CHAPITRE IV
DES EFFETS DU COUP DE FEU SUR LES CORPS VIVANS , OU REMARQUES SUR LES BLESSURES EN GENERAL.
Pour procéder avec méthode dans cette recherche, nous irons du plus simple au plus composé, du plus léger au plusgrave, étudiant les uns après les autres les divers phénomènes qui viennent successivement se grouper autour du point principal.
Qu'une balle ayant perdu la plus grande partie de sa force d'impulsion, par une cause quelconque, vienne à rencontrer le devant
de la cuisse, par exemple, elle y produira
une contusion variable pour l'intensité , suivant le degré d'énergie qui reste encore au projectile. La surface contuse se teint en bleu foncé ou en violet , les petits vaisseaux ont laissé échapper le sang qu'ils contiennent, et ce liquide colore la peau dans uneplusou moins grande étendue. Cette couleur s'affaiblit peu à peu, elle passe au jaune , et disparaît enfin par suite de la résorption des liquides épanchés.
Si le point frappé par la balle est soutenu par des os, comme au devant de la jambe ; à la circonférence du crâne, alors la peau peut être détruite. Son tissu écrasé s'enflamme, s'ulcère, et est remplacé par une cicatrice. Quelquefois même l'os est altéré à sa surface, ou bien les organes qu'il recouvre , sont atteints d'une commotion qui ajoute considérablement aux dangers de la blessure. On
(n5) voit par là qu'une balle morte a une action variable suivant la nature des parties quelle affecte.
Nous avons parlé précédemment de Faction bien plus redoutable du boulet qui écrase un membre sans en altérer la peau. C'est là la contusion portée à son maximum d'intensité. En i8i4> on reçut à l'Hôtel-Dieu un militaire qui avait eu les reins froissés par un boulet; on ne voyait rien dans cette région qu'un gonflement assez considérable sans lésion des tégumens. Une vaste inflammation s'y développa bientôt , toutes les parties molles furent frappées de gangrène, et à l'examen du cadavre , on vit que la partie postérieure des os qui composent la colonne vertébrale , était broyée en petits fragmens. On conçoit que l'art n'a pas de ressources dans des cas de ce genre.
( r'ifi )
Lorsque la force qui meut un projectile est plus grande, alors il pénètre dans le tissu de nos organes et détermine des accidens variables.
Les grains de petit plomb perforent la peau avec beaucoup de facilité ; l'ouverture par laquelle ils entrent est fort étroite, le gonflement qui survient presque tout-à-coup la rétrécit encore , un peu de sang l'obstrue bientôt, et le plus souvent , si l'on ne sent pas le corps étranger à peu de distance , on croit qu'il n'a pas pénétré. Une jeune femme blessée dans ces derniers temps par imprudence, a eu les cuisses, le ventre et la poitrine criblés de grains de plomb; la plupart cachés dans l'épaisseur des muscles, se sont soustraits aux premières recherches, et font maintenant saillie sous la peau. Chez un Capitaine du 7e régiment suisse, le bras gauche, la
poitrine et le ventre ont été criblés de petites chevrotines q-ui n'ont pu être toutes extraites ; quelques-unes ont voyagé dans le tissu des organes, et font saillie à une grande distance du point où elles sont entrées. En général ces petits corps, quand ils sont lisses, peuvent rester long-temps sous la peau sans donner lieu à aucun accident,
Quand une balle se loge au milieu de l'épaisseur de parties vivantes , elle donne lieu aux phénomènes suivans. La première impression reçue ne peut pas s'appeler douleur, c'est une sorte d'engourdissement subit, accompagné d'une pesanteur dans la partie ma lade, d'une sorte de commotion comme celle qui résulte d'un coup de bâton. La plupart des blessés ne s'aperçoivent qu'ils le sont qu'en voyant couler leur sang.
Cette hémorrhagie toujours peu considé-
rable, à moins que quelque gros vaisseau ne soit ouvert , est formée de sang noir qui coule lentement. Une compression , même légère, suffit presque toujours pour l'arrêter. Quand une artère d'un certain calibre a été ouverte, le sang ne s'en échappe pas toujours* Les parois du vaisseau sont broyées, confondues avec les parties environnantes, et frappées en même temps d'une sorte de stupeur, d'asphyxie qui y suspend l'exercice des fonctions ordinaires; le sang s'arrête dans le vaisseau, s'y concrète et forme un obstacle à l'hémorrhagie consécutive. Si, bientôt après, la circulation reprend une grande activité -, le caillot est chassé et l'hémorrhagie a lieu. Dans d'autres cas, le caillot résiste jusqu'à ce que la suppuration ait détaché toute la surface interne de la plaie, c'est-à-dire au bout de quinze , vingt jours et plus, et alors le
( "9) sang s'échappe avec plus ou moins d'abondance. Les variétés qu'on observe dans les hémorrhagies ont exigé qu'on les divisât en primitives et consécutives, et cette distinction est fort importante parce que le traitement de chacune de ces espèces est très-différent.
Plusieurs de nos blessés avaient reçu des balles au travers du cou, et l'on s'étonnait que le projectile eût pu passer au milieu de tant d'artères, de veines et de nerfs, sans léser les uns ou les autres. L'un d'eux, jçune garçon de vingt ans, tout joyeux d'être arrivé au douzième jour de sa blessure sans avoir éprouvé aucun accident, se promenait, mangeait, jasait avec tout le monde, bien qu'on l'eût prévenu que la moindre imprudence en ce genre pouvait lui coûter la vie. Au milieu d'un accès de gaîté, il éprouva tout-à-eoup
une hémorrhagie si abondante qu'il fut impossible de songer à l'arrêter. La mort arriva au bout de quelques heures. Chez un autre, la terminaison fut moins prompte : mais il fallut rester spectateur d'un événement que rien ne pouvait prévenir.
Un homme blessé sur le quai de la Cité , par une balle partie de la Grève, fut apporté dans la soirée du 28. A voir la trace de sang vermeil qui marquait le passage du brancard sur lequel il était couché, on pensa qu'une grosse artère avait été ouverte ; c'était en effet celle de la cuisse , près de sa partie supérieure. Sur les marches même de l'Hôtel- Dieu, l'hémorrhagie fut maintenue par un aide ; M. Dupuytren armé d'un bistouri , découvrit aussitôt le vaisseau et l'entoura d'une ligature; deux minutes avaient suffi pour obtenir ce résultat, mais le malade tombé dans
une syncope profonde , ne put retrouver assez de forces pour en sortir et il expira, nous laissant le regret de n'avoir pu le secourir quelques instans plus tôt. A la Charité et à Beaujon , Ton a été plus heureux dans des cas à peu près semblables.
La douleur et l'hémorrhagie sont souvent accompagnées d'un autre phénomène trèsremarquable. La partie blessée se trouve frappée de stupeur, le malade n'a plus la conscience de ce qui s'y passe, ou du moins elle n'envoie plus au cerveau que des perceptions irrégulières. C'est une sorte de délire passager bien digne de l'attention des psychologistes. On le voit survenir tout-à-coup chez un individu qui, un instant auparavant, avait l'intelligence parfaitement nette; il dure quelquefois plusieurs heures, et a pour objet unique, spécial, la seule blessure qui en est la véri-
table cause. Il faut le dire aussi, ce phénomène est en général d'autant plus marqué, que l'accident est plus grave; l'écrasement d'un membre, le passage d'une balle au travers du corps, l'occasionnent souvent, et l'on peut le regarder comme l'indice d'une terminaison funeste.
Dans d'autres circonstances, cette stupeur est partielle; elle est bornée à la partie malade et n'offre pas le même danger. On l'attribue à l'ébranlement qu'a subi le système nerveux de l'organe affecté. Il arrive même que la peau d'un membre, par exemple, prenne une teinte blafarde, jaunâtre, qui indique un grand trouble dans sa vitalité; si le mal s'étend et se propage au reste du corps, la mort survient promptement. C'est dans des cas de ce genre que l'on accusait autrefois les balles de porter avec elles un poison subtih
( **3 ) Tout le mal dépend de cette commotion violente qui a anéanti sans retour les fonctions des organes.
Ajoutons au tableau que l'individu frappé de stupeur partielle ou générale, éprouve de graves désordres dans les actes les plus importans de la vie. L'estomac voit ses fonctions perverties , des vomissemens surviennent, d'autres organes chassent involontairement tout ce qu'ils renferment, et la mort arrive bientôt.
En parlant de ces divers phénomènes qui accompagnent les plaies par arme à feu, nous sommes arrivés de prime abord aux choses les plus importantes : il ne faudrait pas cependant passer sous silence celles qui, pour l'être moins, ne sont pas dénuées d'intérêt ; nous voulons parler de leur forme, de leur disposition et des autres caractères physiques qui
leur sont propres. En effet, une plaie d'arme à feu diffère de toute autre ; il faut donc que nous exposions les signes auxquels on peut la reconnaître.
Si le coup a été tiré de très-près, et que la partie atteinte ait eu à supporter, non seulement l'action immense du projectile, mais encore celle de la force impulsive elle-même, les tissus sont largement déchirés , contus , broyés ; la peau des environs est noircie par la poudre, et souvent quelques grains non enflammés se sont introduits dans son tissu , où ils laissent une empreinte brune désormais indélébile. Dans ce cas aussi , les vêtemens du blessé sont brûlés dans une plus ou moins grande étendue. Toutes ces remarques ont pu être faites sur un assez grand nombre d'individus , blessés , rue des Prouvaires, par une compagnie du i5e de ligne,
qui fit sur eux un feu de peloton , presque à bout portant. C'est là qu'a succombé M. Miel, chirurgien-dentiste, non moins estimé pour son talent que pour ses qualités privées.
Quand la balle est à portée , il arrive le plus souvent qu'elle traverse les membres , ou même le tronc, et dans ce cas, les deux ouvertures offrent des particularités remarquables. Celle d'entrée est constamment plus petite que celle de sortie. La première est enfoncée au-dessous du niveau de la partie atteinte, la seconde, au contraire fait saillie en dehors, et ce relief est d'autant plus considérable que la balle conservait moins de vitesse en sortant.
On pourrait croire qu'un projectile arrondi qui frappe un membre, chassera devant lui une quantité de peau , de chairs et d'autres
organes, égale à son propre volume; en un mot, qu'il produit une perte de substance en rapport avec son diamètre transversal. Il n'en est point ainsi, grâce à l'élasticité des parties lésées. Elles ne se rompent qu'après avoir cédé, autant que le permet leur degré d'extensibilité; il v a écartement de leurs molécules, et cet écartement lui-même doit varier suivant les diverses circonstances. La peau, qui se trouve soumise la première à l'action delà balle, résiste moins d'abord, en raison de sa plus grande puissance, ensuite parce quelle est soutenue par les parties sous-jacentes , qui forment un point d'appui contre lequel elle est aussitôt écrasée. Le projectile qui perd de sa force à mesure qu'il poursuit sa course, arrive à l'autre extrémité du membre , en soulevant la peau qui le revêt; celleci qui n'est pas appuyée, se laisse distendre
( *»7 ) considérablement, et cède enfin , en conservant la forme d'un cône , dont le sommet est percé d'une large ouverture.
Souvent il arrive que la résistance des parties ou le peu de force que conserve la balle , l'empêchent de faire une ouverture de sortie, et alors elle se trouve plus ou moins profondément placée dans leur épaisseur. Cette circonstance influe beaucoup sur les suites de la blessure et elle exige toute l'attention de
l'homme de l'art. Le corps étranger doit tou-
jours être enlevé, et dans beaucoup de cas ,
ce n'est pas chose facile. Mais occupons-nous d'abord de quelques autres complications des plaies; nous indiquerons plus tard le mode de traitement qui leur convient.
Une balle qui rencontre un os agit sur lui de diverses manières. Si son impulsion est encore très-grande, elle le brise avec d'autant
plus (le facilité , qu'il est plus dur , et par conséquent moins élastique. Si c'est un os spongieux, mou , elle creuse un trou proportionné à son volume, reste dedans ou passe outre, suivant le degré de puissance qu'elle conserve. Si elle ne rencontre qu'un des points de la surface d'un os long et dur, elle ne fait que l'entamer; elle l'écorne, comme on dit, et cela peut arriver sans que la fracture s'ensuive. Enfin si la force de résistance de l'os surpasse la puissance active du projectile, celui-ci s'aplatit, se déforme plus ou moins et achève son cours au lieu où existe l'obstacle, ou bien se dévie et va léser les organes voisins. Les balles sont réfléchies d'une manière trèsvariable. Non seulement les os produisent cet effet, mais encore toutes les autres parties du corps, suivant la position qu'elles affectent au moment du choc , ou le degré de ten-
( "9 ) sion et de résistance qu'elles présentent dans ce cas. Nous avons parlé de ces balles qui font le tour de la tête ou de la poitrine sans pénétrer dans l'intérieur de ces cavités.
Rien de plus varié et de plus extraordinaire que le trajet des projectiles au milieu de nos organes. Un homme combattant sur le pqnt d'Arcole, reçut une balle qui entra vis-à-vis de l'angle interne de l'oeil gauche; la plaie dirigée en arrière et un peu du côté droit, semblait devoir percer la tête de part en part; cependant cette même balle, après avoir passé au * dessous du crâne, est venue sortir au-dessus de l'épaule droite. La guérison a été prompte et exempte de tout accident. Un autre ouvrier, ancien soldat, placé en embuscade derrière le parapet du pont Notre-Dame, reçut une balle à la tête, dans le temps qu'il était incliné pour ajuster son coup de fusil; cette
balle traversa le bord de son chapeau , laboura le côté droit du nez, perça la lèvre supérieure, brisa quatre dents d'en haut, fractura la mâchoire inférieure , sortit en arrière du menton, pénétra dans la base du cou derrière la clavicule, et vint se perdre dans le moignon de l'épaule gauche. Ce malheureux a succombé à une inflammation de la poitrine. Les ouvrages de chirurgie sont pleins de faits curieux dans ce genre.
Il est des organes qui sembleraient, d'après leur importance, ne pouvoir être lésés sans entraîner une mort soudaine. Cependant les fastes de l'art prouvent que la nature crée partout des exceptions. L'immortel Harvey, en faisant des recherches sur des animaux vivans , pour constater le mouvement circulatoire du sang, trouva sur un cerf une balle qui avait pénétré dans le tissu du cœur. La
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blessure était ancienne, et l'animal offrait tous les attributs d'une bonne santé quand on le tua. La même observation a été faite sur l'homme par un chirurgien d'Orléans.
Un jeune garçon de 17 ans, nommé Duvin , reçut à la prise du Louvre un biscaïen qui a traversé le côté gauche de la poitrine , immédiatement au-dessus de la base du cœur. Une énorme plaie a été produite par le projectile, qui a le volume d'un œuf de pigeon ; une côte a été brisée , le poumon perforé , ainsi que l'omoplate : après trois ou quatre jours d'agonie , le jeune homme a repris un peu de vigueur, et déjà
deux mois se sont écoulés depuis la blessure. On espère le sauver.
Mais la blessure la plus extraordinaire que nous ayons eue est celle-ci. Un fourrier du troisième régiment de l'ex-garde royale reçut
à la porte Saint-Denis une balle qui pénétra de haut en bas à la partie antérieure du bas ventre. Le col de la vessie de même que l'intestin rectum furent ouverts largement , la balle sortit en arrière , au-dessus et un peu en dehors de l'anus. Les deux plaies fournissaient à la fois de l'urine et des matières fécales ; la balle avait fracturé l'os pubis sans entrer dans la cavité de l'abdomen. Il survint une série d'accidens redoutables, mais dont on se rendit heureusement maître par un traitement énergique ; le malade arrivé au trente-cinquième jour de sa blessure, semblait devoir surmonter tous les obstacles qui s'opposaient à sa guérison , lorsque de graves symptômes inflammatoires sont venus détruire toutes nos espérances. Il a succombé le 10 septembre.
Nous pourrions rapporter un bien plus
( i33 ) grand nombre de faits également remarquables , mais nous préférons les réserver pour un des chapitres suivans où il sera parlé plus spécialement des blessés , et des diverses particularités qu'offre leur histoire. Nous nous occupons maintenant des blessures , considérées d'une manière générale et abstraction faite des individus. En conséquence nous allons examiner le mode de traitement des plaies d'armes à feu : en passant en revue les variétés principales nous réparerons quelques omissions ? mais sans nous flatter de tout dire ; car sur un sujet aussi vaste , un gros volume ne suffirait pas.
Une balle ne produit jamais une plaie simple. Dans tous les cas , il faut s'attendre à une inflammation plus ou moins vive , à une suppuration ordinairement abondante , enfin à la formation lente et graduelle d'une
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cicatrice profonde , souvent adhérente aux os ou bien aux autres parties sous-jacentes. La guérison de ces plaies se fait d'autant moins attendre qu'elles sont moins profondes , qu'elles ne renferment aucun corps étranger , et que l'état général du malade est plus satisfaisant. Examinons successivement ces divers points de notre sujet.
Si une balle s'est engagée au-dessous de la peau et des enveloppes ligamenteuses, qui forment une sorte de gaîne autour des muscles des membres , il survient un gonflement qui peut avoir les suites les plus fâcheuses. Les parties vivantes ainsi tuméfiées, trouvent une résistance invincible dans les liens qui les environnent, elless'étranglentet meurent, c'est-à-dire sont frappées de gangrène par compression. L'expérience a prouvé depuis plusieurs siècles , qu'en faisant une incision
sur le trajet de la plaie , en l'agrandissant au point de changer sa forme arrondie en une forme longue , on fait cesser ces aecidens d'étranglement. Il faut débrider les plaies d'armes à feu , c'est un précepte général qui ne souffre qu'un très-petit nombre d'exceptions. L'incision ainsi pratiquée a le double avantage de produire un dégorgement san guin local , puis de favoriser la sortie des corps étrangers qui se trouvent dans le trajet de la plaie. Il faut débrider les deux ouvertures quand il y en a deux , et presque toujours en pratiquer une seconde quand il n'y en a qu'une.
Les corps étrangers qui compliquent les plaies d'armes à feu sont de plusieurs espèces. Il y a d'abord la balle ou tout autre projectile, et c'est à celui-là qu'il faut adresser ses recherches. Mais la balle peut entraîner avec
elle un morceau des vêtemens du blessé; elle peut même , comme on l'a vu très-souvent , pousser au devant d'elle desfragmens de montre, un bouton , des pièces de monnaie, etc. ; ces corps étrangers venant du dehors doivent être recherchés avec le plus grand soin. Enfin la balle qui rencontre un os, le brise, en détache des fragmens?des esquilles qv iforment à leur tour une troisième espèce de corps étrangers, dont la prompte extraction n'est pas moins essentielle.
Quand on a pratiqué un débridement suffisant, on introduit le doigt dans la plaie et on la parcourt dans toute son étendue. De tous les instrumens explorateurs, il n'en est aucun qui puisse remplacer le doigt du chirurgien; c'est un organe sentant, mobile à volonté , qui s'accommode à la disposition des parties mieux que tout autre. Il sert de
conducteur aux pinces qui vont saisir la balle, et aux autres înstrumens plus ou moins compliqués, que l'on a construits pour quelques cas extraordinaires.
On a vu des balles, enclavées dans les os , résister à de grands efforts pour les extraire. Cela s'observe surtout aux os du crâne , à la jambe et au bras. Un voltigeur du 5oe de ligne reçut une balle qui l'atteignit à la partie postérieure de la tête. Elle était dirigée obliquement; aussi , après avoir enfoncé une portion d'os,resta-t-elle engagée sur la saillie formée par la fracture. La force d'impulsion était si grande qu'elle se divisa en deux portions dans presque toute son épaisseur. Une moitié était logée dans le cervelet , l'autre restait en dehors. Il fallut beaucoup de temps et d'efforts pour enlever ce projectile. Le malade mourut le second jour de sa blessure.
Quand un os est très-épais , comme celui de la jambe à sa partie supérieure, la balle peut s'y loger, et alors il n'est pas facile de l'extraire. On se sert à cet effet d'une sorte de tirefond en acier. La même chose arrive au talon, au genou, au moignon de l'épaule, enfin partout où les os plus volumineux sont formés d'une substance moins compacte.
La fracture d'un os par suite d'un coup de feu, est toujours un cas extrêmement grave, et c'est en général à cette circonstance qu'il faut attribuer la plus grande partie des insuccès de la chirurgie militaire. Presque toujours l'amputation du membre est le seul moyen de sauver la vie au blessé , et l'on ne doit pas oublier que ce moyen est lui-même infiniment dangereux, puisque l'expérience prouve que l'on perd, terme moyen, un amputé sur cinq ou six. Sur le champ de
bataille , lorsque les ambulances sont à chaque instant rendues mobiles par la force des choses, lorsque les blessés doivent être transportés au loin, et que les hôpitaux eux-mêmes sont sujets à être évacués subitement , il devient presque impossible de songer à la conservation des membres fracturés. On ampute alors parce que c'est à la fois le moyen le plus certain et le plus expéditif. Dans ces dernières circonstances, la position du chirurgien était tout opposée. On pouvait compter sur une sécurité parfaite pour les blessés; tous les secours de l'art leur seraient prodigués, et dans cet état de choses on a dû essayer de conserver des membres si éminemment utiles à des ouvriers, à des pères de famille. Vain espoir! Une série d'accidens formidables les a fait périr pour la plupart. Beaucoup s'étaient d'ailleurs refusés à l'amputation , et la règle
posée précédemment a reçu une déplorable confirmation.
Il est surtout un genre de blessures qui réclame plus impérieusement que les autres Temploi des moyens extrêmes ; nous voulons parler des plaies d'articulation. Lorsqu'une balle pénètre dans le genou, dans le coude, dans la hanche, dans l'épaule, et que les surfaces articulaires sont brisées, toutes les probabilités se réunissent contre le blessé, et l'amputation est de rigueur. Rien de plus grave que ces lésions , même lorsque leur éloignement du tronc et le peu d'étendue des surfaces malades semblent annoncer peu d'influence sur la santé générale. On a vu des blessures des articulations des doigts , du poignet, du pied, donner lieu très-promptemeiit à des symptômes inflammatoires , puis ensuite à des désordres généraux de la plus
fâcheuse espèce. La solidité des liens qui réunissent ces parties, le peu d'extension dont elles jouissent , favorisent l'étranglement des tissus lésés; des douleurs atroces épuisent bientôt le malade, et la mort ne tarde pas à terminer cette scène désolante.
11 est une réflexion qui peut s'appliquer également à tous ces cas graves. Le chirurgien dont l'expérience et le coup d'oeil reconnaissent de prime-abord l'issue probable du fait soumis à son jugement , propose sans hésisation le moyen qui lui paraît convenable. Le malade, au contraire , poussé par la crainte de la douleur et par le désir bien naturel de conserver sa jambe ou son bras, ne peut se résoudre au sacrifice qu'on lui demande, et veut temporiser afin d'acquérir dans l'avenir des motifs puissans pour ou contre l'opération. Il arrive quelquefois qu'un membre déclare
incurable et condamné comme tel à une amputation indispensable , a résisté à toutes les causes de destruction qui l'entouraient, et le blessé s'applaudit à juste titre du succès qu'il a obtenu. C'est en s'appuyant sur des faits de ce genre que tant d'autres refusent avec opiniâtreté la seule ressource que la science peut encore leur offrir. Ils ne tardent pas à reconnaître leur erreur, et ils réclament à grands cris, mais trop tard, l'opération qui leur avait été proposée. Si tous ceux qui ont succombé dans des circonstances de ce genre pouvaient élever la voix dans un débat aussi important , on verrait combien il est absurde de compter sur une réussite , quand celle-ci se trouve avec les insuccès dans la proportion d'une sur mille. Mais le cœur humain est ainsi fait , on sacrifie tout à une idée ; l'expérience d'autrui ne sert qu'à celui dont elle
flatte la passion, et peu de personnes veulent renoncer à un espoir mensonger, avant que la dure nécessité ne les y contraigne. On conçoit d'ailleurs la répugnance que tant d'hommes éprouvent à subir ces grandes mutilations ; le sentiment instinctif de notre propre conservation s'étend de l'individu en général aux parties qui le composent ; mais ceux-là sont heureux qui, pleins de confiance dans l'homme de l'art , se soumettent à sa volonté et s'en remettent à lui du soin de leur guénson.
Ces dernières réflexions nous conduiraient naturellementàexaminer l'influence qu'exerce l'état moral des blessés sur l'issue de leur maladie; mais des considérations de ce genre seront mieux placées dans le chapitre suivant, où nous passerons en revue la plupart des circonstances qui ont amené les résultats que
nous ferons connaître. Nous avons hâte d'abandonner ces détails arides. Peut-être eussions-nous pu les abréger ou bien rompre leur monotonie en y intercalant l'histoire particulière de quelques blessés intéressans; mais d'abord nous avons pensé que ces données préliminaires avaient au moins le mérite d'être utiles, ensuite nous avons réservé le récit des faits les plus remarquables pour une autre partie de ce travail.
Pour se faire une idée exacte des blessés reçus à l'Hôtel-Dieu, pour bien apprécier la gravité de leur état, les obstacles sans nombre qui ont empêché la guérison de beaucoup d'entre eux , ii faut remonter aux diverses circonstances dans lesquelles les blessures ont été reçues, étudier la bataille de Paris, non plus sous les rapports moraux et politiques, mais bien sous le rapport chirurgical.
( i45 ) L'homme de l'art qui choisit ainsi le point de vue sous lequel il doit considérer un sujet , procède à cet examen en subdivisant sa matière, de telle façon qu'il puisse successivement passer en revue tous les points principaux qui la constituent. Les détails conduisent à l'ensemble, et lorsque l'enquête est terminée, il peut ^compter sur un résultat exact. Telle est la marche que nous suivrons. Nos lecteurs voudront bien ne pas perdre de vue que nous n'avons pas la prétention d'écrire l'histoire des journées parisiennes. Il y aura nécessairement dans nos récits dçs omissions qui ne doivent pas nous être imputées. Les combats qui nous ont fourni des blessés sont les seuls dont nous ayons à parler.