle, comme celle que vous avez fait subir à nos malheureux compatriotes. Cela vous convient-il , mon bel officier ? ajouta-t-il avec un affreux ricanement.

— Vous 'êtes des infâmes ! m'écriai-je ; et je détournai la tête.

— Écoutez , don Frédéric , continua-t-il en se rapprochant ; vous pouvez vous épargner les supplices qui vous sont destinés. Le papier que voici enjoint au sergent qui garde vos prisonniers de remettre nos frères entre nos mains. Signez ce papier, et une lame de couteau ou une balle de pistolet , à votre choix , se chargera d'abréger la cérémonie.

Je pris le papier des mains du moine ; mais , à sa grande mortification , je le froissai dans ma main et je le lui jetai au visage.

— Don Frédéric, reprit le franciscain d'une voix tremblante de colère , prenez garde à ce

— nu — que vous faites ! Si votre vie , en ce inonde , n'est pour, vous d'aucun prix , songez , malheureux , à votre vie éternelle ! vous serez damné ! songez-y Ijien ; car vous mourrez sans confession.

Dans toute autre circonstance , ce moyen d'intimidation m'eût fort diverti; mais en ce moment , il ne m'inspira que de la pitié.

— Avec, ou sans confession, mon père , répondis-je tranquillement , je subirai mon sort.

Le vieillard fit un mouvement de surprise.

— Qu'on apporte l'instrument, dit-il froidement , en se tournant vers un homme de la bande.

Celui-ci sortit , et revint un instant après avec une machine de bois composée de deux pièces évidées intérieurement , qui se séparaient en se joignant à l'aide de vis. Deux hommes vigoureux s'approchèrent de moi , me prirent la jambe... c'était la jambe droite, et la placèrent dans l'horrible machine , qui l'emboîtait exactement. Alors je me rappelai le supplice épouvantable que nos aïeux , fort experts en ce genre de récréations, avaient

— 135 ~ appelé les brodequins, et je me pris à m' apitoyer sur mon sort.

— Ah ! bah ! dis-je après un instant , ne (lois-je pas mourir?

Au même instant je poussai un cri déchirant. La machine s'était resserrée et m'avait douloureusement meurtri la jambe.

— Oh ! oh ! déjà ! lit le moine. Allons donc , c'est trop tôt. Allez, vous autres, cria~t-il aux exécuteurs.

La machine se resserra encore, et mes chairs , horriblement comprimées , éclatèrent et jaillirent en lambeaux à travers les jointures de l'instrument. Les yeux me sortaient de la tête , ma poitrine râlait ; mais ma bouche ne poussa pas un cri.

— Eh bien! dit le moine, signer ez- vous ?

— Jamais! hurlai- je avec rage.

Le brodequin, sur un signe du vieillard, cria de nouveau dans ses rainures , et l'os de ma jambe craqua. Je crus un instant que j'allais devenir fou. Les oreilles me sifflaient, je n'entendais plus rien \ j'avais les yeux ou-

verts et je ne voyais plus ; le sang me montait h la gorge : j'étouffais.

— Signeras-tu? me cria le moine à l'oreille. Je partis d'un éclat de rire , et je me

mordis la langue. Le brodequin se resserrait toujours et broyait mes os ; mon cerveau se gonflait et pressait les parois de mon crâne que je m'attendais à voir se briser : l'affreux Baryte s'était en quelque sorte collé à mon oreille.

— Signe donc, signe donc? me disait-il d'une voix d'énergumène.

Pour toute réponse, je lui crachai au visage.

— Malédiction ! Serrez les vis !

— Impossible , mon révérend , les vis sont à bout , dit un des exécuteurs ; elles ne fonctionnent plus.

Je le crois bien ! Les débris de mes chairs et de mes os fracassés avaient formé dans Tintérieur de la machine une espèce de boue compacte qui ne lui permettait plus d'agir. Un second verre d'eau, qu'on me jeta à la figure, m'empêcha de m'évanouir.

Baryte s'était encore approché de moi.

— Ecoute , me dit-il à l'oreille d'un ton plus calme , je puis encore te sauver la vie : ' livre-nous un seul des prisonniers , un seul ,

entends-tu bien , auquel je m'intéresse plus qu'aux autres , et il ne te sera plus fait aucun mal : la délivrance de Peppe Goppa ou ta vie ? choisis !

Et ses yeux fixés sur les miens exprimaient une cruelle anxiété.

— C'est moi qui le tiens en mon pouvoir, pensai-je ; et mon cœur bondit d'aise en ma poitrine.

— Mon choix est tout fait , dis-je lentement.

— Eh bien?

— Eh bien !. . . qu'on me tue !

Un cri d'angoisse sortit de la poitrine du moine •, mais une épouvantable fureur succéda bientôt à ce cri de détresse. De la main gauche, il me saisit par les cheveux, et m'asséna de la droite , sur la figure , deux ou trois coups du Christ de cuivre qu'il tenait à la main. Le sang jaillit de mes yeux , par la bouche ; ma tête bourdonna , mes tempes craquèrent.

Tout à coup un grand bruit se fit entendre dans le corridor. Une femme échevelée , les yeux hagards, pénètre dans la chambre. f

— Ici! ici! s"écrie-t-elle.

Aussitôt la pièce se remplit de soldats qui enveloppent les bandits et les désarment, tandis que d'autres s'approchent de moi pour me secourir. Marie était tombée inanimée, et moi , je m'étais évanoui tout h fait.

vr.

Lorsque je repris les sens , j'étais étendu dans un lit , avec une fièvre dévorante. Le barbier du village avait bien voulu débarrasser ma jambe droite des lambeaux sanglans qui y étaient attachés , et s'en était acquitté avec assez d'adresse. Marie était à mon chevet, et me regardait avec une touchante anxiété. Je pris une de ses mains , et je la

— uo — pressai affectueusement. La pauvre fille se mit à pleurer, et pencha sa tête sur mon lit; je sentis ses lèvres s'appuyer doucement sur ma main. Le vieux Grégorio était debout, à l'autre extrémité de la chambre, et attendait aussi un regard. L'expression de sa figure tenait le milieu entre un attendrissement factice et une frayeur réelle. Je détournai les yeux avec mépris.

Quelques jours après , arrivèrent les dépêches de la division que mon lieutenant avait informée de la barbarie dont j'avais été victime. Ordre lui était donné de se mettre en route avec moi aussitôt que mes forces me permettraient de supporter la fatigue du voyage, et d'emmener tous les prisonniers qui avaient été faits , tant à la maison rouge que dans le repaire de Peppe Coppa. Les soins que la pauvre Marie me prodiguait avec une tendre sollicitude , et l'énergie d'une constitution de fer , eurent bientôt ramené mes forces , en même temps qu'ils rallumaient dans mon cœur une passion qu'un instant j'avais cru éteinte. La malheureuse enfant avait expié par bien

— Ul — des tourraens régarement qui avait failli nous perdre tous deux. Ses yeux , flétris par les larmes, ses joues creuses et pâles , me disaient les souffrances et les remords qui avaient dû déchirer son ame. Le vieux Grégorio , dont l'empressement obséquieux pour moi était considérablement augmenté depuis ma mésaventure , prenait avec sa fille , lorsqu'il croyait ne pas être observé , un ton plein de sécheresse et de froideur. D'un côté, lala crainte que j'éprouvais d'abandonner la pauvre enfant au ressentiment d'un tel père; de l'autre, l'affection profonde que je ressentais pour elle , me déterminèrent à proposer à Marie de partager le sort du pauvre mutilé , et de me suivre en France , où elle deviendrait ma femme. Elle accueillit ma proposition avec transport , et tout fut convenu pour notre prochain dépai't.

Cependant les soins constans et affectueux dont j'étais entouré avaient hâté mon rétablissement. L'amputation que le barbier m'avait faite avait heureusement réussi , et les plaies de ma tète s'étaient cicatrisées. A l'aide d'une

béquille et du bras de Marie , je commençais à me promener dans le jardin. La conversation de la jeune fille et la pureté de l'air m'épanouissaienl le cœur : les forces me revenaient peu à peu.

Nous étions arrivés à la veille du jour fixé pour notre départ. Le crépuscule commençait à tomber.... J'étais assis dans la salle basse à côté du vieux Grégorio , avec qui j'étais devenu plus affable depuis que j'avais besoin d'endormir sa vigilance. Marie était allée arroser des fleurs dans le jardin. Un cri se fit entendre tout à coup de ce côté, et vint interrompre notre conversation.

— C'est la voix de Marie , dit le vieillard en pâlissant. . . Bah ! reprit-il après avoir écouté , c'est encore quelque enfantillage , une espièglerie pour nous attirer dans le jardin. Folle enfant !

Et la conversation reprit son cours. Mais un nouveau cri se fit entendre. Cette fois la voix de la jeune fille n'était pas vibrante comme la première, mais sourde et étouffée. Le vieillard pâlit de nouveau , se leva et sortit précipi-

— ia3 — tamment. Je pris mes béquilles et je le suivis avec grande difficulté. Arrivés à la porte du jardin , nous aperçûmes qu'elle avait été fermée extérieurement. Grégorio sortit en courant, et revint bientôt après avec des tenailles et des pinces. La serrure de la porte sauta , et nous entrâmes dans le jardin. La nuit s'avançait , et les objets commençaient à s'envelopper d'ombre. Le vieux Grégorio entra dans une allée , moi dans une autre. J'arrivai bientôt devant une petite porte qui donnait sur la campagne , et que je fus surpris de trouver ouverte. J'allais continuer mes investigations , lorsque tout à coup j'entendis un cri perçant , et le bruit que fait un corps qui tombe par terre. J'entrai tout ému dans l'allée d'où le bruit était parti ; mais je n'avais pas fait dix pas qu'un horrible spectacle se présenta à mes yeux : le vieux Grégorio était étendu à mes pieds , sans mouvement.

Ici mon oncle mit la main sur ses yeux et se tut.

Une curiosité pleine d'angoisse me faisait battre le cœur. Je pris la main froide de

— lUk — mon oncle , que ce souvenir semblait encore épouvanter, et la pressant afVeciueusement dans les miennes :

— Eh bien! lui dis-je timidement, que vîtes-vous encore dans le jardin ?

— Comment ! fit-il en tressaillant , est-ce que je ne vous l'ai pas dit ? Eh bien ! devant moi , les yeux éteints et la face violette, était Marie , Marie que j'aimais tant, qu'on avait pendue comme un voleur de grand chemin à une branche de châtaignier. Un mouchoir, noué derrière sa tèle , lui recouvrait la bouche. Ses vêtemens déchirés étaient souillés de sang et de boue ; ses yeux étaient ouverts , mais ils avaient la fixité vitreuse de la mort! Je pris sa main... elle était froide! Je mis la mienne sur son cœur. . . il ne battait plus! Un papier était attaché, avec une épingle , sur sa poitrine , et on y lisait ces mots tracés avec du sang : « Ainsi meurent les traîtres ! »

— Oh ! non, elle n'est pas morte ! m'écriai-je avec désespoir. Je pris mon stylet, je coupai la corde, et le corps de Marie tomba à mes pieds.

Alors je m'agenouillai , je me penchai sur elle ; ses yeux , gonflés dé sang , conservaient toujours leur eftVayante fixité. Je mis la main sur sa poitrine...

— 0 mon Dieu ! m'écriai-je , n'est-ce point une illusion?... Je ne me trompe pas! son cœur a battu sous ma main ! Oui , une nouvelle pulsation se fait sentir !

Alors mon désespoir se changea en une joie folle et furieuse, comme l'avait été ma douleur. Je pris Marie dans mes bras , je la levai de terre, et , doué de cette force surhumaine que donne une violente excitation morale , je parvins , presque sans efforts , à la transporter sur son lit. La vieille servante était accourue à mes cris. Je l'envoyai chercher le barbier qui m'avait soigné , et qui accourut en toute hâte. Il saigna Marie... îl en était temps encore ! Une heure après , Marie était rendue à la vie et à mon amour !

Je ne vous dirai pas mon bonheur, mon délire : de semblables sensations ne sauraient se décrire.

Ce ne fut que lorsque ma bien aimée eut

ouvert les yeux et que j'eus entendu sa voix , que je me souvins d'avoir laissé Grégorio évanoui dans le jardin. Nous nous précipitâmes tous de ce côté. Lorsque nous arrivâmes , il était trop tard : le vieillard avait cessé de vivre.

Le lendemain, étendu dans une charrette dans laquelle on avait semé un peu de paille , je suivais, entouré de mes soldats, la route de Naples. Marie était à mes côtés ; la malheureuse enfant était mourante. Les secousses morales qui l'avaient assaillie en aussi peu de temps avaient flétri cette pauvre fleur. Oh! maintenant les orages sont passés , pensai-je avec bonheur ! elle se ranimera au souffle de mon amour!

A Naples , les papiers publics m'apprirent l'exécution des bandits, que ma compagnie avait conduits à Cosenza. Une de ces feuifles racontait que deux d'entre eux , se retrouvant en présence du peloton qui devait les fusiller, étaient tombés dans les bras l'un de l'autre en pleurant , et que les mots de père et de lils avaient été échangés entre eux. C'étaient le

— iip — vieux moine Baryte et le bandit Peppe Coppa. . . Je m'en étais douté !

Huit jours après , nous étions de retour en France. J'y reçus mon brevet de chef de bataillon , car alors on récompensait les services. Marie était toujours brisée et souffrante ; long-temps elle lutta avec énergie contre la maladie et contre ses souvenirs. Son organisation et mes soins triomphèrent enfin du mal. Quelques jours après son rétablissement, nous étions tous deux agenouillés à l'autel , et un prêtre bénissait notre union. C'est de ce moment que Marie changea son nom , qui réveillait en nous de trop douloureux souvenirs , pour prendre celui d'Henriette , sous lequel vous la connaissez , mes enfans !

Un brusque mouvement de surprise nous fit tressaillir , Henry et moi.

— Quoi ! m'écriai-je avec émotion , notre tante Henriette?...

— C'est Marie , répondit mon oncle avec un sourire plein de mélancolie.

En ce moment la porte du salon s'ouvrit, et notre tante entra. En l'apercevant , Henry

et moi la saluâmes avec le respect qu'une douce intimité nous faisait oublier parfois. Oh! c'était bien elle, c'était bien Marie f L'Age, en blanchissant les boucles de ses cheveux, avait remplacé, par une expression de tristesse , le feu qui devait briller autrefois dans ses yeux. Les douleurs et les agitations de sa jeunesse avaient imprimé sur son front une trace indélébile et solennelle, et je crus lire , dans le regard plein de bonté qu'elle nous adressa en entrant , l'éclatante; confirmation du récit que venait de nous faire notre oncle.

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