LA SENTINELLE AVANCÉE
Le capitaine Mugnoz , dont je fis connaissance à Saint-Jean-de-Luz , avait obtenu sa retraite après la bataille d' Austerlitz , sans cependant qu'aucune infirmité grave expliquât cette mesure. C'était un homme sérieux, méditatif, mais fort instruit. Il passait pour exagéré dans ses idées > et quelques bruits malveillans avaient couru sur son goût pour la
solitude ; quoique au fond le capitaine n'était qu'une nature poétique et rêveuse , sur laquelle je soupçonnais qu'un grand revers avait laissé son empreinte. Il parlait rarement de l'Empire ; mais lorsqu'on savait triompher de sa réserve, il devenait entraînant. La venue de Napoléon était aux yeux de Mugnoz un fait fatal , au dessus de l'appréciation humaine , et auquel il attachait mille idées superstitieuses. Il faut dire que Mugnoz descendait d'une de ces familles de Zingaris qui vivent en tribus errantes sur les deux versans des Pyrénées , et qu'il pouvait bien avoir hérité de leur imagination exaltée. Quand il racontait les miracles d^^ nos campagnes d'Italie, ou les souffrances d'Egypte, son récit se colorait toujours d'une teinte de fatalité, et cette narration acquérait , par sa bouche , des proportions gigantesques qui ne semblaient pas appartenir h notre âge.
Un jour que j'avais entrepris le capitaine sur le degré d'enthousiasme que pouvaient inspirer les grands hommes :
— 11 est certain , lui dis-je , que les hautes
^ 153 — destinées sont des tourbillons qui entraînent avec eux mille autres destinées obscures ; mais c'est plutôt l'effet de l'attraction du faible vers le fort, que réellement celui de l'affection : c'est de la fascination plutôt que de l'amour.
Le capitaine sourit tristement.
— Voilà bien le langage de votre époque , me répondit-il , vous reléguez, parmi les chimères , les plus beaux phénomènes du cœur, parce que vous rejetez tout ce que vous ne savez comprendre. L'égoïsme est le propre des nations épuisées. Mais considérez , que l'année 1793, en rejetant à la surface une société nouvelle , prépara l'Empire , parce qu'il faut pour les temps héroïques, ces temps d'enthousiasme aveugle et d'énergie passionnée, des peuples jeunes et croyans. La période de l'Empire sera, dans la succession des siècles, une éternelle tradition , parce que ce sont les peuples eux-mêmes qui ont pris le soin d'en construire l'épopée.
Le capitaine se tut ; mais un instant après il reprit avec plus de vivacité :
— Tenez , monsieur , je veux vous convaincre de l'amour quelquefois étrange qu'inspirait l'Empereur, même chez les gens du peuple qui ne l'avaient jamais vu. Je vais pour cela rouvrir une blessure qui saigna longtemps ; mais je serai bien aise de prouver que l'Empereur ne spéculait pas , comme on Ta dit, sur l'attachement de l'armée pour sa personne.
Et après un recueillement de quelques minutes , le capitaine reprit en ces termes ;
« Napoléon venait de ceindre la couronne de Charlemagne, l'Europe venait de le saluer Empereur! L'Angleterre refusa seule de reconnaître sa puissance ; il fallait qu'il la lui fît sentir. Il assembla deux cent mille combattans dans le port de Boulogne. Le seul moyen de salut qui restait à l'Angleterre, était de refouler sur le continent cette effrayante épée qui se
^ 156 — levait sur elle. L'or et les promesses furent donc prodigués à la cour de Vienne pour que l'Autriche ramenât la France dans les champs de l'Allemagne. Cette fois, la diplomatie l'emporta , et l'héi'itage de Guillaume-le-Conquérant nous échappa pour toujours.
» Le 24 septembre 1805, Napoléon quittait Paris pour rejoindre l'armée. Celle-ci passe le Rhin ; on s'empare des ponts de Donawerl et de Lech ; on se bat à Wertingen et à Guntzbourg ; on emporte la position d'Elkingen, on continue de combattre à Langenau , à Memmingen , à Neresheim : on triomphe partout. Ulm est bloqué , évacué cinq jours après , et 33,000 hommes déposent les armes aux pieds de Napoléon : la campagne avait duré vingt jours. Nous avions délivré la Bavière , remporté neuf victoires , enlevé 60,000 hommes, 200 pièces de canon et 90 drapeaux.
» Dès les premiers bulletins qui arrivèrent h Paris , on crut aux miracles : le bruit de cette gloire formidable se répandit partout ; on se réunissait sur les places , dans les plus petits villages , pour que le magister lût le
merveilleux joui liai où chaque date était celle d'un triomphe. C'est ainsi que le culte de l'Empereur pénétra jusque dans les gorges les plus secrètes des Basses-Pyrénées ; mais dans ces contrées de Zingaris et de Gitanos , la superstition s'en mêla, et les pâtres qui conduisaient leurs troupeaux, dans les hauts pâturages, passaient leurs nuits à chercher au ciel l'étoile flamboyante qui présidait, disaientils , à la destinée du grand homme.
» On rapporte qu'un de ces Zingaris abandonna ses chèvres , et descendit la montagne pour rentrer dans le petit village d'Arros. Il fut à la maisonnette de sa mère , et lui dit :
— » Donnez-moi votre bénédiction , je pars pour l'armée de l'Allemagne. Des vingt louis que mon frère nous a envoyés de Boulogne , j'en prendrai dix , et je me ferai conduire, par les voiturins , pour aller plus vite ; car une grande bataille va se livrer de l'autre côté du Rhin , je l'ai lu cette nuit dans les astres , et les Zingaris me l'ont confirmé. Je veux m'y trouver pour combattre sous les yeux de l'Empereur.
« La mère était restée veuve avec deux fils. L'aîné , malgré la loi qui le protégeait, voulut partir dès la première guerre d'Italie , et voilà que son Benjamin , qu'elle se flattait de conserver près d'elle , voulait aussi courir où se trouvait Napoléon. Quel était donc cet homme qui désunissait les familles?... Elle représenta au jeune pâtre l'isolement auquel son départ allait la condamner, vieille, nécessiteuse et veuve. Ses larmes en dirent bien davantage encore ; mais son fils ferma les yeux pour ne pas les voir.
— » Tranquillisez-vous, ma mère , lui dit Robert , je serai de retour dès que j'aurai combattu, et que mes vœux seront accomplis ; car il ne faut pas que je meure sans avoir vu l'Empereur ; et croyez-le bien , ma mère , le désir de le voir me tuerait s'il n'était pas exaucé. Je veux, moi aussi, l'entendre dire : « Soldats , je suis content de vous! Après cela, je reviendrai garder mes chèvres ; et vous, vous me montrerez aux autres en disant : L'Empereur a été content de lui.
— )>Et si tumeurs avant l'accomplissement
de ce rêve? reprit-elle en l'embrassant avec effusion.
» Robert sourit d'un air étrange :
— » N'ayez pas de craintes, lui dit-il ; mourir! c'était bon jadis ; mais aujourd'hui, les soldats vont si vite qu'ils n'ont pas le temps d'être tués.
» La pauvre femme vit bien qu'elle ne vaincrait pas cette volonté surnaturelle : il fallut qu'elle laissât partir son enfant. Elle le bénit, en lui disant adieu.
» Nos femmes , voyez- vous , ajouta le capitaine Mugnoz , ont plus de courage , dans les choses intimes de la vie , que contre les événemens pubhcs : je n'ai jamais compris les mères lacédémoniennes.