CHAPITRE Xlir
L'HOTEL-DIEU A LA FIN DU XVir SIECLE
E qui contribuait surtout à entretenir la ferveur et l'héroïsme des hospitalières de Beaune c'était l'heureux choix de leurs directeurs. Depuis cinq ans, elles étaient guidées par un prêtre savant et vertueux, qui était aussi aimable dans ses rapports avec les gens du monde que distingué dans la chaire chrétienne ; il causait avec un égal abandon avec les grands personnages et les pauvres de Jésus-Christ ; sa parole était à la fois onctueuse et ardente : il touchait, il persuadait, il entraînait, et sa vie prêchait encore mieux que ses paroles. C'était le P. André CarmagnoUe de l'Oratoire. Il professait avec distinction au collège de la ville, et son éloquence l'avait fait appeler à la chaire de théologal de Notre- Dame ; parmi ses discours à la collégiale, l'oraison funèbre de Louis Gaston de Foix, gouverneur de Bourgogne (i), fut particulièrement remarquée.
(i) Cette oraison funèbre fut imprimée à Dijon en 165 S.
içS l'hôtel-dieu
Sous un tel guide les servantes des pauvres accomplirent de grandes œuvres.
Pour ce Directeur, le vrai modèle de l'hospitalière était Marie entourant de soins maternels le le Christ pauvre et enfant, l'assistant à la croix dans ses souffrances et sa mort et l'ensevelissant au sépulcre. Le 7 septembre 1661, il fit placer une belle statue de la Vierge, sous le titre de Notre- Dame de la Miséricorde^ dans le réfectoire des sœurs et leur dit : « Mes filles, je vous donne pour première maîtresse la mère du Sauveur. Désormais elle présidera vos assemblées et vos repas; afin que chaque jour, vous renouvelant dans l'esprit de votre vocation , vous unissiez vos sentiments à ceux de son cœur virginal et maternel pour servir en parfaite pureté, humilité, charité et fidélité Jésus en la personne des pauvres. »
Les religieuses accueillirent avec transport la douce supérieure et s'engagèrent à faire chaque année, le 7 septembre et le 8 décembre, des offices solennels à son honneur, et à se rendre ces jours-là processionnellementaux pieds de Notre-Dame de la Miséricorde pour appeler sa protection sur l'Hôtel- Dieu et ses servantes. Le bon Père, afin d'assurer ces pieuses pratiques, fit une fondation de six cents livres.
L'image de la Mère de Jésus continue d'orner le réfectoire des hospitalières de Beaune , qui n'ont jamais cessé de regarder la Vierge immaculée comme leur première maîtresse , et qui,
en 1872, ont rétabli la procession du 8 décembre, supprimée par la Révolution (i).
Elevées à l'école du Christ et de sa mère, ces vierges étaient préparées à tous les dévouements. Au cornmencemient du XVIP siècle, les habitants de Dôle, aidés par le roi d'Espagne et l'infante Isabelle, avaient bâti un hôpital. Ils le firent desservir d'abord par des infirmiers, secondés par les dames de la ville ; puis, en 1663, ils demandèrent pour le gouverner six sœurs de l'Hôtel-Dieu de Beaune (2).
Accepter cette tâche c'était se condamner volontairement à l'exil : Dôle n'appartenait point encore à la France. Six membres de la communauté se présentèrent ; deux professes, Madeleine Navetier et Claire Barbotin ; une novice, Antoinette Gombeault et trois postulantes : Anne Desbuis, Marie-Thérèse Barbotin et Claude-Marie Gombeault. Parmi ces servantes des pauvres, plusieurs étaient soeurs ; toutes étaient originaires de Beaune, à part Anne Desbuis qui était de Nolay ; ce groupe religieux était admirable d'élan, de jeunesse, de candeur, d'intelligence et de générosité. Sœur Madeleine Navetier fut élue maîtresse : c'était une hospitalière d'environ cinquante ans, d'un sens parfait et d'une maternelle charité. On lui donna pour compagne Claire Barbotin, à peine âgée de trente ans ; elle avait une aptitude merveilleuse pour les fondations ; déjà elle avait pris
(i) Archives de l'Hôtel-Dieu, Fondation du P. Carmagnollc. — Registre de Communauté, année 1872. (2) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette 3, n° i.
part à celle de Grenoble : ce fut l'une des femmes les plus adm.irables qui soient nées à Beaune.
Le i8 novembre 1663, le chanoine Jaquey et l'avocat Boichelier, députés par la ville de Dole, se présentèrent à l'Hôtel-Dieu avec des équipages pour chercher la petite colonie. Le lendemain, les intendants de l'hospice et les députés franc-comtois rédigèrent le traité de fondation. Les sœurs dirent adieu à leurs familles et à leurs compagnes et prirent le chemin de l'exil, emportant, en souvenir de la ville natale et comme gage de protection divine, une image Aq Jésus-Enfant, semblable à celle qu'on vénère au Carm.el de Beaune. Le P. Carmagnolle et la maîtresse, Marie Bourgeon, accompagnèrent leurs filles dans le voyage, et les installèrent dans leur nouvelle demeure, le 21 novembre, fête de la Présentation de la Vierge.
Les servantes des pauvres se mirent résolument à l'œuvre : les malades furent entourés de soins affectueux et délicats ; la maison reçut un luxe d'ordre et de propreté qui charma tous les regards. Cette famille religieuse fut admirable de ferveur et de fraternelle charité; l'éloignement du pays et des proches resserrant les liens qui unissaient ses membres, elle ne forma qu'un cœur et qu'une âme. Pour entretenir en elle cette sainte dilection et l'amour des pauvres, la communauté naissante se mit sous la protection du Dieu de la Crèche ; elle célébra les mystères de son Enfance et particulièrement sa fuite en Egypte. Chaque année, au mois de février, elle fit une neuvaine en
l'honneur du divin Exilé et porta, en chantant, son image autour des galeries de la maison. On accourut à ces chants; la ville admira les pieuses étrangères; les jeunes filles prirent part à ce religieux cortège, et plusieurs se sentirent appelées au service des pauvres. Cette neuvaine solennelle se ce-lèbre encore.
Les administrateurs de Thospice frappés de Tobéissance, de la modestie et de l'exquise charité des trois postulantes venues de Beaune, demandèrent pour elles l'habit religieux, à peine deux mois après leur arrivée ; elles le reçurent le 17 janvier 1664. Cette faveur accrut tellement leur charité, qu'elles furent jugées dignes de faire profession le 24 août suivant. Le P. CarmagnoUe vint recevoir les vœux de ses filles; il leur adressa de suaves et éloquentes paroles : cette cérémonie fut une fête pour la ville.
Comme la petite communauté était déjà prospère et que de nouvelles postulantes se présentaient, sœur Antoinette Gombeault fut rappelée, le 22 décembre 1664, à l'Hôtel-Dieu de Beaune. Son départ fut un deuil pour ses compagnes. Les directeurs écrivirent sur le registre de l'hospice : (( Sœur Antoinette appartiendra toute sa vie à cette maison; et toutes les fois qu'elle voudra y revenir elle sera la bienvenue. »
D'après l'acte de fondation , sœur Navetier et sœur Claire Rabotin étaient libres de la suivre ; elles demandèrent au contraire à vivre et à mourir dans leur cher hôpital de Dôle. L'année suivante; trois novices avaient remplacé sœur
Gombeault. Il était bon que la communauté naissante se fortifiât; de grands labeurs lui étaient réserves.
En 1668, au cœur de l'hiver, la Franche-Comté fut envahie par Louis XIV et Gondé ; des blessés encombrèrent par centaines l'hospice de Dôle : les hospitalières, trop peu nombreuses, appelèrent à leur secours les soeurs de Beaune qui leur vinrent en aide. Claire Barbotin, l'annaliste de sa communauté, écrit dans sa chronique : « Dans l'année 1668, nous eûmes la guerre. Nous fûmes pris de la France le 13 feuvrier : cette maison fut remplie de blessés, de malades jusqu'à près de cinq cents. La province ne resta à la France que jusqu'au mois de juin. » Le traité d'Aix-la-Chapelle rendit la Franche-Comté à l'Espagne.
Six ans plus tard, le canon tonnait sous les murs de Dôle. La lutte fut si sanglante et Claire fut tellement occupée qu'elle n'eut pas le temps d'inscrire ce fait à sa date : « J'ai oublié, dit-elle, d'écrire dans l'année 1674 que nous fûmes repris de la France. Le siège dura onze jours : cela nous donna bien des blessés et des malades ; on en compta jusqu'à onze cents ; nous en avions dans toutes les chambres, greniers, galeries hautes et basses. Nous fûmes contraintes de prendre des servantes pour nous soulager. » Cette fois la Franche-Comté fut irrévocablement unie à la France.
Ces fatigues multiplièrent les morts au sein de cette famille religieuse; en pleurant, Claire traça ces lignes :
« Ce jourd'hui, 14 octobre 1673, ma pauvre sœur
Marie-Thérèse Barbotin est morte, âgée de trentetrois ans. Je prie tous ceux qui liront ceci de prier Dieu pour elle.
« Ce 20 juillet 1674, ma sœur Anne Desbuis est morte, âgée de trente-trois ans. Toutes deux sont enterrées dans notre charnier.
« Ce 4 mars 1675, notre chère Maîtresse est morte, âgée de soixante-trois ans. Le même jour nos sœurs m'ont élue leur iVlaîtresse. »
Avant de mourir, sœur Madeleine Navetier avait formé de vaillantes filles qui, sous la direction de Claire Barbotin, accomplirent des merveilles : Dieu fit de l'hospice de Dôle une ruche féconde qui envoya des essaims aux quatre vents du ciel. Ecoutons notre modeste historien ; assurément Claire n'a point les grâces de style de Madame de Sévigné, mais en retour ses actes sont ceux de la femme forte des livres saints :
« Le 24 feuvrier 1680, dit-elle, nous sommes allées établir l'hospital de Saint- Jean-de-Losne dans l'ordre et la règle de la maison de Dôle. Je fus commise à cela avec ma sœur Charlotte Claire, . qui y demeura trois années. Nous l'avons remplacée par ma sœur Anerot.
« Le 2 juillet 1680, nous avons fondé l'hospital de Seurre. Cette mission fut donnée à moi et à ma sœur Jeanne Gombeault, qui; y demeura quatre ans et laissa des sœurs à sa place.
« Le II novembre 1680, nous avons établi l'hospice d'Auxonne. J'ai fait cette fondation avec ma sœur Elisabeth Guillemin. » Les hospitalières qui furent installées à Auxonne furent sœurs Larcher
et Parigot, toutes deux tirées de l'Hôtel-Dieu de Beaune (i).
« Ces trois maisons ont été établies avec un grand zèle par Messieurs de ces villes et nos directeurs qui leur ont accordé des soeurs avec bien de l'affection. Dans les traités, on s'est obligé à nous faire les mêmes choses qu'à Dôle : ces contrats sont dans les chartes de notre hospital. »
Après quelques années de repos, la sainte ruche reprit ses essaimages non plus du côté de la Saône, mais vers les montagnes des Vosges et du Jura. Laissons la parole à notre chroniqueur :
« Le 12 mai 1683, nous sommes allées établir l'hospital de Vesoul : j'y menai ma soeur Charlotte Claire et ma sœur Marie Annote.
« Le 3 décembre 1686, on est allé établir l'hospital de Saint-Claude : soeur Claude Chanterit et sœur Jeanne-Marguerite Gombeault furent chargées de cette mission.
« Le 21 octobre 1689, nous avons été appelées par Messieurs les directeurs d'Arbois pour mettre leur hospital dans le même ordre que celui de Dôle. Nos directeurs,après avoir passé un traité avec ceux d'Arbois, me chargèrent de ce soin avec sœur Suzanne Roy.
« Le 2 novembre, IVlessieurs les directeurs de l'hospice de Lons-le-Saulnier ont traité avec nos Messieurs de Dôle pour nous avoir pour régir leur hospital. Ils sont venus me prendre à Arbois avec ma sœur Boulenot et nous ont emmenées à leur maison pour commencer cet établissement. »
(i) Archives de l'Hôpital d'Auxonne.
De retour à Dôle, la sainte et vaillante maîtresse vécut encore quelques années : riche de jours et comblée de mérites et de vertus, elle s'endormit dans le Seigneur, en 1692. Dans le nécrologe des sœurs, on lit, à côté du nom de Claire Barbotin, ces mots qui dans leur brièveté sont un grand éloge : « Sa mémoire est précieuse. »
Sœur Claude-Marie Gombeault, la dernière des hospitalières venues de Beaune, fut élue pour lui succéder : elle unissait une âme virile à un cœur de mère. Elle eut besoin de toute son énergie pour sauver sa règle. L'archevêque de Besançon, Pierre- Antoine de Grammont, oubliant que c'était à la règle donnée par Rolin, que les Hôtels-Dieu de Beaune et de Dôle devaient leur ordre, leur économie, leur ferveur et leur renom, entreprit de la changer. Quand les directeurs présentèrent le nouveau règlement , les sœurs 'répondirent : « Nous ne pouvons l'accepter ; il est à la fois contraire aux clauses des traités de fondation, et à la règle à laquelle nous nous sommes consacrées par nos vœux, »
Le pontife insista ; le 10 mars 1698, il lança une ordonnance qui enjoignait aux sœurs de se soumettre dans le délai de quinze jours, ou bien de quitter l'habit et le voile, et de n'être plus que des hospitalières laïques. Marie Gombeault dit aux directeurs : « Ecrivez à Monseigneur que nous abandonnerons plutôt cet hospice que de renoncer à notre règle. » L'archevêque mourut. Il eut pour successeur son neveu François-Joseph de Grammont qui continua la lutte : il ne donna aux reli-