CHAPITRE XIV
l'hôtel-dieu au commencement du xviii° siècle
isoNS un mot sur l'administration de l'Hôtel-Dieu, à cette époque. Les sires de Pernes, ordinairement occupés dans les armées, ne pouvaient, bien que patrons, régir par eux-mêmes l'hôpital ; ils confièrent ce soin à un intendant. MM. de la Mare exercèrent cette charge pendant près de deux siècles. L'Intendant était, après le patron, le grand dignitaire de l'hospice : ses fonctions étaient à vie ; il avait la haute main sur la maison ; il présidait les assemblées, faisait les motions qu'il jugeait utiles et vérifiait les comptes. Le Maître était spécialement chargé des recettes et des dépenses; son mandat ne durait guère que trois ans : on estimait tellement le service des pauvres, que cette charge était recherchée par tout ce qu'il y avait de, plus honorable dans la ville. Les anciens maîtres formaient le conseil d'administration.
En 1701, l'intendant, Jean-Baptiste de la Mare,
le maître Théodore Brunet, le père spirituel Joseph Pelletier et la maîtresse Jeanne Bachey font les honneurs de l'Hôtel-Dieu à deux petits-fils de Louis XIV. L'un est un jeune homme de dix-neuf ans, à la figure douce et charmante, de petite taille, de manières simples et royales. C'est ce duc de Bourgogne dont Saint-Simon a dit : « Il naquit terrible, et dans sa première enfance fit trembler. Dur, colère, opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, barbare en railleries, saisissant les ridicules avec une justesse qui assommait l'esprit. Le prodige est qu'en trés-peu de temps, la dévotion et la grâce en firent un autre homme et changèrent tant et de si redoutables défauts en vertus parfaitement contraires. De cet abîme sortit un prince affable, humain, patient, modeste et austère pour soi, tout occupé à ses obligations et les comprenant immenses. )) Un adolescent s'appuie sur son bras : c'est son jeune frère, le duc de Berry. Il vient d'atteindre sa quinzième année. Il a un sens plus droit qu'étendu ; il est plein d'aménité et d'une nature timide : il a tant de défiance de lui-même que souvent il n'ose ni parler, ni répondre. Les deux princes s'agenouillent et prient dans la chapelle. Ils parcourent les salles, la cour d'honneur et les galeries ; ils ne se lassent point d'admirer la magnificence du palais que Rolin a bâti pour les pauvres. Ils adressent de gracieuses paroles aux malades, aux administrateurs et aux hospitalières.
A leur départ, on écrivit sur le registre de l'Hôtel-Dieu ces mots : « Six louis d'or que nos sei-
gneurs les princes de Bourgogne et de Berry donnèrent en aumofnes, en passant par Beaune. » De grandes espérances reposaient alors sur ces jeunes princes, surtout sur le duc de Bourgogne (i).
Les commencements de ce siècle furent pour l'hôpital marqués par des sinistres. En 1702, une violente tempête fit de profondes avaries au clocher, et enleva les écussons peints sur plomb des Vienne, des Vergy, des Châlon, des Luxembourg et autres qui décoraient sa base. Les avaries furent réparées, mais « la décoration devant coûter beaucoup d'argent, alors qu'il étoit rare (2), » ne fut point refaite, et la flèche perdit à jamais sa couronne d'honneur. En 1705, la foudre endommagea pendant une nuit d'orage la Grand'Chambre et faillit l'incendier.
L'hiver de 1709 vint s'ajouter à ces maux. La gelée se fit sentir le six janvier et alla grandissant pendant plusieurs semaines, Beaune, qui jouit ordinairement d'une température privilégiée, éprouva tout à coup le froid rigoureux des pôles ; la terre se durcit comme le marbre, le pain et l'eau gelèrent près du foyer et le vin se changea en glace dans les caves. Les malades de la grande salle, malgré leur « efchauffeur, » eurent fort à souffrir. Une affreuse misère suivit ces jours de frimas, car le froid fit périr beaucoup de ceps et détruisit les blés dans les champs. « On ne moissonna pas une gerbe de froment dans toute la Bourgogne, dit un chroniqueur, et il y eut grande
(i) Archives de l'Hôtel-Dieu. — 'Biographie universelle de Michaud^ articles duc de Bourgogne, duc de Berry.
(2) Délibération du 6 août 1702.
mortalité (i). » La cherté des vivres devint extrême et la famine fut horrible : notre Hôtel-Dieu fut assiégé de faméliques et rempli de mourants. L'année 171 1 fut froide et pluvieuse, la neige survint en pleine vendange ; on récolta du vin détestable et peu de froment.
Pour adoucir ces calamités, l'hôpital reçut de notables bienfaits. En 1701, le lieutenant-colonel Brunet, mourant au service de la France, à Novare, en Italie, légua quinze mille livres pour fonder trois lits dans la salle Saint-François, que l'un de ses proches venait de créer. En 1704, Marguerite Pitois veuve d'Isaac Deslandes et d'Antoine Domino donna deux mille livres ; Jacques Lebelin, conseiller au Parlement de Dijon et seigneur du Pasquier, en légua dix mille. Le fermier général Philibert Brunet de Vaugey fît don, en 1708, de quatre mille livres. Le 27 août 1780, Biaise Boillot, seigneurde Corcelles-les-Arts, alité en la Chambre Sainte-Marthe, « demanda trèshumblement pardon à Dieu, le conjura par sa toute-puissance et son infinie miséricorde de le mettre au nombre de ses élus, » et laissa quatre mille livres aux pauvres.
En ce temps, la guerre augmentait les maux de la France. L'Europe, jalouse de Louis XIV qui avait dit : « Il n'y a plus de Pyrénées, » en plaçant son petit-fils sur le trône d'Espagne, s'était levée contre le grand roi. Malborough et le prince Eugène battaient nos armées. Un camp fut établi sur la Saône, et les soldats malades furent envoyés à
(i) L'abbé Desbois^ note des registres de Cussy-la-Colonne.
l'Hôtel-Dieu deBeaune. Pour reconnaître les soins qu'ils y reçurent, M. Boyer, trésorier des guerres, lui donna, en 1714, cent-quatre-vingt-sept livres. Villars, à la journée de Denain, sauva la France et permit à son vieux roi d'expirer en paix.
Louis XIV, qui fut l'admirateur et le bienfaiteur de notre hôpital, mourut le i" septembre 1715, à l'âge de soixante-dix-sept ans. Il avait vu descendre dans la tombe son fils unique, le grand dauphin ; les ducs de Bourgogne et de Berry, les aimables visiteurs que nous avons rencontrés ; le duc de Bretagne, et il ne laissait pour héritier direct que son arrière petit-fils, un enfant de cinq ans, qui fut Louis XV.
Le nouveau roi, comme don de joyeux avènement, adressa ces lettres patentes à notre Hôtel- Dieu :
« Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre,voulant favorablement traitterle grand hofpital & Hoflel-Dieu de la ville de Beaune, de l'advis de noftre très-cher & très-amez oncle le duc d'Orléans régent, de noftre très-cher & trèsamez coulin, le duc de Bourbon, de noftre trèscher & très-amez oncle, le duc du Mayne, de noftre très-cher & très-amez oncle, le comte de Toulouze, & autres pairs, grands et notables perfonnages de noftre royaume, & de noftre grâce fpécialle, plaine puiffance & au6lorité royale, Nous avons agréé, confirmé, & continué, & par ces préfentes fignées de noftre main, agréons, confirmons & continuons le privilège de Franc-Salé de vingt-
deux minots de fcel, par chacun an, à prendre par le dit hofpital pour fon ufage & provifion, dans noftre grenier à fcel de Beaune, en payant seullement le prix marchand.
« Donné à Paris, au mois de septembre, Tan de grâce, mil sept-cent-seize, & de noftre règne le deuxième.
« Louis (i). ))
Dans les derniers jours de novembre de cette année, les sœurs et les pauvres perdirent leur père et leur ami, M. Joseph Pelletier : il les servait depuis plus de quarante-six ans. Avant d'expirer, il leur légua son humble pécule et ses meubles. Il eut pour successeur le chanoine Jean-Baptiste Pontey (2).
Le Père spirituel fut suivi de près au tombeau par Messire Georges-Anne-Louis de Pernes ; il mourut le 29 mars 1719. On fit pour son âme un service solennel à ITIôtel-Dieu. Ce gentilhomme fut le dernier de sa race ; il laissait une sœur qui était veuve du sire de Toulongeon ; on lui écrivit des lettres de condoléances. Bernarde de Pernes, comtesse de Toulongeon, succéda à son frère dans le patronage de l'hospice (3).
Elle fut témoin d'une terrible crise financière. Les revenus de la maison consistaient surtout en rentes provenant du placement des dons faits aux pauvres. Les débiteurs profitèrent pour se libérer de la dépréciation des billets émis par l'aventurier
(i) Archives de l'Hôtel-Dieu. — Tetit Cartulaire, p. 92, 93.
(2) Archives de l'Hôtel-Dieu,
(3) Archives de l'Hôtel-Dieu.
Law et follement acceptés par le gouvernement. Le 18 octobre 1720, le maître, M. de la Mare, présenta au Bureau pour cent vingt-un mille francs de ces billets : quelques jours après il en recevait encore pour plus de vingt-deux mille livres. Il consulta les administrateurs. Ils décidèrent que pour faire fructifier cet énorme capital on le placerait moitié sur l'Hôtel-de-Ville de Paris, et moitié sur la recette générale des finances de Bourgogne. L'Etat et la Ville firent banqueroute ; la somme prêtée, qui s'élevait à 143,600 livres, fut réduite aux deux tiers et ses intérêts furent payés au denier cinquante (i).
Dans ce désastre, les amis de l'Hôtel-Dieu lui vinrent en aide. La comtesse de Toulongeon lui donna cinq cents livres ; Catherine Brunet et le le chanoine Rousseau lui cédèrent chacun une maison ; sœur Jeanne Parigot lui fit don de 800 livres et de vingt-quatre ouvrées de vignes sur Pernand. Le chanoine Louis Parizot, M"" Virly , veuve de Jacques Parizot, M"" Lemaidon, Guillaume Dubois, Louis Barolet et sa dame Anne Commeau, Marie Dubreuil, et Jean de Larbre, humble jardinier du Lieu-Dieu, lui léguèrent tous leurs biens. M. Antoine Lorenchet , curé de Chambolle, M. Jean Lorenchet, médecin, l'hospitalière Claude Boillot, et M''-^ Etiennette Boillot lui donnèrent chacun mille francs. Il reçut en outre 2,000 livres de l'abbé Bachey ; 4,000 de M. Parigot, curé de Volnay et de sa sœur, supérieure de l'hospice d'Auxonne; 4,002 livres de M"'' Pourcher; 5,000 de
(l) Archives de l'Hôtel-Dieu.
Guy Chartraire, seigneur de Saînt-Aignan, et 6,372 livres de M"' Vivande Peuley, de Paris. M"* Navetier donna une maison à notre hospice et fonda un lit à la salle Sainte-Marthe pour une fille de qualité. Nous pourrions inscrire d'autres noms dans cette page du livre d'or, mais nous craignons de fatiguer le lecteur.
Nous devons cependant une mention particulière à Messire Pierre Brunet de Chailly, seigneur de Serrigny et président à la Chambre des Comptes de Paris. Le 20 mai 1731, il légua vingt mille livres à notre Hôtel-Dieu, à condition qu'on y recevrait les pauvres malades de Chailly, de Serrigny, d'Aloxe et de Pernand (i).
En s'occupant des pauvres, on n'oublia point leurs pieuses servantes. A cette époque, la tâche des sœurs était encore plus pénible qu'aujourd'hui : elles travaillaient aux champs durant la récolte, et pendant toute l'année au moulin, à la boulangerie et au four, à la «buerie » et au lavoir. On trouva que leur régime alimentaire était incompatible avec tant de fatigues : elles ne faisaient Jamais que deux repas, et elles pratiquaient le jeûne et l'abstinence tout l'Avent. Le 27 novembre 1701, le Bureau arrêta « qu'on tiendroit au réfectoire du pain, du vin et l'eau pour le déjeuner des sœurs ; qu'on leur serviroit des portions plus fortes les jours maigres et les jours de jeûne, et qu'on leur donneroit une égale part de vin. »
Cet adoucissement n'empêcha point les santés
(i) Archives de l'Hôtel-Dieu.
de s'altérer. Quand ces vaillantes filles étaient malades, elles n'avaient que le pain commun: leur bouillon était loin d'avoir la qualité de celui d'autrefois et elles payaient leurs médicaments. Sur de sages remontrances faites par M. Brunet,le conseil décida, le 8 mars 1729 : « qu'il seroit mis tous les soirs dans le pot des malades de l'infirmerie une poule, et la moitié ou le quart d'une dans celui des religieuses le jour où elles entreroient à l'infirmerie,sans discontinuer Jusqu'à leur parfaite guérison; que leurs remèdes prescrits par les médecins seroient payés par l'Hôtel-Dieu, et qu'elles recevroient du pain de boulanger pendant leur maladie. ))
L'état maladif des sœurs continuant, les administrateurs s'en émurent de plus en plus. A la date du 25 novembre 1731, nous lisons sur leur registre : « M" aïans reffléchi que l'usage où sont les religieuses de s'abstenir de viande et de jeûner pendant l'Avent est très-préjudiciable à leur santé, que plusieurs tombent malades, et qu'on manque de sujets ; cette pratique n'étant pas d'institution, mais d'un principe de dévotion qui ne convient pas à leur état, qui exige de dures et pénibles obligations et des veilles de deux jours l'un ; ces M^^ ont délibéré qu'à l'avenir on n'aura aucun égart à cet usage ; qu'à cet efi"eel on servira de la viande aux religieuses pendant l'Avent, comme dans tous les jours de l'année qui ne sont point deffendus par la règle et par l'Eglise, et qu'elles ne jeûneront que les jours portés par la fondation. »
Il y a pour l'hospitalière quelque chose de plus redoutable que les abstinences et les jeûnes in-
considérés, c'est l'air empoisonné des infirmeries. Souvent elle puise là des germes morbides que l'air pur des champs et même quelquefois les eaux thermales peuvent seuls combattre et détruire.C'est ce que comprirent les administrateurs: aussi, par d'autres délibérations, ils arrêtèrent, qu'avec la permission du Père spirituel et de la Maîtresse, on accorderait aux soeurs d'aller passer quelques jours à la campagne, et que même, sur l'avis du médecin, on les enverrait, aux frais de l'Hôtel-Dieu, à des eaux thermales (i).
Ces saintes filles étaient dignes du plus grand intérêt ; elles continuaient de faire l'admiration de la ville et des étrangers. En 1732, les habitants de Couches demandèrent aux administrateurs de l'Hôtel-Dieu deux religieuses pour organiser le service des malades dans leur hôpital. Sœurs Jeanne Monnet et Marguerite Loppin leur furent envoyées. Leur installation eut lieu le 29 juin, au milieu d'un grand enthousiasme qui se manifesta par une procession solennelle et par le chant du Te Deum. Le peuple fut émerveillé de la bonne grâce , de la modestie des sœurs et de l'éloquence de M. Lhomme, leur père spirituel.
Sœur Jeanne fut, en ce lieu, la Marthe de l'Evangile ; elle mit tant d'ordre et d'économie dans l'hôtellerie des pauvres, elle la rendit si propre et si hospitalière qu'elle en fit une autre maison de Béthanie. Elle y trouva M"" Bruchet et Pernet ; leur ayant appris le service des malades et communiqué l'esprit de charité , elle leur donna
(i) Archives de l'Hôtel-Dieu.
la robe, le voile et la règle des filles de Nicolas Rolin. Quand Jeanne eut accompli sa mission, elle embrassa et bénit les nouvelles sœurs et rentra, avec sa compagne, à l'Hôtel-Dieu (i).
Cette femme, douée d'un grand coeur, avait une sollicitude particulière pour les mourants. L'agonie, aux yeux du chrétien, est pour l'âme un laborieux enfantement à la vie céleste, et la lutte suprême du Christ contre Satan : aussi l'Eglise a pour cette heure des prières suaves comme les chants que la mère murmure à l'enfant qu'elle endort. La paroisse Saint-Pierre, voisine de l'hôpital, avait une Confrérie des Agonisants; et presque chaque jour les tintements de la cloche invitaient les fidèles à s'unir au prêtre qui priait pour quelque âme au seuil de l'éternité. Les familles réclamaient ces oraisons pour la plupart de ceux qui mouraient à l'Hôtel-Dieu : les étrangers et les pauvres abandonnés étaient seuls privés de ce secours. Sœur Jeanne Monnet se fit la mère des délaissés ; « moyennant quinze sols par chaque agonie, )) elle obtint pour eux les dernières prières. « Etant âgée et désirant que les mêmes secours se continuassent après elle, » la sainte hospitalière confia, le 16 avril 1739, aux administrateurs un capital de trois mille livres pour fonder et perpétuer son œuvre (2).
A côté du service hospitalier à l'Hôtel-Dieu, nous devons en signaler un autre qui n'était pas moins admirable : c'était le service médical. « La belle
(i) Archives de l'Hôtel-Dieu de Beaune et de l'hôpital de Couches. (2) Archives de l'Hôtel-Dieu,
apothéquairerie de l'hospital de Beauiie,dlt en 1619 le Père Fodéré, efl auffi bien fornie de toutes drogues & médecines que boutique d'apotiquaire, & néanmoins elle efl conduite par une des religieufes pour diftribuer les di6les drogues à l'apotiquaire qui compofe les médecines pour les malades, félon l'ordonnance du médecin. )) Les pharmaciens de la ville aimaient cette maison comme la leur : le 6 octobre 1624, Jean Boyer, Pierre Barolet, Humbert Parizot et François de Salins, «apothiquaires, » y fondèrent moyennant cent livres, une messe basse à perpétuité, le 22 de chaque mois, à l'intention de leurs défunts et en l'honneur de sainte Madeleine, leur patronne.
Un et quelquefois deux chirurgiens gagés étaient attachés à cet hospice. Maîtres Maignien, Boutillier, Robin, Jacques et Etienne Pingenet, BoUery, Chenu, Montjardet et Patin se sont succédé dans cet emploi. Les pauvres étaient visités « gratuite-ment et pour l'amour de Dieu» par les médecins de la ville. Il y a eu parmi ces praticiens des hommes d'une grande charité et d'une haute distinction ; nous devons citer : Pierre de Thumery, qui légua de précieux livres de médecine à notre Hôtel-Dieu; Augustin de Massol, « tenu pour le plus estimé médecin de son temps, » les deux Salins, et les docteurs Brunet et Bachey. C'es hommes prodiguèrent généreusement leurs soins aux pauvres, aux blessés et aux pestiférés.
En 1727, maître Lordelot est depuis vingt ans chirurgien de l'hôpital; il a rompu avec les nobles et belles traditions de ses devanciers : sa tenue est
peu correcte; ses manières violentes contrastent avec les habitudes douces et courtoises de la maison. Il néglige ses malades et ses médicaments. D'après une singulière coutume, il reçoit chaque année « une feuillette de vin blanc pour laver et mondifîer les playes ; » il en boit plus qu'il n'en dépense au service de ses clients, ce qui ajoute à l'acrimonie de son caractère. Un concert de plaintes s'élève de tous côtés. L'intendant, M. de la xMare, avertit et consulte IVladame de Toulongeon.
« Par considération pour M. le comte d'Epinac, mon frère, qui a donné l'institution au sieur Lordelot, répond la patronne, j'invite M'^ les administrateurs à le laisser dans son emploi pendant une année, à condition qu'il s'acquittera mieux de son devoir que par le passé. »
Le 14 décembre, devant le conseil administratif, l'intendant signifie au vieux chirurgien : « qu'on le laisse encore une année en exercice à l'hôpital, à condition qu'il portera honneur et respect aux religieuses ; qu'il traitera les malades avec douceur, qu'il ne les maltraitera ni de paroles, ni d'effe6l ; que ses emplâtres et autres remèdes seront bons et de qualité nécessaire. » Il le prévient qu'il sera obligé de fournir à ses frais les drogues et les poudres nécessaires à la composition des remèdes, et que si ces éléments ne sont pas convenables, l'apothicaire y pourvoira en déduction des gages de trois cents livres que recevait annuellement le chirurgien. « A l'égard des lotions et des vins aromatiques, ajoute-t-il, on ne vous fournira plus la
feuillette comme autrefois ; mais la maison vous donnera seulement le vin nécessaire. Vous apporterez la sauge, le romarin, l'origan, la centaurée et les autres herbes nécessaires, vous ferez ces vins aromatiques en présence de l'apothicaire, et ils seront enfermés sous clef à côté des autres médicaments,dans des armoires. Quand les plaies seront un peu considérables et que les opérations seront graves, vous serez obligé d'appeler M" les médecins qui font la charité aux pauvres et vous demanderez l'assistance de leurs conseils. Lorsque vous serez indisposé ou malade, vous aurez soin de vous faire remplacer par une personne capable (i). »
Ces sages prescriptions furent consignées dans un règlement que, sur l'honneur, Lordelot prit l'engagement de suivre. Le vieux praticien exerça encore cinq années ; il fut mis à la retraite le 28 décembre 1732. Comme il était pauvre, « en reconnaissance de ses services, » on lui fit une pension de cent livres, à prélever sur les trois cents livres de gages du chirurgien Morelot, son successeur.
En mourant, la comtesse de Toulongeon légua tous ses biens et ses droits, à l'un de ses petitsneveux, François-Bernard de Choiseul. Ce testament donna lieu à des contestations entre l'héritier et le marquis de Clermont-Tonnerre. Celui-ci, comme petit-fils de Gabrielle de Pernes qui était la sœur aînée de l'aïeule maternelle du sire de
(i) Archivas 4e l'Hôtel-Dieu.
AU XVIir SIECLE 249
Choiseul, revendiqua les droits de patronage sur l'hôpital de Beaune et sur la collégiale de Notre- Dame d'Autun. Un procès s'engagea. Le 30 août 1736, « les parties pour entretenir l'union qui doit être entre parents et se donner des preuves singulières de la considération qu'elles avoient l'une pour l'autre, » transigèrent à l'amiable. Il fut convenu que « très-haut et puissant seigneur Messire Gaspard de Clermont-Tonnerre , marquis de Vauvillars , comte d'Epinac , chevalier des ordres du Roy, meftre de camp, général de la cavalerie de France, lieutenant-général de ses armées et gouverneur de iW' le Dauphin, » aurait le patronage de l'Hôtel-Dieu, et que « très-haut et puissant seigneur Messire François-Bernard de Choiseul, seigneur de Bussière et Montsauche, » nommerait trois fois aux diverses prébendes de Notre-Dame d'Autun et que le marquis et ses héritiers nommeraient la quatrième (i).
Les premiers actes du marquis de Clermont- Tonnerre, comme patron de l'Hôtel-Dieu, furent de nommer M. Jean-Baptiste de la Mare intendant, et de confirmer l'élection de la maîtresse Henriette Berbis.
Pendant que cette pieuse femme dirigeait les soeurs et soignait les pauvres et les malades, les administrateurs accomplirent un beau travail. L'hôpital de Beaune faisant son pain, étant un établissement agricole et recevant ses fermages en nature, avait besoin de solides et vastes greniers : les pre-
(i) Archives de l'Hôtel-Dieu,
miers menaçaient ruine et compromettaient les constructions de Nicolas Rolin. En 1736, le chanoine Guinot présenta 6,000 livres, et la bonne sœur Monnet en offrit 2,000 pour créer un bâtiment nouveau. Encouragés par ces libéralités, M'^ les intendants empruntèrent trente mille livres et se mirent à l'œuvre.
Sous le titre modeste de Greniers, ils élevèrent, en dehors de la cour d'honneur, dans le jardin, lin édifice de noble structure, ayant un escalier monumental, un rez-de-chaussée voûté, capable de servir de boulangerie, de buanderie et de salles de bains, et deux étages dont le premier fut voûté solidement. Dans ces deux immenses greniers les blés et les farines furent inondés d'air et de soleil et se trouvèrent dans des conditions merveilleuses de conservation et de salubrité.
Sur ce monument, en souvenir de celui qui en avait offert la première pierre, on grava ces mots:
DONUM SEX MILLE LIBRARUM A VENERABILI GuiLLELMO GuiNOT
Sacerdote canonicoBeln.
Fecit initium hujus ^dificii ,
quod perfecerunt d d. administratores
Anno 1738 (l).
Dans le jardin où s'élève le bâtiment des Gre-
(i) A la gloire de Dieu bon et tout-puissant. Un don de six mille livres, fait par le vénérable Guillaume Guinot, a servi à commencer cet édifice, qui a été achevé par MM. les administrateurs en l'an 1738. — Aujourd'hui, comme le pain est fourni à l'hôpital par des boulangers de la ville, ce magnifique bâtiment est affecté à d'autres usages. Le rez-de-chaussée est consacré aux bains, aux fours, etc. Le premier étage est devenu la salle Sainte-zMar guérite, et Iç second la sslle Parisiot^
AU XVIIl^ SIÈCLE 251
niers se trouvait une charmante grotte en rocaille où Ton voyait les images de la Vierge et de l'Enfant-Dieu. Le 22 janvier 174$, sœur Berbis donna trois mille livres à l'Hôtel-Dieu, à condition qu'à perpétuité, le 25 de chaque mois, on chanterait les Vêpres en l'honneur de l'Enfant de la Crèche et qu'à la fin de cet office on ferait une procession à la grotte et qu'au retour on réciterait un De Profundis sur la sépulture de la pieuse hospitalière (i).
L'hôpital eut, en ce temps, d'autres bienfaiteurs. Il reçut mille livres de Claudine Berthier et de Jeanne Courtot ; douze cents de Françoise Viennot et treize cents de Marguerite Rousseau. Le chanoine François de Salins lui légua un domaine à Savigny. Vivant Brunet et le Doyen de Notre- Dame, Pierre Normant lui donnèrent l'un cinq mille livres et l'autre six mille.
Ces largesses arrivaient fort à propos, car les années étaient mauvaises et les revenus manquaient. En 1740, il y avait eu de la gelée et de la neige dans tous les mois, même en juin : on cassa la glace dans les cuves. En 1741, une gelée survenue en mai avait en grande partie perdu les récoltes. En 1745, la grêle du 14 mai et la gelée du 3 juin les avait fortement compromises. L'année 1747, froide et pluvieuse, fut défavorable aux biens de la terre. Les tenanciers ne purent acquitter leurs rentes et leurs fermages, et l'Hôtel-Dieu fut contraint d'emprunter.
(i j En souvenir de ce qui se pratiquait autrefois, les hospitalières récitent, le 25 de chaque mois, les litanies de la Sainte-Enfance de Jésus.
252 LHÔTEL-DIEU
iMalgré cet état de gêne, les administrateurs trouvèrent moyen, en 1748 et en 1749, de décorer de belles boiseries et de tapisseries bibliques la Chambre de la Croix ou du Roi. Ils en firent la salle du Bureau (i). Dans un Cabinet voisin, solidement voûté et muni d'une porte de fer, ils placèrent les Archives de la maison.
Bientôt, des libéralités nouvelles permirent de plus importants travaux.
(ij Nous avons donné la description de cette salle au chapitre V,