‹ L'Hôtel des invalidesChapitre 6 sur 15 · L'ATTAQUE DU CONVOI · texte numérisé non relu

L'ATTAQUE DU CONVOI

On était à la fin d'août 1812. L'affaire de Smolensk avait eu lieu. Napoléon continuait son mouvement en poussant toujours devant lui les Russes qu'il avait battus. Le 4' corps , sous les ordres du prince Eugène, formant l'extrême gauche de la grande armée , était obligé, pour se maintenir à la hauteur de ceux du centre , de marcher par des routes qui n'a-

valent jamais élé fréquentées. Ces chemins étoits et coupés par de nombreux ravins, étaient souvent si resserrés, qu'ils ressemblaient à ces sentiers que l'on trace en France, pour marquer la division des propriétés. Les nuits étaient alors très courtes et la chaleur du jour tellement insupportable, que l'Empereur, malgré l'impatience qu'il avait d'atteindre Moscow, était forcé d'accorder à ses troupes plus de repos qu'il ne l'aurait voulu. Tous ceux qui avaient fait la guerre d'Egypte assuraient que le soleil de cette contrée n'était pas plus brûlant que celui de la Russie. Les soldats dont les bivouacs étaient éloignés des rivières souffraient cruellement de la soif. Pour se procurer un peu d'eau, ils étaient obligés de creuser la terre avec leurs baïonnettes , et lorsqu'ils avaient le bonheur d'en trouver, cette eau était si bourbeuse , qu'il leur fallait, avant de la boire , la tamiser au moyen de leurs mouchoirs.

Arrivé à Makaïlowskoé , petite ville où se trouvaient quelques maisons bâties en pierre, le vice-roi y laissa un poste de correspondance

et passa outre , pour établir sou camp sur uii plateau situé à peu de distance d'un bois de bouleaux, et d'un château qu'on apercevait distinctement par delà d'autres bouquets de bois, bien qu'il fut éloigné de trois ou quatre lieues au moins. Ce petit camp offrit bientôt un coupd'œil pittoresque. Eugène ayant fait dresser sa tente au milieu d'un bosquet formé par la nature , les officiers-généraux allèrent dormii' dans leur voiture ; ceux qui n'en avaient pas firent abattre des arbres avec lesquels on leur improvisa des cabanes. Quant aux soldats, les uns s'occupèrent de préparer leurs alimens , les]autres de nettoyer leurs armes ; le plus petit nombre profita du restant du jour pour se livrer à la maraude et faire la guerre aux volailles échappées à la voracité des Cosaques qui rôdaient dans les environs.

Les soldats ite souffraient point encore de la*disette , parce que l'ordre et la discipline étaient sévèrement maintenus , et que les distributions avaient lieu assez régulièrement ; cependant, lorsqu'on faisait séjour, on était forcé d'avoir recours à la maraude pour se procurer

du fourrage, dans un pays où ceux qui fuyaient à notre approche dévastaient, pillaient ou brûlaient tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage ; mais du moins , cette maraude se faisait-elle avec une sorte d'ordre.

Le soir , au moment où les soldats du camp allaient se livrer au repos , le général qui commandait la brigade de cavalerie légère du 4' corps donna l'ordre au colonel du 9" chasseurs d'envoyer un capitaine avec une cinquantaine d'hommes au château dont on ignorait le nom, pour tâcher d'y faire des approvisionnemens ; il se plaignit en même temps à cet officier supérieur de la mollesse qu'un de ses escadrons avait montrée à la dernière affaire contre les Russes.

En effet, les chevaux de ce régiment, épuisés par la chaleiu* et les longues marches, n'avaient exécuté que faiblement leur charge. De retour à son bivouac , le colonel fit app^er le plus ancien des capitaines de l'escadron désigné et lui rapporta , mot pom* mot , les reproches qui lui avaient été faits , en ajoutant d'un ton d'humeur :

— Eh bien ! qu'avez- vous à répondre?

— J'ai à répondre , mon colonel , répliqua naïvement le vieux capitaine, que nos chevaux n'ont pas de patriotisme. Qu'ils aient ou non quelque chose dans l'estomac , nos chasseurs se battent toujours de même ; mais ces maudites bétes normandes ne veulent rien faire quand elles n'ont pas le ventre plem.

— Raison de plus , ajouta le colonel , en souriant , pour que vous vous acquittiez bien de la mission dont il s'agit : soyez prudent , ne vous aventurez pas, et faites en sorte, surtout, que vos hommes ne commettent aucun dégât, vous connaissez sur ce pomt la sévérité du prince. Paitez donc , et revenez le plus tôt possible.

A neuf heures du soir, le capitaine, un lieutenant, quatre sous-officiers et cinquante chasseurs quittaient le camp de Makaïlowskoé pour aller enlever poliment tout ce qui pouvait se trouver de subsistances dans ce château. Il fallait agir avec promptitude et pousser droit au but avant que l'ennemi eût le temps de surprendre^cette poignée d'hommes. Un juif qui devait

servir de guide , pendant la nuit , fut placé entre le capitaine et le lieutenant , et bientôt , au cliquetis des armes succéda le calme des champs. Le canon qui grondait au loin sur la droite , rappelait seul la présence des deux armées. Deux chasseurs détachés en avant , la carabine au poing, examinaient avec précaution le terrain qui se développait devant eux. Le détachement marchait ainsi depuis une heure , engagé dans un petit bois : Ils allaient en sortir lorsque le lieutenant adressant la parole au capitaine :

— N'entendez- vous rien ? lui demanda-t-il avec inquiétude.

Après avoir écouté attentivement, celui-ci se retourna vers sa troupe.

— Halte ! commanda-t-il à demi- voix.

En effet , un bourdonnement sourd retentissait dans le lointain : presque aussitôt les deux chasseurs de vedette se replièrent.

— Qu'est-ce donc? leur demanda le capitaine avec curiosité.

— La nuit est noire , capitaine , répondit un des éclaireurs; nous n'avons rien vu, mais

nous avons entendu : il y a quelque chose , c'est sûr.

— Ce sont les Cosaques ! dit le lieutenant.

— Eh ! non, c'est le vent ! répliqua un vieux brigadier.

— Silence donc ! reprit le capitaine impatienté.

Tout le monde se tut et prêta l'oreille : chacun cherchait à percer du regard dans l'obscurité.

— Mon capitaine , entendez-vous ce bruit régulier ? reprit le lieutenant , c'est de la cavalerie ; encore ces damnés Cosaques !

Et machinalement le jeune officier porta la main à la poignée de son sabre.

— Croyez-vous qu'ils viennent à nous ?

demanda le capitaine après un silence.

— Ma foi. .. je ne sais ; mais si ce sont eux , eh bien ! nous les recevrons. Peut-être passeront-ils derrière nous , ajouta le heutenant. Si nous poussions en avant ?...

— Oui , au trot, et serrons la botte ! dit le vieux brigadier dont le cheval, qui avait senti l'éperon , s'était mis à caracoler.

Le capitaine allait commander : « En avant ! » lorsque le bruit augmenta sensiblement et le hennissement d'un cheval retentit dans la plaine.

— H est trop tard ,dit à voix basse un maréchal-des-logis ; si nous avançons maintenant , nous risquons de tomber au milieu des Russes sans connaître leur nombre.

— Vous avez raison ! Pied à teiTe ! . . . commanda aussitôt le capitaine à voix basse ; éloignez-vous les uns des autres , tenez le fourreau de vos sabres, restez devant vos chevaux, et silence ! Quant à toi, ajouta -t-il en s' adressant au juif, si tu dis un mot . si tu fais un geste , tu es mort !

En prononçant ces paroles , le capitaine avait dirigé la pointe de son sabre sur la poitrine de l'israélite qui était resté immobile comme une statue.

A peine ces ordres étaient-ils exécutés que la cavalerie ennemie apparut tout auprès. Le plus profond silence régna dans la petite troupe et chacun attendit l'événement avec cette résignation qui caractérise les vieux soldats.

— 19S — En effet, un régiment de cosaques réguliers, après avoir poussé une reconnaissance sur la gauche de l'armée française, regagnait son cantonnement ; leurs éclaireurs , s'engageant de l'autre côté du bois, passèrent à trente pas des chasseurs que les arbres et l'obscurité dérobèrent à leurs regards. Cette cavalerie chemina silencieuse et serrée ; mais la lune venant à se dégager tout à coup des nuages qui la voilaient , l'œil put voir cette masse noire onduler selon les accidens du terrain, et briller le fer des lances que les cavaliers tenaient élevées. Peu à peu le bruit diminua et les cosaques disparurent derrière un coteau.

— Et d'un ! s'écria le vieux brigadier.

— Nous tremperons la soupe demain matin , dit un chasseur dont la lèvre supérieure n'était pas , comme celle de la plupart de ses camarades , ombragée d'une épaisse moustache.

— Tais-toi , conscrit ! répliqua un vieux soldat décoré de trois chevrons, les blancsbecs n'ont pas la parole à cette heure.

Le jour commençait à poindre lorsque le détachement arriva au château. Depuis deux jours ceux qui l'habitaient l'avaient abandonné ; mais un régisseur fidèle y était resté pour agir suivant les circonstances. Les chasseurs mirent pied à terre, et après que le capitaine eut expliqué à l'intendant la mission dont il était chargé , tout le monde s'occupa

de rassembler les provisions de bouche qui pouvaient être emportées. En un instant deux chariots en furent chargés ; puis les soldats se répandirent dans les appartemens , et , pour se dédommager de leurs longues privations , se mirent à boire les vins exquis qui garnissaient les caves, et à dévorer ces délicates pâtisseries que les nobles russes ont toujours en grande quantité ; puis ils furetèrent partout , poussés par un sentiment de curiosité assez naturel chez des hommes pour qui tout cela était nouveau. Quelques-uns allaient pénétrer dans une petite pièce qui servait de pharmacie, lorsqu'un sous-ofificier essaya de les en détourner , en leur disant :

— Camarades ! c'est ici l'ambulance des propriétaires : respect aux localités !

— Laissez donc, brigadier, reprit un chasseur à moustache grise, je connais cela, moi ! C'est ici que les bourgeois cachent leurs plus fameuses liqueurs ! Ces bocaux de toutes les couleurs ne sont remplis que d'excellentes choses , et ce que vous voyez là de verdâtre est de la véritable absinthe suisse ; ce qui est

rouge , là-bas dans le coin , doit être du parfait-amour, et le grand bocal blanc , ici présent sur la table, n'est rempli que de kirchwaser première qualité, avec lequel les Russes et les Prussiens ont coutume de faire le punch au rhum. J'en suis certain , c'était la boisson ordinaire du régiment lorsque nous étions à Berlin il y a cinq ans ; au surplus , vous allez voir.

En disant ces mots , le vieux chasseur s'était emparé d'un flacon rempli d'une matière épaisse et jaunâtre et l'avait porté à ses lèvres. . . C'était en effet de l'hydromel , liqueur dont les Russes font un usage habituel.

— Parbleu ! je le disais bien ! s'écria-t-il dès qu'il eut repris sa respiration ; c'est le ratafia des princes du pays !

Aussitôt les chasseurs vidèrent dans leur gourde la liqueur contenue dans la plupart des bocaux , sans même épargner celui que le vieux soldat prétendait être du kirch, bien que ce ne lût que de l'eau de Cologne.

Sur un ordre du lieutenant , tous les chasseurs étaient descendus dans la cour , où le capitaine , après avoir examiné la manière dont les chariots avaient été chargés, et s'être assuré que les chevaux avaient mangé, partit avec sa troupe et reprit , au grand jour , la route qu'il avait parcourue quelques heures auparavant dans les ténèbres. On hâta le pas ,

et l'on marcha pendant quelque temps en silence.

— Au moins nos camarades auront de quoi 5e refaire ce malin , dit enfin le capitaine au vieux brigadier placé près de lui ; nous sommes sûrs d'être bien reçus cette fois.

— Oui, capitaine; d'autant plus que nous allons arriver à Moskow , et que l'Empereur voudra y entrer tout de suite, histoire de voir comment les rues y sont faites. Cependant , je crois que nous pourrions bien avoir des mots avec les Russes auparavant.

— Pourvu que nous arrivions assez à temps , dit le vieux chasseur , car je n'aime pas qu'on jase quand je n'y suis pas.

— Soyez tranquille , l'ancien , fit le lieutenant en souriant, tout le monde pourra se mêler de la conversation.

Cet officier allait continuer, lorsqu'il en fut empêché par les chuchottemens des soldats qui se retournaient sans cesse sur leur selle pour regarder derrière eux.

— Capitaine , nous sommes poursuivis !

dit-il.

— Oui, mon lieutenant, ajouta le premier chef de file ; c'est positif. Tenez, regardez tout là-bas, à la droite de ce petit monticule.

On distinguait à une certaine distance une masse mobile qu'on reconnut pour de la cavalerie à la rapidité de sa marche. Le capitaine, dont le but était de regagner le camp avec les provisions qu'il avait faites , donna l'ordre aux conducteurs des chariots , qui étaient Russes , d'avancer le plus rapidement possible , et le détachement se mit au trot ; mais à chaque instant ces lourdes voitures étaient arrêtées par les difficultés du terrain ; il fallait marcher à travers champs , les obstacles se multipliaient.

Deux fois déjà la roue du premier chariot, mal fixée sans doute , avait quitté l'essieu et était allée en tournoyant tomber sur ellemême à quelques pas. Le capitaine, craignant quelque trahison , s'était avancé sur le conducteur et lui avait appliqué le canon de son pistolet sur le front, en lui disant avec un gros juron :

— Je crois que tu le fais exprès ! S'il arrive

— 202 '■• encore quelque chose à ta guimbarde , je te brûle la 'cervelle.

Le Russe n'avait pas entendu le sens de ces paroles ; mais au geste il les avait parfaitement comprises : aussi avait-il stimulé son attelage à l'aide de son knout , qui avait produit un effet merveilleux. Cependant la colonne ennemie approchait : il fallut abandonner une des voitures pour sauver l'autre, à laquelle un renfor* ^e chevaux fut ajouté. Bientôt on put distinguer un pulek de Cosaques quatre fois plus nombreux que la petite troupe.

— Poussez en avant ! s'écriait le capitaine en s' adressant aux conducteurs, nous ne sommes pas éloignés du camp.

Puis, après avoir recommandé à ses soldats de se serrer les uns contre les autres et de faire bonne contenance, il attendit l'ennemi de pied ferme. Il était temps : les Cosaques venaient de se déployer, leurs cornets sonnaient la charge, ils s'étaient élancés ventre à terre en poussant des hourra prolongés. En un instant ils avaient entouré les chasseurs et s'étaient

rués sur eux ; nos soldats se défendirent en désespérés^ les lances volèrent en éclats , des coups terribles furent échangés de part et d'autre. Le jeune lieutenant avait été tué d'un coup de pistolet ; le capitaine, atteint l'un des premiers d'une balle à la tête , était gisant aux pieds de son cheval ; le vieux brigadier seul , invulnérable au milieu de cette mêlée sanglante , encourageait de la voix et de Texemple le jeune maréchal-des-logis , qui faisait de véritables prc -esses à ses côtés.

— Tenez ferme, major ! ... lui criait le brigadier, si vous ne voulez que nous laissions notre cuir à ces mougiks. . . Vive l'empereur ! . . Tiens , pare - moi celle-ci , toi , le bonnet pointu. . . Enfoncé ! Vive l'Empereur ! . . . Et le commandant de la bande ennemie , remarquable par la longueur de sa barbe rousse, atteint d'un coup de pointe, était tombé dans les bras de ses Cosaques.

Cependant ce qui restait de cette valeureuse petite troupe, cernée et poussée de toutes parts , allait être infailliblement massacré, car le pulek avait été trop maltraité pour qu'il se

contentât delà faire prisonnière, lorsqu'un escadron de hussards, envoyé en reconnaissance , fut attiré dans cette direction par le bruit des coups de feu. Le commandant fit sonner la charge, l'escadron partit au galop, les sabres brillèrent, mais déjà la mêlée avait cessé. A la vue du péril qui les menace , les Cosaques se sont dispersés et ont fui de toute la vitesse de leurs chevaux , en emmenant avec eux le chariot abandonné, et bientôt il disparaissent dans la plaine.

Le capitaine respirait encore ; on le plaça ^ ainsi que ceux qui avaient été le plus grièvement blessés, sur le chariot que les Cosaques s'étaient contentés de piller, n'ayant pas eu le temps de l'emmener avec l'autre; puis les corps du lieutenant , d'un sous -officier et de douze chasseurs , morts glorieusement dans cette rencontre , furent enterrés au pied d'un bouquet de bois. Une même fosse les ensevelit. Le cortège se remit en route , escorté par les hussards ; et, après une demi-heure de marche, il arriva aux avant-postes. Ce détachement était attendu avec impatience. On accourut à

sa rencontre, et l'on se réjouissait d'avance à la vue d'un chariot qui paraissait si bien chargé ; (]éjh quelques officiers du 9' chasseurs s'approchaient de la troupe pour féliciter le capitaine du succès de son expédition... Leur joie fut courte en apprenant ce qui s'était passé. On entoura le chariot, on s'empressa pour en descendre le capitaine ; un chirurgien était accouru; mais le brave oflicier était mort pendant le trajet.

Alors seulement le vieux brigadier fut forcé de convenir qu'il était blessé. 11 avait reçu deux coups de sabre et trois coups de lance.

— Oh! oh ! dit-il en souriant au chirurgien occupé à le panser , quand je disais que ces sauvâges-là ne sont propres à rien. Est-ce que je me suis amusé à les blesser, moi?... Allez le demander à leur cornac, qui avait un bonnet en forme de pain de sucre ! Il n'a que faire maintenant de se peigner la barbe , elle ne poussera plus !

GBAPITBC XIV.

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