‹ L'Hôtel des invalidesChapitre 7 sur 15 · L'ENSEIGNE DE VAISSEAU · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNE DE VAISSEAU

La grande aimée llëchissait sous le poids d'une de ces étonnantes catastrophes qui échappent à toutes les prévisions humaines. La trahison triomphait de la gloire ; l'Europe coalisée voyait le hasard sourire à ses desseins et favoriser ses efforts désespérés contre la fortune el le génie du héros des temps modernes. Au milieu des défections qui se manifestaient de toutes parts , restée seule fidèle à II. 14

la France , la flotte hollandaise stationnait au Helder. Elle défiait les forces britanniques, qui, n'osant attaquer une position formidable, observaient de loin les mouvemens de l'amiral Verhuel, investi par Napoléon du commandement et de l'inspection générale des Côtes-du-Nord. Les braves marins placés sous les ordres de cet officier-général , privés depuis long-temps de nouvelles positives sur les événemens dont l'Europe était le théâtre, parvinrent toutefois à connaître les désastres de la campagne de Russie. S'ils n'avaient consulté que leur courage et leur dévoûment , ils auraient été venger les mânes de leurs frères d'armes, et se mesurer avec ceux qui, naguère alliés de la France , l'abandonnaient si lâchement ; mais le devoir les enchaînait : ils avaient juré de conserver le poste qui leur aviit été confié. Tandis que, trompés par de perfides insinuations, leurs compatriotes violaient leurs sermens , et livraient leur territoire aux ennemis, on les vit , fiers du titre de citoyens de la grande nation , se presser étroitement autour du drapeau d'Austerlitz.

Cependant leur situation devenait chaque jour plus embarrassante : cernés du côté de la terre par une nombreuse armée , bloqués du côté de la mer par une ilotte redoutable, ils ne pouvaient recevoir aucun ordre. De fréquentes salves d'artillerie , tirées par les bâtiniens de guerre anglais, et retentissante leurs oreilles, semblaient leur annoncer de nouveaux maliieurs. La terre leur renvoyait les vociférations sinistres d'une populace toujours prête à briser l'idole de la veille, pour adorer celle du jour. Dans leur complète ignorance sur la conduite h tenir, incertains des services qu'on attendait de leur fidélité , ils songèrent à mettre un terme à ces cruelles perplexités. Un conseil de guerre fut convoqué par l'amiral ; tous les officiers , quel que fût leur grade , y assistèrent ; c'était une loi dans ce moment suprême.

Dès l'ouverture de la séance, Verhuel, après avoir exposé la difficulté de la position dans laquelle il se trouvait , par suite de l'interruption des correspondances avec le chef de l'Empire et du manque probable des muni-

lions de bouche et de guerre, provoqua les conseils des plus expérimentés.

— Capitaine Wildesk , demanda-t-il , vous êtes le doyen du corps des officiers présens ; veuillez nous donner votre avis ?

Le vieux marin se leva et dit :

— Amiral , et vous messieurs qui daignez m'écouter, puisque nos ressources sont presque épuisées, je propose d'enlever à nos ennemis tout espoir de s'enrichir de nos dépouilles, en brûlant nos vaisseaux : le pavillon britannique ne doit pas déshonorer un lillac hollandais. Qu'il soit permis à ceux de nos matelots qui le voudront de rentrer dans leurs foyers ; ceux qui préféreront nous suivre , s'embarqueront avec nous sur nos chaloupes, et nous tâcherons de gagner le premier port français. Tel est l'avis que je crois le plus sage.

L'amiral resta impassible.

— Capitaine Ruyter, reprit-il, la parole est à vous.

Le marin se leva et dit :

— Pour moi, je ne partage pas l'opinion du capitaine Wildesk : si la poudre nous manque,

— 21S — n'avons-nous pas des piques et des haches? Serait-ce la première fois que nous nous fraierions un passage à travers les lignes des Anglais ? Prouvons-leur , en cette occasion , que personne de nous n'a oublié que nos ancêtres furent les maîtres de la mer et que notre pavillon a vu le léopard abaissé devant lui.

La majorité de l'assemblée témoigna , par ses acclamations , la sympathie que lui inspirait une si noble et si énergique résolution.

L'amiral prit alors la parole :

— Camarades, dit-il, aucun de vous n'a prononcé le mot de reddition ; je m'y attendais. Point de pacte avec l'Anglais, point de transaction avec notre mortel ennemi : nous sommes tous d'accord sur ce point. Je me plais à rendre justice aux capitaines ^yildesk et Ruyter ; mais , égarés par une préoccupation naturelle au milieu de tant de désastres , ils ont tous deux pensé à quitter le poste que nous défendons. Je ne saurais souscrire à cette proposition , à moins d'un ordre formel de mon souverain ; je préférerais m'ensevelir sous les décombres des fortifications, ou m'en-

— 21i — gloutir avec mes vaisseaux dans l'Océan, plutôt que d'oublier le serment de fidélité et d'obéissance que j'ai prêté sur le pavillon dont les nobles couleurs flottent encore intactes au-dessus de nos têtes.

Parmi les officiers admis au conseil, on distinguait un jeune enseigne de vaisseau. Sa figure portait l'empreinte de la tristesse 5 on s'apercevait aisément qu'il était tourmenté par une secrète douleur que comprimait une volonté ferme et arrêtée. Français d'origine, des liens d'alliance et d'affection l'avaient attaché à la personne de l'amiral, dont il était l'aidede-camp. Verhuel avait reconnu, dans l'attitude du jeune officier, un mouvement noble et généreux ; et, s' adressant à lui :

— Monsieur Gustave , lui dit-il, quel serait votre avis ? Veuillez nous le faire connaître.

Le jeune officier, surpris et flatté de cette distinction, se leva et répondit :

— Oui ! certes . avec nos vaillans matelots, nous pourrions aisément franchir la barrière élevée autour de nous par nos ennemis ; mais avant de prodiguer un sang précieux , ne se-

rait-il pas à propos de chercher à connaître la marche des événemens survenus en Europe ? Mon avis serait de tout affronter pour arriver à ce résultat , et surtout pour obtenir les ordres de notre Empereur. Qu'un seul donc se dévoue, et aille demander à Napoléon ce qu'il ordonne, ce qu'il attend de nous !

Les membres du conseil applaudirent à ce projet hardi.

— Giistave , reprit l'amiral , les dépêches sont prêtes : les voici ; c'est à vous que je les confie. Dans deux heures le petit bâtiment que vous monterez appareillera. Le moindre retard pourrait compromettre nos intérêts; montrez-vous digne de l'honorable mission qui vous est réservée : allez ! que Dieu vous garde ; nos vœux vous accompagneront. Messieurs, ajouta-t-il , en s' adressant aux autres officiers , que chacun redouble de vigilance. Préparez votre monde à bien recevoir l'ennemi ; car si les renseignemens qui me sont parvenus sont exacts , nous pourrions être attaqués bientôt. A vos postes, messieurs !

Tous se levèrent et sortirent de la cljambre

du conseil , après avoir félicité le jeune enseigne. Celui-ci venait de franchir le seuil de la porte , lorsqu'un matelot lui remit une lettre. Gustave la prit , brisa le cachet et lut ce qui suit :

« Mon ami ,

» Depuis long-temps les hostilités nous ont » séparés ; cependant je suis parvenue , mal- » gré mon état , à me rapprocher de toi ; j'a- » vais besoin de te voir au moment où tu vas » devenir père. La discipline militaire n'étouffe » pas les droits de la nature ; viens donc près » de nous, viens près de ton enfant.

» Ta femme , Laure. »

Cette lettre échappa des mains du jeune officier ; il demeura comme frappé de stupeur. Puis, revenant à lui :

— Affreuse destinée ! s'écria-t-il ; il faut que je m'éloigne lorsqu'elle m'annonce qu'elle est proche de moi. Sa voix , celle de mon enfant, m'appellent; une inflexible loi me condamne à cette affreuse séparation. Pauvre Laure, que dira-t-elle quand elle apprendra de quel message je suis chargé ? C'est peut-

être la dernière fois... Oh! il faut que je la voie ! Il me reste deux heures. . . C'est plus qu'il ne m'en faut...— Weynen, dit-il à un matelot, suis-moi.

— Permettez , mon lieutenant , je suis désigné pour faire partie de l'équipage du petit bâtiment qui doit bientôt appareiller.

— Je le sais... dans deux heures; c'est beaucoup , n'est-ce pas ?

— Nous n'avons guère le temps de louvoyer.

— Raison de plus pour me suivre à l'instant. Souvent Gustave, en compagnie de deux ou

trois pêcheurs, qui vendaient leur poisson aux équipages anglais, s'était aventuré jusque sous les canons des bâtimens ennemis pour y recueillir des nouvelles d'Europe ; il fut trouver ces compagnons d'aventures :

— Mes amis , leur dit-il , je veux faire une reconnaissance du côté de l'escadre. Je loue votre barque ; partons !

— Les croisières se sont approchées ce matin, au crépuscule, dit l'un d'eux, on a signalé un brick à une portée de canon.

— Nous côtoierons le rivage , reprit Gus-

fgve , et il n'y aura pas le moindre danger ; niais hîitez-vous , ines amjs , car les npmens sont complés.

La chaloupe voguait tranquillement, quanf^, arrivé à la hauteur |Jij petit hameau que l'on apercevait de loin , le jeune officier cria aux pêcheurs :

— Dirigeons-nous yers la cote : nous sommes en vue du lieu où nous devons aborde^ .

— Quoi! sous le feu croisé des batteries hollandaises et anglaises ? vous savez pourtant que l'ordre de l'amiral est sévère : défense d'approcher la riye.

— C'est bien ! mais abordez toujours.

— Cependant. . .

— Pas (J'hésitation ! voici ma bourse.

— Mais...

— A la rive ! à la rive ! Si l'or ne vous tente pas, le plomb fera l'affaire ; et il leur présenta ses pistolets.

Les pêcheurs se jetèrent vers l'extrémité de la chaloupe. Gustave se saisit du gouvernail, et quelques instans après il mettait pied à terre. Aussitôt il s'élance vers la ipaison

qu'habitait sa jeune femme , il ouvre la porte de la chambre : un cri de douleur, de surprise, de joie, mais un cri qui l'émeut jusqu'au fond de l'ame , vient frapper son oreille : un nouveau lieu resserrait les nœuds d'une alliaiice qu'il bénissait chaque jour.

— C'est toi , mon ami ! Le ciel t'a donc envoyé pour mettre un terme à mes souffrances?...

Telles furent les premières paroles de la jeune mère.

— Laure , un devoir pénible , mais inviolable, me retenait loin de toi ; ma sœur ne m'aurait-elle pas remplacé ?

— Oh si ! n'en doute pas ! que de soins elle m'a prodigués ; mais ce n'était toujours pas toi ! ce ji'élait pas mon mari , le père de mon enfant... Et maintenant tu ne nous quitteras plus, n'est-ce pas?

— Plût au ciel !

— Eh ! que fer^s-tu désorp^ais ? L'armée française se replie devant les innombrables pjîalanges des puissances coalisées.

— Quoi ! partoul; ?

— De tous côtés !

— Gh! ce serait une liich été que d'abandonner son drapeau dans cette circonstance !

— Mon ami, ce serait une cruauté que d'abandonner ta femme , ton enfant , dans une pareille situation.

— Pauvre France ! murmura Gustave.

— Et moi , tu ne me plains donc pas ?

— Laure , ton état exige de grands menagemens : tu dois te conserver pour moi , pour lui, dit-il en montrant le nouveau-né.

— Gustave! tu veux me quitter?...

— Enfant que tu es !

— Enfant ! je vois à ton air , à ces regards fixés sur cette horloge , que mes craintes ne sont que trop fondées.

Gustave devenait soucieux. Sa sœur s'approcha , et lui remit entre les bras le jeune enfant qu'elle portait. Les petits bras de l'innocente créature, machinalement étendus vers son père , semblaient le supplier de céder aux instances de Laure.

La pendule sonna l'heure fixée pour le départ. Placé entre les devoirs sacrés de l'hon-

neur et ceux non moins sacrés de la nature, Gustave hésitait, indécis': sa résolution s'ébranlait ; mais reprenant soudain son énergie , il alla droit au lit de sa jeune femme , y déposa son précieux fardeau , embrassa son enfant , et se dirigea vers la porte.

— Gustave ! ne m'abandonne pas ? s'écria Laure avec l'accent d'un profond désespoir.

— Le devoir m'y contraint, répondit-il d'une voix étouffée.

— Mais , sais-tu bien que cette séparation , c'est peut-être la mort !

— La mort ! répéta Gustave ; oui ! la mort ignominieuse et flétrissante pour qui manque à ses sermens ! Adieu ! adieu ! après la guerre !

— La guerre ! murmura Laure ; et elle s'évanouit.

Le jeune officier courut vers elle , déposa sur son front une larme et un baiser ; puis , s' arrachant à cette scène d'émotions cruelles , il courut vers la rive où l'attendaient les pêcheurs.

— L'alarme est donnée ! cria l'un d'eux ; alerte ! gagnons le large !

Gustave sauta dans la chaloupe , saisit le gouvernail , et l'esquif s'éloigna du r-vage. En ce moment le ciel s'obscurcit , le vent souffla violemment , et les flots agités , le mugissement des vagues annoncèrent un gros temps.

— Je crois , par Dieu ! dit un des pêcheurs, que tious pourrions bien être coiffés d'un joli grain de plein-ouest.

En effet , déjà les éclairs sillonnaient la nue : le tonnerre grondait avec fracas.

— Voilà qui ne prédit rien de bon , répliqua le pêcheur ; tenez fei-me le gouvernail , mon officier ; ne craignez rien , vous arriverez. La traversée ne sera pas longue et bientôt nous serons au Helder !

Comme il approchait , un matelot fit effectivement signe à Gustave qu'on le cherchait partout, qu'on s'étonnait de ne plus le trouver dans un moment pareil et qu'il lui fallait cacher son retour. Gustave se dirigea vers le petit bâtiment armé pour lui. Le matelot lui jeta un câble à la dérobée , et le jeune enseigne donna le signal du départ. 11 s'agissait de traverser les lignes anglaises. Déjà il était arrivé près d'une fré-

— 2^5 — gâté de la croisière . lorsque la vigie de misaine signala sa présence. Voyant son projet échouer , il essaya de virer de bord ; mais l'alerte avait été donnée , et bientôt , entouré par des forces supérieures , il tomba au pouvoir de l'ennemi. Le capitaine Howard , commandant la frégate sur laquelle le jeune officier français était prisonnier , eut pour lui tous les égards : il le laissa libre à son bord , et poussa la courtoisie jusqu'à lui offrir de prendre ses repas à sa table.

Deux jours s'étaient écoulés depuis que la tentative de l'aide-de-camp de l'amiral Verhuel avait échoué ; les officiers de la frégate la Cal'oline étaient assis autour d'une table splendide. D'abord on parla de choses insignifiantes, puis , inter pocuta , la conversation tomba sur la politique.

— Enfin, dit l'un d'eux , nous avons donc raison de ce Bonapai-te ; les bulletins qui nous ont été envoyés prouvent qu'il n'a pu résister à Wilson et à son élève Kutuzow.

— Ce n'est pardieu pas malheureux! s'écria

— nu — un autre , on devrait l'enclminer ou le reléguer dans une île déserte !

— Permettez-moi, messieurs, de vous dire que , pour renverser ce colosse , il a fallu des années à vos coalitions, et que, sans la trahison, l'Empereur serait plus puissant que jamais.

— Ces sentimens vous font honneur , monsieur, reprit le capitaine Howard, et je regrette que mes officiers aient imprudemment soulevé une question irritante.

— C'est que sans doute il est sûr de l'impunité, celui-là qui, devasil un oOicier français prisonnier, ose insulter Napoléon ! Il y a lâcheté de sa part !

L'officier anglais se leva et fut droit à Gustave , en lui disant :

— Je suis à vos ordres , monsieur.

— Messieurs , dit le capitaine Howard , le combat est impossible ; nos lois le réprouvent^: il y a ici un prisonnier et là, un officier Hbre.

Le rouge monta au visage de Gustave , qui quitta aussitôt la chambre du capitaine.

L'ordre fut donné de transporter tous les prisonniers sur le vaisseau amiral, alors assez

éloigné de la ligne d'observation , afin que le chef de l'escadre pût les interroger. On affecta à ce service un brick dont le commandement fut donné au lieutenant Wyllis , celui-là même qui avait été provoqué par le jeune enseigne français.

Réuni à d'autres compagnons d'infortune, garottés et serrés de près , Gustave continuait à jouir d'une grande liberté. Son adversaire avait reçu à cet égard des instructions positives qu'il n'eût osé enfreindre ; mais Gustave se vit continuellement en butte à toutes sortes de mystifications de la part de la classe des waisters et d'autres matelots qu'excitait en secret le lieutenant Wyllis. Les choses en vinrent au point qu'une explication eut lieu entre les deux antagonistes qui , d'un commun accord, réglèrent les conditions d'un duel. Depuis sa captivité , Gustave était parvenu à soustraire aux regards des Anglais les importantes dépêches dont il était porteur ; mais dans la rencontre qu'il allait avoir avec l'officier anglais, il pouvait succomber ; son premier soin fut donc de s' assurer les moyens de les détruire.

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