‹ L'Hôtel-Dieu de Beaune, 1445-1880Chapitre 47 sur 72 · M'^LES INTENDANT, MAÎTRE ET DIRECTEURS DE CET HOSPI · texte numérisé non relu

M'^LES INTENDANT, MAÎTRE ET DIRECTEURS DE CET HOSPI

TALONTFAICT APPOSER CETTE TABLE POUR UNE MARQUE PERPÉTUELLE DE LEUR GRATITUDE ENVERS M''BÉTAULD

CONS"" secret"'^ du Roy, receveur en chef des consignations DU PARLEMENT DE ParIS, SEIG' DE ChE- MAULT, MoNTBARROY ET LEQUEL A FAIT BASTIR, CONS- TRUIRE PAR SES CHARITÉS ET LIBÉRALITÉS CETTE CHAMBRE DE S'-LoUIS, SANS PRÉJUDICE DU DROIT DE PATRONAGE DE M. LOUIS DE PeRNES, COMTE d'EsPI- NAC, SEUL PATRON ET SUCESS'' DE MoNSGR LE CHANCE- LIER ROLIN, FONDATEUR DU DIT HOSPITAL, ))

En 1828, les administrateurs complétèrent l'œuvre de M. Bétauld en ajoutant à cette pièce le logement primitif des aumôniers. Cette salle est l'une des plus vastes de l'Hôtel-Dieu ; elle occupe tout le côté sud-ouest de la cour d'honneur. Elle a trente lits. Au milieu s'élève une belle fontaine en marbre. Les murailles offrent aux regards des malades un beau Christ placé au-dessus de la chernihée, et plusieurs toiles représentant : la Mort de Saint Louis par Moillon, le bon Samaritain, la Conversion de Saint Paul et le Martyre de Saint Sébastien.

Ce ne fut point assez pour M. Louis Bétauld d'avoir préparé un asile aux malades indigents, il pourvut à leurs besoins : chaque année, il donna deux mille livres pour l'entretien de la salle Saint- Louis. En 1688, ce fut iM""^ Bétauld qui acquitta cette dette sacrée : l'ami des pauvres était mort ! Avant d'expirer, il avait eu soin d'assurer la dotation de la nouvelle salle, par ce testament tout illuminé des splendeurs de la foi et des ardeurs de la charité :

AU XVIl' SIÈCLE 215

« Au nom de Dieu Père, Fils et Saint-Esprit.

« Je soussigné, Louis Bétauld, conseiller secrétaire du Roy, maison et couronne de France et de ses finances, seigneur de Chemault et Montbarrois, président en sa Chambre des Comptes, à Paris, je reconnois le présent acte pour mon testament.

« Premièrement, je demande très-humblement pardon à Dieu de tous les péchés et crimes que j'ai commis contre sa divine iMajesté, supplie la très-sainte Trinité de me faire miséricorde et la sainte Vierge et tous les saints d'intercéder pour moy envers sa divine Majesté.

« Je veux, incontinent après mon décès, qu'il soit célébré deux mille messes pour le repos de mon âme.

« Je veux être inhumé dans l'église Saint-Germain, ma paroisse, dans le caveau de la chapelle qui m'appartient, sans cérémonie et le plus modestement que faire se pourra.

« Je lègue aux pauvres du grand Hôtel-Dieu de Paris la somme de quatre mille livres.

« Je donne et lègue aux pauvres de l'hofpital de la ville de Beaulne en Bourgogne deux mille livres de rente dont j'estime le fonds quarante mille livres, que je veux eftre employé à la nourriture des pauvres et à l'entretien de la chambre Saint-Louis que j'ai fait baflir dans le dit Hoftel- Dieu , auquel je lègue tous les meubles et ornements que j'y ai fait faire et le fonds de terre que j'ai fait prendre dans le jardin de ma maison pour

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la construction de la dite salle. Paris, le 14 juin 1683 (i). »

Le nom de M. Louis Bétauld mérite de vivre à jamais dans le souvenir des malades de la salle Saint-Louis.

L'Hôtel-Dieu eut, à cette époque, un bienfaiteur encore plus insigne : ce fut M. Jean de Massol. Il était de la famille desMazzoli, l'une des plus illustres et des plus puissantes d'Italie, ainsi que l'attestent les palais, les églises, les tombeaux et les monuments en tous genres qu'elle fit construire à Asti, à Cazale, à Saint-Damien et autres lieux.

A la fin du XV' siècle, Augustin Mazzoli, célèbre médecin, se fixa à Beaune, séduit par la beauté de cette ville, son air pur et l'excellence de ses produits. Il francisa son nom et épousa Jeanne Legoulx, fille du procureur fiscal du duc de Bourgogne. Cette alliance fut la souche d'une illustre famille qui donna aux armées et aux cours souveraines de France des généraux, des procureurs, des conseillers et des présidents. Jeanne Legoulx mourut à l'Hôtel-Dieu en 1503; ses funérailles amenèrent un conflit de juridiction entre l'hôpital et les chanoines de Notre-Dame : ce fut l'occasion du procès dont nous avons parlé (2) . Augustin survécut peu à son épouse; appelé pour l'exercice de son art à Dijon, il y mourut. 11 fut inhumé dans

(i) M. Lenormar.t, fermier général, s'étant rendu, en 1691, acquéreur des maisons et des terres d'Etiol'e qui étaient la garantie hypothécaire de cette dotation, les administrateurs de l'hôpital furent contraints, en 1706, de recourir au Parlement de Paris pour obtenir le recouvrement de ce legs.

(2) Voir page 130.

AU XYII^ SIÈCLE 217

l'église des Cordeliers de cette ville ; on grava sur sa tombe : Cy gijî noble & fcientifique perfoniie Augujîin de Ma^ol de Cafal, docteur ez arts & en médecine, ayant ejîé tenu pour le plus eftimé médecin de fon temps, lequel auffy donna une bonne partie de Jes biens au couvent de céans, & qui trefpajja le IIII de juillet en l'an mil V'^ & quatre.

Jean de Massol, issu de ce noble lignage, était fils d'un conseiller au Parlement de Bourgogne et de Claude Maillart. Il eut un frère, Pierre de Massol, qui devint président à la Chambres des Comptes de Dijon, et une sœur, appelée Marie, qui épousa le président Brulart et fut l'une des âmes les plus aimées de sainte Chantai et de saint François de Sales. En 1629, Jean occupa le siège de son père au Parlement : ce fut un magistrat plein d'équité, d'honneur et de religion ; il aima Dieu et les pauvres. Il épousa Antoinette Grozelier, fille d'un riche personnage qui était conseiller au grenier à sel de Beaune et le banquier des villes de Bourgogne. De ce mariage naquirent Bénigne et Catherine qui moururent en bas âge. Leur perte fut l'une des grandes douleurs du pieux niagistrat ; pour se consoler, il fit peindre sa fille (1). Ce portrait est aujourd'hui au musée de l'Hôtel-Dieu : Catherine, tête nue et vêtue d'une robe blanche ornée de dentelles, offre son cœur à la Vierge ; on voit aux pieds de cette enfanf l'épagneul qui égayait ses jeux et les armes des Massol. En avançant dans la vie, les chagrins et les deuils du conseiller se multiplièrent; le plus poignant fut la

{i) Cette peinture est au-dessus de la porte du musée de l'Hôtel-Dieu.

2IÙ L HOTEL-DIEU

mort de sa compagne. Alors, toutes les pensées de M. de Massol se portèrent vers le ciel et les œuvres de miséricorde.

Dans une journée d'hiver, seul et sentant sa fin prochaine, il traça en ces termes ses dernières volontés :

« L'an 1669, le 6^ jour de février, je soussigné Jean de Massol, conseiller du Roy au Parlement de Bourgogne, désirant disposer de mes biens avant d'eftre prévenu de la mort, a}^ faicl mon testament comme s'en suit :

(( Premièrement, Je recommande mon àme à Dieu et luy demande pardon de mes péchez par le mérite de la croix et passion de mon Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ, et par l'intercession de la glorieuse Vierge Marie, sa mère.

« Je veux que mon corps soit inhumé en l'église Noftre-Dame de Dijon près de mon très-honoré père et de ma très-honorée mère.

« Je donne et lègue à MM. les vénérables Mespartistes de la dite église la somme de mil livres, à la charge de prier Dieu pour moy et mes prédécesseurs inhumés en la dite église.

« Je donne et lègue au couvent des Jacobins, des Gordeliers, des Carmes, à chacun la somme de cent livres.

(( Je donne et lègue aux pauvres de l'hospital du Saint-Esprit de Dijon la somme de dix mil livres.

« Je donne et lègue à M. Legoux conseiller controlleur. au Parlement de Dijon la somme de six mil livres.

« Je nomme et institue mes héritiers au rendu de tous mes biens les pauvres du grant hospital de la ville de Beaune.

« Je nomme pour exécuteur de mon testament le dit S"" conseiller Legoux et le prie d'accepter la dite charge.

« Je révoque et annule mon présent testament, au cas que Je vienne à me remarier.

« Fai6l à Dijon les jours et an susd, ô*"^ febvrier mil six-cent-soixante-neuf.

DE Massol. »

Pour assurer l'exécution de ses dernières volontés, cet ami des pauvres fit deux testaments semblables, les scella de ses armes, les cacheta soigneusement et remit l'un à son cousin Jean Maillart et l'autre à Bénigne Legoux, tous deux conseillers au Parlement.

M. Jean de Massol étant allé passer ses vacances à Autun, y mourut au mois de septembre 1669, à l'âge de soixante-quatorze ans. Selon ses désirs, il fut transporté à Dijon et inhumé à Notre-Dame dans le caveau de sa famille.

Le 2 janvier 1670, Messire Jacques Fournier, conseiller aux contrats du duché, ouvrit solennellement le testament du défunt, en présence de ses héritiers présomptifs : le président de la Chambre des Comptes, Pierre de Massol, et les trois enfants de sa sœur Marie : Nicolas Brulart, premier président au Parlement de Bourgogne, Noël Brulart, comte de Rouvres-sur-Aube, et le chevalier deBisseuil, époux de Charlotte Brulart. Leur déception fut grande ; le conseiller de Massol, jugeant

que soQ frère et ses neveux étaient assez riches, avait disposé de son immense fortune en faveur des pauvres ! Les intendants de l'hospice de Beaune furent informés du bel héritage qui survenait à l'Hôtel-Dieu ; aussitôt ils firent célébrer pour l'âme de M. de Massol un splendide service funèbre, auquel ils convièrent toutes les personnes qualifiées de la ville.

Les héritiers naturels attaquèrent le testament et demandèrent sa nullité, en invoquant divers moyens de droit et de fait. Ils dirent bien haut : « Les communautés et les gens de main-morte, comme les églises et les hôpitaux, sont incapables, d'après les mœurs du Royaume et les arrêts des compagnies souveraines, d'hériter à titre universel, ils ne peuvent recevoir 'que de simples legs particuliers, A plus forte raison, sont-ils incapables d'un héritage immense comme celui du conseiller de Massol, qui laisse quatre cent-cinquante mille livres à un hôpital de petite ville richement fondé et qui a plus de revenus qu'il n'en peut consommer; et cela sans charge d'une messe, ni de nourrir un pauvre. Il y a là, de la part du Testateur, une profusion excessive, qui dénote absence de raison et un esprit hors de son assiette ; en conséquence, un état de pleine incapacité.

— Non ! Non ! répondirent les intendants, les hôpitaux ne sont pas incapables d'institution à titre universel ; les arrêts ont -borné cette incapacité aux seules communautés religieuses et ecclésiastiques. Quant à M. de Massol, loin d'être incapable de tester, il exerçait les fonctions de conseiller

dans l'un des plus illustres Parlements du Royaume et sa Compagnie appréciait ses rapports et ses suffrages. Vous exagérez le chiffre de sa fortune : elle ne dépasse point trois cent-cinquante mille livres, sans compter les charges, Le Testateur, en disposant de ses biens en faveur de l'Hôtel- Dieu de Beaune, a fait acte de patriotisme et de haute raison : il a donné une marque de dilection à la ville qui fut le berceau de son très-honoré père et de ses ancêtres, et il a sauvé de la ruine un hospice chargé de nourrir ordinairement centsoixante pauvres. »

L'affaire fut portée au Parlement de Bretagne. Rennes était loin pour y suivre un procès ; puis l'Hôtel-Dieu avait un puissant adversaire dans le président Nicolas Brulart: il avait été dans ses études l'émule de Bossuet; c'était un esprit supérieur et un juriste consommé. Les intendants crurent devoir transiger. En 1671, ils versèrent aux héritiers de Massol cent-quatre-vingt-sept mille cinq cents livres, et la succession fut abandonnée à l'hôpital.

Malgré cet énorme sacrifice, la part des 'pauvres était encore belle ; on peut l'évaluer, tant en valeurs mobilières qu'en biens fonds, toutes déductions faites, à deux cent mille livres du temps.

La succession de Massol est le point d'origine des riches domaines que l'Hôtel-Dieu possède à Demigny, à Meursault, à Travoisy et du droit de ces villages à lui présenter leurs malades.

Comme les grands magistrats de son époque, M. Jean de Massol aimait les lettres et les arts.

Nous voyons figurer dans l'inventaire de ses biens: « une belle bibliothèque,' des clavecins, des harpes, des luths et des tableaux. )> C'est à lui que notre hôpital doit les quatre beaux portraits des derniers ducs de Bourgogne qui décorent son salon d'honneur.

On remarque aussi dans ce salon, celui de Jean de Massol. En compagnie de Nicolas Rolin et de Guigone, il sem ble présider aux délibérations des intendants qui gèrent les biens de l'Hôtel-Dieu. Il est vêtu de noir et paré de son rabat blanc et de sa toge rouge de conseiller. Sa chevelure à la Louis XIV, sa moustache et sa mouche plus que grisonnantes, rehaussent la noblesse de ses traits, et leur donnent quelque chose d'austère et de majestueux: son regard intelligent, ferme et scrutateur, loin d'accuser l'incapacité que lui reprochaient des héritiers déçus, annonce au contraire l'un des fiers rejetons de cette race des Mazzoli qui portait l'aigle et la massue dans ses armes et qui avait pour devise : « Dieu est ma force, Deics fortîtudo mea » et qui, devenue française, prit cette autre : « Perspicaciâ et Foriitudme, Prudence et Courage; )) qu'elle justifia dans les armées et les parlements (i).

Les administrateurs firent célébrer un grand nombre de messes pour l'msigne bienfaiteur des

(i) Les armes des Massol étaient : Coupé^ au i'^' d'or à l'aigle éployée de sable (qui est d'Autriche), au 2" de gueules, au dextrocher armé d'argent, tenant une massue de même, et mouvant d'une nuée aussi d'argent à sénestre. — L'empereur Maximilien d'Autriche, époux de Marie de Bourgogne fille de Charles le Téméraire, accorda aux Mazzoli les distinctions qui sont à leurs armes, par lettres-patentes données à Inspruck le 15 janvier 1502, à Guillaume Mazzoli, ambassadeur de la République de Gènes, père d'Augustin, le premier de la race qui vint en Bourgogne.

pauvres et placèrent son buste dans la chapelle avec une inscription latine rappelant sa naissance, sa mort et le legs splendide qu'il fit à l'Hôtel- Dieu (i).

A l'occasion de cette succession et des acquêts qui en provinrent, Louis XIV donna, au mois de septembre 1685, à notre hôpital des lettres d'amortissement si gracieuses qu'elles sont pour lui un diplôme d'honneur, et une sorte de charte d'anoblissement ;

« Voulant, dit-il, favorablement traitter l'Hoftel- Dieu de Beaune, en confidération de ce que nous avons apris tant par ce qui nous en a efté raporté par des perfonnes de confidération & dignes de fo}^, que par ce que nous en avons vu nous-même dans les divers voyages que le bien de noflre Eftat nous a obligé de faire ennoftre province de Bourgogne, que le dit Hoftel-Dieu eft l'un des mieux réglez de noftre Royaume & où les pauvres malades font plus foigneufement fecourus tant pour le fpirituel que pour le temporel, que nos foldats blefféz ou malades y ont toujours efté fecourus même pendant le dernier camp de partye de nos troupes fur la Saône, & enfin que c'eft une maifon qui a porté jufques dans les pays eftrangers la réputation de fon hofpitalité & qui fait l'un des plus grands ornements de nofcredite Province ;

« Nous, de noflre fpéciale, pleine. puiffance & auclorité royalle, avons, par ces préfentes, fignées de noftre main, admorty & admortiffons à perpé-

(i) Cette inscription fut déplacée en 1820 et portée à la salle Saint-Louis, à l'occasion de l'agrandissement d'une fenêtre.

tuité tous les fonds, maifons & héritages, feigneuries, fiefs, rotures, droi6ls feigneuriaux réels, cenfuels, & autres de quelque qualité qu'ils puiffent eftre, donnez au dit hofpital, entre autres par nofhre amé & féal le fieur Maffol confeiller en noftre cour de parlement de Dijon, ou acquis par les intendants. Voulons & nous plaift que le dit Hoftel-Dieu en jouiffe à perpétuité franchement Si quittement comme de biens confacrez à Dieu pour la fubfiftance & foulagement des pauvres (i).

« Louis. »

Le monarque ne fit en cette circonstance qu'acquitter la dette contractée par ses soldats. Pendant plusieurs mois, ils encombrèrent l'Hôtel- Dieu ; ils y reçurent cette hospitalité cordiale et fraternelle que le militaire rencontre toujours près du prêtre et de la religieuse. Les dépenses furent considérables, si nous en jugeons sur la part faite au médecin dans les comptes de 1686 ; nous lisons: « 500 livres payées au chirurgien pour les peines extraordinaires, drogues, et fournitures par lui faites aux cavaliers du camp. »

Le riche héritage laissé par M. de Massol ne servit d'abord qu'à soulager très peu la misère des pauvres, tant les années qui suivirent furent calamiteuses. En 1692, Tune des années les plus précoces qu'ait jamais vues la Bourgogne, on cueillit le raisin les derniers jours d'août ; la côte Beau-

(i) Ce que nous avons écrit sur la succession Massol est emprunté aux Archives de l'Hôtel-Dieu, et à des notes qui nous ont été gracieusement communiquées par MM. Charles Bigame, J. Coiret, curé d'Epoisses, et L. Cyrot, juge de paix à Beaune.

noise fut ravagée par une grêle horrible, la veille de la vendange. Des froids rigoureux et des pluies continuelles détruisirent les récoltes de 1693 î ^^ blé fît défaut, et le laboureur n'eut qu'un peu d'avome. Dès la moisson, la cherté fut grande; au printemps suivant, elle fut excessive et la famine exerça ses ravages. Dans les villages, sur cent ménages il n'y en avait pas dix qui eussent du pain, et quel pain ! Les premiers jours de mai 1694, on voyait les pauvres errer le long des chemins et dans les champs: ils auraient volontiers « brouté » l'herbe des prés, si elle eût été assez grande; ils en recueillaient ce qu'ils pouvaient pour la faire cuire dans l'eau et s'empêcher de mourir. Comme il régnait en ces temps une grande épizootie, les faméliques s'attroupaient autour des cadavres qu'on tirait des étables et s'en disputaient les lambeaux. Cette nourriture immonde engendra des fièvres pestilentielles et une effrayante mortalité : la France perdit plus du sixième de sa population. L'Hôtel-Dieu souffrit cruellement de cette mortalité et de cette disette ; les faméliques et les malades assiégèrent ses portes et eurent bientôt dévoré ses revenus. Le 16 décembre 1694, l'intendant dit aux administrateurs : « Nous n'avons aucun argent au trésor; ny grains, ny brebis, ny moutons, en un mot, rien. » If fut arrêté que l'on emprunterait cinq ou six mille livres pour subvenir aux besoins les plus pressants de la maison (i).

Dans ces jours calamiteux, mourut M. Louis de

Ci) Archives de l'Hôtel-Dieu, comptes et délibérations de 1693.

Pernes, patron de l'hospice : il rendit son âme à Dieu, à la fin du mois de septembre 1694. Le 19 octobre de cette année, un service solennel fut célébré dans la chapelle à son intention. IMM. Pelletier, père spirituel et Brunet, maître en exercice, furent désignés par les administrateurs pour porter les doléances de l'Hôtel-Dieu au nouveau comte d'Epinac, « à son retour d'Allemagne» et le saluer comme patron.

Georges-Anne-Louis de Pernes, le nouveau comte d'Epinac, était « meftre de camp de sa Majesté, et sous-lieutenant des gendarmes du Dauphin : )) c'était un brave gentilhomme qui avait mérité la croix de Saint-Louis au service du roi et de la France. Le 2 janvier 1695, il prit, avec Claude de Senevoie, sa femme, possession du patronage de l'Hôtel-Dieu. Il -fut reçu à la porte d'honneur par les administrateurs et les religieuses. L'intendant, M. de la Mare d'Aluze, le complimenta et le conduisit à la chapelle, où, après avoir prié, il jura d'être le protecteur de l'hôpital, de ses privilèges et de ses biens. Il confirma dans leurs offices le père spirituel, M. Joseph Pelletier, la maîtresse et sa compagne, les sœurs Marie Joly et Anne Segauld. La maîtresse lui présenta sur un plat d'argent toutes les clefs de la maison. Le patron, après s'être assuré « que la religion catholique, apostolique et romaine était bien observée dans l'hospice » et que les pauvres étaient charitablement assistés, visita les malades de la Grand' Chambre, qui lui témoignèrent leur gratitude et leur joie des bons soins qu'ils recevaient.

Le comte, s'étant rendu au petit réfectoire, lieu ordinaire des séances du Bureau, reçut les serments de l'intendant, M. de la Mare, et du maître, Nicolas Boussard. Il exhorta les administrateurs et les hospitalières à s'acquitter avec zèle de leur emploi. Messire Georges dePernes n'éleva aucune des prétentions de ses devanciers, et remplit religieusement son rôle de patron.

La maison d'Epinac avait acquis au service du royaume, dans les guerres du XVIP siècle, de l'honneur et de la gloire ; mais elle s'était obérée ; et le nouveau comte fut contraint d'emprunter « au denier vingt-deux » vingt mille livres à l'Hôtel-Dieu, pour éteindre des dettes de famille (i).

Les mauvaises années continuèrent, et avec elles les dettes de l'Hôtel-Dieu grandirent. En 1695, des insectes et des rongeurs dévorèrent les biens de la terre ; ce fléau fut si grand que l'on fît des prières publiques. Le 28 avril 1696, une forte gelée enleva dans sa fleur la récolte de nos vignobles. En 1697, des pluies abondantes, survenues au mois d'août, altérèrent la qualité des vins. Une sécheresse extraordinaire sévit en 1698 et frappa les champs de stérilité : la famine fit sentir ses horreurs. Ce siècle se termina dans la faim et les larmes.

Heureusement que des âmes charitables prirent en pitié les pauvres de l'Hôtel-Dieu. Un inconnu leur donna pendant près de vingt ans, chaque année 400 livres. En 1687, le conseiller Bourrée, sei-

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu.

gneur de Chorey, leur légua i,ooo livres. Le 28 juillet 1696, l'ami de M. Bétauld et son coopérateur dans la construction de la Chambre Saint- Louis, M. Gérard Brunet, sentant sa fin prochaine, après avoir invoqué la Vierge et les saints et s'être recommandé à Dieu son Créateur et son Sauveur, donna 3,000 livres pour la subsistance des malades de cette salle.

Dans la même année, mourait à Paris un autre membre de cette famille Brunet qui se trouve mêlée aux principaux événements de la cité Beaunoise et qui se distingua toujours par son dévouement à l'Hôtel-Dieu. Avant d'expirer, Messire François Brunet de Montforand, président à la Chambre des Comptes se frappa la poitrine et dit: « Je prie Dieu tout puissant d'avoir pitié de moy par sa clémence infinie et de ne me juger pas suivant les rigueurs de sa justice , mais de permettre que je partage les eff^ets de sa miséricorde, qui ne se lasse jamais de pardonner à ceux qui l'implorent et pour quiJésus-Christ a répandu son sang.» Puis, il légua vingt-un mille francs à notre hôpital, afin d'assister les pauvres malades à leur départ, et de créer trois lits dans la salle Sainte- Anne qui s'appellerait la Chambre Saint-François. Cette salle, si nous en croyons la tradition, reçut le cœur du généreux magistrat. Elle garda le nom de son patron jusqu'en 1788, où elle devint le Noviciat. Mais, tout en perdant son vocable et sa destination, elle a conservé comme un souvenir le portrait du généreux bienfaiteur (i),

(i) Voir, à la fin de ce chapitre, les armes des Brunet.

AU XVir SIECLE 229

En 1699, imitant ces pieux exemples, Marie Gerland laissa cent livres de rente à l'Hôtel-Dieu (( pour récompenser les soins assidus et dévoués qu'elle recevoit à la vieille infirmerie (i) ; « et i\l. le Belin acheta aux pauvres des biens s' élevant à dixneuf mille livres.

En ce temips, les malades de l'hôpital de Beaune héritèrent de leurs frères les lépreux.

La lèpre, venue d'Orient, était une maladie hideuse qui couvrait le corps d'ulcères et en faisait un objet d'horreur. Au moyen-âge, elle causa de grands ravages en Europe ; partout on éleva des léproseries; pour ne citer que notre voisinage, il y enavait à Beaune, à Nuits, à Pommard, à Meursault et à Nolay.

Eudes III bâtit, au milieu du XIIP siècle, celle de Beaune, à un quart de lieue de la ville, sur la route de Dijon. Elle se composait d'une chapelle sous le vocable de saint Lazare et de sainte Madeleine ; d'un cimetière, de grands corps de logis, et d'un vaste enclos- Cet hôpital possédait la seigneurie de Buisson, le moulin Bériat, dix-huit journaux de terre, quinze soitures de pré, cent-vingt-huit ouvrées de vignes et quelques rentes et cens. Il était desservi, sous l'autorité du doyen de la collégiale, par un prêtre recteur et des frères.

Quand, dans la ville ou le voisinage, quelqu'un était déclaré lépreux, on sonnait son glas, on le couvrait d'un linceul, le prêtre le conduisait pro-

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu.

cessionnellement à la chapelle Saint-Lazare, où il célébrait la messe des trépassés et bénissait une robe de forme particulière. Le pauvre mézeaii recevait avec cette robe une ceinture de laquelle pendaient des gants, une tasse, une bourse, un couteau et une paire de cliquettes ou castagnettes. Le prêtre menait ce malheureux au cimetière, lui jetait une pelletée de terre et lui montrait le ciel en disant: « Mon frère, ceci signifie que tues mort à la société, mais aies patience ! »

Le maître de la léproserie accueillait en ces termes le nouveau venu : « Frère, tant que tu seras malade, tu ne pénétreras en aucune maison. Il t'est défendu d'entrer dans la ville, si ce n'est le jour du Jeudi-Saint. Tu n'iras te mirer en aucune fontaine : tu auras pour ta soif leau solitaire. Si tu rencontres quelqu'un, agite tes cliquettes et si tu oses parler, que ce soit au-dessous du vent. Gardetoi de boire jamais en un vase autre que le tien, de passer sur une planche ou le long d'un parajDCt sans avoir mis tes gants. » Ces précautions étaient nécessaires pour empêcher la transmission du mal terrible que communiquait le contact ou le souffle du lépreux (i).

Le Jeudi-Saint, après trois messes célébrées pour les ducs de Bourgogne, fondateurs et bienfaiteurs de la léproserie, le gouverneur et les frères faisaient, à la porte de la chapelle, une distribution d'aumônes aux pauvres ladres accourus du voisinage. A la fin du XlIP siècle, il y avait là près de cinq cents lépreux.

(ij Gandelot, p. 70-73.— Histoire de Beaime, par M. Rossignol, p. 172-175.

AU XVII^ SIÈCLE ^Jl

Le lundi de Pâques ramenait chaque année un peu de joie dans ce morne séjour : les habitants de Beaune accompagnaient les magistrats de la ville et les Vénérables de Notre-Dame qui se rendaient processionnellement à la Maison ej^Mezeaulx. Là, il y avait en plein air sermon solennel à la louange de Dieu, à la consolation des malades et à l'édification du peuple. Cette prédication était suivie d'une collation que le maître-gouverneur offrait à Messieurs de l'Eglise et de la ville : « il leur faifoit aporter en fon vergier un grand taz de petis patez & de flancs, & grande abondance de vin &. de pains. »

Grâce à de sages précautions, les victimes de la lèpre diminuèrent partout. En 151 5, nous ne trouvons à la maladrerie de Beaune que Jacques Camus, Guillaume Gauthier et sa femme, Guillaume Marin et son épouse. En 1675, il n'y a plus que Mademoiselle Bertrand. Les léproseries de Pommard et de Nolay étaient désertes, à la fin du XVIP siècle.

Les intendants de l'Hôtel-Dieu demandèrent ces trois léproseries à Louis XIV, qui leur répondit en décembre 1696 par ces lettres patentes signées de sa main: «Nous joignons, réunissons, incorporons à l'hofpital de Beaune les biens et les revenus de la maladrerie de ladite ville et des hospices de Pommard et de Nolay. A la charge de satisfaire aux prières et services de fondations dont peuvent être tenus ces biens, et de recevoir les pauvres malades des paroisses de Pommard et de Nolay, à proportion de ces revenus. En conséquence, nous

ordonnons que les titres de ces maladreries seront délivrés aux administrateurs de l'hospital de Beaune (i). »

En 1698, quand les intendants prirent possession de ce nouvel héritage, ils trouvèrent partout l'abandon et le délabrement. A Buisson, plus de soixanteouvrées de vignes étaient couvertes de ronces et de halliers ; les bâtiments de la seigneurie n'avaient ni portes, ni fenêtres; leurs chambres étaient sans pavés et sans dalles ; les marches du perron étaient moussues, et l'herbe croissait entre leurs pierres disjointes et tremblantes ; les granges, les pressoirs et les celliers étaient hors d'usage.

La léproserie de Beaune offrait un aspect encore plus désolé : ses toits étaient entrouverts, son cimetière avait perdu son enceinte. Les intendants ne purent pénétrer dans la chapelle et les autres constructions ; depuis longtemps toutes les portes et les fenêtres étaient murées « pour efviter l'entière ruyne de ces baftiments par les gens de guerre & les paffans, comme auffy par les grands défordres & mauvaifes actions qui s'y commettoient (2). » Le 26 février 1702, à la suite d'une horrible tempête qui accrut cet état désolé, les administrateurs arrêtèrent que, pour sauver les matériaux, on raserait ces ruines, « qui ne servoient plus que de refuge aux voleurs pour attaquer les passans, à la brune (3). »

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu, Layette lo. n° lo.

(2) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette lo, n° lO.

(5) Archives de l'Hôtel-Dieu. Layette i, n° 5. — Layette 10. Après la destruction de cette léproserie, la procession du lundi de Pâques fut continuée ; elle se fit à l'église Saint-Nicolas. Le chapitre de Notre-Dame accepta de notre hôpital une redevance de 12 livres pour remplacer la collation; mais le maire,

La Maison-Dieu de Pommard, située à un demiquart de lieue de ce village, sur le grand chemin des vignes à Beaune, présentait le même délabrement : sa chapelle, sa grange et ses autres bâtiments étaient à demi détruits ; ses terres, ses prés et ses vignes étaient presque incultes (3). Cette léproserie devenue elle aussi « le refuge de gens de mauvaise vie, » fut condamnée, en 1731, à disparaître : il n'en reste aujourd'hui nulle trace, et ces lignes gardent seules son souvenir.

Si les édifices de ces hôpitaux furent détruits, en retour leurs champs et leurs vignes devinrent féconds et donnèrent, dès 1699 et 1700, du froment et du vin aux pauvres de l'Hôtel-Dieu. Ces riches années furent, à la fin du XVIP siècle, pour notre hôpital et la France, comme ces rayons d'or et cette sérénité du soir qui terminent une orageuse journée d'été.

les échevins et les autres officiers municipaux, le procureur du roi et ses lieutenants exigèrent en ce jour chacun deux bouteilles de vin, un petit pâté et une tartelette.

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