‹ L'Hôtel-Dieu de Beaune, 1445-1880Chapitre 43 sur 72 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L HOTEL-DIEU AU COMMENCEMENT DU XVll' SIECLE

ES Etats de Bourgogne, réunis en 1600, firent frapper un jeton portant cette légende : Commencement d'un siècle meilleur. Ce mot, riche d'espérances, se réalisera pour notre Hôtel-Dieu ; nous le verrons grandir au milieu des épreuves.

Le 21 mars de cette année, Jehan Humblot, notaire à Beaune, lui légua la seigneurie de la Borde au Bureau , qu'il avait acquise du domaine du roi, au prix de quatre cent-vingt-six écus. Henri IV confirma cette donation. Le testateur, aussi chrétien qu'il était généreux, chargea les administrateurs de l'hospice, d'ériger à l'entrée de la Borde, une croix de'pierre avec crucifix, pour rappeler la pensée du Rédempteur, au voyageur et à l'homme des champs.

Il voulut aussi que les malades, pour apprendre à souffrir et à saintement mourir, eussent ce grand livre ouvert sous les yeux : « J'ordonne,

dit-il, qu'il foit fai6l de mes biens une croix avec crucifix de matière de fonte, avec la bafe où feront dépeints à l'huile les Apoftres. Cette croix fera dorée & de même forme que celle qui eft audevant du portail de l'Eglife Noftre-Dame de Beaulne. Je veux que cette croix, au pied de laquelle feront mis mes armoieries & mon nom, foit pofée en la Grand'Chambre, proche le benoiftier; & ce en l'honneur de Dieu & mémoire de fa mort & paflion. » La volonté de Jehan Humblot fut religieusement exécutée ; sa croix en bronze doré fut jusqu'à la Révolution l'un des beaux objets d'art de l'hôpital (i).

La donation du pieux notaire aida l'hospice de Beaune à supporter le désastre qui frappa ses récoltes, le 2 août 1603. « A deux heures de l'aprèsmidi, rapporte un vieux chroniqueur, fe levèrent de grands vents & orages qui renverfèrent beaucoup d'arbres & de couvertures de maifons ; ils furent fuivis de nuées noires, amenant de merveilleux tonnerres &une horrible grêle quigafta les raifîns & fruits de Beaulne, A^olnay, Pommard, Savigny:(2). »

Emu de la misère des pauvres, Jean-Baptiste Bouton de Corberon, fit présent de 1500 livres à l'Hôtel-Dieu. Les dons continuèrent. En 1614 et 161 5, Philibert Roux de Pleuvey et Hélène Drouhinette, veuve Desmarets, lui léguèrent : l'un ses immeubles, et l'autre tous ses biens. Un enfant de

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu. — Testament de Jehan Humblot. (1) Archives de Bourgogne, l^ecueil de titres concernant la ville de Beaune, par M. Jo.seph Garnier.

Beaune, devenu secrétaire du roi et son agent en Angleterre, où il représenta la France sous Henri III, Pierre de Cordaillot, « informé des grandes charités de l'Hoflel-Dieu & de fon peu de revenus, )) lui fit don, en 1617, de six mille livres. Pierre avait un frère qu'il aimait tendrement ; il réserva pour lui et sa veuve cinquante livres de rente viagère, et de plus il spécifia qu'en cas de maladie ils seraient soignés « affectueufement )) à l'hospice, mojœnnant cent livres chaque année. Antoine, ce frère tant aimé, n'accepta que la moitié de la rente, et légua lui-même, quelque temps après, douze cents livres à l'Hôtel-Dieu (i).

Dans les premières années de ce siècle, de riches malades, de hauts et puissants visiteurs "^tels que le connétable et le trésorier de France, les ducs de Guise et de Ventadour, le cardinal de Tivoli, Mesdames des Ursins, de Valois et la princesse de Condé, payèrent en aumônes aux pauvres leur admiration pour la maison de Rolin et ses hospitalières. Une de ces visites mérite d'être racontée.

Un matin des derniers jours d'octobre 1609, une voiture s'arrêta à la porte de l'hôpital. Quatre personnages en descendirent : le président Fremyot, son fils, M^r André, archevêque de Bourges, la baronne de Chantai et François de Sales. Tous venaient du château de Monthelon près d'Autun, où le saint avait béni le mariage de son frère le baron de Thorens, avec une angélique enfant, Marie-Aimée de Chantai ; alliance qui devait être

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu et inscription.

courte, mais qui devait laisser dans la mémoire des homm.es un souvenir d'aimable vertu. Les voya g-eurs entrèrent à l'Hôtel-Dieu.

La sainte veuve, en franchissant ce seuil, dut se rappeler l'une des belles scènes de sa vie. Le lendemain de la Pentecôte 1607, l'Evèque de Genève, qui depuis plusieurs années était son directeur,lui avait dit, voulant éprouver son obéissance : « Eh bien ! ma fille, je suis résolu de ce que je veux faire de vous. — Et moi, avait-elle répondu en tombant à genoux, Monseigneur je suis résolue de vous obéir. — Oui-dà, avait répondu le saint ; or sus, il faut entrer à Sainte-Glaire. — Mon Père, je suis toute prête. — Non, vous n'êtes pas assez robuste ; il faut être sœur de l'hôpital de Beaune. — Tout ce qu'il vous plaira. » L'homme de Dieu l'avait éprouvée de plusieurs manières et, la trouvant toujours obéissante, s'était écrié : « Eh bien ! rien de tout cela ne vous convient » et il lui avait exposé le plan général de la Visitation. La création de cet Ordre, qui devait jeter dans l'Eglise un éclat si pur et si doux, venait d'être arrêtée définitivement à Monthelon,

François de Sales, célébra la sainte messe à l'hôpital, communia la pieuse veuve, et, conduit par elle, visita tous les malades. Les soeurs se réunirent autour de lui; il leur adressa de suaves et gracieuses paroles ; il les loua avec une exquise délicatesse, les encouragea et les bénit (i). L'Evèque laissa dans l'âme de tous ce sentiment de joie et d'admiration qui faisait dire à saint Vincent-de-Paul :

(i) Histoire de sainte Chantai, par M. l'sbbé Eougaud, p. 37261437. 8'' édit.

« Quelle est donc la charité de Jésus-Christ, puisque M»"" de Genève est si bon et si aimable ! »

Ce fut là que se séparèrent les voyageurs. De retour dans ses montagnes, le saint, encore tout ému de cet adieu, écrivit à Madame de Chantai : « 0 ma fille trés-chère, je vous laissai en l'hospital de Beaune, pleine du désir d'aimer, d'honorer, de servir et d'adorer la volonté de Dieu, résignée à toutes choses grandes et petites, et votre volonté abandonnée à la miséricorde de la sienne. Je vous laissai avec Notre-Seigneur réellement reçu en vous-même, et cela entre les pauvres de Notre- Seigneur. Mon Dieu ! ma très-chère et très-singulièrement chère fille ! vous êtes ma joie et ma couronne. Et demeurez donc ainsi, ma très-chère, résignée de cœur et d'esprit à la volonté de Notre- Seigneur; et restez aussi au milieu des pauvres par affection (i). » L'apparition de François de Sales, fut douce à l'Hôtel-Dieu, comme celle de l'ange Raphaël à la famille de Tobie; aussi on conserve religieusement dans cette maison l'un des plus anciens et des meilleurs portraits du saint Evêque.

En ce temps, l'hôpital reçut des visites qui étaient loin de ressembler à celle-ci. Depuis plus de soixante ans, des prédicants venus de Genève avaient apporté à Beaune les doctrines de Calvin. Leurs adeptes se multiplièrent comme l'ivraie ; la nouvelle religion compta bientôt cent vingt familles de la cité et plus de sept à huit cents étrangers employés dans les manufactures de laine.

(i) Lettre XLIH, liv. II, édition ancienne.

Ces sectaires furent plus d'une fois un péril pour la ville. En 1562, le jour de l'Ascension, ils faillirent massacrer les catholiques réunis dans les églises ; leur complot fut déjoué par le sire de Vantoux, qui bannit les étrangers et fit garder à Vue les autres religionnaires. Au mois de septembre 1567, ces Huguenots sortirent dans la campagne pour s'allier à une invasion d'Allemands et emporter la ville d'assaut : leur tentative fut sans résultat. En 1610, les habitants de Beaune obtinrent de Henri IV que le prêche, qui était parmi eux un foyer de haines, fut transféré à Volnay. Vaincus mais non domptés, les sectaires portèrent le trouble à l'Hôtel-Dieu.

On recevait dans cet hôpital avec la même charité, les catholiques et les dissidents : ceux-ci, étaient souvent visités par Urbain Blevet, leur ministre. L'un d'eux abjura le calvinisme. Dès lors, Blevet ne garda plus de mesures ; accompagné de ses plus ardents disciples, il vint dans les salles et y fit des instructions et des prières publiques. Plusieurs fois, Jean Emotte, le Père spirituel, avertit les sectaires qu'ils n'avaient pas le droit d'exercer leur culte dans les salles de l'hospice, qui étaient des chapelles catholiques. Ils lui répondirent avec arrogance: « Nous avons fai6l des prières & des exhortations à nos malades, & nous continuerons. » Il ne fallut rien moins qu'un arrêt du Parlement pour faire cesser ce scandale. Blevet se retira tout confus, et l'on ne vit plus guère ses coreligionnaires à l'Hôtel-Dieu (i).

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette 87, n° 2. ■— Gandelot, p. 164.

Ils reparurent en 1624, essayant de ramener au calvinisme un vigneron qui venait de l'abandonner. Le théologal de Beaune, Guillaume Pacquelin, prêtre d'un rare savoir et d'une haute vertu, avait réconcilié avec l'Eglise Jean Pichangey, qui autrefois avait apostasie la foi catholique. Le converti étant malade fut porté à l'hospice.

Les plus chauds calvinistes accoururent près de lui. Survenus dans un moment de fièvre, ils crurent surprendre dans ses paroles un désir de retour et une grave accusation contre le théologal. Ils appelèrent aussitôt le lieutenant-civil, Nicolas Boursault, et le prièrent de prendre acte de la déposition du malade. Le magistrat lui dit : « Vous êtes libre de suivre la religion qu'il vous plaira : dans laquelle voulez-vous vivre et mourir.^ — Dans la religion du Roi, répondit Jean. — La religion du Roi, est la catholique. — J'entends, reprit Pichangey, vivre et mourir dans la religion des Apôtres. — Qu'entendez-vous par la religion des Apôtres ? est-ce la catholique ? — Naguère, ajouta le malade, j'ai reçu par force l'Eucharistie de la main de Messire Pacquelin, qui m'a menacé de me faire tuer si je ne me faisais catholique. Je veux vivre et mourir dans la religion réformée. » La fièvre tomba, et Pichangey tint un autre langage. Aussi, le soir de ce jour, le ministre Bourgeon, étant venu le visiter, fut éconduit. Il porta plainte au lieutenant-civil, qui lui dit : « Trouvez-vous demain, 23 juin, à six heures du matin, à l'Hôtel-Dieu, et justice sera rendue à qui de droit.»

Le lendemain, Nicolas Boursault, accompagné

i6o l'hôtel-dieu

du substitut du procureur du roi et du greffier du baillage, se rendit à l'hôpital et, en présence du ministre et du Père spirituel, renouvela son interrogatoire. Pichangey déclara n'avoir nul souvenir delà scène de la veille. Il rétracta tous ses dires contre le théologal et confessapar deux fois, qu'en abjurant le calvinisme il était revenu très-librement à la véritable Eglise, dans laquelle il voulait vivre et mourir. Jean Emotte, confirma cette déclaration, disant que le malade lui avait avoué « qu'il n'eftoit pas dans fon bon fens » lors du premier interrogatoire ; qu'il avait juré de rester catholique et que, baisant la croix, il avait déploré amèrement le scandale de son ancienne apostasie.

Le lieutenant-civil interdit au ministre et à ses coreligionnaires l'entrée de l'hôpital, et leur signifia de ne plus inquiéter Pichangey.

Le 19 juillet, malgré cette défense, deux fougueux calvinistes, Lazare Segauld et Claude Forneret, vinrent livrer au malade un nouvel assaut. (( Messieurs, dit Jean Emotte, laissez cet homme en paix ; il est sincèrement catholique : ce matin même il a reçu la divine Eucharistie. » Ils répondirent furieux : « Taisez-vous, vil séducteur!.... » « Et ils firent à l'Hostel-Dieu, grand bruit et scandale. y> Il fallut un arrêt du Parlement pour éloigner ces sectaires (i).

Pendant ces troubles et dans les années qui suivirent, il régna en Bourgogne une profonde misère : les indigents et les malades affluèrent à

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu, Layette 87, n° 2.

AU XVII® SIÈCLE l6l

l'hospice et dévorèrent ses revenus. Des hommes généreux, messires Baillet, Chevignard, Gaignard et de la Place; des femmes de cœur, mesdemoiselles David et Galois, la marquise de Tresvel, mesdames Belin, Lopin et Odebert, lui firent de larges aumônes , mais elles ne suffirent point, et il fallut que la Chambre des Pauvres, le Chapitre, le Maire et les Echevins de Beaune et les Élus de la province lui vinssent en aide.

En 1628, la peste joignit ses horreurs à ces maux; elle fut apportée à Beaune par des marchands étrangers. On fit des prières publiques et des processions. Le fléau se développa rapide comme un incendie ; il attaqua d'abord l'adolescence et la jeunesse, puis il frappa tous les âges et s'étendit à toute la ville. Beaucoup d'habitants s'enfuirent dans les campagnes; la plupart des maisons et des boutiques se fermèrent, et l'herbe crut d'un demi-pied dans les rues. Ceux qui restèrent suffirent à peine pour soigner les malades et enterrer les morts. On logea d'abord les pestiférés dans l'hôpital du Saint-Esprit et dans les maisons de la Commanderie, à Saint- Jacques et à Saint-Jean, mais leur nombre augmentant, les magistrats décidèrent qu'on les porterait à l'Hôtel- Dieu.

Les directeurs repoussèrent cette décision, invoquant les règlements de l'hospice et la volonté des patrons et des fondateurs ; ils protestèrent hautement contre les violences du passé et contre celles que l'on oserait tenter encore. Trouvant les magistrats inexorables, ils demandèrent un sursis

de trois jours, afin que les sœurs pussent se munir des sacrements de pénitence et d'Eucharistie, et se préparer à la mort pour être plus fortes pour affronter la contagion. Ce délai ne fut point accordé.

Deux jours après, le Dimanche 23 juillet, pendant les Vêpres de l'Hôtel-DieuJe maire^les^échevins et de nombreux habitants survinrent, sommant d'ouvrir les portes et menaçant de les rompre. Les Vêpres finies, les portes s'ouvrirent et la foule entra avec grand bruit, adressant force reproches aux sœurs. On entassa dans la maison les pestiférés en si grand nombre, qu'on les mit deux à deux dans les lits ; les lits ne suffisant point, on fit des couches sur le pavé des salles.

Pendant plus de quatre mois, il y eut là de cent-vingt à cent-quarante malades. Gomme si ce foyer de contagion n'eût pas été assez intense, les édiles firent inhumer les morts de la ville et des faubourgs au cimetière de l'hôpital. Les sœurs furent admirables d'héroïsme et de charité : la Maîtresse, Pierrette Monnet, mourut avec quatre de ses filles, les plus jeunes et les plus robustes. Au bout du dixième jour, plus de douze sœurs étaient atteintes de la contagion ; après quatre mois d'incessants labeurs, toutes étaient épuisées : « On fut obligé, dit Gandelot, de retirer les pestiférés de l'Hôtel-Dieu, pour conserver la vie à ce qui restait de malades et d'hospitalières (i). »

La maison était ruinée : elle avait dépensé plus de 2,180 livres ; son ameublement était avarié ; elle

(1^ Gandelot, p. 170.

AU XVIl' SIÈCLE 163

n'avait pu récolter ses foins et ses blés, ensemencer ses champs et rentrer son bois. Le Maître, Jean Bouchin, fit part de cette détresse au maire et aux échevins de Beaune, qui, en amenant leurs malades, avaient promis : « de reftablir les meubles & uftenfiles ; de fornir bled, vin, argent, médicamens, chirurgien, confeffeur & autres chofes néceffaires pour la nourriture & le foulagement des fœurs, des peftiférés et des pauvres.» Les officiers de la ville oublièrent leurs promesses ; ils se contentèrent de donner à l'hospice la somme de 750 livres et un contrat de rente de 40 (i).

De simples particuliers lui vinrent généreusement en aide : le capitaine d'Argis lui légua 300 livres; sœur Richard, mourante de la peste, en donna 400, et on en trouva 300 dans les troncs.

Jean Gomeau, titulaire de l'hôpital du Saint- Esprit, fut lui-même atteint de la contagion et porté à l'Hôtel-Dieu. Ce bon prêtre, touché du dévouement des soeurs et des soins qu'il reçut, voulut que son hospice fût annexé à la maison de Rolin. Du consentement da Doyen et des vénérables de Notre-Dame , du maire et des échevins de Beaune, l'annexion fut prononcée, le 29 décembre 1628, par M*''"' de Ragny, évêque d'Autun.

L'hôpital du Saint-Esprit remontait à une époque reculée : il en est fait mention dans des titres du XIIP siècle. Il était situé sur la Bouzaise, sur l'ancien chemin de Châlon ; c'était l'hôtellerie des pauvres qui venaient de ce côté. Il comptait autrefois douze lits : il n'en avait plus que trois. Il

(1) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette i.

avait joui d'un grand nombre d'iiéritages ; mais la plupart avaient été donnés à rentes et il ne lui restait plus que 181 livres de revenu (i).

Cette annexion accrut à l'Hôtel-Dieu la dévotion au Saint-Esprit, qui déjà y était grande, depuis qu'en 1452, Nicolas V avait accordé à l'hospice de Rolin tous les privilèges du fameux hôpital du Saint-Esprit de Rome. La Pentecôte devint la fête principale de notre Maison-Dieu : ce jour-là il 5- eut sermon en latin et processions solennelles. Pendant l'OctaveJes reliques furent exposées et les troncs des pauvres se remplirent d'aumônes. Les fidèles se pressèrent dans la Chapelle pour gagner les indulgences du Grand Pardon, Ils entourèrent avec avidité la chaire en pierre de la cour d'honneur d'où tombait la parole évangélique ; ils parcoururent processionnellement la cour et le jardin de l'hospice. Cette Octave finissait le soir de la fête de la Sainte Trinité : après le sermon, l'officiant et les prêtres, revêtus de chapes d'or, entouraient la croix monumentale de la Grand' Chambre et chantaient le Te Deiim.

La Confrérie du Saint-Esprit de l'hôpital de Beaune devint célèbre et les plus grands noms de France furent inscrits sur son registre (2).

Parmi les prédicateurs qui, à cette époque, fu-

(1) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette 87, n° 2. — Gandelot, p. 164.

(2) Archives de l'Hôtel-Dieu. —Tliredcire, p. 72 — En 1866, Mgr Rivet, évèque de Dijon, en souvenir de ce qui se pratiquait autrefois, a autorisé dans la Chapelle la bénédiction du Saint-Sacrement après la messe, chaque jour de l'Octave de la Pentecôte, et le chant du Te Tteum, après les secondes vêpres de la Trinité.

rent l'âme de nos solennités de la Pentecôte, nous devons citer Guillaume Pacquelin.

Né à Beaune en 1575, il entra d'abord chez les Jésuites qui l'envoyèrent à Milan, où il enseigna la langue grecque, et à Rome où il professa la théologie et prêcha devant le Pape qui l'honora de son estime. Il parut avec éclat dans les grandes chaires de Paris. Devenu théologal de Beaune, il appela dans cette ville les Oratoriens et les Ursulines pour instruire la jeunesse ; il composa un Catéchisme pour les enfants et un Supplément du Bréviaire Romain pour la Collégiale. Il aima tendrement les pauvres ; il se plaisait à visiter et à exhorter les malades de l'Hôtel-Dieu ; sa dernière pensée fut pour eux; il mourut en 1632, leur léguant 300 livres (i).

Jean Emotte, le Père spirituel des sœurs, l'ami du savant théologal, le précéda de quelques mois dans la tombe ; il n'avait pu se remettre des fatigues et des émotions de la peste de 1628 : il était mort au mois de juin 1631. Son trépas fut un grand deuil pour les hospitalières et les pauvres qu'il avait défendus contre les protestants et dont il avait soutenu le courage durant la contagion. Sa mort fut le digne couronnement d'une vie toute de charité.

Il dicta en ces termes ses volontés dernières : « Je recommande mon âme à Dieu le Créateur, le priant par le mérite de la Passion de Notre-Sauveur Jésus-Christ, son Fils, et par les prières de

(2) Archives de l'Hôtel-Dieu. — Gandelot, p. 154.

i66 l'hôtel-dieu

la glorieuse Vierge Marie et de tous les saints, de la vouloir colloquer en son saint royaume du Paradis au nombre des bienheureux. — Je veux, après que mon âme sera séparée de mon corps, qu'il soit enterré au grand Hoftel-Dieu de Beaune devant l'autel Sainte-Marthe, sous la tombe des des confesseurs des sœurs. » Comme gage d'affection il fît quelques legs à ses parents et à ses amis, puis il ajouta : « Quant au surplus de tous mes autres biens meubles et immeubles, présents et advenir, j'en nomme et institue comme vrais et légitimes héritiers, les pauvres du grand Hoftel- Dieu (i). » Leur part était belle : elle s'élevait à près de 1,500 livres de rente.

Cet insigne bienfaiteur de l'hospice eut pour successeur Antoine Vorvelle, chanoine de la collégiale de Beaune ; c'était un prêtre pieux, instruit, habile directeur des âmes, parlant et écrivant avec éloquence. Il mit au service de l'Hôtel-Dieu une belle intelligence et un grand cœur : les maux qui fondirent sur la ville et les campagnes lui donnèrent bientôt l'occasion d'exercer son zèle et sa charité.

La peste reparut à Beaune au mois de juillet 1634 et dura longtemps (2). Elle fut suivie de la guerre et s'unit à elle pour moissonner nos malheureuses populations. En 1636, la France ayant entrepris la conquête de la Franche-Comté, le prince de Condé leva le siège de Dôle pour voler

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette 80. J2) Gandelot, p. 175.

au secours de la Picardie envahie par les troupes espagnoles. Aussitôt Gallas, à la tête d'une armée formidable, franchit le Rhin et ravagea la Bourgogne : cette invasion ne dura que dix jours, mais il faut remonter aux Barbares pour trouver tant de sang et de ruines. L'ennemi parut sous les murs de Beaune, où se réfugièrent d'infortunés villageois. On était au mois de novembre ; alors la misère fut affreuse : « Il y avoit tant de pauvres gens retirés dans nos villes à cause de l'ennemi, dit un témoin oculaire, que tous les jours on trouvoit des morts sur le pavé qu'on menoit enterrer avec les peftiférés (i). )) L'Hôtel-Dieu fut assiégé de faméliques et rempli de malades et de mourants qui épuisèrent ses ressources.

Les Elus de Bourgogne lui envoyèrent 300 livres: c'était peu pour subvenir à tant de besoins ! Des personnes généreuses, ravies du dévouement des aumôniers et des sœurs, leur tendirent la main pour qu'ils pussent secourir les pauvres : Jeanne Bouchin, Antoine David, Denis Desbois, .Marguerite Lecomte, Louis Lopin, Claude Rousseau leur donnèrent chacun 300 livres ; Bernardin Bourée leur en donna 400 ; ils en reçurent 500 de François Brunet ; 600 d'Antoinette Bacot , autant d'Henriette Lorenchet; i,ooo de demoiselle Jeanne Richard de Bligny et de Philippe de Rochechouart, baron de Couches; et 1,700 de Messire de Laucier de Paris, Nous ne pouvons citer que les plus notables de ces dons ; nous en omettons d'autres plus humbles, méritoires comme le denier de

(\) Histoire de Beaune, par M. Rossignol, p. 407.

i68 l'hôtel-dieu

la veave. Tous sont faits dans des termes qui révèlent la gratitude et l'admiration : « C'eft en fouvenance de bons & agréables lervices, ou en confidéracion des grandes charités que les pauvres & les malades reçoivent au grand Hoitel-Dieu & pour y participer, »

L'hôpital de Beaune était regardé dans la province comme un lieu béni et un sanctuaire de charité ; on aspirait à y reposer après la mort. Messire Jacques Mangot, seigneur d'Orgeux, conseiller du Roy, m.aître des requêtes et intendant de Bourgogne, légua aux pauvres 8,000 livres pour avoir ce privilège. Etant décédé à Dijon, les premiers jours de mai 1643, °^ ^^ transporta à l'Hôtel-Dieu, où on lui fit de magnifiques funérailles et où on l'inhuma près de la tombe de Guigone. Du velours qui servit à la chapelle ardente, on façonna une chasuble et deux tuniques pour les cérémonies funèbres ; on y broda les armes du défunt.

Ce pieux seigneur, voulant appeler sur les soeurs et les malades la protection des bienheureux, ordonna que chaque année, le 21 avril, on ferait une procession dans l'hospice, en chantant les litanies des Saints, et en s'arrètant à chaque salle pour réciter l'oraison du patron à qui elle est dédiée (i).

Le legs de Messire Mangot ne put effacer les dettes de l'Hôtel-Dieu qui grandissaient chaque année avec la misère publique ; la détresse devint telle, que, le 17 avril 1648, les administrateurs « pour efviter la ruyne totale de la maison » furent

(1) Archives de l'Hôtel-Dieu. — T>irectoire, p. 74.

obligés de prendre ces mesures et d'autres tout aussi rigoureuses : « Ne feront reçus au di6l hofpital aucuns vallets & fervantes pour y eflre malades, fmon nourris par leurs maiftres ou maiftreffes. — Il ne fe fera aucun confommé aux malades. — Il ne fera donné aux fœurs qui font en la Grand'Chambre & infirmerie auculnes choies pour les déjeuners & gouflers des malades. — Les li6ls de la Grand'Chambre, qui font au nombre de vmgt-huit, feront réduits à dix-huit pour y recevoir les malades ; ils ne pourront eftre augmentés fmon au cas qu'il arriveroit des foldats malades. Les foldats guéris, les li6ls feront toujours au nombre de dix-huit. »

Pendant ces années calamiteuses, l'un des héritiers du Fondateur mettait tout en émoi dans l'hospice. Messire Louis de Pernes, chevalier des ordres du roi, son conseiller et le premier gentilhomme de sa chambre, gouverneur de Saintes, seigneur de Monestoy et autres lieux, était devenu, par sa femme Claude d'Epinac, petite-fille de Nicolas Rolin et deGuigone, patron de l'Hôtel-Dieu. Il s'avisa, en 1639, de prétendre au droit de domicile à l'hôpital, avec sa dame, ses fils, ses filles et tout son train de maison.

Maître Vorvelle ne se laissa point intimider par la haute position de ce personnage.

« Monsieur, lui écrivit-il, l'intention du Fondateur en laissant à ses héritiers des droits sur l'hospital a été non pour diminuer, mais conserver et augmenter le revenu des pauvres. Or, si vous y

preniez votre logement, il seroit inévitable que vous fermeriez la porte à tous les legs et aumosnés, par cette créance, qui deviendrait commune, que le bien des indigents se melleroit à votre dépense. Et, sur ce sentiment qu'il ne faut pas donnera plus riche que soy, vous verriez infailliblement tarir, pour l'hospice, la fontaine de la miséricorde.

« Le soin des pauvres exige des sœurs un service si pénible et si humiliant que, pour s'y engagerai faut la sainte attraction d'un puissant amour de Dieu. La Règle que leur a donnée le Fondateur a si heureusement réussi que, par sa fidèle observance, la juste réputation de l'hofpital, dans le laps des temps, au lieu d'aller à son rabais, selon la commune misère des choses, a fait au contraire du progrès de jour en jour. Or, il est évident que, si vous aviez votre logement à l'Hoftel-Dieu, aucune fille ne voudrait s'y présenter. Quel est le père qui permettroit à sa fille d'aller s'engager dans la confusion des valets, sommeliers, cuisiniers, palefreniers, laquais et autres telles personnes qui d'ordinaire, bien qu'ils aient des maiftres vertueux, sont si insolents et quelquefois si licencieux ? Quelle sœur oserait se charger de la clef de la porte non pour l'ouvrir ou la fermer à des heures réglées, mais à toutes les heures de la nuit, comme cela se pratique dans l'hoftel d'un seigneur ? Quelle sœur, durant les ténèbres, oseroit descendre pour travailler dans les offices du four, de la cuisine et de l'infirmerie ? Ne seroit-elle pas dans l'extrême crainte de faire rencontre de sor-

tes de gens qui en plein midi sont fâcheux, mais qui en pleine nuit sont funestes ? Il y auroit assurément confusion dans le service, et les postulantes ne se présenteroieat plus.

(( Mais à cela, Monsieur, où prendrez-vous votre logement ? Quelle chambre treuverez-vous où un autel dressé par le commandement du Fondateur ne vous die que ces chambres sont plus chapelles que chambres, et qu'elles ne doivent servir à loger le mary et la femme ? On vous conseillera peut-être d'en abattre quelques-uns, mais vous avez l'âme trop élevée pour enfreindre la volonté du Fondateur et démolir des autels qu'il a fait ériger. Ah! il ne fait pas bon, pour son intérêt particulier, chasser Dieu de sa demeure, car sa justice vengeresse peut nous priver de celle qu'il nous a donnée. Vous ne pourriez pas affecter à votre domicile un poulce de terre à l'hofpital sans l'ofter au Seigneur ; le Fondateur dit expressément: « Je donne & laiffe dès à préfent & à perpétuité au Dieu tout-puiffant le di6l fond, affin d'y conftruire & ériger l'hofpital avec tous les édiffices fai6ts & à faire. ))

« Cette maison est maintenant le modèle des hofpitaux ; on vient prendre ses règlements et ses filles, afïîn de communiquer aux autres les enseignements et la pratique de la charité. Sa réputation appelle les eftrangers pour y voir et admirer son bel ordre et y adorer la Providence qui, par le ministère de ses dévotes servantes, assiste avec une si petite somme de deniers une si grande quantité d'indigents et de malades. Convertirez-

Yous le fameux hofpital des pauvres en hoftel de seigneur (i) ? ))

Le Directeur spirituel mit tout en œuvre pour faire triompher la cause de sa chère maison : supplique des sœurs, avis d'avocats célèbres, décisions de docteurs et de théologiens en renom, opposition de la ville et des administrateurs de l'hospice, il employa tout pour éclairer et vaincre le patron.

M. de Pernes, outré de cette résistance, voulut destituer maître Vorvelle. Aussitôt les sœurs, les magistrats et les notables de Beaune prirent la défense de ce prêtre « par qui les confciences eftoient bien réglées & gouvernées, & qui avoit faicl & faifoit journellement de grandes charités aux pauvres de l'hofpital, » Le prince de Condé, gouverneur de la province, intervint et pacifia les esprits ; les malades et les sœurs gardèrent leur Père spirituel, et Monsieur de Pernes fut contraint d'abandonner ses prétentions de séjour à l'Hôtel- Dieu (2).

Si le vaillant Directeur eut des tristesses et des luttes, il eut aussi des joies. L'une des plus douces fut de recevoir, en 1643, la visite du baron de Renty, le grand hospitalier de Paris, l'ami et le coopérateur de saint Vincent-de-Paul, et, en 1647, celle de M. Olier, le fondateur de la congrégation de Saint-Sulpice. Attirés à Beaune par la réputation de sainteté de sœur Marguerite, ces pieux personnages, avant d'aller au Garmel, se

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layetts 82, n" 8. Passim. (2) Archives de l'Hôtel-Dieu.

AU rvii* SIÈCLE îy^

rendirent à l'église et à l'hôpital, disant à ceux qui les accompagnaient : « Il faut tout d'abord saluer et adorer Jésus dans le trône de son amour ; puis l'adorer et le servir dans la personne des pauvres.» Ils furent émerveillés de l'ordre qui régnait dans notre Hôtel-Dieu et de la charité des sœurs. Ils firent l'aumône aux malades et leur adressèrent de ces paroles qui sont plus précieuses que ror(i).

La plus grande joie de l'abbé Vorvelle fut de doter d'autres villes d'anges semblables à ceux qui desservaient l'hospice de Beaune. L'hôpital de Châlon, fondé, en 1528, au bord de la Saône où on le voit aujourd'hui, fut desservi d'abord par de pieuses filles qui prenaient le nom de sœurs. Comme elles manquaient de la force et de l'intelligence que donnent la discipline et la vie religieuses, on reconnut qu'elles étaient au-dessous de leur tâche. Le dévouement, l'ordre et l'économie ne régnaient point dans la maison. La peste de 1628 fit comprendre la nécessité d'appeler d'autres servantes : « les praticiens se plaignirent du peu de charité des sœurs pendant la contagion, et de la spoliation de plusieurs meubles tant des particuliers que de l'hospital. » Le 28 octobre 1632, les magistrats arrêtèrent que les infirmières laïques seraient remplacées par des religieuses. Comme les filles de Nicolas Rolin, si modestes, si diligentes et si économies, étaient à leurs yeux le type de Ihospitaliére, ils prièrent le patron et les di-

w ^i^ -^'^ '^^ ^- ^^ 'K^'^^y, par le P. de Saint-Jure. — Vie de M. Olier, par m. Paillon.

recteurs de notre Hôtel-Dieu de leur accorder deux sœurs et trois postulantes pour la réforme de leur maison.

Sœurs Jeanne Ruchon et Charlotte Gautherot et trois postulantes furent envoyées. Aussitôt une sage économie régla les dépenses et multiplia les ressources ; les salles parées d'exquise élégance et de propreté réjouirent les malades et charmèrent les visiteurs. Les deux sœurs n'avaient été cédées que pour six mois : à l'expiration de ce terme elles rentrèrent à Beaune, apportant cette lettre des magistrats de Châlon aux directeurs de l'Hôtel-Dieu :

u Meffieurs, noftre bonne fœur &maiftreffe Jehanne Ruchon & noftre chère fœur Charlotte Gautherot, fa compagne, vont pour vous rendre l'obédience qu'elles doivent & vous fupplier d'agréer la dévocion qu'elles ont d'eftre les réformatrices «& fondatrices du fervice divin & des pauvres malades en noftre Maifon-Dieu. Nous ne vous les avons demandées véritablement que pour un un temps ; mais c'eftoit pour qu'elles-mefmes recognuffent le befoing qu'avoient de fi fain6les filles, noftre hofpital. Or, eft-il que pour accomplir leur œuvre, leur miniftère ne doibt point avoir d'autre mefure de temps que celle de leur vie. Il y a bien de la gloire pour la ville de Beaulne d'avoir produi6l & dreffé dans la charité & saincleté des filles fi vénérables, que vous procurez à vos voifins de tels avantages, & qu'ils vous reconnoiffent fur eux toutes prééminences. Nous vous fommes & ferons bien obligés par le lien de ces chières &

fainéles filles, ainiî que les regiftres de noflre maifon de ville & de noflre hofpital en rendront témoignage à perpétuité. C'eft ce que nous vous proteftons, tant au nom de tous les citoyens, qu'en nos propres & privés noms. A Châlon ce 17 octobre 1633. »

Il était difficile de ne pas condescendre, au moins en partie, à une demande si courtoise et si gracieuse. Les administrateurs appelèrent devant eux les deux hospitalières : sœur Charlotte fut gardée à la maison ; sœur Jeanne, ayant requis en toute humilité qu'on lui permît de servir le reste de ses jours Dieu et les pauvres à Châlon, on exauça ses vœux. Elle donna le baiser de paix à ses anciennes compagnes et retourna à ses chères postulantes.

L'un des premiers soins de la pieuse fondatrice fut de mettre sa communauté naissante sous le patronage de sainte Marthe ; elle érigea, en 1634, une confrérie en son honneur, dans l'hôpital de Châlon. La petite famille religieuse grandit et prospéra : en 1641, elle comptait douze sœurs ; en 1662, elle en avait seize; aujourd'hui, elle en a plus de vingt-quatre, qui toutes rivalisent de zèle et de dévouement dans le service des malades (i).

Quelques années après la fondation de Châlon,

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu de Beaune. Layette 97, n° I. — Archives de l'hôpital de Châlon. — Châlon envoya lui-même des colonies hospitalières aux cités voisines; il établit des sœurs à Villefranche en 1668, à Pont-de-Vaux en 1674, à Belleville en 1730. Les filles Sainte-Marthe parurent si admirables et si gracieuses avec leur charmant costume, leur visage riant et modeste, et leur exquise charité que tous les hôpitaux du voisinage adoptèrent leur règle et leur habit. On les trouva bientôt à Beaujeu, à Charlieu, à Cluny, à Cuiseaux, à Louhans, à Marcigny, à Montmerle, à Paray-le-Monial, à Tournus, à Villersexel, etc.

en 1647, la ville de Grenoble sollicita des patron et directeurs de l'Hôtel-Dieu la même faveur. Pour mieux réussir, elle fit présenter sa demande par son premier président au Parlement, « Pierre le Gouzde laBerchère,dont les lumières,la vertu et la fermeté, avoient rendu le nom précieux à Dijon, sa patrie (i). » La Maîtresse réunit ses filles et leur fit part de la nouvelle fondation : elle déclara qu'elle n'admettrait pour cette entreprise que des sœurs de bonne volonté qui lui en feraient la demande écrite. Les sœurs Marie Bourgeon et Etiennette Briois, les postulantes Madeleine Belot et Claire Barbotin, présentèrent leur supplique. Introduites devant les directeurs assemblés, elles exprimèrent la volonté de régir pendant une année l'hospice de Grenoble, puis de revenir parmi leurs compagnes. On loua leur généreux dessein et l'affection qu'elles portaient à l'Hôtel-Dieu. Sur la fin de m.ars 1647, elles reçurent la bénédiction de la maîtresse Pierrette Gautherot, et de leur Père spirituel, et partirent pour Grenoble où elles renouvelèrent les merveilles d'ordre, d'économie et de charité accomplies à Châlon (2).

Le chanoine Vorvelle, l'inspirateur et le maître de toutes ces âmes généreuses, mourut l'année suivante, le 7 novembre, dans de grands sentiments de componction et de piété. Il choisit sa sépulture à l'hôpital et lui légua tous ses biens. Craignant que le comte de Pernes,le nouveau patron, n'élevât des prétentions semblables à celles de son père, le

(2) Courtépée, tom. 1, p. 355.

(3) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette 89, n" i.

sage directeur déclara que son testament serait nul si l'on admettait « des personnes saines » à l'Hôtel- Dieu.

L'abbé Vorvelle avait composé des écrits ascétiques qui malheureusement sont perdus. Il en disposa en ces termes : « Je lègue mes Livres, Lettres et Mémoires spirituels k mes filles les servantes de Dieu et des pauvres, avec ma cassette de cuir doré et celle de tapisserye pour les y mettre et conserver, et je veux que la Maîtresse en ait la clef pour les faire voir quelquefois. » Par la doctrine, le pieux auteur appartenait à J'école des Charles Borromée, des François de Sales et des Ignace de Loyola. Il avait une si grande dévotion pour ce dernier saint, qui venait d'être canonisé, qu'il fonda son office à la collégiale de Beaune (i).

L'héritage laissé par le charitable défunt était considérable : les administrateurs se réunirent immédiatement pour établir les dix lits supprimés dans la Grand'Chambre.

Le 26 mai 1648, l'année où mourut M. Vorvelle, la vénérable sœur Marguerite du Saint-Sacrement rendit son âme à Dieu, après avoir mené une vie plus angélique qu'humaine. Elle mit en honneur dans le monde la dévotion à l'Enfance de Jésus. Les hospitalières de Beaune, en fidèles épouses du Christ qui volontairement s'est voué à la pauvreté, aux fatigues et à la mort pour le salut de l'homme malade et déchu, furent des premières à embrasser cette suave et charmante dévotion. On

(i) Voir ce testament aux Archives de l'Hôtel-Dieu,

plaça l'image de l'Enfant-Dieu dans toutes les salles et dans une grotte que l'on construisit dans le jardin. Le culte du Sauveur, surtout au temps de Noël et au mois de janvier, fut une joie pour les malades et leurs pieuses servantes. En l'honneur de la Nativité de Jésus, le 25 de chaque mois fut encore pour notre hôpital une fête que les Souverains-Pontifes enrichirent d'indulgences. Pour compléter l'ensemble des mystères célébrés à la gloire de l'Enfant de la Crèche, sœur Anne Gaignarre fonda, en 1651, la solennité du Saint Nom de Jésus pour Iç 14 janvier de chaque année (i).

Comme M. Olier, le baron de Renty, le chancelier Séguier et Louis XIV, les hospitalières de Beaune eurent une profonde confiance en la sainte fille du Carmel. Elles attribuèrent à son intercession deux faits assez extraordinaires.

Quelque temps après la mort de Marguerite, des religieuses passant près de la rivière, qui traversait alors à découvert la cour d'honneur de l'hôpital, aperçurent des vêtements qui flottaient sur l'eau. Elles se hâtèrent de ramener sur la rive sœur IVlarie Chapeau, qui dans un évanouissement était tombée en lavant les bassins des pauvres. Sa figure était noire, et son corps froid et rigide offrait toutes les apparences de la mort. Au milieu de la consternation générale, sœur Belot, se confiant en Marguerite, fit un vœu pour obtenir le retour de l'hospitalière à la vie. A peine avait-elle

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette 3, n° i. — Directoire, p. 75.

achevé sa prière, que Marie Chapeau ouvrit les yeux et lui tendit les mains (i).

Au mois d'octobre 1652, on amena à l'Hôtel- Dieu un malade dont le salut paraissait désespéré comme la vie ; ce malheureux proférait d'horribles blasphèmes, il injuriait les sœurs et leur jetait au visage des vases remplis d'immondices. Il accueillit le chapelain par des imprécations. En proie à une fureur satanique, il invoquait l'enfer et les démons. La sœur chargée plus particulièrement de ce misérable recommanda son salut à l'intercession de Marguerite : toute la Communauté se mit en prières pour obtenir cette conversion. Une relique de la Carmélite fut attachée secrètement au vêtement du malade : aussitôt sa fureur tomba et il s'endormit. A son réveil, il était changé ; il demanda pardon aux religieuses, appela le prêtre et mourut en prédestiné (2).

Peu de temps après la succession de l'abbé Vorvelle, une affreuse tempête replongea l'Hôtel-Dieu dans une gêne extrême. Le 27 mai 1650, une orvalle de grêle fît d'épouvantables dégâts à Beaune et dans tout le voisinage. Les habitants, ruinés par ce sinistre, supplièrent les Elus de Bourgogne de les décharger de la taille (3).

Dieu vint en aide à cet hôpital qui assistait miséricordieusement les pauvres et envoyait généreusement ses filles aux autres cités.

(i) "Vie de Marguerite du Saint-Sacrement, par M. L. de Cissey, p. 220, 1'= édit.

(2) Vie de {Marguerite du Saint-Sacrement, par M. L. de Cissey, p. 239.

(3) Archives de Bourgogne ; ^{ecueil de titres concernant la ville de Beaune^ par M. Joseph Garnier.

Page 1