DE L INSTITUTION DES INVALIDES
À toutes les époques et chez tous les peuples, on s'est préoccupé d'assurer des moyens d'existence aux soldats mutilés ou devenus infirmas par le service de guerre.
Au temps de la féodalité, le vassal qui avait suivi son seigneur au combat, restait sous sa f nielle et sous sa protection directe. 11 recevait, soit une terre en fief, soit quelque fonction domestique dans sa maison, soit quelque emploi dans les monastères dépendants de la juridiction du Seigneur.
Les vieux soldats entretenus dans les monastères étaient désignés sous le nom d'oblals (présentés) ou de moines-lais (moines laïques); ils y étaient employés à divers travaux de domesticité.
L'institution des oblats remonte a l'origine même des
abbayes; elle devint insuffisante lorsque des troupes permanentes et royales remplacèrent les bandes féodales et que l'état de guerre fut pour ainsi dire continuel.
L'emploi des armes à feu contribua, en outre, a augmenter beaucoup le nombre des soldats estropiés, car, anciennement, les blessures faites par les armes blanches étaient ou mortelles, ou relativement légères. Les blessés,
1. Consulter : Histoire de V Hôtel royal des Invalides depuis sa fondation jusqu'à nos jours, par Auguste Solard, secrétaire intime de M. le Maréchal Oudinot, duc de Reggio, gouverneur des Invalides (2 vol. in-8, Paris, 1845).
HISTOIRE DE l/flÔTEL DES INVALIDES
qui ne succombaient pas se guérissaient d'ordinaire, et la vieillesse seule met la il le soldat hors d'état clc porter les armes, tandis que les blessures des armes a feu sont souvent cause de mutilations si graves que l'homme encore dans la force de l'âge reste infirme, hors d'état de travailler et d'exercer un métier.
Les ordonnances de Charles IX en 1568, d'Henri III en 157S et L585, attestent les préoccupations des rois pour secourir les invalides de la guerre et pour maintenir les fondations des places d'oblats.
Hénri III prescrit expressément que les soldats estropiés, vieux et caducs, seront admis comme oblats dans les abbayes, que personne ne leur discute leur place; il enjoint à tous les baillis, sénéchaux, etc., de tenir la main avec énergie pour que les ordres soient exécutés.
En LT)72, Henri III fonda, en outre, pour les officiers et soldats infirmes, l'ordre de la Charité Chrétienne, et l'installa dans le faubourg Saint-Marceau, rue de l'Oursine (ou Lou reine, à l'emplacement sur lequel est aujourd'hui la caserne du même nom).
Henri IV, par plusieurs édits de 1597, de 1600, de 1604, confirma cette fondation.
Les vétérans admis dans cette maison royale recevaient
un simic distinclil, consistant en une croix de satin blanc bordée de bleu sur un écusson de velours bleu bordé de blanc. Au centre était une fleur de lis orangée avec la devise : Pour avoir bien servi. Autour de cette décoration élait l'inscription :
Henricus IV, Dei gralia, Francorum et Navarrae rex } nos introdueit, 6 fèv. t603é
Mais les revenus attribués a cette fondation ne consistaient que dans les reliquats des comptes de l'IIotel-Dieu
et des autres établissements de bienfaisance; la maison royale avait charge de surveiller ces comptes; et ce fut en quelque sorte une première ébauche de l'administration du bien des pauvres.
Ces ressources étaient fort aléatoires; le roi, pour les augmenter, convertit en un i ni pot , payé en argent, la charge qu'avaient les communautés religieuses d'entretenir des oblats. Cet impôt lut fixé a 60 livres par place d'oblat (édit de L606).
Ces mesures financières ne pouvaient donner de résultat utile qu'avec le temps et avec beaucoup de fer* meté dans leur application.
Henri IV fut assassiné en l(>10.
Après sa mort, un arrêt du Conseil d'Etat de I(>1 1 supprima la maison royale et ordonna (pie les soldat s infirmes OU vieillis iraient, comme par le passé, occuper dans les monastères les places d'oblats qui leur étaient réservées. Mais, d'une part, par suite du désordre qu'ils y apportaient souvent, les communautés ne les recevaient qu'à regret; d'autre part, ces soldats préféraient leur liberté et trafiquaient souvent des places qui leur étaient attribuées. Ils dissipaient l'argent qu'ils en retiraient et retombaient dans la misère.
Des plaintes continuelles et des abus nombreux en résultaient.
Louis XIII décida de nouveau que les monastères verseraient au trésor royal une somme de 100 livres par an, représentant l'entretien des oblats qui ne resteraient pas chez eux, et ceux-ci devaient recevoir une pension.
On reprit le projet de la création d'un établissement d'Invalides, analogue a la maison de Lourcine.
Sur la proposition du Cardinal de Richelieu, qui tenait à honneur de secourir les soldats qui avaient pris part au long siège de La Rochelle, Louis XII I fonda, en 1634, dans
le Château de Bicêtrc, une communauté, sous le nom de Commanderie de S t- Louis , où seraient « reçus tous ceux qui feront voir par de bonnes preuves ou attestations qu'ils ont été estropies à la guerre pour le service du roi, pour y être nourris et entretenus le reste de leurs jours ».
Cette organisation ne subsista pas. Après la mort du Cardinal de Richelieu, vers la fin du règne de Louis XIII, la condition îles vieux soldais était aussi fâcheuse qu'au commencement du règne d'Henri IV, et leur nombre croissait sans cesse par suite des guerres extérieures et des troubles intérieurs.
Différentes mesures furent vainement prises pour les assister. On organisa dans les villes frontières des compagnies de vétérans ; les soldats désertaient. Les villes et les campagnes étaient remplies de soldais e1 même d'officiersqui demandaient l'aumône.
Enfin! Louis XIV fit vérifier tous les bénéfices religieux qui pourraient supporter des pensions a titre d'oblals; une déclaration de janvier 1670 fixa à 150 livres le chiffre des pensions que les communautés, ayant la charge d'oblnts, auraient a payer anuellement; le roi en fit réunir les fonds et une ordonnance du 2 \ février 1070 déclara que « pour mettre fin à tous les abus, la volonté du roi était d'établir un Ilotel royal où seraient entretenus les soldats blessés et estropiés à la guerre ou vieillis dans le service )>.
Une partie des fonds versés par les monastères lut destinée à payer des pensions qui lurent fixées à 200 livres pour les capitaines, L50 livres pour les officiers subalternes, 50 livres pour les sergents 1 ,
L'autre partie de ces fonds devait être employée à la construction de l'Hôtel des Invalides.
1. De Chamberet, Dê V Institution et de Vil 6 tel des Invalides (Paris, 1854).
HISTOIRE DE L f HÔTEL DES INVALIDES
La première pierre de cet édifice, que Montesquieu appela « le lieu le plus respectable do la terre 1 », avait été posée le 30 novembre L671.
Louis XIV réffla l'organisation del'HôteJ royal des Invali<les par le mémorable Edit d'avril 1674 qui résume, en quelque sorte, ei condense les édits des rois ses prédécesseurs 2 .
1. ... J'aimerais autant avoir fait cet établissement, si j'étais prince, que d'avoir gagné trois batailles. (Montesquieu, XXIV* lettre persane.)
2. L'Edit original de fondation de l'Hôtel des Invalides est conservé dans les archives du Musée de l'Armée,
Voir Recueil des Edits, etc., concernant l'Hôtel des Invalides, publié par le Ministère de la Guerre, en 1781, 2 volumes.
Médaillon de vétérans sous Louis XV, en cuivre ciselé (Musée de l'Armée).