‹ L'Hôtel-Dieu de Paris en juillet et août 1830Chapitre 3 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'hôtel-dieu tendant les dernières journées du mois de juillet.

Chaque partie du service , dans cette immense maison , s'accomplissait avec la régularité accoutumée; la clinique chirurgicale offrait à la curiosité des étudians des cas nombreux et intéressans,etle soir du 26, jour où parurent les fatales ordonnances , la population de l'hôpital s'élevait seulement à 878 individus des deux sexes. C'était le lundi, et à l'agitation produite par cette nouvelle, aux dispositions hostiles montrées par tous les

esprits, on dut pressentir de graves événemens. Le 27, on apprit que des troubles avaient eu lieu au Palais-Royal, que la gendarmerie n'avait pu dissiper les rassemblemens, et qu'une protestation anti- ministérielle, à la méthode anglaise, avait été faite avec trop d'énergie pour que l'on s'en tînt là. En effet, dans cette même journée du mardi, la rumeur publique alla croissant, les gendarmes n'attendirent pas qu'on proclamât une nouvelle loi martiale , et dans lasoirée quelques décharges de mousqueterie firent couler le sang des Parisiens.

Six blessés furent apportés à l'Hôtel-Dieu ? et l'un d'eux, jeune homme élégamment vêtu, expira aussitôt sans qu'on ait pu recueillir de sa bouche, ni trouver sur lui aucun indice propre à le faire connaître. Personne jus-

qu'ici ne l'a réclamé. On a conservé son signalement.

Les circonstances devenant plus graves , on jugea nécessaire de n'admettre que les malades urgens, afin de conserver en disponibilité le plus grand nombre de lits possible. Le mardi soir il n'y avait dans la maison que neuf cents malades, et beaucoup étaient en état de sortir le lendemain, si le cas l'exigeait.

Mais déjà la réaction publique prenait de la force, plusieurs corps de garde avaient été enlevés et détruits, des postes désarmés, des patrouilles mises en fuite ; chacun s'attendait à de grands événemens pour le lendemain. L'autorité prenait des mesures tardives, mais sévères, et une force armée imposante était dirigée vers quelques points de la ville où les démonstrations hostiles paraissaient plus vigoureuses.

Le mercredi 28, la fusillade s'engage sur presque toute l'étendue de la rive droite de la Seine, c'est-à-dire depuis l'arsenal et la caserne des Célestins, jusqu'au Louvre. La rue Saint- Antoine, la place de Grève, et toutes les rues adjacentes, la place du Châtelet, le marché des Innocens, la rue Saint-Honoré et surtout le Palais-Royal, retentissent de décharges continuelles; le 3e et le 6e régimens de la garde royale, et le 70 suisse exécutent à la rigueur les ordres cruels qu'on leur donne, et des feux de pelotons viennent entrecouper ça et là le bruit d'une fusillade déjà trop bien nourrie. Quelques coups de canon se font entendre et de nombreux cadavres jonchent le pavé.

Nous n'essaierons pas de raconter cette grande et terrible journée, elle est encore présente à la mémoire de tout le inonde, et

l'inexorable histoire seule pourra rendre à chacun selon ses œuvres.

Ce jour-là , le 28, cent dix blessés furent amenés à l'Hôtel-Dieu, et à minuit, dix-sept avaient succombé à des blessures trop graves pour ne pas être complètement au dessus des ressources de l'art. La plupait de ces malheureux avaient été frappés à la place de Grève, ou sur celle du Châtelet, dans les rues Saint-Honoré, de la Monnaie, des Prouvaires, sur le quai de la Mégisserie, sur le pont au Change, ou aux environs. Presque tous avaient reçu presque à bout portant des coups de feu tirés par la garde royale, les cuirassiers, les gendarmes d'élite et les lanciers. Quelques-uns offraient d'énormes blessures produites par des biscaïens ou des portions de mitraille.

Des dispositions avaient été prises pour secourir immédiatement tous ces braves;

trente-huit malades en convalescence étaient sortis le matin, et quelques-uns d'entre eux pour aller combattre; beaucoup de lits furent montés en supplément dans les salles de chirurgie, on évacua des salles de médecine, et bientôt un service d'ambulance active fut organisé. Beaucoup d'anciens internes de FHôtel-Dieu étaient venus se mettre à la disposition du chirurgien en chef, et se trouvaient heureux de partager les travaux de leurs jeunes confrères. Disons maintenant quelle marche on suivait dans l'administration des secours.

Les blessés apportés sur des brancards par leurs frères d'armes, arrivaient sur le parvis Notre-Dame, escortés par une foule d'amis, de païens et surtout de curieux qui faisaient irruption jusque dans les salles et y causaient un tumulte extrêmement nuisible aux mala-

des. On dut prendre des mesures pour faire cesser cet état de choses; en conséquence, une douzaine de brancards, placés sous le péristyle, furent destinés à prendre les blessés sur le parvis même , et à les transporter dans les salles sans le cortège qui les accompagnait.

Comme beaucoup d'opérations très-graves devaient être faites sur-le-champ, on avait pensé qu'il serait plus convenable de les pratiquer dans une salle provisoire, afin d'éviter aux autres blessés le spectacle de ces nouvelles douleurs, aussi bien que les cris qu'elles arrachaient aux patiens. Mais la mauvaise disposition du local et surtout laffluence des malades, ne permirent pas d'exécuter ce projet, et l'on fut contraint d'opérer dans chaque salle, à mesure que le cas l'exigeait. M. Dupuytren fit presque toutes

( 47 ) les opérations ; le débrideraient des plaies, les extractions de balles, les pansemens de fractures, les amputations des membres, tout était fait par lui ou sous ses yeux, et le soin des premiers appareils était confié à des mains sûres.

Dès ce jour, des militaires de toute arme furent apportés à l'Hôtel -Dieu et placés pêlemêle avec les citoyens. On pensa qu'il importait de ne point leur assigner de salle particulière. 11 en fût résulté quelque embarras dans le service, et d'ailleurs, en les rapprochant de ceux contre lesquels ils avaient échangé leurs coups, on espérait faire cesser toute espèce d'animosité J s'il leur en restait encore. La suite prouva combien on avait eu raison, et quelques jours s'étaient à peine écoulés qu'ils fraternisaient tous ensemble. On y trouvait encore l'avantage de leur

(48) faire voir que tous recevaient les mêmes soins, que la science ne comptait que des malades là où l'on aurait pu distinguer des ennemis, et que Français et étrangers avaient un droit égal à la sollicitude des chirurgiens, puisqu'ils étaient également souffrans et malheureux.

La nuit du mercredi au jeudi restera longtemps gravée dans la mémoire des Parisiens. Paris mis en état de siège avait offert jusque-là le spectacle terrible d'une population résistant à la violence , se défendant contre une aggression injuste , combattant pour ses foyers domestiques , et ses libertés plus chères encore. Bientôt la scène change, le drame marche à grands pas vers l'heureux dénoûment, et ce peuple contre lequel dix mille soldats levaient leurs armes parricides, va bientôt prendre une attitude nouvelle, et

(49)' se ruer sur les satellites d'un pouvoir oppresseur. Des barricades s'élèvent de toutes parts, des armes, des munitions sont distribuées , plusieurs convois de poudre sont enlevés, et une masse de combattans se trouve prête à commencer une lutte dont l'issue ne pouvait être douteuse. Toute la nuit la fusillade se fit entendre à la Grève , au Louvre et dans beaucoup de rues voisines; le silence de la nuit permettait de saisir la moindre explosion. Quel étonnant spectacle ! Nous nous promenions lentement sous le péristyle et dans l'immense vestibule de l'Hôtel-Dieu , les détonations de la mousqueterie retentissaient de toutes parts , et se prolongeaint en échos sous les voûtes de l'édifice ; de temps en temps un coup de canon dominait tout ce tumulte , et cette voix grave et solennelle annonçant de nouvelles victimes . traversait les salles et

arrachait quelques cris de douleur à ceux dont elle ébranlait les blessures.

Le jour parut enfin, et bientôt nous vîmes affluer les blessés. Une sorte de trêve tacite , ou du moins de suspension d'armes avait eu lieu ; les militaires en profitaient pour jeter à la rivière les cadavres de leurs camarades , et pour conduire leurs blessés à l'ambulance des Tuileries ou à l'hôpital de la Garde. On apportait les plus gravement malades à l'Hôtel-Dieu , et nous pûmes admirer les sentimens d'humanité qui animaient un grand nombre de citoyens. Ces derniers allaient sans cesse du champ de bataille à la Morgue ouMans les hôpitaux , et le nombre des victimes augmentait avec une rapidité toujours croissante .

17Hôtel-de-Ville plusieurs fois pris et reprise resta enfin au pouvoir du peuple; bientôt

( 5. ) une attaque non moins audacieuse que terrible fut dirigée contre le Louvre défendu par lesSuisses; lesassaillans s'en rendent maîtres, et aussitôt ils tournent leurs armes contre le château des Tuileries occupé par la garde royale. Le combat ne fut pas long , et de vieilles troupes parfaitement aguerries lâchèrent pied devant des citoyens mal armés, sans discipline, sans chefs, mais animés par un sentiment auquel rien ne résiste. Beaucoup de soldats de la garde royale sentant qu'ils ne pouvaient tenir en ligne , s'étaient jetés dans des maisons de la rue Saint-Honoré , et faisaient un feu bien nourri contre le peuple. Pressés de toutes parts, ils furent enfin forcés dans leurs retraites , et peu d'entre eux parvinrent à se soustraire a la fureur des vainqueurs.

Ici finit la bataille de Paris, car s'il y eut

eneore quelques blessés après cette époque, c'est à la maladresse ou à quelque circonstance particulière qu'il faut l'attribuer. Nous avons passé sous silence plusieurs actions isolées, comme la prise des casernes de l'Ave-Maria, des Célestins et de Babylone , l'enlèvement de plusieurs convois , la poursuite des fuyards , etc. Ce ne sont que des épisodes dont nous ne tenons pas compte , parce qu'ils ne nous ont fourni que peu de malades.

Deux cent quatre blessés entrèrent à l'Hôtel-Dieu dans la journée du 29, et dans cette même journée une vingtaine d'entre eux expirèrent sans que l'art ait pu remédier aux graves lésions dont ils étaient atteints.

L'activité du service avait redoublé à mesure que les circonstances devenaientplus pressantes ; des Docteurs en médecine s'empres-

saient à l'envi de remplir les fonctions d'élève externe, tout marchait avçc ordre, et l'administration secondait de tous ses efforts le zèle des chirurgiens. La nécessité de consacrer aux blessés les salles d'en bas, afin de leur éviter les inconvéniens du transport, fit promptement évacuer tous les malades qu'elles contenaient. En quelques heures trois cent soixante-deux individus des deux sexes furent envoyés à la Salpêtrière et à Bicêtre , et trois vastes salles se trouvèrent disposées à recevoir ceux dont le sang coulait pour la cause de la patrie. Bientôt le feu cessa et avec lui la fureur des combattans; l'humanité reprit ses droits , et l'on vit alors le parvis Notre-Dame couvert de brancards arrivant de tous côtés. Un certain nombre d'élèves -, dirigés par le chef de clinique (1), allaient

(i)M. le docteur Félix Legros, qui a donné pendant

au devant des blessés , les plaçaient doucement sur les brancards de la maison et concouraient ainsi, par leurs soins bien entendus , à leur épargner des douleurs. Plus d'un malheureux prêt à succomber par suite d'une grande hémorrhagie , a dû sa conservation aux secours immédiats qu'on lui administrait même pendant le transport ; et l'on a souvent regretté de ne pouvoir envoyer les jeunes chirurgiens à une plus grande distance du Heu où leur présence était indispensable. Quelques médecins du dehors et en particulier MM. Alphonse Sanson, Marx et Régnier se portèrent à différentes reprises dans le courant de la. journée , vers le Palais de

tout ce temps des preuves d'un zèle et d'une intelligence dignes des plus grands éloges. Il a, par sa fermeté, préservé des plus grands dangers plusieurs militaires que la fureur aveugle du peuple poursuivait jusque sur les marches de l'hôpital.

Justice j le Louvre et la Grève , mais sans pouvoir y être d'une utilité bien réelle. Il y avait au reste dans ces différents quartiers des ambulances provisoires établies par des médecins de la ville qui y rendaient de véritables services en donnant les premiers secours à tous ceux, qui en avaient le plus besoin.

Parmi les blessés reçus ce jour-là à l'Hôtel- Dieu , un bon nombre fut dirigé sur l'hôpital de la Pitié qui , par sa position et son étendue , pouvait plus facilement leur fournir un asile assuré. On y envoyait surtout ceux qui pouvaient marcher facilement et sans inconvéniens pour leurs blessures. Une soixantaine se trouvèrent dans ce cas et voulurent bien , après avoir été pansés , céder leur place à ceux pour qui elle était beaucoup plus nécessaire.

Un bien plus grand nombre encore quittèrent la maison pour aller chez eux. Quelquesuns pleins de cette fureur guerrière qui fait braver tous les dangers, aussi bien que toutes les douleurs, retournaient au combat en poussant des cris, présages de la victoire. D'autres (et ceux-ci ne sont pas rares) restaient sur le champ de bataille malgré leurs blessures, et nous en avous vu plus d'un qui a été atteint successivement par deux, trois et même quatre balles. Il a été constaté que plus de quatre cents blessés ont été pansés à l'Hôtel-Dieu dans les trois grandes journées? et se sont retirés au sein de leurs familles. La plupart ont continué à venir se faire soigner à l'hôpital , et aujourd'hui sont guéris ou en voie de guérison. N'oublions pas qu'Us n'ont point été portés en compte dans l'état des bless§s de l'Hôtel-Dieu.

Beaucoup de soldats atteints de coups de feu et n'ayant pu gagner l'hôpital du Gros- Caillou , avaient été recueillis par des citoyens, soignés avec zèle et préservés d'une mort inévitable s'ils fussent restés dans les rues. Nous avons vu un garde national apporter lui-même à l'Hôtel-Dieu, conjointement avec ses ouvriers et ses voisins, quatre militaires grièvement blessés qu'il avait gardés chez lui pendant plusieurs jours. Il ne semblait pas se douter du mérite d'une telle action , et disait à ceux qui le louaient : « Ne faut-il pas secourir ceux qui souffrent! »

Dans la jotôrnée du 3o juillet, nous reçûmes encore trente-quatre blessés qui avaient été pour la plupart secourus en ville. Pendant les trois jours suivans,il en arriva environ vingt-quatre. Plus tard il en vint encore, mais ils étaient moins gravement blessés. C'étaient

( 58 ) des ouvriers qui ayant reçu à domicile les premiers secours, se trouvaient dans l'impossibilité de pourvoir aux exigences d'un traitement long et difficile, surtout, dans des circonstances où tant d'intérêts pouvaient se trouver compromis. Depuis cette époque , des entrées successives ont eu lieu, et aujourd'hui le nombre total des individus couchés à l'Hôtel-Dieu s'élève à trois cent quatre-vingtdix ; sur ce nombre on compte trois cent deux citoyens , soixante-deux militaires de toute

arme et de tout grade, vingt et une femmes et cinq enfàns au-dessous de quinze ans. Voyons maintenant quelle fut l'organisation définitive du service des salles de chirurgie, mais avant disons qu'environ quarante blessés ont succombé dans les trois premiers jours de leur admission à l'hôpital, ce qui prouve

( *9 ) mieux que tout autre argument combien étaient graves les blessures de la plupart de ceux qui furent apportés à THôtel-Dieu.

Nousavons dit précédemment que les salles consacrées à la chirurgie sont au nombre de cinq, trois pour les hommes et deux pour les femmes. Trois autres salles appartenant à la médecine furent remplies de blessés: chacun des chirurgiens en prit une en suppléaient, et la répartition se trouva ainsi faite. L'administration avait misa la disposition de M. Dupuytren un certain nombre d'internes provisoires, qui furent chargés chacun d'un rang dans les salles d'hommes; d'anciens élèves de la maison reçurent aussi un emploi analogue; beaucoup d'étudians, de médecins étrangers s'étant offerts bénévolement eurent chacun un nombre déterminé de litsàsoigner, et en une heuretoutfut en état. Tout le monde

savait ce qu'il avait à faire, et pendant la visite du matin qui durait quatre et cinq heures, les opérations , lespansemens se faisaientavec une régularité parfaite. Au sein de ce vaste concours de soins et de zèle, pas de confusion , pas de désordre, pas d'omission; chacun s'acquittait du devoir qu'on lui avait prescrit ou qu'il s'était imposé-, et les malades soulagés souriaient à l'espoir d'une prompte guérison. Le soir une nouvelle visite était faite alternativement par MM*. Breschet et Sanson; les opérations urgentes étaient pratiquées à Pinstant même, les appareils dérangés étaient replacés, de nouvelles prescriptions étaient faites à ceux qui en avaient besoin, et le calme reparaissait au milieu de ces malheureux pour qui les longues heures de la nuit se traînent avec tant de lenteur

Il nous reste à parler* de la part que l'ad-

(6.) ministration a prise dans ces grandes circonstances. Nous avons dit que le jeudi 29 v trois cent soixante-deux malades avaient été évacués surBicêtre etlaSalpétrière. Le jour précédent, la population de l'hôpital s'élevait à neuf cent cinquante-deuxindividus; l'évacuation du lendemain ne fut pas tout-à-fait compensée par les réceptions du jeudi; aussi le soir de ce jour n'avions*nous qu'un effectif de sept cent soixante-onze malades. Les jours suivans,les sorties dépassèrent constamment les entrées ; aussi le chiffre total des malades présens tomba-t-il à sept cent onze , puis à six cent quatre-vingts. Ces relevés, dont nous garantissons l'authenticité, répondent d'une manière péremptoire au reproche d'encombrement que l'on a adressé à l'Hôtei-Dieu. Jamais les salles des blessés n'ont été pleines, et la mort si prompte d'une quarantaine d'entre eux

( 62 ) éclaircit suffisament les rangs de ceux qui restaient. Un assez bon nombre d'hommes mariés qui n'étaient que légèrement atteints s'en allèrent bientôt chez eux, et la salubrité de l'hôpital, qui n'avait pas un instant été compromise, dut être bien assurée puisque deux cent cinquante lits au moins demeuraient vacans.

Il est une chose beaucoup plus importante à examiner dans les hôpitaux, c'est le régime alimentaire , dont la mauvaise qualité a constamment été l'objet des réclamations de tous les médecins et chirurgiens qui s'occupent un peu de leurs malades. Il est sans doute convenable que la plus sévère économie préside à leur nourriture ; mais il est un terme à tout, et comme nous l'avons dit précédemment, un hôpital ne peut être traité comme une caserne. Le pain, le vin et la

viande sont passables, nous en convenons; mais les alimens maigres, consistant en légumes, pois, lentilles, haricots et pommes de terre, le plus souvent ne sont pas mangeables, même pour des gens en bonne santé; à plus forte raison seront-ils nuisibles aux malades, et trop souvent il arrive des accidens graves, par suite de leur emploi chez des convalescens , dont les forces digestives ne peuvent élaborer ces grossiers alimens.

L'occasion était favorable ; aussi M. Dupuytren ne manqua- t-il pas de la saisir. Des ordres furent donnés à l'économat de la maison, et bientôt les malades dont l'état le permettait reçurent du poisson et des légumes frais, des viandes légères , du poulet , du veau ; on leur donna de bon vin , et sous l'influence de ce régime plus substantiel on vit des convalescences plus rapides. Espérons que le

( 64 ) Conseil d'administration ne rétrogradera pas vers l'ancien ordre de choses. Quelques sous ajoutés au prix moyen de la journée des malades , augmenteront d'une manière trèssensible leur bien-être, et les rendront plutôt à leurs travaux habituels. Un léger avantage acquis au bénéfice des masses, s'accroît dansuneprogression immense et produit bientôt une somme de bonheur à laquelle on doit se trouver heureux d'avoir concouru. C'est en obéissant à ce sentiment si honorable que beaucoup de citoyens généreux tournèrent leurs regards vers l'Hôtel-Dieu et s'empressèrent de travailler au soulagement des malheureux blessés. Des caisses d'oranges furent envoyées par des personnes dont nous tairons le nom , car la charité a aussi sa pudeur , et nous leur épargnerons des louanges que leur modestie refuserait.

Mais d'autres besoins plus impérieux encore se faisaient sentir, et le public parisien avec son tact admirable s'occupa bientôt d'y pourvoir. On pouvait craindre qu'un aussi grand nombre de blessés, reçus tout-àcoup dans un hôpital même aussi richement approvisionné que l'est l'Hôtel-Dieu , ne vinssent à manquer de linge à pansement et surtout de charpie. Cette pensée, qui s'était présentée à la fois à un grand nombre d'esprits, organisa en un clin d'oeil une multitude d'ateliers où l'on travailla sans relâche à confectionner ces objets de première nécessité. De grands paniers placés sous le péristyle servaient à recevoir ces pieuses offrandes, et lorsque l'importance de ces dons eut engagé l'administration à consigner sur un registre le nom des personnes à qui l'on en était redevable, beaucoup refusèrent de se faire

connaître (i). C'était assurément un gracieux spectacle de voir une foule de jeunes persounes offrir -en rougissant le travail de leurs mains , et jeter un regard empreint de la plus douce pitié sur cette maison renfermant tant de malheureux. Chacun s'empressait à l'envi dans le somptueux salon aussi bien que dans laloge du portier; au tumulte du combat succédaient de paisibles travaux; chaque rue offrait des ouvrières diligentes ; aussi tant d'efforts réunis eurent-ils bientôt produit d'immenses résultats.

Cet élan se propagea même dans les dé-

(1) Les dames de la halle, réunies en grand nombre dans un vaste local , ont travaillé avec le zèle dont elles ont donné tant de preuves. Chaque jour elles envoyaient à l'Hôtel-Dieu un brancard chargé d'une énorme quantité de linge et de charpie. Nous citerons aussi le collège Louis-le^Grand, qui a donné beaucoup de draps et des appareils à pansement.

( 67 ) partemens, et quelques-uns, bien que trèséloignés, firent parvenir à l'administration des ballots de linge , des caisses de charpie, qui attestaient combien on avait mis de zèle à leur confection. La ville d'Angers s'est particulièrement distinguée dans cette occasion, et nous lui devons la justice de déclarer que le bon exemple qu'elle a donné dans cette circonstance extraordinaire, a trouvé de nombreux imitateurs.

Des mesures avaient été prises pour que rien ne manquât, et les exigences du service eussent pu être plus grandes sans qu'on se trouvât au dépourvu. La charpie seule peutêtre eût tait faute , aussi s'était-on empressé d'en confectionner dans les hospices. La générosité publique vint merveilleusement au devant de ce besoin , et désormais tout fut assuré. L'autorité administrative provisoire

s'empressa de mettre à notre disposition les réserves du magasin général des ambulances de l'armée. On trouva là une grande quantité de beaux appareils à fracture, dans le meilleur état possible et prêts à être employés. D'un autre côté, une circonstance toute particulière fît apporter à l'Hôtel-Dieu la plus grande partie du linge de l'Archevêché.

M. Breschet apprenant que le peuple était entré dans le palais, s'y rendit aussitôt revêtu de son tablier de service. (1) Déjà le pillage était commencé par quelques hommes que

(1) On a pu remarquer à diverses reprises, dans ces mémorables journées, combien le peuple conservait de raison et de bon sens au milieu de l'effervescence générale. Le tablier de chirurgien a constamment suffi aux individus qui le portaient pour se faire obéir de tous ceux à qui ils donnaient des ordres. A l'Archevêché , à l'Hôtelde- ville, les chirurgiens, par leur fermeté et leur présence d'esprit, ont rendu de véritables services.

tout le désintéressement de beaucoup d'autres ne pouvait contenir, lorsque le chirurgien ordinaire de PHôtel-Dieu les engage à transporter tout le mobilier à l'hôpital pour être employé au service des blessés. Cette idée est accueillie avec empressement, et aussitôt linge, lits, argenterie, ornemens, draperies, bijoux et même de l'argent monnayé, sont apportés fidèlement au lieu désigné , et bientôt en exécution de la promesse, on découpe en bandes et en compresses une grande partie du linge de table et de chambre. De cette manière, furent sauvés une foule d'objets précieux qui sans cela eussent été brisés et probablement jetés à la rivière , car il est avéré que plusieurs individus qui pillaient ont été sévèrement châtiés par ceux qui étaient leurs égaux, peut-être même leurs amis. Nous n'oublierons pas de faire mention

(70) d'une autre circonstance dans laquelle des services non moins importans ont été rendus. Quelques individus se mettaient en devoir d'incendier l'Archevêché; on ne parvint à les en empêcher qu'en leur faisant sentir combien de risques ils feraient courir aux bâtimens de l'Hôtel-Dieu et aux blessés qu'ils contenaient. Toute animosité céda à cette considération , et de grands désastres furent prévenus. Quelques jours plus tard, le peuple voulut creuser une large fosse dans le jardin qui est à la pointe de l'île, et y entasser un grand nombre de cadavres recueillis à la Grève et dans les environs. M. Dupuytren fit sentir combien le voisinaged'un telfoyer d'infection pourrait avoir d'inconvéniens pour THôtel-Dieu et pour tout le quartier de la

Cité : le préfet de police, M. Bavoux, chargé provisoirement de ces importantes fonctions

( 7' ) et à qui la ville doit des actions de grâce pour les services qu'il a rendus dans ces temps difficiles, donna des ordres en conséquence, et ce projet fut abaudonné.

Nous ne terminerons pas cette revue de tout ce qui s'est passé à l'Hôtel-Dieu dans ces derniers temps , sans parler d'un fait qui honore le caractère de messieurs les élèves de cette grande maison. Plusieurs d'entre eux pensèrent que la plupart des blessés appartenant à la classe la moins aisée , se trouveraient, eux et leurs familles dans le dénuement lorsqu'ils viendraient à sortir de l'hôpital. En conséquence ils ouvrireut une souscription pour administrer à ces malheureux quelques secours pécuniaires clans le temps même où ils en auraient le plus besoin. Cette idée fut accueillie avec enthousiasme. Tous les élèves, les médecins et les chirurgiens,

(7-0 les administrateurs, les religieuses, les employés, les infirmiers eux-mêmes, s'empressèrent d'y souscrire; un bureau de recette fut établi clans le vestibule , et lorsque quelques jours plus tard une auguste princesse, suivie de sa noble famille , vint visiter l'asile du pauvre, et répandre quelques consolations au milieu de tant d'êtres souffrans , on lui présenta cette liste et elle voulut bien s'y inscrire , donnant ainsi l'exemple d'un bienfait accordé avec une grâce et une simplicité qui en doublaient le prix. Une somme d'environ six mille francs fut amassée en peu de jours, et déjà une partie a été distribuée aux familles plus nécessiteuses , aux veuves et aux orphelins.

Page 1