‹ L'Hôtel-Dieu de Beaune, 1445-1880Chapitre 16 sur 72 · CHAPITRE III INTÉRIEUR DU GRAND BATIMENT · texte numérisé non relu

CHAPITRE III INTÉRIEUR DU GRAND BATIMENT

NTRONS dans l'Hôtel-Dieu, et jetons un coup d'oeil sur cette maison que Rolin et Guigone viennent d'orner avec une magnificence royale : « les riches meubles & garnyments qui y font, dit Guillaume Paradin, vont en infinité (i). » Nous n'examinerons que les salles créées par le Chancelier, nous réservant d'étudier les autres à mesure qu'elles s'élèveront. Pour nous guider dans cette visite, nous nous servirons d'un inventaire très-détaillé de 1501. Parcourons d'abord les salles du grand Bâtiment.

Quand on a franchi la porte d'honneur, on se trouve dans un long vestibule dont la peinture murale est semée des initiales mêlées de Nicolas et de Guigone. Sur ce vestibule s'ouvre l'appartement de la Maîtresse ou Supérieure, la douce hôtelière de cette maison des pauvres.

Il est précédé du « Réfecteur » ou Réfectoire

(i) Annales de Bourgogne.

des sœurs. Au temps de Rolin, rien n'était simple et austère comme le mobilier de cette vaste pièce ; on y voyait : « une longue table de boys & deux archebans » pour servir de sièges, quelques vases d'étain, des chandeliers de cuivre, des nappes et des serviettes. Afin de nourrir de pieuses pensées pendant le repas les âmes des hospitalières, le Chancelier avait fait placer sous leurs yeux des peintures représentant l'Annonciation de la Vierge, la Nativité et Crucifiement de Jésus, et les images de sainte Catherine et de saint Grégoire (i).

Le temps et les usages ont modifié cet ameublement : une toile cirée est étendue sur la longue table, des chaises ont remplacé les archebancs et des vases de terre ont succédé à l'étain. Les tableaux du XV° siècle qui parlaient aux sœurs le langage de la foi ont disparu. Le regret de leur perte est adouci par la présence de ces autres peintures d'un cachet moderne qui ne sont pas sans valeur : un Christ en croix, très remarqué, une sainte Pélagie, les disciples d'Emmaûs et une grande toile représentant le Jugement de Notre- Seigneur, avec l'avis de chacun des juges. Une sainte Marthe peinte sur bois rappelle seule le XV^ siècle.

L'appartement de la Maîtresse est à la suite de cette pièce. C'était autrefois l'office du réfectoire et le lieu où se tenaient les assemblées administratives de la maison. Le mobilier de cette chambre est d'une élégante simplicité. Il se compose : d'une

(i) Inventaire de 1501.

grande tapisserie d'Aubusson représentant Jacob quittant Laban, d'une assez belle toile figurant la Pentecôte, de portraits et de médaillons, d'une armoire en marqueterie, d'une commode en bois de rose avec cuivres dorés et de quelques fauteuils, le tout style Louis XV. Par cet ameublement d'un goût exquis, on a voulu honorer à la fois l'autorité, personnifiée dans la Maîtresse, et ses chers clients les pauvres de Jésus-Christ qui viennent là solliciter dans la maladie leur admission à l'Hôtel- Dieu.

Au-dessus de ces deux appartements est le Dortoir des sœurs, le Dorteur de notre vieil inventaire. Il renfermait en 1501 « dix-fept couches de boys faicles de chambry. » Chacune avait son matelas, son oreiller « deux blanchetz, une couverte de gris , & deux cortines (rideaux) de gros gris. » Au milieu de ce dortoir s'élevait une croix de bois avec son Crucifiz entre les images de Notre-Dame et de saint Jean. Au pied de cette croix étaient un bénitier et une lampe qui éclairait les hospitalières pendant la nuit et leur servait à la récitation des Heures. Près de là, étaient deux autres petites chambres à coucher ; l'une à six lits et l'autre à trois (i).

Si, quittant l'appartement de la Maîtresse et des soeurs, nous traversons le vestibule et gagnons la salle qui est devant nous, nous sommes dans la Grând'Chambre. C'est ici véritablement l'Hôtel-

(i) Inventaire de 1501.

Dieu : Jésus est là-bas dans le tabernacle et ici «ont les pauvres, ses privilégiés. Que cette salle, qui mesure soixante-douze mètres de long-, sur quatorze de large, est grandiose ! Que sa voûte lambrissée, qui a pour décors des peintures festonnées et les écussons des fondateurs et ceux de Philippe le Bon et d'Isabelle de Portugal, est riche et hardie ! Que ses nervures aux arêtes polychrômées sont d'un jet gracieux ! Que de variété et d'heureuse bizarrerie dans ces tètes qui servent de modillons aux nervures, ou qui ornent les extrémités des poutres transversales empêchant l'écartement des murailles : on dirait que Rolin a voulu convier tous les êtres de la création pour porter cette voûte splendide élevée à la gloire de Dieu et au soulagement des pauvres. On ne décrit pas cette salle , on s'arrête stupéfait et on admire.

Une heureuse restauration lui a rendu son aspect primitif; son ameublement seul est changé. Le voici tel que nous le représente l'inventaire de 1501. Il y a dans la Grand' Chambre « trente & une couches de lambroiferie, » assez spacieuses chacune pour recevoir deux malades ; elles sont entourées de courtines blanches et surmontées de deux statuettes. Aux jours de fêtes solennelles, elles sont parées «de couvertes de haultes liffes faictes à torterelle (tourterelles), orm.oyez des armes des fondateurs. » Comme ces tapisseries sont de grand prix et d'un beau travail, on jette sur elles pour les protéger une toile de fin lin. Pendant le jour cette salle est éclairée par les verrières de dix

baies ogivales et la nuit par deux candélabres suspendus à la voûte : « un grant chandellier de cuyvre ayant iix ailes & une lampe de cuyvre à fix lamperons. » Cet ameublement est complété par de longues tables soigneusement ouvrées, par des armoires et de grands coffres habilement sculptés où sont les ustensiles et les linges qui servent à la réfection et aux soins des malades.

Lair et une douce lumière remplissent cette salle splendide ; le malade y respire à l'aise. Son âme s'y nourrit des paroles de vie qui tombent de ia « haulte chaière », et, en regardant les saintes images qui surmontent les lits, le Dieu-de-Pitié qui est au dessus de la grande porte et le Christ qui domine la cloison qui ferme la chapelle, il apprend à supporter et à diviniser la douleur.

Quand la « cloiche » de cette salle a donné le signal du repas, on voit les pauvres s'asseoir autour d'une grande table couverte « d'une nape ouvrée, de baffins de viande , de chauvaulx & d'aiguières. » Chaque convive a « fa ferviette, fon efcuelle plate, fon pinta & fon gobelle ». Tous ces vases sont « en eftain fin, » et brillent d'un éclat de propreté devenu proverbial.

Gomme il n'y a point de foyer dans la Grand'- Chambre, en hiver on place « un efchauffeur sur la table (i), » et on ajoute à chaque lit « une couverture rouge, un lodier, & une botaille d'eflain pour efchauffer les piedz des malades (2). »

(i) C'était un grand coffre d'étain rempli d'eau bouillante. (2) I-nventaire de 1501.

La Chapelle ne fait qu'un avec cette magnifique salle ; elle n'en est séparée que par « une cloyfon de bois » sur laquelle il y a une statue de saint Jean-Baptiste surmontée d'un calvaire, c'est-à-dire du Christ en croix, de la Vierge et du disciple bien-aimé. « Celle cloyfon à clère voye, » faite par un sculpteur ou lambroiseur choisi par Rolin, est par ses gracieuses découpures un voile de gaze jeté entre la grande salle, qui Torme la nef d'une église, et la chapelle proprement dite, qui en est le sanctuaire.

Signons-nous, en passant à côté « du grant & beaul benoiftier en cuyvre, » et franchissons le seuil de la pieuse enceinte. Cette chapelle, au temps du chancelier, a trois autels placés au fond de l'édifice, sur la même ligne. Le principal est en marbre ; il est entouré de quatre colonnes de cuivre qui ont l'éclat de l'or et qui portent chacune un ange et vingt-quatre chandeliers ; il a pour retable le fameux Juge?nent dernier attribué à Van Eyck ou à Roger Van der Weyden.

L'autel de droite est orné d'une large peinture représentant Notre-Dame de Pitié et la résurrection de Lazare. Ce tableau est surmonté des statues de sainte Marie-Madeleine, de sainte Marthe, de sainte Barbe et de saint Lazare. L'autel de gauche a pour retable une peinture de la résurrection de Notre-Seigneur, au-dessus de laquelle sont placées les images en pierre de Notre-Dame, de saint Jean l'Evangéliste, de sainte Catherine et de saint Antoine.

Les soeurs entendent l'office divin dans deux

charmants oratoires « de lambroiferie à clère voye » disposés de chaque côté de la chapelle. Au milieu de ce sanctuaire s'élève un « bel et somptueux » chandelier à sept branches. « Devant le repolitoire du corps de Noftre-Seigneur pend ung grant lampier journellement clairant (i). »

La famille Rolin, le duc et la duchesse de Bourgogne sont là présents par leurs portraits, et semblent s'associer aux hommages rendus au Dieu des pauvres. Dans la grande verrière qui surmonte le maître-autel « sont repréfentés Philippe le Bon &L Madame Isabel de Portugal, fa troifième femme, le Sgr Chancelier Rolin & Madame Guigone de Salins. En deux autres petites viftres au-deffus font les armes du duc Philippe écartelées de France, avec brifeure des duché & comté de Bourgogne, & encore celles du même duc partyes avec de Portugal. Et en une viftre, à main gauche de la chapelle, font les effigies de M. le cardinal Rolin & de MM. Antoine & Charles Rolin, fils du Sgr Nicolas Rolin (2). »

Dans les grandes solennités et aux jours « des pardons, » quand la foule accourt en'ce lieu pour gagner les indulgences accordées par les Papes à ceux qui visitent l'Hôtel-Dieu et font largesse aux pauvres, cette chapelle, par sa richesse et son éclat, par ses chants auxquels répondent les mélodies de l'orgue, offre comme une image du ciel. Tous les vases qui servent au culte divin sont d'argent ou de vermeil. La chaire est revêtue d'un

Ci) Inventaire de 1501.

(2) Procès-verbal de Jacq. Grozelier, 1653.

qp L HÔTEL-DIEU

tapis splendidement armorié. Le grand autel a un parement de satin bleu représentant l'Annonciation; ce parement est semé d'étoiles et rehaussé de brocard d'or. Le missel en parchemin qui repose sur un oreiller en velours perse est un chef-d' œuvre d'enluminure. Les vêtements des prêtres ont une magnificence plus que royale. Les sièges de l'officiant et de ses ministres sont couverts de deux draps de tapisserie de haute lisse sur lesquels sont l'image de saint Antoine et un semé de tourterelles, de tours fenestrées et de clefs d'or.

Les saints semblent être descendus du paradis et se mêler à leurs frères de la terre pour adorer le Dieu de l'Eucharistie, devant qui brûle un grand lampadaire d'argent armorié aux armes de Rolin et de Guigone. Outre les pieuses images que nous avons signalées, se trouvent encore là de suaves peintures représentant Notre-Dame, les trois Rois, saint Antoine, saint Grégoire, saint Bernard et saint Yves. En ces jours, il y a dans cette chapelle plus que les images des saints, on offre à la vénération des fidèles leurs précieuses reliques (i).

Sur une table parée comme un autel, au milieu de fleurs, de lumières et de parfums on expose : « Une croix d'or à pied, en laquelle a trois gros diamans â pointes , faifant les têtes des clous du crucifiz, & un gros rubis faifant la playe du côté ; elle contient une grande pièce de la vraye croix, attachée à une clavine d'or. » A côté de cet inestimable joyau on dépose d'autres parcelles de l'arbre de la rédemption, une des épines de la dou-

(i) Inventaire de 1501.

loureuse couronne du Sauveur, et un morceau de la robe de pourpre qu'il porta dans sa passion ,des reliques prises au lieu de sa naissance, à la colonne de sa flagellation, à son sépulcre et à celui de sa Mère. Pour honorer le divin Crucifié, les élus en grand nombre semblent, par leurs reliques, s'être donné rendez-vous autour « de la vraye croix de l'Hoftel-Dieu deBeaune. » On voit près d'elle une parcelle du chef de saint Jean-Baptiste ; des ossements des saints apôtres Paul, André, Philippe, Mathieu, Barthélémy et Simon ; des os des saints Innocents, et des glorieux martyrs Fabien, Laurent, Vincent, Biaise, Isigon et Maurice; des reliques des trois Rois, des saints confesseurs Euchère, Pantaléon, Aubin, Evalde, Benoît, le patriarche des moines d'Occident, et de saint Louis, roi de France. Dans ce pieux cortège, les vierges et les saintes femmes figurent avec honneur ; elles sont représentées par des ossements de sainte Marie-Madeleine, de sainte Catherine, de sainte Agathe, de sainte Corneille, de sainte Marguerite, de sainte Aldegonde,de sainte Prisca,de sainte Félicité, de sainte Hélène, de sainte Elisabeth et des onze mille vierges martyrisées à Cologne. Les reliquaires qui renferment ces restes vénérés sont des bijoux d'orfèvrerie dignes de servir de modèles à Benevenuto Cellinijtant ils ont des formes variées et exquises • ce sont des cofïrets émaillés d'azur, des groupes d'anges, des clochers gothiques, des chapelles ogivales (i).

{{) Inventaire de 1501. — Inventaire des Sœurs, 1765, copie d'un manuscrit gothique.

A la suite de la chapelle se trouve le Réves- TUAiRE ou sacristie. Cette petite salle, éclairée, au temps de Rolin, par une seule baie ogivale à meneaux trèfles, possédait en ornements, en tissus et en vases sacrés de véritables merveilles. On remarquait dans son trésor : cinq croix d'or, de vermeil ou d'argent; cinq calices en vermeil ou en argent ; un ciboire, une aiguière et deux coupes en vermeil ; huit reliquaires de toutes formes en métaux précieux, ces objets et beaucoup d'autres en or et en argent formaient un poids brut de soixante-quinze livres. Au point de vue de l'art et de l'histoire, ce qui donnait à ces pieux joyaux une valeur inappréciable c'était le goût exquis avec lequel ils étaient travaillés, les blasons, les pierreries et les émaux dont ils étaient enrichis (i).

(i) Inventaire de 1501.

HOTtL-DIEU DE BE.AU^E

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