L*HÔTEL-D1ÉU
gieuses que huit jours pour se soumettre, et obtint de Louis XIV une lettre de cachet qui exilait à Beaune l'indomptable supérieure. Marie embrassa ses filles et prit le chemin de l'exil.
Les directeurs épousèrent le parti des hospitalières; l'intendant écrivit au Roi :"j((On peut blâmer le ton hautain de la maîtresse ; mais on ne dira jamais assez son zèle, son application, son soin au soulagement des pauvres, et la satisfaction qu'en a le public. » Ces magistrats donnèrent vingt louis, pour frais de voyage, à sœur Jacquey de Dôle et à sœur Comte de Saint- Jean-de-Losne, qui allèrent à Paris plaider devant le Roi leur cause et celle de la noble exilée. Elles s'adressèrent à M. de Chamillard, l'un des ministres. Au sortir du Conseil où fut discutée et jugée cette affaire, cet homme d'Etat dit aux voyageuses : «Mes sœurs, le Roi est content de votre conduite. Sa Majesté vous renvoie à l'exercice de vos règles. Ms' de Besançon rappellera votre maîtresse. » Pour concilier la justice et les égards dûs à l'autorité, sœur Gombeault se jeta aux pieds de l'archevêque, le remercia de son rappel, obtint sa bénédiction et reprit le gouvernement de sa maison qui conserve encore sa règle et sa primitive ferveur (i).
Quelques années après la fondation de Dôle, les directeurs de notre Hôtel-Dieu, cédant aux instances de l'archevêque et des magistrats de Besançon, leur accordèrent une petite colonie hospitalière pour desservir leur hospice Saint- Jacques.
(l) Tous les détails relatifs à la fondation de Dôle sont empruntés aux archives des Hôtels-Dieu de Dôle et de Beaune.
Elle se composait des sœurs Nicolle Guyard et Jeanne Bachey , et des postulantes Madeleine Guyard et Marie Goureau.
Leur installation se fit avec une pompe toute espagnole. Deux notables de la ville vinrent les chercher « avec six chevaux et le carrosse de sa seigneurie illustrissime, Monseigneur Antoine-Pierre de Grammont. » Les procès-verbaux annoblirent le Père spirituel, l'intendant Lorenchet, la maîtresse, sa compagne et quelques parentes qui conduisirent les voyageuses; ils devinrent subitement: « dames de haute^qualité, et MM. de Carmagnolle et de l'Ornes. » Le 24 mars 1667, la petite caravane fit une entrée triomphale à Besançon : on vmt audevant d'elle avec une riche bannière, et deux chanoines de la métropole complimentèrent « M. de Carmagnolle » et les sœurs. Le lendemain, fête de l'Annonciation de la Vierge, l'archevêque pour souhaiter la bienvenue aux pieux étrangers ouvrit solennellement les Quarante Heures à l'église de la Madeleine et bénit l'hôpital. Les gouverneurs de la cité assistèrent en corps à la cérémonie, et envoyèrent une députation aux sœurs pour les assurer de leur protection, et offrir le vin d'honneur à « M. de Carmagnolle » et des confitures aux dames qui avaient accompagné les religieuses. Les directeurs de l'hospice mtroduisirent dans leur assemblée le Père spirituel, la maîtresse de Beaune, sa compagne, la maîtresse de Besançon et les remercièrent avec courtoisie. Ils prièrent « M. de Carmagnolle » de vouloir bien être agrégé au nombre des directeurs spirituels et
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temporels delà maison. Le bon Père accepta. Le retour à Beaune fut tout aussi gracieux : le Père spirituel, la maîtresse et sa compagne reçurent à leur départ chacun un Saint-Suaire magnifiquement brodé (i), et l'un des notables de la ville les ramena en carrosse à l'Hôtel-Dieu.
Sœur NicoUe Guyard et ses compagnes se mirent sous la protection de Jésus-Enfant et demandèrent au Souverain Pontife les indulgences dont jouissaient les hospitalières de Beaune le 25 de chaque mois. L'Enfant de la Crèche apprit à ces pieuses filles à supporter l'abandon et le mépris. L'enthousiasme de la réception dura peu. L'hiver suivant, Louis XIV s'emparait de Besançon à peu près sans résistance, et en moins de trois semaines se rendait maître de la Franche- Comté. Dans son indignation, le conseil d'Espagne écrivit aux gouverneurs : « Le roi de France aurait dû envoyer ses laquais prendre possession de votre Province, au lieu d'y aller en personne. » Dès lors, ces magistrats devinrent hostiles à tout ce qui était français, et les pauvres sœurs, malgré leur intelligence et leur charité, eurent à supporter force dédains et mépris. Sœur Bachey, qui n'avait été cédée que pour six mois, fut, bien audelà de ce terme, rappelée à Beaune sur les instances de sa famille. Nicolle Guyard demeura sans compagne.
A la sollicitation des directeurs, le prince d'Aremberg, gouverneur de la Province, écrivit, au
(i)On appelait ainsi des linges qui avaient la forme du Saint-Suaire conser. vé dans la métropole de Besançon^ et auxquels on faisait toucher cette sainte relique.
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mois de septembre 1668, à radministration de Dole pour obtenir une fille de la Comté, sœur Charlotte Clair, professe seulement depuis quelques semaines, se plaignant que'(( l'hospital de Besançon n'étoit pas desservi avec soin et exactitude.» Cette administration, moins antipathique à la France, refusa, s'excusant sur l'inexpérience de la jeune professe, La maîtresse Claire Barbotin, n'écoutant que son grand cœur, s'offrit à remplacer sœur Charlotte. « Non ! non! lui répondirent les directeurs, nous nous garderons bien de vous exposer à des affronts : étant du même pays que la supérieure de l'hôpital Saint- Jacques, vous seriez traitée comme elle par des magistrats qui ne la supportent point, uniquement parce qu'elle est française. »
Au milieu de mars 1670, sœur Guyard, n'ayant pu faire à Besançon tout le bien qu'elle souhaitait, revint à l'Hôtel-Dieu. Elle fut remplacée par des religieuses de Sainte-Ursule qui demeurèrent peu de temps à l'hôpital Saint- Jacques. Il fut desservi pendant quelques années par de pieuses demoiselles, sous la direction de M?"" de Grammont. Ces bonnes filles ne firent point oublier les hospitalières de Rolin ; et, quand l'apaisement se fut fait dans les âmes, on fut tout heureux de s'adresser à des sœurs de son institut.
« Le 3 décembre 1687, dit Claire Barbotin, nous avons été appelées à Besançon par M'^" l'archevêque, par M. le premier président Jobelot et tous Messieurs du Conseil qui nous ont demandées à nos directeurs. Je fus chargée d'aller rétablir leur
maison, qui depuis dix-sept ans avoit des sœurs d'un autre ordre. Elles changèrent leur façon d'agir et furent toutes disposées à prendre notre habit et notre règle. Je n'y demeurai que deux mois; j'y laissai ma sœur Charlotte Clair pour maîtresse. »
Cette fondation, si laborieuse, fut heureuse et féconde ." Besançon créa lui-même des communautés hospitalières ; les premières furent celles de Gray et de Poligny. Aujourd'hui, c'est la maison-mère des hospices d'Arbois, de Poligny, d'Ornans, de Salins, de Semur-en-Auxois, de Vesoul, de Lucerne, de Neufchâtel et de Zug (i).
Le Père Carmagnolle fit plus que diriger nos sœurs avec sagesse et d'envoyer plusieurs d'entre elles fonder des communautés hospitalières dans d'autres cités : il s'appliqua à faire connaître leur règlement et à en assurer la fidèle observance pour l'avenir.
En 1636, M. Louis de Pernes avait publié cette règleàAutun, chez Biaise Simonnot, sous ce titre : « Fondation et Reigles du très-célèbre Hqfpital de la ville de Beaune, fondé 'par haut et finissant seigneur, Messire Nicolas Rolin, chevalier, chancelier de Bourgogne et seigneur d'Authume. » Cette édition était épuisée. Nous lisons au registre des délibérations de l'Hôtel-Dieu, à la date du 26 mai 1662: « M. l'Intendant a remonftré qu'il y avoit peu d'imprimés de la fondation faicle du di6t hofpital par I\i. le chancelier Rolin, la plupart de ceux que
(i^ Archives des hospices de Beaune, de Dôle et de Besançon.
defifunt M. de Pernes avoit donné au di6l hofpital ayant efté diftribués à diverfes perfonnes, mefme à des eftrangers à qui l'on n avoit peu en refufer, & qu'il efloit important d'en faire imprimer d'autres, pour en conferver dans le tréfor et en diftribuer à tous ceux qui fe mefloient des affaires de l'hofpital. Meffieurs ont délibéré que l'on fera imprimer en cefte ville la diele Fondation avec les bulles des Papes & privilèges donnés à icelle. »
Il fallait un homme habile pour diriger et perfectionner ce travail ; le conseil en chargea le Père spirituel, par cette délibération du 3 mars 1663 : « La fondation fai6le par Monfeigneur le chancelier Rolin du dicl Hoftel-Dieu fera de nouveau imprimée & l'épiftre dédicatoire fera adreffé®^ à M. le comte d'Efpinac, fon fucceffeur patron du dicl Hoftel-Dieu ; & pour ce faire, les di6ts lieurs affemblés ont nommé le fieur Garmagnolle, & feront adjouftées au dicl imprimé : la Fondation, Indulgences, Couflumes & Ufances qui n'avoient pas efté inférées dans l'ancien imprimé.»
Le 16 octobre suivant, le directeur soumit son œuvre au Conseil qui prit cette décision : « Sur la proportion touchant l'épiftre liminaire quife doibt mettre au nouveau imprimé des règles du dit hofpital fai6le par M. Garmagnolle, beaulpère, Meffieurs, après l'avoir remercié du foing qu'il en a pris, ont délibéré qu'elle fera monftrée à mon dit fieur le comte d'Efpinac, patron, avant de la faire imprimer. »
L'impression se fît attendre, et l'œuvre fut divisée. Le Livret des indulgences parut en 1673, et
le Règlement encore plus tard. Il fut publié sous ce titre : « Fondation et reigles du très-célèbre
HOSPITAL de la VILLE DE BeAUNE, AVEC UN ABRÉGÉ DE LA REIGLE MIS A LA FIN. A BeaUNE, CHEZ FrANÇOIS SiMONNOT, IMPRIMEUR DE LA VILLE, 1689 (l).
Le bon Père ne présida point à l'impression de son travail ; en 1670, ses supérieurs l'appelèrent à gouverner une importante maison de l'Oratoire. Son départ fut un deuil pour les intendants, les sœurs et les malades.
Il eut pour successeur un prêtre de Paris, M. Joseph Pelletier, qui avait exercé avec succès le saint ministère dans la paroisse Saint-Séverin, « où il s'étoit acqLiis beaucoup d'estime et de réputation comme confesseur. » Il fut installé le 19 juin 1670. Agenouillé devant le grand autel, il entendit la lecture des devoirs que lui imposait sa charge; la main étendue sur le missel, il jura de les observer. Le patron, M. de Pernes, le'présenta aux sœurs en leur rappelant qu'elles lui devaient respect et obéissance, et les invita à suivre ses enseignements. Le nouveau directeur marcha sur les traces de ses devanciers.
Il fut témoin de l'agrandissement temporel de l'Hôtel-Dieu. M. Louis Bétauld continuait ses libéralités. Le 20 décembre 1659 il avait offert de transformer la Grange de l'hôpital en une belle salle garnie de douze lits; il se chargeait des frais de construction et d'ameublement, et présentait pour ces travaux la somme de dix mille livres.
(i) Ces opuscules, tirés à trois cents exemplaires, coûtèrent l'un, le livret des indulgences, lo livres et l'autre 36.
Cette généreuse proposition fut accueillie ; la Grange etlacuverie de l'Hôtel-Dieu furent élevées plus loin et une nouvelle salle fut créée. Elle prit le nom de Saint-Louis, en mémoire du patron du fondateur. La salle Saint-Louis fut bâtie en moins de trois ans ; mais les malades n'y furent admis qu'au mois de juillet 1668, et sa bénédiction n'eut lieu qu'au 25 août suivant : ce jour là, pour la première fois, le divin sacrifice fut offert à son autel. Elle fut d'abord destinée aux militaires : le 12 juillet 1668, « une personne de qualité )) cachée sous le voile de l'anonyme, donna deux mille livres pour y loger les soldats français et étrangers que le défaut de ressources empêchait d'y recevoir.
M. Brunet-Legoux, parent et représentant du fondateur, obtint qu'on plaçât à l'extérieur de cette salle, au-dessus de la porte, les armes de M. Louis Bétauld, «pour laisser à sa famille cette marque apparente de sa charité et exciter par une louable ambition ses descendants à procurer à l'hospital de nouveaux bienfaits. » Un écusson est au-dessus de cette porte, mais il est sans armes et on y lit ces paroles évangéliques gravées en lettres d'or : (( (^lû i% gco- fst ^'erjidi g^i ^udlt. » Est-ce la devise du fondateur ? ou ces mots ont-ils remplacé son blason détruit par le marteau révolutionnaire ? Nous ne pouvons le dire.
A l'opposite de cet écusson, les admmistrateurs mirent, à l'intérieur de la salle, une table de marbre noir portant cette inscription en lettres d'or :