‹ L'Hôtel-Dieu de Beaune, 1445-1880Chapitre 15 sur 72 · AUVENT DE LA PORTE D'ENTRÉE · texte numérisé non relu

AUVENT DE LA PORTE D'ENTRÉE

ED. BATAUXT, EDITEUR

traduire. Cette maison ne peut être vraiment expliquée et comprise qu'à l'aide d'une illustration.

La façade de cet édifice se développe sur une longueur considérable. Son mur immense, formé par vingt assises de pierres de grand appareil, ne dépasse pas sept mètres. Le toit qui le couvre est d'une hardiesse prodigieuse ; il a seize mètres de couche. De prime abord cette construction est sévère ; la monotonie n'en est rompue que par un cordon saillant sur toute la longueur du mur, les quatre baies ogivales de la Grand' Chambre et les deux belles fenêtres à meneaux flamboyants de la chapelle. Le toit est à peine égayé par six petites lucarnes et deux grands louvres.

Mais ce qui fait la gloire de ce monument, ce sont ses délicieux accessoires.

Sa porte d'honneur est ogivale et à voussure, ses panneaux à serviettes sont artistement taillés ; elle présente dans son tympan une table de marbre noir portant cette inscription en lettres du style du XV*" siècle :

Elle est abritée par un inimitable auvent. C'est un vaste dais à pendentifs, du galbe le plus pittoresque : rien n'est hardi comme ses trois pinacles ornés de choux gothiques et revêtus d'ardoises ; rien n'est délicat comme ses dentelles de plomb ; rien n'est gracieux comme ses anges et ses statuettes de la Vierge , de saint Jean-Baptiste et de

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saint Nicolas. La girouette qui le domine, et qui fait resplendir au soleil les trois clefs d'or du chancelier et la tour crénelée et fenestrée de Guigone de Salins, est un chef d'oeuvre. Tout dans ce charmant édicule est d'une hardiesse et d'une légèreté prodigieuses ; n'adhérant à la muraille que par une seule face, il se tient pour ainsi dire par enchantement.

Le visiteur s'arrête sous ce dais pour admirer l'incomparable guichet de cette porte avec ses pointes acérées et pressées, ses écussons aux armes des fondateurs, et le marteau si artistement ciselé qu'on se demande si c'est bien du fer qui offre ces capricieux dessins, cette salamandre et cette mouche qui paraissent animées.

Le grand toit, lui aussi, a ses beautés. Il porte à son sommet une dentelle qui ne déparerait pas le manteau d'une reine (i). Le Christ et la Vierge qui sont debout à la pointe de chacun de ses pignons, semblent crier bien haut: «Nicolas etGuigone,nos serviteurs, nous ont donné cet hôtel pour y recueillir les pauvres. Qu'ils viennent ici ceux qui sont malades, et nous les soulagerons. »

Ce qui achève la décoration du grand toit c'est sa flèche octogone, si légère, si svelte et si hardiment plantée au faîte d'un édifice qui est lui-même un prodige de hardiesse. Comme elle porte fièrement sa croix tréflée et son coq au plumage d'or ! On se demande, d'où vient à cette aiguille, d'un

(l) On s'est inspiré de ce mo.ièle pour orner la S"'-Chapelle de Paiis, lors de sa restauration.

SON EXTERIEUR ig

aspect si frêle et si délié, sa solidité plus que quatre fois séculaire. Elle est inébranlable comme au jour de sa fondation ; elle a gardé toutes ses gracieuses allures ; elle a perdu seulement les huit pinacles qui formaient couronne au sommet de sa base (i), et les riches écussons que les Vienne, les Vergy, les Châlon, les Luxembourg et autres avaient placés là en signe de haute protection promise à l'Hôtel-Dieu (2).

Si cette flèche, par ses proportions élégantes, délecte le regard, ses cloches de leur côté charment Foreille. Elles sont petites mais si bien harmonisées que, même lorsqu'elles jettent leurs volées au vent, on s'arrête pour entendre les mille variantes de leur tierce majeure. Mais quand, assis devant son clavier d'airain, un artiste invisible, le tré:ieleur, comme l'appelaient nos pères au temps de Rolin, ajoute à sa gamme la note d'une quatrième cloche, on est émerveillé et ravi de leurs vifs et joyeux ébats et de leur chant mélodieux.

Malheureusement, les ifré^e/ewrs du passé ont emporté dans la tombe leur gai et pieux répertoire, et le beffroi de notre Hôtel-Dieu n'a plus guère que ces airs naïfs et populaires que l'on trouve partout et cette cantilène qui lui est propre :

Bons habitants de Beaune, '> Quand survient une fête

Je suis le Tré^eleur ; \ Je monte à mon clocher ;

C'est moi qui carillonne l Dès le soir je m'apprête

Les fêtes du Seigneur. \ A la carillonner.

(i) Délibération du 6 août 1702.

(2) Procès-verbal de visite de Jacq Grozelier, 1 653.

Sonnez, cloches joyeuses, i Pour être la servante

Vos plus beaux carillons ; \ Du pauvre et du bon Dieu,

Car les âmes pieuses l Ma main se précipite ;

En aiment les doux sons. l Car Je suis Tré^ehur.

5 Et mon clavier s'agite

De la Vierge Marie, p^^^ chanter son bonheur.

Je chante les grandeurs. |

De grand cœur Je la prie, ^^^^^ ^j^^^ ^^ j^ Maîtresse,

Pour tous ses serviteurs. q^ ^.^^ ^^ Directeur

Et mon âme attendrie. ^a Fête, je m'empresse

Expnmant son amour, ^^ ^.^.^ j^ Seigneur.

Lui dit : « Mère chérie, j^ ^^.^ ^^^^ .^^^^^^^

J'implore ton secours. y> | ^^^^^ ^^^^^^^ ^j^^.^^^

Quand une postulante l De donner assistance

Se présente au saint lieu, ] A ces cœurs si pieux.

Franchissons la porte d'honneur et pénétrons dans l'hospice du Chancelier. Là, se montre avec toute sa verve cette épopée monumentale qu'on appelle l'Hôtel-Dieu de Beaune. On peut dire qu'il y a coup de théâtre pour le spectateur. Ici se développe, avec toute sa poésie, ce type du XV' siècle qui était si châtié et si ferme dans ses profils, si harmonique dans ses lignes, malgré l'apparente bizarrerie des uns et des autres.

Cette cour présente un carré long formé par le corps du bâtiment de la Grand' Chambre et par des constructions d'un jet si attachant, d'un faire si hardi, si original, si varié, qu'il est presque impossible de les décrire. La pensée architecturale du Nord semble s'être unie merveilleusement aux splendides effets de la pensée orientale et avoir voulu nous donner l'Alhambra et ses minarets mauresques mariés à la cour du palais italien. Deux galeries ou promenoirs superposés et soutenus par des colonnes à vives arêtes offrent aux malades et aux convalescents un abri contre la

pluie, et, dans les beaux jours, de l'ombre, de l'air et de la lumière.

Les toits qui retombent sur la partie supérieure de ces galeries, bien que moins aigus que ceux de la Grand'Chambre, sont d'une immense ampleur. Les artistes du moyen-âge, qui avaien^. une entente merveilleuse du pittoresque, les ont ornés de baies à pinacles, de grands et de petits louvres destinés à jeter dans tout l'édifice l'air e la lumière. Qu'ils sont charmants ces gracieux édicules avec leurs ogives aux lignes capricieuses leurs petits anges portant blason, leurs choux gothiques, leurs dentelles de plomb et leurs délicieuses aiguilles à girouettes armoriées ! Le Nord n'a rien inventé de plus aigu, de plus aérien que ces pinacles ; chacun d'eux est un bijou. La tradition rapporte que les charpentiers de Beaune ayant brigué l'honneur de construire ces louvres, chacun de ces artistes s'ingénia à décorer à sa façon ce qui lui était échu, tout en conservant l'unité du plan de l'architecte.

Dans cette cour digne de Venise, digne de Séville, digne d'Anvers, on se croirait transporté sur les rives de la Dyle ou de l'Escaut, tant le génie des artistes flamands au XV" siècle respire dans l'ensemble et les détails de ses constructions. Il faut voir ces pages monumentales avec leurs naïves figures, leurs rinceaux habilement fouillés, leurs reliefs pleins de vigueur et de mordant, leurs frises et leurs découpures, quand le soleil embrase les ardoises et les tuiles vernissées des toits, et fait étinceler sur leur champ d'azur les

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armes d'or des fondateurs que portent les girouettes des pinacles et des tourelles. Ces pages revêtent un autre genre de beauté à mesure que descendent sur elles les dernières lueurs du crépuscule et les ombres de la nuit. Leurs profils semblent grandir en prenant des formes indécises et confuses, et leurs galeries ont quelque chose d'étrange et de mystérieux, surtout quand on voit passer la blanche apparition d'une hospitalière qui va de salle en salle comme l'ange de la charité.

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