SALLES DE LA GALERIE INFÉRIEURE
luiTTONS la Chapelle par sa porte latérale et entrons dans la galerie inférieure qui ,se développe autour de la plus grande partie de la cour de l'Hôtel-Dieu. Là, s'ouvrent divers appartements qui tous révèlent combien était large et bien entendue la charité de Nicolas et de Guigone.
Les pieux fondateurs, en créant leur hôtel, ne se proposèrent pas seulement l'assistance des pauvres ; ils pensèrent aussi à la bourgeoisie et à la noblesse qui n'ont pas toujours, dans la maladie, les secours nécessaires : dans ces classes il y a souvent une misère dorée qui souffre d'autant plus qu'elle est cachée et honteuse. Tout en réservant aux pauvres de Jésus-Christ la salle d'honneur, Rolin et Guigone offrirent à leurs chers hôtes de la bourgeoisie et de la noblesse des chambres meublées avec élégance et confort, La plupart des malades de cette condition étaient assistés à leurs frais. Ils emportaient de là si bon souvenir que, pour payer l'hospitalité reçue, il n'était pas rare
qu'à leur dernière heure ils léguassent à la maison une partie de leurs biens.
L'inspiration du Chancelier fut si heureuse, que deux siècles plus tard un témoin oculaire dira : « Toutes ces chambres font fi richement & fi mignardement meublées qu'il ne fe peut rien défirer de plus. Les gentillhommes de trois ou quatre lieues à la ronde & les habitants de Beaune fe font porter en ceft hospital où ils font logez lelonleur condition, eftant impoffible qu'en leurs chafteaux & maifons ils foyent fi proprement logez & mieux servis (i). »
La Chambre saincte-Anne (2), la première au sortir de la Chapelle, est réservée à ces nobles hôtes : on y entre par une porte gothique à flammes, et elle est éclairée par trois fenêtres de même style ouvertes sur la galerie.
D'après notre inventaire de 1501, nous y remarquons un autel à baldaquin avec courtines dont le retable représente «Madame saincle Anne, au milieu de sain6le Barbe & de saincle Catherine. » Cette salle, uniquement réservée aux hommes, est abondamment pourvue de linge et de vaisselle d'étain. Il y a un certain luxe dans son ameublement ; les lits, au nombre de quatre, ont des ciels garnis de courtines de fin lin ; chacun a sa couche de duvet, son lodier et sa couverture perse ; un écran est placé devant le foyer; le buffet, les coffres, l'archebanc, la chaise même indispensable à
(1) V^arraticn historique du couvent de l'Ordre de :aint François, par le P. Fodéré, 1619.
(2) C'est aujourd'hui le Noviciat.
certains malades sont soigneusement ouvrés ; une nappe de lin est jetée sur la table des repas, un tapis de Morée couvre le banc où se reposent les infirmes, qui ont en outre à leur usage un autre tapis et « deux quarreaulx (i). »
« La Chambre Monseigneur Sainct Jehan-Baptiste (2) )) se trouve à côté de cette salle : elle aussi est destinée aux malades de condition ; ses quatre lits reçoivent indistinctement des hommes ou des femmes. Comme son ameublement ressemble beaucoup à celui de la salle précédente, nous signalerons seulement son autel à baldaquin et courtines, orné d'un cadre de chêne contenant un tableau sur toile de Monseigneur saint Jehan-Baptiste, et « une lithière fervant à porter les malades de la ville à l'hofpital. » Ce meuble révèle les délicates et tendres attentions des fondateurs pour les malades : cette litière, avec sa couche, son coussin, son oreiller et sa couverture rouge, est plus moelleuse que celle des grandes dames de l'ancienne Rome et que le palanquin des riches orientaux (3).
Les pauvres atteints de légères maladies ou en état de convalescence sont, nous l'avons vu, admirablement bien dans la Grand'Chambre : l'air, la lumière, les heureuses distractions qu'apportent les fêtes religieuses et les rumeurs du dehors se prêtent JTierveilleusement au rétablissement de la
(i) Inventaire de 1501.
(2) Aujourd'hui salle Saint-Hugues.
(}) Inventaire de 150 1.
santé. Mais quand les malades sont en péril, ils réclament des soins assidus, du calme et une tiède température ; puis il est bon d'épargner à leurs voisins l'attristant spectacle des opérations chirurgicales, et la vue de l'agonie et de la mort. Dans ce but charitable, Nicolas et Guigone ont préparé, loin des bruits de la rue et des halles, tout à côté de la salle aristocratique de Saint- Jehan « I'En- FERMERiE DES PovRES maladcs qui sont en dangier de mort (i). »
Selon notre inventaire, cette chambre a douze lits en lambroisserie (sculpture), tous confortablement garnis ; son ameublement, son linge, sa vaisselle sont riches et abondants. Là, le malade reçoit des soins vraiment maternels : on lui lave les pieds dans un grand bassin d'airain ; on le revêt de robes chaudement fourrées ; et si, malgré la flamme vivifiante qui flambe au foyer, il est transi de froid ou grelottant de fièvre, on le porte « devant la cheminée en une couche garnie d'un li6l, couffin, couverte & lodier, pour repoufer en ion efchauffeur. » Pour inspirer à son âme la résignation, la force et l'espérance, on a placé sur l'autel les images sculptées de saint Christophe pliant sous le poids de Jésus enfant, et de sainte Barbe, l'une des patronnes des mourants, « un tableau à trois hiftoires , le crucifiement , les trois Rois, la fuite en Egypte & un grand crucifix en bois (2). ))
Nous n'entrerons pas dans la « Chambre du For))
(i) C'est aujourd'hui la salle Saint-NicoIaS, ^2) Inventaire de 1501.
qui suit cette salle : elle n'offre guère de curieux que « deux grands fors pour cuyre le pain & pitance de l'oftel, une mey à peftrir, une petite arche de cofté la di6le mey, & trois tables plates à faire le pain & pitance. — En une chambrote emprès les di6ls fors font environ quatre-vingtz benaftes de fel, provenans de la rente de Salins (i). »
Nous sommes arrivés à la « Cusine ». Près du puits et à la portée de toutes les salles, elle est admirablement située pour la desserte de l'Hôtel- Dieu : c'est là qu'à l'heure des repas les hospitalières viennent chercher la nourriture des malades. On entre dans cette pièce par une porte ogivale à flammes ; les six baies qui l'éclairent donnent les reflets de l'or et de l'argent aux vases de cuivre et d'étain étalés sur les rayons et les fourneaux, et font ici ressortir encore davantage cette exquise propreté que l'on remarque dans toutes les salles. « En la Cufine, dit notre vieil inventaire, y a deux cheminées. En l'une y a un gran cromale à trois branches, deux grans andiers (chenets), deuxpaules de fer, une tenaille. » Cette crémaillère fait encore l'admiration des antiquaires ; nous n'avons vu nulle part un objet de cette nature aussi remarquable par ses proportions et par le fini de son travail (2).
Le tourne-broche, bien que de date plus récente, n'est pas moins curieux que le grand cromale.
(ij Inventaire de 1501. Ces deux chambres font aujourd'hui partie de la salle Saint-Nicolas.
(2) Inventaire de 1501.
^8 l'iiôtel-dieu
A Beaune et dans le voisinag-e, tout le monde connaît Bertrand : c'est le nom donné à la statuette qui fait partie du fameux tournebroche. Bertrand en costume de cuisinier, — bottes molles, bas blancs, jarretières jaunes, haut de chausses gris, justaucorps rouge avec l'écusson aux trois clefs et à la tour d'or, bonnet blanc aux bords retroussés, — Bertrand, les mains fortement appuyées sur la manivelle, active ou ralentit le mouvement de la machine et jette les regards de tous côtés pour surveiller ses aides et presser la besogne : on voit à son air que c'est un chef de grande maison qui comprend toute l'importance de son emploi. C'est l'œuvre de l'horloger Defresne, qui la posa en juin 1698 (i). Si Bertrand remontait à la fondation, aux yeux des archéologues et des antiquaires il vaudrait son pesant d'or (2). Mentionnons, avant de sortir de « la Culine », une statue de sainte Marthe et deux toiles, l'une représentant le Christ au jardin des Olives, et l'autre les deux soeurs de Lazare aux pieds du Sauveur. Que Marthe, la douce hôtesse de Jésus, est bien là ! elle semble présider aux travaux des hospitalières qui continuent son œuvre en la personne des pauvres (3).
Nous passons devant la «Chambre Saincte-Mar- THE et la BuYERiE » sans nous arrêter. Ces salles n'ont aucun objet d'art et n'offrent rien de curieux. Dans l'une, qui a « lix champliz de lambroifferie » et un ameublement confortable, on reçoit des ma-
(i) Elle coûta environ 150 livres.
(2) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette m, n° 12.
(3) La cuisine n'a point changé de place depuis la fondation.
SON INTERIEUR on
lades de condition. Dans l'autre, des sœurs, debout devant un grand fourneau qui renferme une chaudière en fonte tenant trois feuillettes, sont occupées à lessiver le linge de l'Hôtel-Dieu (i).
Entrons dans la salle qui suit : c'est la « Grand' Chambre basse dessus la rivière. )) Son ameublement est aristocratique ; il annonce que cette pièce est réservée à de nobles hôtes. Elle a un autel dont le baldaquin abrite : «une imaige defain6l Sébaftien en boys, & trois petis taubleauz en placle poincture, l'ung du jugement de Salomon, l'autre de fainélCriftofle&l'autre de fain6l Pierre l'appoftre.» Ses deux lits de chêne sculptés sont splendides, leur ciel est garni de courtines de lin et ils sont munis de couches « de fin duvet, » de coussins, de lodiers et de couvertures rouges. Si les malades veulent se réchauffer au foyer, ils ont pour s'asseoir, outre les six scabelles, « ung grant archeban placé devant la cheminée & couvert d'un grant tappiz rouge & de quatre quarreaulz auffi rouges.» Parmi les nombreux et divers objets qui sont au service des hôtes de cette salle nous devons encore signaler « un beaul buffet bien ouvré et ferré, fermé à quatre ferrures & armoyé des armes de Alonfeigneur & Madame les fondateurs (2). »
De la « Grand'Chambre baffe » et de son magni- ■ fique ameublement notre vieil inventaire a seul gardé souvenir : une partie de cette salle a été con-
(1) Inventaire de 150!. — Ces deux pièces réunies forment aujourd'hui la salle Notre-Dame.
(2) inventaire de 1501.
vertie en passage pour relier la cour d'honneur à la seconde cour de l'hospice, et l'autre a été depuis jointe à l'ancienne « Apothéquarerie, )> pour former la belle pharmacie de notre Hôtel-Dieu. Au temps de Rolin, le mobilier et les fournitures de l'Apothéquarerie étaient des plus simples; nous les mentionnons à titre de curiosité. Ils se composaient : de trois mortiers de bronze, de leurs pilons et d'un mortier en fer ; « de douze belles boytes d'eftain àmeclre ciroptz &conferves ; defix potz de Damas plains de ciroptz: de lîx petis cuvelletz plains d'eaue de forneaul (eau distillée); de trois grans forneaulz à faire eaues ; de quatre boytes de pion à meclre tyriacle & mtaudal ; de cent fioles plaines de toutes eaues ; de plufieurs bruches de confitures ; & d'un petit cuveaul de miel (i).))
La science pharmaceutique a fait depuis d'immenses progrès ; pour s'en convaincre on n'a qu'à visiter la pharmacie nouvelle et son laboratoire. On admirera combien sont nombreux les vases qui s'étalent dans ses armoires vitrées : tous renferment des spécifiques nouveaux, mais dans aucun ne se trouve l'antidote de la mort ! En retour, ces chevrettes, ces urnes sim.ples ou à anses, ces pots Médicis sont de forme gracieuse et d'une ornementation charmante : plusieurs, dans un cadre formé de rameaux d'oliviers, de serpents et de fleurs, portent, avec le millésime de 1782, la Vierge et son Fils enfant qui tient un raisin.
Avant de quitter les salles qui composent la
(ij Inventaire de 1501.
nouvelle pharmacie, nous signalerons aux antiquaires des vases d'airain et d'étain qui remontent à la fondation , et aux amateurs de bonne peinture : un petit chef-d'osuvre sur cuivre représentant un saint pénitent ag-enouiilé devant les instruments de la Passion ; un christ en croix, rappelant un peu la touche de l'artiste qui peignit le fameux Jucrement Dernier , et deux excellents portraits : l'un de saint François de Sales, et l'autre d'une sœur pharmacienne armée du mortier et du pilon : cette délicieuse peinture est attribuée à Quantin, l'artiste dijonnais dont Le Poussin admirait les oeuvres.
Au temps de Rolin, il y avait près de l'Apothéquarerie une chambre voûtée, meublée de plusieurs beaulz coffres bien ferrés : c'était le trésor. Dans l'un de ces coffres on conservait les comptes des maîtres, et dans un autre on gardait une partie de l'argenterie et des reliques de la m aison.
Nous sommes arrivés à l'extrémité de la galerie inférieure, devant la Grange (i) qui, de ce côté, ferme la cour de l'Hôtel-Dieu. Là nous remarquons, d'après notre vieil inventaire, que nos pères au XV^ siècle avaient-déjà tous les meubles et instruments dont nous nous servons pour la confection des vins. «En la Grange, il y aune belonge en bon marrain pour meclre lur le chart au temps des vendanges ; il y a fept grans cuves pour haberger les raifms ; trois groffes chièvres fervans es grandes cuves, le grapin bigot, la dolore (doloire)
(i) C'est aujourd'hui la salle Saint-Louis.
qui fert à façonner les tonneaux. La di6le Grange a un beaul treul dit preffeur, dont l'abre eft de quatre pièces de gros boys quarrées lyez à groffes bandes de fer qui fe monte & baiffe à une vifz pour faire les vins. » Quand le vin coule, il est recueilli dans des rondes de gros marrain ; on place « un grant antonneur fur des quehues, des muys, des fillettes & on l'antonne avec les boilles & plufleurs grans gettoz. »
Montons à la galerie supérieure, là nous attendent d'autres objets curieux et des merveilles artistiques.