II
Contrarié Mans ses desseins par la curiosité d'un de ses compagnons d'infortune , il résolut de s'en délivrer à quelque prix que ce fût , ou tout au moins de s'éclairer sur ses intentions.
— Vous paraissez bien attentif à mes actions, mon brave ? lui dit-il un jour.
^r- C'est que j'en ai surpris le secret.
— Le secret ? il n'en existe pas !
— Si fait, morbleu! A quoi bon tant de mystère? est-il donc si difficile de voir que vous avez sur vous certains chiffons de papier qu'il vous importe de soustraire aux regards de ces chiens de mer? Allons, allons, je connais ça, moi! j'ai quelquefois avalé la pancarte quand je n'ai pu la porter au but fixé ; ça valait mieux que de la laisser prendre. Il est vrai que dans ce temps-là je n'avais pas voyagé sur les pontons anglais. Gredin de pays , va ! Dieu vous garde d'y monter la faction !
— C'est cependant là le sort qui nous est ré' serve, si nous ne parvenons à nous échapper.
— L'évasion est une denrée prohibée , mon officier , à moins d'avoir des ailes.
— Si j'étais secondé , reprit Gustave , peutêtre parviendrions -nous à sortir de leurs griffes.
— Plus souvent ! est-ce avec des mitaines pareilles ! Ils ont si peur de notre ombre, qu'ils ne veulent même pas nous laisser les mains libres. Ah ! si les liens étaient brisés , quelle chasse nous donnerions à ces cruches à bierre!
— Si je profitais du moment où les sentinelles sont assoupies pour briser vos liens?...
— Oh! volontiers, mon officier! et alors, ce serait entre nous , à la vie à la mort !
— Silence ! et maintenant , au coup de pistolet que vous entendrez, accourez sur le tillac.
— Convenu , mon officier ; mais déficelez aussi les nageoires, car il ne faut pas être manchots pour mettre à la raison ces possédés du démon.
Gustave le délia et lui confia ses dépêches.
— Si je meurs , lui dit-il , remettez-les vousmême au ministre.
—On se conformera à la consigne.
LelieiUenantWyllis ayant tout disposé pour le duel, se promenait sur le tillac, lorsque Gustave arriva.
— Enfin , monsieur , lui dit-il , nous voilà en présence ! Personne ici ne pourra nous empêcher d'en venir aux mains : quelles armes choisirons-nous ?
— Celles qu'il vous plaira.
— Le pistolet ?
— Soit! et sans témoins.
— Sans témoins : le ciel et la mer.
— Nous tirerons ensemble, quand cette pièce jetée en l'air retombera sur le pont.
— C'est entendu.
Tous deux s'éloignèrent et se placèrent à la distance indiquée. Gustave , ému au souvenir de sa femme, de son enfant, craignait que sa main ne tremblât. Wyllis marchait au duel comme le bourreau àl'échafaud, bien assuré de tuer sa victime.
La pièce lancée en l'air, retombe sur le tillac ; les pistolets partent. A ce bruit les soldats anglais accourent. Wyllis... blessé grièvement, gisait baigné dans son sang. Exaspérés à cette
vue, ils allaient se jeter sur Tofticier français, lorsque parurent les prisonniers armés et prêts pour le combat. Ce fut alors une lutte acharnée , corps à corps. La victoire , long-temps indécise, se décida enfin en faveur des Français, qui se rendirent maîtres sur-le-champ de leur vaisseau-prison.
Après une navigation de trente-six heures, ils débarquèrent à Dunkerque. Gustave eut pour Wyllis, dont la blessure réclamait tant de soins, tous les égards possibles : il le recommanda au préfet du dépaitement , et insista pour que celui qui était devenu son prisonnier ne fût pas exposé à toutes les rigueurs que devaient subir les autres militaires trahis parle sort des armes ; puis après s'être assuré que personne ne souffrirait de son absence , l'aide-de-camp de l'amiral Verhuel partit pour Paris, et se présenta à l'hôtel du duc Décrès , ministre de la marine. Déjà le bruit de la défection de la flotte s'était répandu.
Lorsqu'on annonça à son excellence l'envoyé des marins hollandais , elle douta de la vérité; mais curieuse de savoir ce qu'il en
était, elle ordonna d'introduire le jeune officier.
— Eh ! bien , monsieur , lui dit le ministre, quelles nouvelles m'apportez-vous? Comment avez- vous fait pour pénétrer jusqu'ici à travers les baïonnettes étrangères qui couvrent la Hollande et la Belgique ?
— Monsieur le duc, répondit Gustave, je suis venu en ligne directe par l'Océan. Quant aux nouvelles, je viens dire à votre excellence que le Helder et la flotte hollandaise tiendront jusqu'au dernier homme, jusqu'au dernier vaisseau, si l'Empereur l'ordonne. L'amiral Verhuel vous prie de lui donner des instructions précises à ce sujet.
— Sa majesté est actuellement à Fontainebleau ; je vais lui expécher un courrier , afin de connaître ses intentions. Revenez ce soir.
Gustave fut exact.
— Montons en voiture , lui dit le duc ; l'Empereur veut vous voir , il m'a transmis cet ordre par un exprès : partons.
— Bonjour , monsieur Decrès , dit Napoléon au ministre en le voyant 5 où est notre jeune lieutenant de vaisseau ?
— Sire, je ne suis qu'enseigne.
— Lieutenant , monsieur , je ne me trompe jamais sur les grades. Vous avez donc échappé à la croisière anglaise? C'est très bien; je suis content de vous et de Verhuel qui est un brave que j'ai jugé depuis long-temps; vous lui répéterez ce que je vous dis. Comment pouvez-vous retourner vers l'amiral ?
— Par la route que j'ai suivie , sire ; mes compagnons m'attendent à Dunkerque.
— Vous êtes marié , monsieur, et père, sans doute ?
— Oui , sire.
— Vous laisserez à vos enfans le plus précieux héritage : un nom honorable et une réputation sans tache. Je vous donne la croix.
— Sire !... V. M. me comble de faveurs.
— Il en est une encore que vous n'osez demander, je le sais : c'est la liberté de l'officier anglais qui est resté votre prisonnier ; je vous l'accorde.
Gustave s'était jeté de ravissement aux pieds de l'Empereur.
Le duc Decrès et le jeune officier se re-
tirèrent. Le lendemain Gustave était sur la route de Dunkerque ; et à quelques jours de là, il abordait au Helder.
Les dépèches que Gustave remit à l'amiral Verlîuel lui conféraient pleins pouvoirs de licencier ses équipages. La France , en proie à l'étranger, ne pouvait secourir la tlotte. Le brave Hollandais dégagea ses bons et fidèles marins du serment qu'ils avaient prêté à Napoléon , monta sur une frégate avec son étatmajor et put gagner heureusement le rivage français.
Quant au jeune lieutenant de vaisseau , il accompagna l'amiral jusqu'à Paris ; là seulement il se crut dégagé de son serment. Réuni à sa jeune famille , il déposa les armes qu'il avait portées avec tant de distinction, quoique toujours prêt à les reprendre si la patrie était menacée.