MORT DE ROLIN '7Q
On peut dire que l'illustre Chancelier fut avisé même au delà du trépas ; pour éviter les dangers d'une inhumation précipitée, il avait exigé qu'on garderait trois jours et trois nuits son corps avant de l'ensevelir. Vêtu d'une chemise blanche, d'un riche pourpoint, de chausses et de souliers neufs, d'une robe de velours, l'épée et la dague aux côtés, les éperons dorés aux pieds, le chaperon en gorge et le chapeau orné d'une enseigne d'or au front, Rolin fut exposé sur un lit funèbre au milieu de torches ardentes et de prêtres en oraison. Tous les habitants d'Autun et du voisinage vinrent le visiter et prier pour son âme. Ses funérailles furent splendides. L'Hôtel-Dieu y fut représenté par son intendant, maître Jehan Duban, qui offrit ses condoléances à Guigone et lui parla de son hôpital (i).
Le Chancelier fut inhumé dans l'église Notre- Dame d'Autun. On plaça sur sa sépulture une grande lame de cuivre, sur laquelle on le représenta en costume de chevalier, avec Guigone à son côté ; on y traça cette inscription :
iaôWùihi^ c\)tdaiUv^ seigneur ïi'^utljumf^^ et ïtauie ^ufijoue î&e <§"oI{m0^ $a fjcuiuic^ patxûxistfz Vé^iist "^tdaiïôf et Ie5i|uel6 ont foxùfî ko sept \)enxi$ cmonïakSf messes et antres ïiioius offia$) et irespcssèreut a 5çau0ir le î»it Mèssitt Eifoiûs te rotii® joîJr t^e janoier^ mît
(i) Georges Chastellain, p. 195. — Archives de l'Hôtel-Dieu, comptes de Jehan Duban.
8o l'hôtel-dieu
unaixt cent soir aute et uu^ tt la VuU QSuigoiu, le... jour tïu ums ï>e.... ^ttii wiii €€€€ et %^^. "priej pour eur.
On y grava aussi les initiales des deux époux, ^. <§,, leurs armes et leurs devises, ^'wiîc, et ^tma Xmt. Guigone, nous le verrons, ne partagea point la sépulture de son époux.
La mort de Rolin fut un deuil public. Il fut regretté des souverains : « Ce ministre, rempli de religion et de droiture, sincèrement attaché aux princes dont il régloit les affaires, équitable dans l'examen de ce qui appartenoit aux puissances étrangères, étoit dans la plus haute considération vis à vis même de ceux dont il combattoit les prétentions (i). »
Les malheureux le pleurèrent. Ceux qui jugent du riche et généreux Chancelier sur cette parole venimeuse de Louis XI, à la vue de notre Hôtel- Dieu : « Il étoit bien juste que celui qui avoit fait tant de pauvres pendant sa vie, leur préparât un asile avant de mourir ; )> ceux-là se trompent. Rolin eut ses faiblesses : vivant dans un siècle corrompu, ses mœurs ne répondirent pointa la pureté de sa foi ; notre Hôtel-Dieu avec ses charités fut sans doute pour cette âme pénitente comme le vase d'albâtre rempli de parfums que la pécheresse de l'évangile répandit sur la tête du Christ; mais Rolin fut toujours homme d'honneur. Jamais il ne pressura injustement le peuple, et il put dire avec son noble maître, le bon duc Philippe : « Je pro-
(i) Histoire de Bourgogne, par Dom Plancher.
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tefte devant Dieu qu'oncques ne le travillay qu'il ne m'ayt eflé néceffîté évidente, & que je ne l'ay fai6l pour le meilleur (i). »
Si l'on nous demande d'où vint l'immense fortune du Chancelier de Bourgogne, nous répondrons : De nos ducs et même du roi Charles Vil (2), qui crurent ne pouvoir assez payer les services d'un tel homme. Ce seul fait nous permet de juger de leur libéralité envers lui. Pour fermer la bouche à ses envieux, Rolin, vêtu de la soutane courte des simples avocats, parut un jour à Genap devant le duc : « D'où vient, mon compère, lui dit le prince, que je vous vois en un habit si peu convenable à un homme de votre état ? — Monseigneur, reprit le Chancelier, je vous remets tous les biens dont vous m'avez comblé, et je vous prie de trouver bon que je retourne à ma première fortune d'avocat, en demeurant dans vos bonnes grâces. » Il lui présenta en même temps une feuille à moitié écrite, dans laquelle étaient rapportés tous les bienfaits qu'il avait reçus. Le duc la prit et dit : « Je suis bien aise, mon compère, qu'il y ait de la marge pour écrire le bien que je veux vous faire, et je remplirai la feuille à la confusion de vos ennemis ; continuez à me bien servir (3), »
Le bruit de la mort de Rolin se répandit vite à Bruges, où le bon duc Philippe était malade et alité. Les gens de sa maison n'osèrent l'en préve-
(1) Georges Chastellain, p. 195.
(2) Voir, aux Archives delà Côte-d'Or^ une lettre de Charles VII, octobre 1438, qui constate que Sa Majesté a accordé à Nicolas Rolin les terres de Marcigny, de Lugny, le Plessis et Bragny et aussi Gié, pour la grande affection qu'icelluy Rolin avait témoignée au traité de paix d'Arras.
(3) cMéinoires manuscrits de la Mare. — Courtépée, tome II, p. 68, 2' édit.
nir ; mais à leur air triste et abattu il devina bientôt le malheur qui Tenait de le frapper. L'évêque de Tournai étant venu le voir, il lui demanda s'il était vrai que le Chancelier fût mort. — a Monseigneur, lui répondit-il, qui peut vous mouvoir à m'adresser cette question } En vérité il est bien mort, car il est si vieux, si cassé qu'il ne peut plus guère vivre. — Je ne demande pas cela, reprit le duc, je demande s'il est mort et trépassé. » L'évêque, voyant qu'il voulait connaître la vérité, répondit : <■<■ Oui, Monseigneur, il est mort, » Alors Philippe, tirant ses bras de dessous ses couvertures, joignit les mains et jeta les yeux au ciel en s'écriant : « Puisqu il en est ainsi, ô Dieu, mon créateur et le sien, je vous conjure de lui pardonner ses fautes. » Il prononça ces mots avec un tel accent de douleur et de prière que tous ceux qui étaient là furent profondément émus, voyant combien il aimait son Chancelier (i). « Le noble duc Philippe print en fi grand déplailir, dit un vieux chroniqueur, la mort de fon bon ferviteur Rolin, & méfiant à cela certains regrets qu'il concevoit pour les querelles qu'il voyoit naître entre fes neveux les comtes de Nevers & d'Eftampes &. fon feui & légitime fils le comte de Charolais, au moyen des feigneurs de Croï, qu'il tomba en extrême maladie. Le bon duc, avec les dévotes prières que le peuple faifoit pour fa fanté, revint à convalefcence : mais il ne fut depuis fi ferme qu'il étoit auparavant (2). »
(1) Georges Chastellain, p. I95.
(2) Guillaume Paradin, J4nnaks de Bourgogne, page 854.
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Nulle part la mort du Chancelier ne causa tant de deuil qu'à l'Hôtel-Dieude Beaune ; là, tout rappelait ses bienfaits et son souvenir. Les pauvres gémirent sur la perte de celui qui était leur providence ; les hospitalières pleurèrent leur sage fondateur; chaque jour, à la fin de leur repas, elles récitèrent pour lui des prières ; Messire Jehan Jobard et les chapelains célébrèrent pour son âme des services solennels : tous avaient perdu un insigne bienfaiteur et un père.
Guigone fut inconsolable. Dans son veuvage, elle redit avec amertume ce mot Seule ! Seule ! qui avait été une parole de tendresse dans la bouche de son époux. Elle fut cette tourterelle, isolée sur un rameau de chêne, qu'elle aimait à peindre sur les tapisseries de THôtel-Dieu. Ce fut la sainte veuve. Pour faire son portrait il nous faut emprunter la palette et le pinceau de saint François de Sales, « Guigone renonça aux honneurs, au rang, aux assemblées et à toutes les vanités, pour se consacrer au souvenir de son époux, au service des pauvres et des malades, à la consolation des affligés , et à se rendre un parfait ex emplaire de toutes les vertus ; la nécessité et la simplicité furent les deux ornements de ses habits ; l'humilité et la charité les deux ornements de ses actions; l'honnêteté et la débonnaireté les deux ornements de son langage; la modestie et la pudicité l'ornement de ses yeux ; et Jésus-Christ crucifié l'unique ornement de son cœur. Elle fut à Beaune et à Autun une petite violette de mars qui répan-
dit une suavité non pareille par l'odeur de sa dévotion et de sa charité (i). ))
Guigone fît célébrer de nombreux et magnifiques services funèbres dans la collégiale de Notre- Dame d'Autun, et répandit de larges aumônes. Vers le milieu de l'année 1461, la pieuse veuve quitta l'hôtel où elle avait vu mourir son cher époux, dit adieu à sa tombe et vint habiter à Beaune, près de Notre-Dame, une maison (2) que le cardinal Rolin avait cédée en sa faveur au chapitre de l'insigne collégiale. Guigone paya chaque année cent sols de location. Pour avoir part, elle et son mari, aux prières et suffrages qui se feraient à Notre-Dame de Beaune, elle fit plusieurs dons à cette église et entre autres celui de six belles coupes en argent. Cet acte de donation nous révèle un usage singulier de cette époque : « Les vénérables chanoines accordèrent à la noble dame que toutes les fois que l'on prendroit des rafraîchissements dans la dite église, en se servant de ces coupes, ondiroit une ou deux collectes pour le repos de son âme et de l'âme de son mari (3). »
Les jours de Guigone s'écoulèrent dans la prière et les bonnes œuvres ; la collégiale de Notre-Dame d'Autun et l'Hôtel-Dieu de Beaune furent particulièrement l'objet de ses largesses.
Rolin,, pour remercier Dieu de ses bienfaits et surtout du baptême qu'il avait reçu à Notre-Dame d'Autun, avait, en 1450, fondé dans cette église un
(i) Introduction à la vie dévote, avis pour les veuves. Imitation.
(2) C'est aujourd'hui le Presbytère.
(3J Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette 98, n" i .
chapitre composé de douze chanoines, de quatre choriaux et de quatre enfants d'aube. Il fallait pour ce clergé des maisons et des prébendes. Le Chancelier avait en outre voulu que cette église collégiale fût pourvue d'un magnifique clocher, d'une horloge, de belles orgues, d'une grande croix et d'un baptistère en airain doré, de livres, de splendides parements et ornements, d'un calice d'or, d'une statue de Notre-Dame en argent, « d'une falière d'or & de caffidoine » chargée de perles pour servir au répositoire du corps de Notre-Seigneur. Quand Rolin mourut, toutes ces choses n'étaient qu'en voie d'exécution ; Guigone les fît achever à la plus grande gloire de Dieu et à l'honneur de son époux, supportant par moitié les charges de cette fondation quasi-princière (i).
Malgré ces largesses faites à Notre-Dame d'Autun, l'Hôtel-Dieu de Beaune eut les prédilections de Guigone; et cependant elle eut la douleur de voir contester son patronage sur cet hospice. Après le décès de Nicolas Rolin, « le Père confeffeur, les Chapelains, le Barbier, le Maiftre & la Maiftreffe » de l'hôpital refusèrent de reconnaître l'autorité de la fondatrice. On se perd en conjectures sur les motifs d'un pareil refus; les administrateurs avaient tout intérêt à garder les bonnes grâces d'une insigne bienfaitrice, si puissante et si généreuse. Cette résistance, plus apparente que i-éelle, fut probablement concertée entre Guigone et le Cardinal qui crut avoir sur notre Hôtel-Dieu les mêmes droits que son père. La cause fut portée au
(i) Archives de la ville d'Autua.
Parlement de Paris, qui fit attendre sa décision pendant plus de sept années (i).
Dans ce laps de temps, le Cardinal exerça le patronage et retoucha les règlements , et Guigone continua ses bienfaits. En 1462 et 1463, elle fit don à l'hospice de quinze queues de vin et de quatre cents écus d'or. En 1467, elle fit remise de quatre cents autres écus qu'elle avait prêtés.
Le 10 février 1446, elle avait fait des aumônes bien autrement précieuses (2). Nous citons les paroles de la sainte veuve, voulant conserver leur arôme et leur parfum : « Vive Jéfus ! Je, Guigone de Salins, dame d'Authume, fundereCTe du grand hofpital de Beaune, avec feu noble &puiffant feigneur Meffire Nicolas Rolin, chevalier, à fon vivant mon feigneur & mary, à qui Dieu pardonne; je donne de grâce fpécialeten pur don au di6l hofpital et Hoftel-Dieu une croix d'or, dont le pied d'argent doré, garnie de trois fermeillez à pelles & pierreries, d'un balay enchaffé en or et deux doux où font deux dyamans, pour enjoyaler & parer l'austel & chapelle du dicl Hoflel-Dieu, à l'honneur de Dieu & du dicl hofpital. En oultre je donne au prouffit d'icelluy une demie douzaine de taffes d'argent, chafcune taffe pefant deux marcs, avec aultres choufes & meubles par moy def ja mifes esmains des gouverneur, maiftreffe & foeurs du di6l Hoftel-Dieu, pour le falut & remède des âmes du di6l mon feigneur et mary, de moy & des miens (3). »
(i) Archives'de la ville de Beaune, carton 48.
(2) Archives de l'Hôtel-Dieu, Comptes.
C^) Archives de l'Hôtel-Dieu, layette 80, n" i. Donation de Guigone.
La croix dont il est ici question était un splendide reliquaire contenant une parcelle insigne de la vraie croix. C'était une œuvre d'art digne de figurer à côté du tableau attribué à Van-Eyck ; l'image du Christ, avec « le chafpeaul d'efpine & le diadaime, eftoit d'or fin & pefoit quatre onces & demye. La croix eftoit d'or moindre & pefoit deux marcs & demy & une once ; » sur chacun de ses bras on voyait s'épanouir une rose d'or enchâssant un rubis entouré de six perles orientales. Le pied de ce crucifix étoit en vermeil, « il pefoit deux marcs & fix trefpeaulx. » Il était orné d'une licorne d'or émaillée de blanc et enrichie d'une émeraude, d'un rubis, de perles et de saphirs. Les figures et les ornements de ce reliquaire avaient la grâce et le fini, l'expression pieuse et naïve que les artistes du XV° siècle savaient imprimer à leurs œuvres.
Guigone, après avoir donné à Dieu et aux pauvres ses richesses, se donna elle-même. « La vefve du fondateur, dit un vieux mémoire, prévoyant bien, quoiqu'elle fût en eftat de viduité, qu'elle n'avoit point de droits d'occuper le logement des pauvres, fe rendit leur fervante, afin que cefte qualité luy donnâft droicl de f'y loger (i). La fundatreffe, ajoute un autre, demeura en la Chambre Saincte-Anne avant ion trefpas & y rendit fon efprit. » La grande dame qui avait porté la soie, le velours et le drap d'or, se revêtit de la robe de bure de l'hospitalière ; la chanceliére de Bourgo-
(i) Archives de l'Hôtel-Diîu, layette So, i.° i . Pcscc de la croix, (2j Archives de l'Hôtel-Ci^u, layette n" 8.
5i5 L HOTEL-DIEU
gne qui avait paru avec éclat à la table et aux fêtes de la cour la plus somptueuse du monde se réduisit à la nourriture des pauvres et se fit leur servante : tant de vertu, édifia profondément les sœurs et émut les pauvres jusqu'aux larmes.
Le Parlement de Paris rendit enfin sa sentence. En 1468, il arrêta : « que la noble et puissante dame Guigone de Salins possédait le droit plein et entier de l'administration de l'hospice de Beaune, et, qu'à l'exclusion de tout autre, elle avait le privilège d'instituer et de changer, comme il lui plairait, les officiers préposés à la direction et au gouvernement de cette maison. » La fondatrice crut devoir faire acte d'autorité et prendre solennellement possession de son patronage, pour confirmer l'œuvre de son époux.
C'est le 21 juillet 1469 ; tous les officiers et officières de l'Hôtel-Dieu sont réunis dans la Grand' Chambre sur la rivière. Assistée de Jehan le Mairet, seigneur de Mavilly, du seigneur Etienne de Salins, du scientifique maître de Corabeuf, des savants maîtres Guillaume de Margeron, et Philippe Grignard, licenciés es-lois et conseillers du duc de Bourgogne, et de plusieurs maîtres esarts , tous appelés comme témoins , Guigone , assise sur un siège d'honneur, a près d'elle une table richement ornée, où repose le livre des saints Evangiles.
Maître Clémence, noble et savant homme, conseiller et maître des requêtes du palais de Monsei-
DERNIÈRES ANxNÉES DE GUIGONE 8g
gneur le duc Charles de Bourgogne, prend la parole au nom de la fondatrice. Il rappelle la sentence du Parlement qui a reconnu et proclamé les droits de la veuve de Nicolas Rolin sur l'Hôtel- Dieu ; il déclare que cette noble dame exige qu'on ne suive dans son hospice aucune forme d'état religieux et que l'on observe uniquement les règles données par son époux et approuvées par Notre Très-Saint Père le Pape : « car elle redoute que si par hasard il venoit à s'établir dans la maison quelque religion particulière, les biens destinés à la sustentacion des pauvres ne fussent perdus pour eux et employés à des usages contraires à l'intention des fondateurs et au très-grand préjudice des infirmes et des malades.
« La très-puissante dame Guigone de Salins, continue-t-il, voulant user de son droit et faire valoir les prééminences qu'elle a en matière d'institution et de destitution des officiers de son hôpital, vous a tous mandés devant elle pour vous décharger de vos offices, et, suivant qu'elle le trouvera bon, vous instituer de nouveau et vous faire prêter les serments nécessaires.
« Elle vous destitue donc tous de vos offices.
« Mais comme la dite Dame est bien informée des mœurs, de la science, de la prudence, de la vie honorable, de la remarquable diligence, de la probité et des autres qualités qui vous distinguent, ainsi que de la bonne direction des affaires, du bon gouvernement des personnes et des choses dont vous avez donné les preuves dans cet Hôtel- Dieu ; sachant aussi que chacun s'est signalé dans