‹ L'Hôtel-Dieu de Beaune, 1445-1880Chapitre 51 sur 72 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

l'hOTEL-DIEU au commencement du XIX° SIECLE

N homme avait grandi au milieu des guerres de la Révolution, il s'appelait Napoléon Bonaparte ; il était le plus Jeune des généraux de la République et déjà sa renommée remplissait le monde. Usant du prestige que lui donnait le titre de vainqueur de l'Italie et de l'Egypte, il s'empara du pouvoir le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), et se fît tour à tour proclamer consul et empereur. Durant prés de quinze ans il tint entre ses mains les destinées de la France et de l'Europe. Les luttes gigantesques de son régne rendirent de plus en plus notre hôpital nécessaire aux soldats. Si cette époque eut ses tribulations, elle eut aussi ses joies : Bonaparte donna la sécurité aux individus et l'ordre à la société. Par le Concordat de 1801, il restitua à la

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France son culte proscrit et ses autels profanés.

Ce fut en ce moment que M. l'abbé Forien revint de l'exil. Son cœur se serra en parcourant l'Hôtel-Dieu qu'il avait vu si riche et si splendide, et dont il revoyait la chapelle et les salles dévastées : il éprouva la tristesse du laboureur qui visite,après la grêle, son champ ravagé. Il eut cependant une consolation, ce fut de retrouver la communauté hospitalière avec toute sa foi, sa charité et sa ferveur. Ce bon prêtre se mit à relever et à orner les autels, à replacer l'image du Christ dans la cour d'honneur et les salles. Pour rétablir plus facilement le règne de Dieu dans les âmes, il couvrit de sentences chrétiennes les murailles de l'Infirmerie des hommes. L'abbé Forien partagea sa vie entre l'hôpital et le collège ; il dirigea les sœurs et les pauvres et professa la philosophie à la jeunesse.

Son ministère ne fut d'abord que privé. Il ne devint officiel qu'à la fin d'août 1802, où les administrateurs « l'invitèrent à continuer les fonctions de son ministère, et à s'adjoindre tel ecclésiastique qu'il jugerait convenable. »

Il choisit pour coopérateur M. l'abbé Louis Bailly , le chapelain le plus distingué qu'ait eu l'Hôtel-Dieu. Il était né, le 19 mars 1730, d'une famille de riches laboureurs, à la métairie de Montby, près de Bligny-sous-Beaune. Il s'était fait remarquer dans ses études au collège de Beaune et à la Sorbonne, où il avait pris le degré

de bachelier. A son retour de Paris, il professa avec une rare distinction la philosophie au séminaire d'Autun. Elevé au sacerdoce, il fut nommé successivement curé de Saulieu et de Quincey près de Nuits. M. de Courtois, seigneur de ce village, jugeant ce poste au-dessous du mérite de l'abbé Baiily, le fît nommer, en 1764, après l'expulsion des Jésuites, à une chaire de théologie au collège de Dijon.

Pendant vingt-cinq ans, ce professeur tint ses élèves sous le charme de sa parole. Ce fut dans ces laborieuses années qu'il composa ses savants Traités de la vraie Religion et de l'Eglise; et sa Théologie dogmatique et morale qui fut pendant plus de cmquante ans le manuel du clergé français (i). Les honneurs et les distinctions étaient allés à ce prêtre qui ne les chercha jamais ; il avait été nommé tour à tour chanoine de la Chapelotte, chanoine de la cathédrale de Dijon et promoteur du diocèse.

Forcé par la Révolution de quitter la France, il s'était retiré à Fribourg, en Suisse, puis au Cressier, dans la principauté de Neufchâtel. Là, il publia son livre des Principes de la Foi catholique, qui fut rapidement enlevé. Ne pouvant vivre loin de la Bourgogne , l'abbé Baiily y était revenu dès 1796 : il resta longtemps caché chez des parents près de Saulieu et se réfugia à l'hôpital de Beaune? où il rendit d'immenses services.

A la restauration du culte, ce saint prêtre refusa

(i) Tractatiis de verâ Religione, 2 vol. in-S". — Tractatus de Ecclesiâ; 2 vol. in-S". — Theologiadogmaticaetmoralis, 8 vol. in-12.

de hautes fonctions ecclésiastiques pour se dévouer aux pauvres. Il leur consacra, dans l'Hôtel- Dieu, ses dernières années et tous les trésors de sa science et de sa charité (i).

Pendant que ces aumôniers étaient tout occupés du soin des âmes, les administrateurs restauraient et agrandissaient l'hôpital.

Le 15 fructidor an IX (2 septembre 1801), ils achetèrent d'un sieur Copens un terrain vague et marécageux au bas du Bastion, le long de la Cour des Bûchers, au bord de la Bouzaise. Plus tard, on enferma ce terrain de murs, on y bâtit des serres, on y traça des allées, on y planta des arbres et il devint le beau potager qu'on admire aujourd'hui.

En 1802 et 1803, niaître Bailly, charpentier, et ses compagnons exploitèrent les vieux chênes de la forêt de Demigny et placèrent un plancher dans toute la longueur de la Grand'Chambre. Cette opération, souverainement regrettable, enleva la physionomie artistique de cette salle, fit disparaître la belle voûte lambrissée de Nicolas Rolin et coupa la fenêtre monumentale de la Chapelle. Pendant ce temps, des maçons étaient occupés à construire six loges pour les aliénés.

En 1804, on bâtit un appentis le long de la grande salle pour faciliter divers services de la maison (2).

Les années suivantes, l'Hôtel-Dieu fit des pertes

(i) Feller. Manuscrit de l'abbé Bredault, Supplément à l'Histoire de Beaitne, de Gandelot.

(2) Archives de l' Hôtel-Dieu,

douloureuses. Le 12 avril 1808, l'abbé Bailly mourut, dans sa soixante-dix-neuvième année, « avec les sentiments de la piété la plus parfaite et de la vertu la plus pure. » Ce fut un deuil pour la ville de Beaune, car, dit l'abbé Bredault, « M. Bailly était respectable à tous égards : humain, n'étant jamais pour les partis violents, charitable, protecteur des pauvres, bon parent, bon ami et surtout bon citoyen (i).»

Dans cette même année, la ville de Beaune perdit son vénérable pasteur, M. Joseph Pinot ; cet ami des indigents légua « trois mille livres tournois » à l'Hôtel-Dieu.

La vaillante maîtresse, Cécile Boilaud, suivit de près dans la tombe ces deux serviteurs de Dieu; après une longue maladie supportée avec une résignation toute chrétienne, elle remercia et bénit ses filles, et expira doucement le 29 juin 1809.

Quand les hospitalières ouvrirent l'acte où étaient consignées les dernières volontés de leur supérieure, elles comprirent de plus en plus combien elle était aimante. Elle léguait mille livres à l'Hôtel-Dieu ; elle laissait de riches souvenirs aux sœurs qui l'avaient plus particulièrement servie, et elle adressait à toutes ces émouvantes paroles : « Je ne saurais trop me louer de toutes vos bontés, mes très-chères compagnes, j'honore vos vertus et j'apprécie, comme je le dois, l'amitié que vous avez pour moi. Je me recommande à vos bonnes prières. Adieu ! ne m'oubliez pas (2). »

(i) Manuscrit de l'abbé Bredault.

(2) Archives de la Communauté. — Testament de sœur Bqilaud et ses annexes.

Sœur Madeleine Gillot qui, depuis l'incarcèratioQ de sœur Suzanne, avait été l'assistante de Cécile Boilaud, fut élue, le 14 janvier 1809, pour lui succéder. On lui donna pour compagne sœur Suzanne Brunet. Sous leur sage direction, l'hospice continua de prospérer. Elles furent témoins de plusieurs heureux retours au passé.

Quand la Révolution vendit la maison des chapelains, les administrateurs avaient eu la prévoyance de la faire retenir par une dame Boyer. Cette dame, ayant été désintéressée de ses avances, la remit à l'Hôtel-Dieu, en 1809. Selon le désir de sœur Boilaud, qui mettait au-dessus de tous les secours hospitaliers ceux que le prêtre donne aux malades, on consacra son legs de mille francs à la restauration de ce petit manoir, dont les aumôniers reprirent possession à la fin de cette année.

En 1810, Napoléon, parvenu à l'apogée de sa puissance, voulut , comme autrefois Louis XIV, récompenser les soins rendus à ses soldats ; adressa ce décret à notre Hôtel-Dieu :

« Au Palais des Tuileries, le 26 décembre 1810.

« Napoléon, Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération Suisse, etc. etc. etc.

Sur le rapport de notre Ministre des Cultes, notre Conseil d'Etat entendu. Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

Article i". Les Statuts des Hospitalières attachées au grand Hôtel-Dieu deBeaune sont approuvés et reconnus.

Art. 2. Les membres de cette Congrégation jouiront de tous les privilèges par Nous accordés aux congrégations hospitalières, en se conformant aux règlements généraux concernant ces congrégations.

Art. 3. Le présent brevet d'institution publique et les statuts de l'hospice seront insérés dans le Bulletin des Lois.

Art. 4. Notre ministre des Cultes est chargé de l'exécution du présent décret.

Napoléon. »

Les hospitalières de Beaune furent autorisées, en 1811, à reprendre la robe religieuse, la cornette et le voile. Elles furent heureuses de se parer de ce costume d'honneur, et sa réapparition fut une joie pour la ville et les malades.

Les filles de Rolin eurent bientôt l'occasion de montrer que leur habit était toujours l'insigne du dévouement poussé à l'héroïsme. Après la guerre d'Espagne, de nombreux prisonniers militaires furent internés à Beaune. En proie à la nostalgie, plusieurs tombèrent malades. La peste se mit parmi eux ; bientôt ils encombrèrent les salles Saint-Hugues et Saint-Louis. Au péril de leur vie, les sœurs et les aumôniers prodiguèrent tous leurs soins à ces malheureux.

Les magistrats s'émurent; craignant pour la ville, ils construisirent à la hâte en dehors des murs, sur la route de Seurre, une sorte de lazaret en planches, capable de contenir soixante malades. Au mois d'avril 181 2, on y porta les pestiférés qui

furent soignés par les hospitalières jusqu'à la fin du fléau. Pour prévenir le retour du terrible mal, on ferma momentanément les salles Saint-Hugues et Saint-Louis ; on y fit des fumigations, on renouvela les couches et on reblanchit les murailles.

Fidèles aux traditions du passé, le chirurgien Hugues-Simon Morelot et les médecins Billardet et Bourgeois se conduisirent admirablement. Jaloux de leurs périls, les autres médecins de la ville s'offrirent à partager leurs services.

Les médecins ont contribué, tout aussi noblement que les aumôniers et les sœurs, au renom de l'Hôtel-Dieu de Beaune. Aussi, nous sommes heureux de continuer la chaîne d'or qui remonte à la fondation, et d'inscrire à la suite de leurs devanciers les noms de MM. Denis et Simon- Hugues Morelot, des deux Bourgeois, des deux Billardet, de MM. Bernard, Bard, Lataud, Laurent Leflaive et Ravet. Depuis 1783, les médecins comme les chirurgiens, sont payés par l'hôpital ; mais leurs honoraires sont tellement au-dessous des services rendus, que c'est justice de dire que ces hommes ont bien mérité de la ville et des pauvres (i).

L'héroïsme des sœurs de Beaune fixa l'attention des administrateurs de l'hospice de Nuits, où la Révolution avait tari la charité en détruisant la vie religieuse : ils demandèrent des filles de Rolin. On leur envoya, en 1813, les sœurs Reine Titard et Rosalie Blandin. Secondées par des admi-

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu de Beaune.

nistrateurs dévoués aux pauvres , ces filles de haute intelligence et de rare vertu, entreprirent résolument, sous l'habile direction de M. l'abbé Garreau, l'œuvre de restauration. Elles firent régner partout l'ordre, l'économie et les soins délicats. Elles passèrent dix-neuf ans dans cette petite maison ; elles parvinrent à y créer une communauté hospitalière où tous les membres étaient cordialement unis et où chacun rivalisait d'ardeur dans le service de Dieu et des malades (i).

Quelques mois après son arrivée à Nuits, sœur Titard avait reçu, en 1814, une jeune postulante de treize ans, au cœur généreux, à l'esprit droit, à 1 ame pleine d'ardeur et de sagesse. Elle s'appelait Stéphanie Arnoux. Imitant trois de ses sœurs qui se firent hospitalières, elle avait renoncé à un avenir riche d'espérances, quitté son cher village de Chorey et une famille honorable et aimée, pour se vouer au service des pauvres. L'habile maîtresse cultiva si heureusement cette nature d'élite, que sœur Arnoux, à peine âgée de trente-un ans, fut capable de remplacer comme supérieure Reine Titard, quand celle-ci, en 1822, fut rappelée avec sa compagne à l'Hôtel-Dieu.

La jeune supérieure gouverna avec tant de sagesse, qu'elle entretint la ferveur dans la communauté, embellit et agrandit la maison, et fit de l'hospice de Nuits, qu'elle gouverna pendant quarante-huit ans, l'un des beaux établissements de charité de Bourgogne (2).

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu de Beaune et de l'hôpital de Nuits. (2) O^otice nécrologique de la Mire tArnoux, par M. l'abbé Salomon,

En 1813, 1814 et 181 5, pendant que les sœurs Titard et Blandin ramenaient l'ordre, la charité et la vie dans l'hôpital de Nuits, la France soutenait une lutte gigantesque contre l'Europe coalisée. Nos désastres furent immenses, et plus que jamais l'Hôtel-Dieu de Beaune fut encombré de soldats blessés et malades. Les soeurs se surpassèrent, et les docteurs Morelot, Billardet et Bard reçurent des félicitations méritées.

Nos hospitalières firent l'admiration des autres villes, qui envoyèrent des sujets se former à leur école. En 1813 et i8ig, des sœurs de Cluny et de Chagny y vinrent étudier la pharmacie. Quand sœur Bernigaud fut de retour à Cluny, le maire de cette ville remercia l'hôpital « des connaissances pharmaceutiques données à la bonne sœur et de l'excellent régime intérieur qui avait été mis sous ses yeux (i). »

L'invasion des armées étrangères renversa, en 1814, le trône de Napoléon et rendit à la France son ancienne dynastie. Cette Restauration fut acceptée sans peine : les uns saluèrent en elle la fin de luttes sanglantes, et les autres y virent l'unique moyen d'épargner à la nation les horreurs d'un démembrement. Aussi, le 15 septembre 1814, quand le duc d'Artois, qui fut plus tard Charles X, passa à Beaune, il y fut reçu avec enthousiasme. Il visita l'Hôtel-Dieu. Les rnembres de la Commission « lui exprimèrent leur respectueux attachement pour leur Souverain et leurs princes légitimes, et lui

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu.

demandèrent sa protection pour cet hôpital honoré déjà des bienfaits des Rois de France. » Le Duc parcourut l'hôtellerie des pauvres, s'extasia devant sa beauté et son admirable tenue ; il félicita les administrateurs et les soeurs, et, comme autrefois Louis XIV, il inscrivit son nom sur le registre de la Confrérie du Saint-Esprit (i).

Cette première Restauration ne fut qu'éphémère ; Napoléon, s'échappant de l'Ile d'Elbe, reparut comme un lion qui a trompé la vigilance de ses gardiens, et « l'Aigle de l'Empire vola de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. » Le 18 juillet 1815, la journée de Waterloo détruisit le trône impérial et releva celui de Louis XVIII. La Restauration donna à la France des années de paix, que les administrateurs de l'hospice surent utiliser.

En 1816, les intendants de l'hôpital, se souvenant de Rolin et de ses descendants, essayèrent de rétablir l'ancien patronage. Ils l'offrirent à Ms"" Anne-Antoine- Jules de Clermont-Tonnerre, évêque de Châlon et depuis archevêque de Toulouse et cardinal, l'un des beaux caractères et des plus saints prélats de cette époque. L'Evêque répondit qu'il renonçait sur ce point aux anciens droits de sa famille, et qu'il confiait à Dieu et à leurs administrateurs naturels les pauvres de l'hospice deBeaune (2).

Les administrateurs consacrèrent les années qui suivirent à l'embellissement et à l'agrandissement de la maison.

(i) Archives de l'Hôtel-Dieu, 'Registre des délibérations, (2) Archives de l'Hôtel-Dieu.

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En 1819, ils firent retoucher par Bernard Balioni, artiste piémontais, les fresques de la salle Saint-Hugues.

En 1820, ils agrandirent la salle Saint-Côme, qui sert aux opérations chirurgicales. Depuis d'autres améliorations, faites en 1880 , cette salle, par ses heureuses dispositions, par la perfection et le nombre de ses instruments de chirurgie, n'a rien à envier aux hôpitaux de Paris.

Les intendants, dans cette année 1820, restaurèrent la Chapelle. Elle manquait de lumière depuis que des briques remplaçaient la splendide verrière de la grande baie. Pour y remédier, on élargit la plus petite des deux fenêtres qui restaient ; on eut le bon goût de lui garder sa coupe ogivale, et plus tard, en 1845 et 1846, le sculpteur de Saptes orna les deux fenêtres de meneaux flamboyants. En 1820, l'Hôtel-Dieu, dans sa restauration, acheva de perdre sa beauté native et son cachet historique : le peintre Bouzereau marbra, dans le goût de son époque, les murailles de la Chapelle et de la Grand'Chambre et le dessinateur Bonnet donna pour retable à l'autel une gloire entourée de rayons dorés, ayant pour centre un transparent éclairé par un œil de bœuf, pratiqué dans la cloison de la grande baie.

Les administrateurs furent mieux inspirés, en 1822, dans les travaux qu'il firent à la sacristie ; ils l'agrandirent sans trop altérer ses lignes architecturales.

La vente des quarts de réserve des forêts de l'hospice, une cession de terrain faite gratuite-

ment par M. Brunet de la Serve, un don de trois mille livres de M. Jobard d'Arconcey et un autre de six mille francs de M"^ David de Beaune permirent d'exécuter des ouvrages plus importants. En 1827, on construisit dans l'arrière-courune étable et ses accessoires. Là, on éleva aussi une chapelle funéraire pour déposer les morts avant leur inhumation. On acquit la maison Cyrot qui confinait l'hôpital, et on y installa les aumôniers. De leur ancien logement, on agrandit, en 1828, la salle Saint-Louis, qui devint l'une des plus vastes et des plus belles de l'Hôtel-Dieu.

En 1829 et dans les années suivantes, on construisit dans la seconde cour, entre le Bâtiment des Greniers et la Pharmacie, la salle Saint-Joseph ou des Incurables. On lui donna de vastes proportions et ce cachet de bon goût et d'élégance qui distingue l'Hôtel-Dieu. On la destinait à quatorze vieillards : sept hommes et sept femmes. Ils y furent reçus le i" janvier 1833. Dans cette hôtellerie de la vieillesse, on sépara les hommes des femmes par une cloison à jour, dans laquelle on plaça un autel à deux faces.

Plus tard, les ressources de la maison permirent d'augmenter le nombre des incurables et de remédier à une regrettable cohabitation. On admit dans notre hôpital vingt-quatre personnes âgées : dix vieilles qui furent placées dans la chambre Notre- Dame et quatorze vieillards qui furent installés dans la salle Saint-Joseph, qui prit alo'rs l'aspect qu'elle offre aujourd'hui. La statue du saint Patriarche portant l'Enfant-Dieu surmonta la porte

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d'entrée ; la cloison à jour disparut et l'autel, dominé par une statue polychromée de saint Joseph, fut porté au fond de la salle, dont les murailles s'ornèrent d'un Christ et de trois grandes toiles, représentant le Sacrifice d'Abraham, l'Adoration des Ma^es et le Sacré-Cœur, Il fait bon dans cette hôtellerie; on y respire une douce et religieuse atmosphère, et les sœurs qui la desservent ont la piété et la charité des anges.

Pendant qu'on travaillait à cette salle, la Révolution de juillet 1830 renversait Charles X et portait Louis-Philippe sur le trône. Cette crise politique n'eut rien de fâcheux pour notre Hôtel-Dieu, et les administrateurs continuèrent paisiblement leur entreprise.

En 1834, ils rebâtirent dans l'arrière-cour, la Halle aux Pressoirs à peu près sur les mêmes fondations que celle de 1645. Par son isolement et la grande porte de cour qui s'ouvre sur la rue Triperie, cette Halle ne gêne nullement les malades par le bruit des voitures et les émanations du raisin, au moment des vendanges. ^Ses grandes cuves et ses beaux pressoirs en font l'une des belles cuveries de Bourgogne. C'est là que coulent des vins d'une réputation plus qu'européenne.

Au temps de la récolte, on amène dans cette cuverie les fruits des vignobles de notre hôpital et de la Charité ; c'est-à-dire, des premiers crûs de Beaune, de Volnay, de Pommard et de Savigny, des Cortons d'Aloxe, des Santenots rouge et blanc de Meursault. On fait ces vins d'après l'an-

cîen procédé : ils sont purs de tout mélange, francs, naturels et loyaux.

Longtemps ils se vendirent à l'amiable, mais depuis 1831 ils se délivrent ordinairement aux enchères. En ce jour, il y a grand mouvement à THôtel- Dieu ; des négociants venus de tous les points de la France, de la Belgique, de l'Angleterre et de rAllemagne">e les disputent à beaux deniers. Leur prix sert de base aux transactions commerciales de la Bourgogne. De ce revenu, l'un des plus notables de l'hospice, — sa moyenne est d'environ 30,000 fr., — dépend la richesse oùlagène de l'Hôtel-Dieu. Ce revenu varie d'après l'abondance et la qualité des vins : l'écart peut être de 3,500 fr., — année 1854, — à 87,000 fr., — année 1875. —

A cette époque, la communauté des hospitalières éprouva deux grands deuils.

Le 14 octobre 1834, la vaillante maîtresse, Madeleine Gillot, mourut dans sa soixante-dix-huitième année; elle servait les pauvres depuis soixante-quatre ans , et il y en avait vingt-cinq qu'elle était supérieure. Sa vie se résume dans ces mots qui furent gravés sur sa tombe : « Elle fut agréable à Dieu et aux hommes, et sa mémoire est bénie. (Ecoles.) (i). »

Le 5 juillet 1835, -M. l'abbé Forien, le père, des sœurs et des pauvres, « digne prêtre que toute la ville de Beaune vénérait, » passa à une vie meilleure. Ce confesseur de la foi était âgé de quatrevmgt-cinq ans ; il en avait passé neuf sur la terre

(0 R^gi^tre de Communauté.

d'exil, et près de quarante au service des indigents et des malades (i).

Les hospitalières élurent le 20 octobre 1834, sœur Eléonore-Marguerite Parizot pour Maîtresse- Elle avait quarante-un ans : elle était douée d'un cœur d'or, d'un sens exquis, d'un caractère viril et d'une rare distinction. Son âme vive, intelligente, douce et ferme donnait une sorte de majesté à un corps de petite stature et à un physique ingrat. Ce fut l'une des supérieures les plus distinguées de l'Hôtel-Dieu.

Le 24 juillet 1835, M. l'abbé Benoît-Théodore Mallat fut appelé à succéder à M. Forien. Il était plein de jeunesse et d'avenir. Il était né à Nolay et avait exercé le saint ministère à Notre-Dame de Beaune comme vicaire, et à l'église Saint-Nicolas de cette ville comme curé ; il s'était acquis une réputation méritée de directeur et de prédicateur. Esprit cultivé et ayant le sentiment du beau, l'abbé Mallat aimait la littérature et les arts. C'est lui qui eut la première pensée de la création d'un Musée à l'hôpital ; c'est aussi à son zèle et aux libéralités de la maîtresse Parizot, de sœur Binder et de leurs compagnes que l'on doit l'autel en marbre blanc de la Chapelle, les statues de îa Vierge et de saint Joseph qui ornent aujourd'hui la salle Saint-Nicolas, et les deux grandes images du Christ et de sa Mère qui surmontent les pignons de l'Hôtel-Dieu (2).

Dans le soin des pauvres, M. Mallat fut admira-

(i) Directoire, p. 79. — Le portrait de M. Forien se voit dans l'appartement de la iVlaîtresse.

(2) nDiredoire, p. 79.

blement secondé par un prêtre dont le souvenir vivra long-temps dans la ville de Beaune. M. L'abbé Barrard fut nommé chapelain de l'hôpital le 10 octobre 1840.

Dieu n'en avait pas fait un homme de génie Dont le nom passe entier à la postérité : Dieu l'avait enrichi, dans sa grâce infinie. D'un cœur tendre et sublime en sa simplicité.

Ce fut un saint blanchi dans le saint ministère.

Comme ces feux sacrés, symboles de tendresse.

Qui brûlent jour et nuit, suspendus au saint lieu,

Son cœur, vase de choi.x, se consumait sans cesse»

En amour pour le pauvre, en amour pour son Dieu (i).

Avec ce personnel d'élite, les administrateurs crurent devoir étendre dans l'Hôtel-Dieu le domaine de la charité. Le pain n'étant plus fabriqué à la maison, mais fourni par les boulangers de la ville ; le Bâtiment des Greniers demeurait sans emploi. Le i" décembre 1843, il fut arrêté au Conseil qu'on y créerait de nouvelles salles pour les malades.

Depuis la Révolution, les pauvres seuls étaient accueillis dans notre hôpital ; on n'y recevait plus, comme au temps de Rolin, des personnes de condition qui venaient y rétablir leur santé. On fit revivre la belle pensée du Fondateur ; on aménagea en faveur de ces malades le premier étage des Greniers. On y créa une salle de dix lits, une pièce plus petite contenant trois lits réservés exclusivement à des femmes, et quatre chambres particulières ayant un parquet en chêne, un foyer et un ameublement à la fois simple et confortable.

(i) Fleurs des Bois^ p. 109, iio, par Mt J. Pétasse.

La salle principale avec sa voûte et ses pilastres n'est point dépourvue de caractère. Elle porte le nom de Sainte-Marguerite, en l'honneur de la patronne de la maîtresse Parizot, sous qui elle fut créée (i).

Il manquait à l'Hôtel-Dieu une salle pour recueillir les malades en temps de guerre et d'épidémie ; on affecta à leur usage le second étage du Bâtiment des Greniers. On y fit un parquet en chêne, on y éleva un autel, et on y installa vingtdêux lits. C'est la salle Parizot, ainsi appelée du nom de la même supérieure. Cette pièce est ordinairement vide. Elle manque d'élévation, et son plafond d'une longueur immense la fait paraître encore plus basse; mais son isolement et son double rang de fenêtres, qui y versent à volonté l'air et la lumière, lui donnent des conditions exceptionnelles de salubrité.

Par ces créations nouvelles, les administrateurs donnèrent de l'animation et de la vie à la seconde cour de l'Hôtel-Dieu, qu'ils avaient décoré, en 1839, delà belle grille en fer qui la sépare d'un délicieux jardin.

Le 26 février 1846, sœur Parizot installa les premiers malades dans la salle Sainte-Marguerite. Ce fut l'une des dernières joies de la pieuse Maîtresse ; quelques mois après, elle tombait malade et mourait le 22 mai 1847, à l'âge de cinquante-quatre ans. Il y en avait trente qu'elle servait les pauvres et treize qu'elle était supérieure. La vie de

{i) Cette hôtellerie^ avec ses chambres payantes, est accessible à tous ; ses prix qui varient depuis i fr. 50, 2 fr. jusqu'à 4, ^, et 6 francs par jourj sont ipfiniment au-dessous des soips intelligents et dévoués qu'on y reçoit.

cette admirable femme est " écrite dans ces mots qu'on lit sur sa tombe : « Elle a ouvert ses lèvres à la sagesse, et tendu ses mains vers le pauvre. (Proverbes.)

Le 9 juin de la même année, sœur Pauline Binder fut élue pour lui succéder. Elle marcha sur les traces de sa noble devancière, apportant une rare sagesse dans le gouvernement de la communauté, un dévouement sans bornes au service des pauvres et un goût parfait dans les divers travaux qui se firent à l'Hôtel-Dieu pendant qu'elle fut supérieure.

Les hospitalières et les pauvres n'avaient point achevé de porter le deuil de sœur Parizot, quand, le 3 décembre 1848, l'abbé Barrard, usé avant l'âge par les labeurs du saint ministère, surtout du confessionnal, rendit son âme à Dieu. Sa mort fut un deuil pour la ville de Beaune, et ses funérailles furent un triomphe. Echo de la douleur de la cité, un poète s'écrie :

Nous sommes tous frappés dans le corps et dans l'âme;

Tous nous pleurons un père, un tuteur, un ami !

Et ce deuil général éloquemment proclame ;

Le coup qui vibre encore au cœur mal affermi.

C'était à son convoi, c'était un doux mélange Et de sainte tristesse et de sérénité ; Le mort semblait assis dans la sainte phalange. Le front brillant de paix et de félicité.

Beau lys, rose mystique à l'autel effeuillée. Puissent tes doux parfums, odeur de sainteté, Redescendre du ciel sur la terre souillée. Pour y faire germer amour et charité (i).

En ce temps, le 4 décembre 1847, IM^' Rivet, évê-

{}) Fleurs des Bois, p. iio, m, p. M. J. Pétasse.

que de Dijon, resserra les liens qui unissaient les sœurs de notre hospice à sainte Marthe. Sur leur demande, il rendit obligatoire pour elles la réception de l'Eucharistie le jour de la fête de leur Patronne. « Mes filles, leur dit-il, il me semble bien convenable de recevoir en ce jour là dans votre cœur le divin Hôte dont la présence fit si souvent le bonheur de la maison de Marthe. » Ces servantes des pauvres avaient besoin du secours du Christ, car une rude tâche les attendait (i).

Au mois de juin 1849, le choléra éclata à Meursault et enleva, en quelques semaines, cent-cinquante personnes. Les hospitalières de Beaune furent appelées : elles se disposaient à partir, quand elles eurent le regret d'apprendre que ce poste d'honneur était occupé par les sœurs Sainte-Marthe de Dijon. L'occasion de se dévouer n'était qu'ajournée.

En juillet, le terrible fléau décima le village d'Auxey. Nos sœurs furent priées d'y établir une ambulance. Plusieurs s'off^rirent pour remplir cette périlleuse mission. Le directeur, M. l'abbé Mallat, et la maîtresse, sœur Binder, laissèrent à Dieu le soin de faire lui-même son choix : on tira au sort le nom des élues. Après avoir prié à la Chapelle, la Communauté se rendit chez la Maîtresse. En y allant, une sœur, rayonnante de jeunesse et de santé, dit à voix basse à l'une de ses compagnes : « Je vais partir. Je mourrai. Dieu me la dit. » Le premier nom qui sortit de l'urne fut : « Céline-

(i) Registre de Cmnmunauté.

Marie Patriarche, » celui de la jeune sœur. En l'entendant, les yeux de sa confidente se voilèrent de larmes, car sœur Patriarche était chérie de toutes. « La douceur et la gaieté inaltérables de son caractère, jointes à une piété angélique, lui donnaient un charme indéfinissable. » L'autre nom fut celui de sœur Moissenet. Toutes deux partirent et remplirent héroïquement leur tâche.

La maîtresse, pour ménager ses filles et donner libre carrière aux dévouements, rappela les deux héroïnes , au bout de huit jours , et les remplaça par sœur Blondeau et sœur Bizouard, à qui succédèrent les sœurs de Montrion et Bernard.

Le 10 du mois d'août, le choléra fit son apparition à l'Hôtel-Dieu, où il exerça de grands ravages, jusqu'au 30 novembre suivant. On compta cinquante-huit décès, et une fois il y en eut sept le même jour. Les aumôniers, les sœurs, les postulantes et les servantes rivalisèrent de zèle au chevet des cholériques.

La santé de sœur Patriarche se soutenait au milieu de ces fatigues. Sa confidente lui dit un jour en souriant : « Vos fâcheux pressentiments, je l'espère, ne se réaliseront point. — Vous vous trompez ; mon sacrifice est fait, et Dieu l'a agréé. » La bonne sœur, ne disait que trop vrai ; le 7 novembre elle était atteinte du fléau, et le lendemain elle expirait à vingt-sept ans , après vingt heures d'horribles souffrances héroïquement supportées. Elle avait été précédée dans la tombe par

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une postulante, M"' Pernot et par trois humbles servantes , mortes comme elle martyres de la cha,rité (i).

(i) zManuel des souvenirs delà Communauté, par sœur Binder. ^ S^otice sur sœur Patriarche.

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