A FEU
Avant de parler des blessures que nous avons observées dans les salles de l'Hôtel- Dieu , nous croyons convenable de donner quelques détails sur les effets des coups de feu en général. Ce sujet, tout connu qu'il paraisse , offre cependant un certain nombre de considérations qui auront sans doute échappé à la plupart de nos lecteurs. Ce sera une occasion de poser quelques principes sur cette matière, et d'éviter des redites
( 74 ) dans le cours de ce travail. Il sera facile d'appliquer les règles établies dans ce chapitre aux faits particuliers qui se rencontreront dans les chapitres suivans.
Les effets d'un coup de fusil dépendent surtout de la manière dont l'arme a été chargée , et de la distance à laquelle on Ta tire. Examinons successivement ces deux circonstances principales, ainsi que les conséquences qui en résultent.
Il existe en physique un instrument appelé fusil à vent : il se compose d'une crosse creuse dans laquelle on introduit une grande quantité d'air , que l'on comprime au moyen d'une pompe foulante. A cette crosse est adapté un canon de fusil ordinaire; une batterie est disposée de façon à laisser passer dans le canon une certaine quantité d'air qui sort du réservoir, chasse devant lui une balle
( 75 ) avec une vitesse proportionnée au degré de compression qu'on lui avait fait subiis; L'expérience prouve que, même en ne mettant pas de balle dans ce fusil, la colonne d'air qui s'échappe en vertu de son élasticité , a une force d'impulsion très - considérable. Cette force suffit pour perforer un châssis de papier, un rideau d'étoffe de coton; elle fait un large trou dans un corps mou comme du beurre, par exemple.
Les fusils ordinaires présentent un phénomène analogue : quand l'ouverture de la lumière est trop grande, si l'on enflamme la poudre placée dans le bassinet, une partie de sa force passe dans le canon et chasse la colonne d'air qui le remplit, mais avec bien moins de violence que dans le cas précédent.
Les fusils dits à piston présentent ce phénomène à un degré bien plus remarquable,
( 76 ) Le petit cylindre sur lequel s adapte la capsule garnie de poudre fulminante, est percé d'un trou beaucoup plus étroit que la lumière des fusils à bassinet. La chambre de la culasse qui reçoit l'extrémité de ce petit pertuis , est arrondie et disposée de façon à faire converger vers un seul point la somme de toutes les résistances qu'elle oppose à la dilatation excessive de la poudre en conflagration.
Il en résulte qu'à charge égale les fusils à piston l'emportent de beaucoup sur les autres. La meilleure preuve qu'on puisse en donner c'est que la seule explosion de la capsule suffit pour chasser l'air contenu dans le canon avec une force capable d'éteindre une chandelle, à la distance de cinq ou six pieds.
Si, dans un fusil quelconque, on met de la poudre sans bourrer par dessus , l'explosion, peu bruyante, est cependant assez forte
(77) pour conlondre violemment la peau , si elle est reçue de près.
Quand l'arme est chargée à poudre seulement , mais bourrée avec plus ou moins de force, les effets varient toujours suivant ce degré de résistance etl'éloignement du corps qui est frappé. Dans beaucoup de provinces, on a l'habitude, à certaines époques de l'année, d'allumer des feux de joie et de tirer des coups de fusil au devant de la porte de ceux à qui on veut faire honneur. Il arrive très-souvent que ces coups de fusil tirés à une petite distance, attaquent fortement le bois et même le perforent. Il faut dire aussi que pour faire plus de bruit on bourre avec de l'étoupe fortement comprimée , ou avec des disques de feutre à chapeau , ou avec d'autres corps également élastiques et résistans. Il n'est pas rare de voir survenir de
( 78) graves accidens au milieu de ces fêtes, et ils n'ont pas d'autre cause que celle que nous venons d'indiquer.
Deux individus se prennent de querelle ; l'un deux poussé par la colère, lâche un coup de fusil chargé à poudre seulement, dans le ventre de son adversaire qui tombe mort à à l'instant même; le coup avait été tiré à la distance d'un ou deux pieds au plus. M. Dupuytren, chargé de constater juridiquement la cause du décès, trouva la paroi de l'abdomen percée d'un trou qui offrait plus d'un pouce de diamètre ; l'intestin était ouvert, la bourre du fusil était au milieu du ventre, et aucune autre issue n'existant , il fut avéré que le fusil ne contenait que de la poudre.
Il arrive très souvent que dans le trouble qui précède la plupart des suicides , la balle est oubliée , et le pistolet chargé à poudre
( 79) seulement. Dans ce cas, les parties molles qui forment les diverses parois de la bouche, sont violemment distendues par la raréfaction de l'air; les lèvres sont déchirées comme en étoile , et s'il ne survient aucun autre accident, le malade est bientôt guéri de sa blessure et de l'envie de recommencer. Si le coup de pistolet est tiré contre la poitrine t même sans balle, et à bout portant, la mort arrive, et les exemples n'en sont pas rares. Ce résultat est évidemment dû à la plus grande résistance des parties qui composent la poitrine.
Examinons maintenant l'action des différens corps mis en mouvement par l'expiosiqn de la poudre.
Les amateurs d'Ornithologie qui désirent se procurer des oiseaux sans altérer leur plumage ni fracturer leurs os, mettent quel*
quefois dans le canon de leur fusil une certaine quantité d'eau. Ce liquide, ainsi projeté avec violence , suffit pour étourdir ces petits animaux; quelquefois même il les tue. On emploie pour le même but des graines sèches, telles que le froment, les pois et autres. On conçoit que l'action de ces corps augmente en raison de leur pesanteur.
Tout le monde sait qu'une chandelle de suif, placée dans un fusil, peut perforer une planche même assez épaisse , pourvu toutefois que le coup soit tiré à une petite distance. Dans ce cas, l'extrême vitesse imprimée au corps mou , supplée la densité qui lui manque et surmonte la force de cohésion du bois.
Il arrive assez souvent que l'on mette une poignée de gros sel de cuisine dans un fusil, afin de punir des écoliers maraudeurs , ou
( 8' ) autres individus également enclins au pillage. Si le fusil est chargé depuis quelques instanset qu'il soit tiré à distance convenable , le but peut être atteint sansgrandsinconvéniens; mais si on laisse au sel le temps de se concréter, et que Ton tire d'assez près, la charge peut faire balle et causer de graves accidens. Nous avons vu, dans un cas semblable, un gros chien tué tout raide.
Le petit plomb de différent calibre dont on se sert pour la chasse agit de deux manière , ou bien il frappe en masse , et, comme on le dit, il fait balle, ce qui dépend de la bonté du fusil et de la petite distance où se trouve le but, ou bien il se disperse et touche isolément. Dans le premier cas son action est très - énergique, et elSe produit sur les corps vivans des effets plus redoutables
qu'une balle seule; le fils du maréchal Mon-
(8a ; cey a été tué par un accident de ce genre , et chaque année la saison de la chasse compte quelques victimes de l'imprudence ou de la maladresse des amateurs. Très -souvent une balle seule traverse le poumon sans entraîner la mort, tandis qu'une charge de plomb dilacère les organes, et emporte infailliblement le blessé. Quand au contraire le coup est reçu à distance, il est rare qu'il en résuite d'accidens, à moins que la partie atteinte ne jouisse d'une grande importance. Un œil blessé par un grain de plomb est presque toujours perdu sans ressources. Si le cœur était atteint, ainsi que l'estomac ou les intestins, il pourrait en résulter de graves désordres , mais le petit plomb pénètre rarement plus loin que le tissu cellulaire sous-cutané. Le grand-père de M. Dupuytren, reçut au travers d'une haie un coup de feu chargé
lie petit plomb qui couvrit toute la face. La plupart des grains restèrent dans l'épaisseur des parties sans donner lieu à aucun accident. Les chevrotines et les balles d'un petit calibre se rapprochent des balles ordinaires, et ne produisent pas moins de ravages quand elles sont reçues à une portée convenable; seulement, comme elles sont presque toujours multiples , le même coup de fusil fait un plus grand nombre de blessures et augmente d'autant le danger. Il est à remarquer que beaucoup de fusils de chasse portent mal la balle ; elle estpromptement déviée et perd bientôt de ^a vitesse , de sorte qu'il n'y a ni sûreté pour celui qui tire, ni beaucoup de danger pour celui qui sert de but. Cette observation s'appliquera plus tard à un grand nombre de faits. Quant au coup de fusiî de munition , nous étudierons plus spécialement ses effets
en parlant des blessures qui en ont éfé le résultat (1). Nous devons cependant signaler dès à présent quelques-uns des phénomènes dont il est accompagné ; mais il faut pour cela que nous parlions de l'influence exercée par la nature des milieux que traverse le projectile. Nous examinerons ensuite celle qui résulte de la distance où se trouve le corps frappé par la balle.
La résistance opposée par l'air au passage d'un corps quelconque qui déplace ses molécules, affaiblit promptement la marche de ce corps. Une halle a une vitesse qui diminue graduellement depuis l'instant où elfe sort du fusil , jusqu'à celui où elle va toucher le
(ij Une cartouche ordinaire contient trois gros de poudre; l'ordonnance veut qu'il y en ait cent dans un kilogramme. La poudre dite à canon, c'est-à-dire à gros grain, a tout autant de force que la poudre fine. La balle de calibre pèse sept gros.
( 85 ) soi. Tout corps contre lequel elle se heurte, lui fait perdre une partie de cette même vitesse et l'arrête tout-à-coup , si sa pesanteur et la solidité surpassent la force en vertu de laquelle elle se meut. Bien entendu que cet arrêt n'a lieu que quand le projectile arrive perpendiculairement au plan de la surface qu'il rencontre. Si le choc arrive obliquement, la balle est réfléchie suivant un angle plus ou moins ouvert. Ces principes d'une physique vulgaire ne doivent pas être perdus de vue, et sont dune application très-utile dans la plupart des cas de plaie par arme à feu. Si une balle rencontre un corps liquide , comme la surface d'une rivière, elle s'y enfonce en produisant un déplacement des molécules aqueuses, par suite duquel elle est plus ou moins déviée de sa marche. On dit que dans quelques cas ce projectile ricoche
comme sur la terre; nous ne savons jusqu'à quel point cette opinion est fondée. Il est certain que le plomb de chasse éprouve ce mouvement de répulsion. Deux jeunes gens, placés de chaque côté d'un canal, tiraient sur le poisson; un des chasseurs placé dans la direction du coup que venait de lâcher son camarade, reçut un grain de plomb qui pénétra du bas en haut au travers de la paupière inférieure , jusque dans le globe de l'œil, qui fut perdu sans ressource. La position dans laquelle se trouvait le blessé au moment de l'accident, ainsi que la direction de là petite plaie , ne laissèrent aucun doute sur la marche suivie par le corps vulnérant. Il faut d'ailleurs que le fait soit bien connu, puisqu'il existe une ordonnance de police , qui défend de chasser le poisson au fusil quand il y a des habitations sur les bords de la rivière.
• ( §7 ) Certains corps très-fragiles, comme le verre à vitres, et mieux encore les glaces placées aux fenêtres , sont souvent percées par une balle comme avec un emporte-pièce. Cela arrive surtout quand le choc est direct et que la vitesse est considérable. Si le projectile vient obliquement et que sa marche soit ralentie, le verre est brisé en éclats. Cette remarque et beaucoup d'autres analogues ont pu être faites au Louvre; presque toutes les glaces de cet édifice ayant été détruites. Plusieurs d entre elles , du côté de la colonnade , ont résisté au choc, et un cercle dépoli indique le point qui a été frappé. Il est vrai que ces glaces ont environ quatre lignes d'épaisseur. Dans plusieurs endroits, la balle a fait sauter une portion de leur surface intérieure sans cependant faire un trou; il est probable que ces balles étaient de petit ca-
( 88) libre et lancées par un fusil faiblement chargé» Il faut tenir compte aussi de l'élasticité dont jouissent les glaces quand elles ont une certaine dimension, et celles dont nous parlons sont fort grandes (-1).
Le plâtre, le bois, la pierre, le granit et les differens métaux offrent des degrés de résistance très-variés; aussi les projectiles ne se conduisent-ils pas* de la même manière à Tégard de chacun de ces corps. Dans le plâtre, elles font un trou et y restent; dans le bois, s'il a peu d'épaisseur, elles font deux ouvertures très-différenles l'une de l'autre , celle d'entrée qui est d'un diamètre égal à celui de la balîe, et celle de sortie beaucoup plus grande et accompagnée d'éclats plus
(1) On se fera une idée de leur qualité, et surtout de leur nombre, quand on saura qu'au Louvre seulement il en a été brisé pour 80,000 francs.
( 89 ) ou moins étendus. Nous retrouverons sur les corps vivans un phénomène tout semblable et dont nous donnerons alors l'explication. La pierre que rencontre une balle se brise en éclats si elle a peu de cohésion , ou bien elle résiste ? et alors le projectile s'aplatit, se divise en fragmens , rejaillit quelquefois à une grande distance, et peut aller blesser des personnes qui ne se trouvaient nullement dans la direction du coup de fusil. Le granit, le marbre reçoivent de légères empreintes, à moins que le coup ne soit tiré de très-près , et que la partie frappée n'offre une disposition spéciale, comme les statues, les bas-reliefs et autres objets d'art dont la structure est quelquefois fort délicate. Les métaux ne résistent pas tous également bien au choc d'une balle. Le fer fondu offre une densité beaucoup moindre que
( 9o ) celle du fer forgé, même en tenant compte
de la forme différente des parties frappées. Les grilles de fer terminées par des ornemens donnent une preuve de cette différence de solidité. Le barreau rond ou carré porte des empreintes superficielles, tandis que la pique , le thyrse ou la fleur de lys qui le termine, sont creusés de trous profonds ou brisés en éclats. Les ornemens de bronze du grand portail de la colonnade sont criblés de balles qui ont passé au travers, tandis que les grilles voisines sont à peine entamées. Les cuirasses, que l'on dit à l'épreuve de la balle, ne le sont pas toujours, car nous avons vu un citoyen portant l'armure d'un soldat qu'il avait tué d'un coup de fusil; la balle avait traversé la cuirasse de part en part, justement sur l'arête saillante qui se remarque à sa partie antérieure. Nous som«
( 9i ) mes assurés que des remarques du même genre ont été faites sur un grand nombre d'individus tués à la place de Grève et dans la rue Saint-Antoine. L'illustre et savant Tenon avait proposé à l'Académie des sciences un genre d'armure composé de plusieurs réseaux métalliques dont les ouvertures se contrariaient. Des expériences furent faites, et l'on vit qu'à cent pas une balle de calibre perforait cette cuirasse, qui n'offrait par conséquent aucune garantie.
Quant à la mitraille, aux biscaïens et aux boulets, leur action ne diffère des balles dont nous venons de parler que par leur masse plus considérable, leur forme irrégulière et surtout 1 impulsion immense qu'ils reçoivent. Nous reviendrons sur ces différons points en traitant des blessures produites par ces causes.
( 9* ) Relativement à la portée du coup de feu, on conçoit toute la différence que cela doit produire dans les résultats. A une très-petite distance, la partie atteinte reçoit non -seulement le projectile au moment de sa plus grande puissance, mais encore toute la force de l'explosion elle-même avec la bourre: il y a à la fois , si le corps en est susceptible, brûlure, déchirure, attrition énorme. Ce sont les cas les plus graves. Si la distance est assez grande pour que la balle seule atteigne le but, son action est d'autant plus grande qu'elle est plus éloignée du terme de sa course; elle cause un ébranlement proportionné à cet excédant de puissance, et donue lieu à des accidens plus ou moins graves, suivant la nature des parties blessées. Si au contraire le projectile est au terme de sa
(93) course , il ne produit plus qu'une impression légère; les organes vivans sont contus : nous parlerons de l'effet produit par ce qu'on appelle les balles mortes.
Il est encore, sur Faction des balles, quelques particularités que nous ne devons pas omettre. Si elles frappent obliquement une surface cylindrique, comme une colonne de marbre, par exemple, elles sont réfléchies de la même manière que si c'était une surface plane. Si, au contraire, elles rencontrent l'extrémité du diamètre d'un demi-cylindre creux , elles suivent très-exactement la courbe qu'il décrit, et continuent leur
marche jusqu'à l'autre extrémité du diamètre. On peut voir , sous le guichet du
Louvre , du côté de la colonnade , une grande niche destinée à recevoir une statue, et dont la courbe a au moins quatre
(94) pieds de développement. Une balle est venue frapper près du bord droit de cette concavité; elle y a produit une empreinte de quelques lignes de profondeur, elle s'est brisée en éclats au nombre de dix à douze, et tous sont partis de là en rayonnant pour décrire la courbe complette. Chacun des fragmens de plomb a laissé une trace évidente de son passage. On conçoit très-bien que dans un cas semblable une balle puisse revenir vers son point de départ et blesser en retour celui qui a tiré le coup de fusil, s'il est à peu de distance, ou toute autre personne placée dans la direction nouvelle du projectile,
La tête et la poitrine de l'homme présentent aussi une forme cylindrique très-marquée. Il arrive souvent qu'une balle qui trappe sur un des côtés du front, chemine entre les os et la peau et va sortir au point
• (95) apposé sans rien léser à l'intérieur. La même
chose s'observe à la poitrine ; on croirait que cette partie est traversée de parr en part, lorsque au contraire le projectile a décrit une courbe en suivant !a face extérieure des côtes. Ge phénomène est dû à la résistance de la peau, qui, très-élastique et en même temps très-solide, s'oppose à ce que la balle soit réfléchie au dehors.
Tous les corps jouissant de beaucoup d'élasticité résistent plus ou moins à l'action des balles. On sait qu'un matelas est un retranchement beaucoup plus sûr qu'une cloi son de planches. Les vêtemens , surtout ceux de laine (i), protègent jusqu'à un certain
(i) Les habits rembourrés donnant à la poitrine des militaires une forme bombée, sont une excellente chose, et plus d'un soldat n'a dû la vie qu'à cette mode importée par les Russes en 1814.
(9M point les parties qu'ils recouvrent. Il est à ce sujet plusieurs remarques à faire. Le trou que fait une balle à un habit est toujours beaucoup plus étroit que celui qui existe à la peau correspondante ; souvent même la balle pénètre à une assez grande profondeur dans un membre sans perforer le pantalon qui le recouvre. En 1 8 \l\ , un soldat français, blessé sous les murs de Paris, fut reçu à l'Hôtel -Dieu. En examinant la partie supérieure de la jambe, on trouva des fragmens de toile enfoncés dans l'os de cette partie ; de fortes tractions amenèrent au dehors une sorte de bourse contenant une balle entièrement enveloppée par une partie de la guêtre du malade. La pièce est conservée à l'Hôtel- Dieu. Parmi les blessés reçus à la Pitié, l'un d'eux a offert un cas analogue. Une balle a pénétré dans le ventre, en poussant au de-
( 97 ) vant d'elle la chemise, qui ne s'est pas déchirée , et a servi très-utilement à l'extraction du projectile. Aujourd'hui la guérison est à peu près complète.
La différence de largeur entre l'ouverture des vêtemens et celle de la peau dépend , comme nous l'avons dit, de l'élasticité des parties. Les muscles, au moment où ils sont atteints, sont presque toujours dans un état de tension qui les rend plus friables ; la peau qui les revêt ne se brise pas aussi facilement , et souvent même elle résiste tout-à-fait , tandis que les parties sous-jacentes sont dilacérées. On trouve même quelquefois les os broyés sans que la peau soit entamée , et c'est dans des cas de ce genre que l'on attribue la blessure au vent du boulet.
Cette opinion, fortement accréditée parmi
les militaires, est fondée sur des faits mal
(98 ) observés. Un projectile dont la vitesse a beaucoup diminué frappe obliquement une surface ronde, comme la cuisse, par exemple, et poursuit sa route sans laisser de traces de son passage sur le pantalon de la personne blessée : cependant la partie est frappée de stupeur , d'engourdissement , l'individu est tombé ; et quand on examine le membre malade, on trouve qu'il est fracturé, que toutes les parties molles sont réduites en bouillie , quoique la peau ne paraisse pas altérée. Si, au lieu de la cuisse, c'est la poitrine qui est atteinte par cette énorme contusion, la mort peut être instantanée, et un examen attentif seul peut conduire le chirurgien à en trouver la cause.
C'est dans des cas de ce genre qu'on attribue l'accident au vent du boulet. On dit qu'en passant au-devant de la bouche il im-
( 99 ) prime à l'air un mouvement si rapide , que cela suffit pour anéantir Faction d'un organe aussi délicat que Fest le poumon. Il est certain que le passage d'une balle au voisinage de la flamme d'une bougie ne l'éteint pas, mais se borne à la faire vaciller. Le petit volume de la colonne d'air déplacée par un projectile quelconque , comparé au volume d'air nécessaire à chaque inspiration, ne permet pas <Fadmettre une explication semblable : tout au plus oserait-on la proposer dans le cas suivant. Un officier-général, en 1814? devint complètement aveugle dans le temps qu'il commandait une charge ; il assure avoir senti qu'un boulet venait de passer auprès de son visage, et que cette circonstance seule est la véritable cause de sa cécité , qui a persisté depuis cette époque. Il existe dans les fastes de l'art plusieurs exemples de paralysie soudaine et du-
rable des yeux : le cas qui précède en est probablement un nouvel exemple , et il n'est pas nécessaire d'avoir recours, pour s'en rendre compte, à une explication qui n'est fondée jusqu'ici sur rien de plausible.
Une erreur d'un autre genre peut être commise, et nous en avons déjà indiqué la cause. On sait que Charles XII, de belliqueuse mémoire, fut tué d'un coup de fusil qu'il reçut à la tête en examinant les retranchemens d'une ville dont il faisait le siège. La balle avait percé le bord de son chapeau et pénétré dans le crâne par sa partie antérieure : il y avait une très-grande différence entre l'on* verture du chapeau et celle de la tête , et cette remarque suffit pour faire croire que le roi avait été assassiné. Le degré d'élasticité des diverses parties atteintes par la balle explique la variété de formes des ouvertures.
Un feutre fin cède à l'impression de la balte, qui ne fait qu'un petit trou dont la circonférence s'élargit pour la laisser passer et revient ensuite sur elle-même; la peau du front appliquée sur le crâne est emportée avec ce dernier dans une étendue souvent beaucoup plus considérable qu'il ne le faut pour livrer passage au projectile ? et de là cette différence dans le diamètre des ouvertures qui reconnaissent une seule et même cause.
Il est encore une circonstance à laquelle on doit bien prendre garde : une balle peut être déformée avant de pénétrer le tissu de nos parties; elle peut s'aplatir, se briser en fragmens, se diviser en deux moitiés, et, dans cet état, produire des blessures dont on ne se rend pas compte. Un homme reçoit un coup de feu : la balle, qui atteint le bas de la jambi
droite, se divise en deux portions sur la crèté saillante du tibia; chacune de ses moitiés traverse le molet en divergeant un peu et va se loger dans l'épaisseur de l'autre jambe, qui était placée derrière la première. Ainsi , cinq ouvertures ont été faites par une seule balle. Les cas de ce genre ne sont pas rares : nous avons vu plusieurs citoyens blessés par les éclats d'une balle qui avait frappé un barreau de fer situé auprès d'eux. Ces fragmens irréguliers se logeaient dans la peau ou pénétraient plus avant en causant des désordres proportionnés à leur irrégularité : c'est en petit ce qui arrive par la mitraille. Quelquefois aussi des biscaïens en fer fondu rencontrent des corps d'une grande dureté et volent en éclats ; ils causent alors des blessures extrêmement graves : sur mer, les boulets enlèvent des éclats de bois qui produisent d^es dé-
( >*3 ) chirures énormes, et les chirurgiens de la marine savent combien il est difficile d'en obtenir la guérison.
Les boulets, quoi que l'on en dise, emportent rarement un membre en entier, à plus forte raison, un homme. Ceux du plus gros calibre seraient seuls capables de produire ces mutilations horribles, que, d'après tant de récits , on pourrait croire fréquentes. Nous avons vu plusieurs jambes brisées, broyées , mais jamais séparées du tronc. Parmi les nombreux cadavres apportés à la Morgue, deux seulement offraient des traces évidentes de l'action du boulet : chez l'un , les cuisses étaient en partie détachées du tronc ; chez l'autre , la paroi antérieure du ventre, largement ouverte, laissait sortir la plupart des organes contenus dans cette cavité. Une malheureuse femme, qui est morte à l'Hôtel-
( io4 ) '
Dieu j a eu tout le moignon de l'épaule em~ porté comme avec une hache , les os euxmêmes avaient été enlevés ; cette énorme blessure avait été produite par un quartier de boulet. Une autre femme, malade et couchée dans une chambre du quai de la Cité , a eu les deux cuisses brisées par un boulet parti de la p lace de Grève : elle a été transportée à l'hôpital de la Pitié, où elle est morte.
Tels sont les effets ordinaires du coup de feu considéré d'une manière générale. Voyons maintenant s'il est des circonstances capables d'ajouter à sa gravité. Les balles mâchées sontelles plus dangereuses que d'autres? Y a-t-il des balles mâchées ? En répondant par la négative à cette seconde question, on se dispenserait de répondre à la première, et on serait dans le vrai; mais il faut mettre la chose en évidence.
( io5 )
Que chacun de nos lecteurs en fasse l'expérience , qu'il morde aussi vigoureusement qu'il le pourra une balle de calibre, et il obtiendra les résultats suivans. Les impressions des dents sont marquées en creux dans le métal : ce sont de petits cônes qui ont tout au plus une ligne de profondeur, et dont la hase ne dépasse jamais la surface de la balle. La pression exercée par les mâchoires, tant robustes soient-elles , ne change rien à sa forme ronde, de sorte qu'il est physiquement impossible que son introduction dans le tissu de nos organes y détermine rien de plus qu'une balle ordinaire.
On a dit , et les deux partis se sont adressés ce reproche, qu'il existait un instrument appelé compresseur, au moyen duquel on produisait en un instant une foule d'aspérités à la surface des balles : cela n'est pas, et qui
( >o6) plus est, cela ne saurait être, car si les balles sont de calibre , des aspérités augmenteront leur diamètre et ne permetteront plus de les introduire dans le fusil. Et puis, qui croira qu'une nation aussi brave , aussi généreuse que la nôtre , cherche le moyen d'ajouter au danger des blessures? Qu'une balle soit rugueuse ou lisse , son action immédiate est la même, et le malheureux qui en est atteint se trouve également hors de combat. Auraiton le désir d'augmenter ses douleurs, d'envenimer sa plaie, de la rendre incurable ? Un calcul de ce genre a quelque chose de froidement barbare; c'est une atrocité réfléchie , etil répugne d'admettre sa possibilité.
Nous avons vu extraire un grand nombre de balles, et aucune d'elle n'a présenté d'irrégularités que celles qui étaient le résultat de la rencontre d'un os, ou d'un corps dur
quelconque. Cependant , il a pu arriver qu'on se soit servi de carabines rayées, comme celles qu'emploient les chasseurs tyroliens. Dans ce cas, la balle est enfoncée dans le canon à coups de maillet, ce qui produit sur elle un cercle de rainures assez profondes. La résistance qu'elle éprouve augmente la force d'impulsion, au point de rendre le coup mortel à douze ou quinze cents pas, plus du double de la portée ordinaire. Le danger d'une semblable balle dépend bien plutôt de son immense vkesse que des irrégularités de sa surface.
Mais il est arrivé , dans quelques cas, que des citoyens armés de fusils de chasse, n'avaient, pour les charger, que des cartouches de fusil de munition. Les balles ne pouvant pénétrer dans le canon trop étroit, il a fallu les marteler et les réduire en cylindres , con-
( 'o8 ) nus sous le nom de lingots. Un projectile de cette nature fait de larges et dangereuses blessures , parce qu'il se place en travers et déchire tout ce qu'il rencontre. Personne assurément ne blâmera l'emploi de ce moyen de défense ; il est de droit naturel et exempt de toute idée coupable.
On a dit aussi que l'on s'était servi de balles de cuivre. Nous ne savons jusqu'à quel point cela est exact. Il est certain que les cartouches faites dans les magasins militaires sont uniformes et ne contiennent jamais que du plomb. Les citoyens en auraient-ils fondu exprès? Gela n'est pas croyable. La disette de projectiles n'a pas duré assez long-temps pour qu'on ait songé à en fabriquer , et s'il se trouve dans les arts de petites sphères de cuivre que l'on ait pu employer en guise de balles, on a cédé à la même impulsion qui à
( io9 ) tait prendre chez les épiciers des billes de marbre. D'ailleurs, il ne faut pas croire qu'une blessure faite par une balle de cuivre soit plus dangereuse ; le métal ne s'oxide pas sans un agent particulier, et le vert-de-gris n'est produit que par des circonstances déterminées qui ne se rencontrent pas dans les cas de ce
genre.
Outre les lingots et les billes de marbre dont on s'est servi du coté des citoyens , on a encore fait usage de morceaux de plomb grossièrement taillés et réduits à la hâte en fragmens capables d'entrer dans les fusils. Nous ferons observer que ces projectiles , dangereux par les déchirures qu'ils occasionent, atteignent rarement le but, parce que leur irrégularité les empêche d'aller droit, et surtout d'aller loin. Nous avons vu un grand nombre de soldats blessés , et. en gé-
(no)
lierai très-grièvement; aucun d'eux ne Fa été par des corps de ce genre , tous ont reçu des balles ordinaires* Nous savons qu'à l'hôpital militaire du Gros-Caillou, M. Larrey a extrait divers fragmens de plomb, des billes de marbre et autres projectiles irréguliers, mais ces cas forment des exceptions trop rares pour y attacher quelque importance.
Les symptômes graves qui , dans beaucoup de cas, se développent à la suite d'une plaie par arme à feu ont fait croire , dès le moment où ces instrumens furent mis en usage, que les balles jouissaient de propriétés délétères, qu'elles portaient avec elles une sorte de venin très-pernicieux. Le temps n'a pas complètement fait justice de cette erreur, et, de nos jours , elle trouve encore des partisans. On croyait aussi que la balle , chassée par un corps en combustion , conservait un
degré de chaleur qui ne pouvait que s'accroître en raison de la rapidité de sa course; il en résultait que la plaie offrait , avec les caractères qui lui sont propres et dont nous parlerons bientôt , tous ceux d'une brûlure très-grave. Il y a bien long-temps que le célèbre Ambroise Paré démontra le contraire, en faisant voir que les balles passaient au travers d'un monceau de poudre sans y mettre le feu. Mais l'expérience est trop simple pour plaire aux amis du merveilleux. Cette voie, qui conduit si directement à la vérité , ne convient qu'à un petit nombre d'esprits. Il est bien plus facile d'accepter des opinions toutes faites, de les amplifier , de les propager, sans critique, sans examen. Il nous reste à faire une application plus spéciale de tout ce qui précède aux plaies proprement dites. Nous indiquerons leurs
caractères principaux , les divers accidens qui les accompagnent, leur degré de gravité, suivant la nature des parties lésées; nous ferons voir ce qu'ont offert de particulier la plupart de celles qui ont été traitées à THôtel-Dieu , et nous trouverons en cela l'occasion de faire pressentir les causes qui ont le plus influé sur leur terminaison. On verra combien il est superflu d'avoir recours à des suppositions purement gratuites pour expliquer le grand nombre de décès observé dans cet hôpital. Des causes palpables, évidentes, se rencontrent de toutes parts , et l'on s'étonnera peut-être de ce qu'ayant eu à combattre une telle réunion de circonstances fâcheuses, la science ait pu parvenir à sauver une certaine quantité de victimes.