CHAPITRE V
CAUSES QUI ONT INFLUE SUR LES BLESSÉS, SUR TES BLESSURES ET SUR LEURS SUITES.
Les grands mouvemens populaires arrivent presque toujours dans la saison chaude. L'histoire en. fait foi, et nous pourrions reproduire ici une longue liste d'émeutes, de révoltes , de révolutions survenues à l'époque où le soleil est le plus rapproché de nous. De quelle manière agit alors la température élevée, comment dispose-t-elle les esprits à cette exaltation qui enfante de si grandes choses ? Faut-il qu'un sentiment de vanité puérile
nous fasse voir en cela seulement une coïncidence singulière , et non pas une influence directe d'une cause matérielle sur notre intelligence? Enfin , pourrait-on soutenir avec quelque apparence de raison que les mêmes avises politiques survenant en hiver, le résultat n'eût point été le même ? La question est hardie, et plus d'un moraliste soucieux se plairait à l'agiter en tout sens; il ferait intervenir dans sa solution l'histoire des temps passés et le souvenir des temps modernes; il saisirait avec empressement cette occasion d'humilier notre orgueil d'hommes; il nous montrerait l'action de ces causes générales agissant sur nous, pauvres satellites , nous poussant à des déterminations que nous croyons volontaires lorsqu'elles ne sont qu'instinctives ; l'amour de la' patrie, le besoin de la liberté, l'obéissance à la loi , mais à la loi
( i4» ) seule; tous ces nobles instincts qui sont les attributs d'une haute civilisation ne lui paraîtraient qu'une influence de localité, qu'un résultat de physique générale dont le thermomètre donnerait exactement la valeur et la mesure.
Qu'un sophiste s'amuse à soutenir une semblable thèse, qu'il soit même convaincu de sa justesse, nous le plaindrons, car un tel homme serait trop méprisable s'il n'était à plaindre. Nous reconnaîtrons que dans les mois les plus chauds de l'année, les forces de la vie sont dans une exaltation manifeste ; que le sang circule avec plus de rapidité, que le système nerveux reçoit et propage bien plus vite ces ébranlemens soudains qui conduisent aux grandes choses. Admettant l'influence de la condition physique des organes sur ^e produit de leurs actions les plus rele-
( '49 ) vées, nous verrions dans l'excitation cérébrale un motif d'une plus grande activité intellectuelle ; mais nous nous arrêterons là , parce que là, précisément sur cette limite , commence un autre ordre de phénomènes.
Une cause morale se présente , de grands intérêts sont compromis, toutes les passions sont mises en jeu, et cette chaleur matérielle qui jusque là poussait l'homme au plaisir, l'entraîne tout-à-coup au milieu des combats, fait du Sybarite un citoyen, et ajoute une grande page à l'histoire des nations.
Oui , n'en doutons pas , les ordonnances du 25 juillet portaient en elles-mêmes fout ce qu'il fallait pour soulever un peuple , quel que fût du reste le degré de la température. Toutes les glaces de l'hiver n'eussent pas suffi pour éteindre l'ardeur des cornbattans; le but eût peut-être été atteint avec
( i5o ) moins de promptitude, mais il l'eût été, car rien au monde, jamais rien ne prévaudra contre une nation généreuse qui se lève dans sa force et veut reprendre ce qu'on essayait de lui ravir.
L'excessive chaleur des derniers jours de juillet a produit des résultats importans à signaler. Des circonstances semblables et une grande préoccupation d'esprit ont anéanti pour beaucoup le' sentiment de. l'appétit; il est de fait qu'un grand nombre de blessés n'avaient rien mangé depuis deux jours. Ils avaient également renoncé au sommeil, ceux qui entretenaient le feu jour et nuit, et harcelaient sans cesse les troupes retranchées dans le Louvre et l'Hôtel-de-Ville. La plupart se soutenaient en buvant du vin et de Peau-de-vie, non pas en excès, comme on pourrait le supposer, mais avec modération et seule-
ment pour satisfaire Un besoin impérieux. Si l'on a pu voir quelques hommes ivres autour de l'Archevêché et aux Tuileries , on peut affirmer que ceux-là n'y étaient pas entrés le fusil à la main, au milieu des balles et de la mitraille. Et qu'on ne croie pas que ce fait soit exagéré ; chacun a pu s'en convaincre , et l'on se rappellera long-temps ces hommes, qui \ dérogeant à leurs plus chères habitudes, entraient chez les marchands de vin pour y boire de l'abondance. Ils sentaient parfaitement qu'une boisson enivrante agirait avec trop de force sur leurs têtes exaltées; ils refusaient le bon vin et les liqueurs qu'on leur offrait de toutes parts, et conservaient une modération parfaite dans un temps où il eût été excusable de céder à l'entraînement des circonstances.
Mais cette raison, qui les préservait de tout
excès, n'avait pas refroidi leur courage, et on les a vus affronter tous les périls avec une audace qui confond l'imagination. Cette bravoure brillante, qui a valu aux Français une si haute renommée entre toutes les nations les plus belliqueuses , s'est montrée ici sous un jour nouveau. Le combat a bientôt été une lutte corps à corps, les coups étaient portés de près , chaque balle avait sa destination spéciale, et l'on conçoit quel désavantage avaient ceux qui étaient mal armés.
Ainsi l'ardeur des combattans a eu pour premier résultat de faire négliger les précautions que la prudence et la valeur savent allier. Beaucoup de blessés, anciens militaires, affirment n'avoir jamais vu un tel enthousiasme. En vain marchions-nous en tête , disaient-ils, pour montrer le chemin à cette foule d'enfans qui nous suivaient; bientôt ils nous dé-
( *53 ) passaient et se faisaient tuer, ou forçaient l'ennemi à la retraite. On conçoit qu'en pareil cas les blessures doivent être graves. Mais voyons en quel état se trouvaient les deux partis lorsqu'ils en sont venus aux mains.
On évalue à dix mille hommes environ les troupes qui ont pris une part active au combat : le troisième et le sixième de la Garde , le septième Suisse, le cinquième, le quinzième et le cinquantième de ligne, le premier régiment de cuirassiers, les lanciers, les gendarmes d'élite, et enfin la gendarmerie de Paris, composent cet effectif, dont le chiffre est loin d'être exagéré. Tous ces militaires étaient armés de bons fusils, de carabines , de pistolets; la cavalerie avait ses longs sabres, des lances, enfin un appareil complet d'armes offensives et défensives. Il y avait, en outre , des canons et plusieurs compa-
(-54) gnies d'artilleurs de la garnison de Vincennes. Il ne paraît pas que les munitions! aient manqué.
Maintenant , dirons - nous quels adversaires ont accepté le combat , quels soldats improvisés se sont levés pour le soutenir, quels moyens de défense d'abord, et ensuite d'attaque, ils ont déployés, et avec quelle énergie ils ont arraché la victoire? Le peuple, un peuple entier, des flots d'hommes , poussés par une seule idée, comme une vague qui se précipite et révient sans cesse vers le rocher qu'elle dévore peu à peu, le peuple s'est rué sur des bataillons aguerris faisant un feu terrible, sur des canons vomissant la mitraille, sur des grilles de fer, sur des portes de bronze; et bataillons, artillerie, barrières de bronze, tout a été écrasé sous le choc, foulé aux pieds, tout a cédé à cet effort immense, et tout, en
( i55 ) effet, devait céder, car qui pourrait résister à un peuple !
Aux premiers temps de la bataille, lorsque la sourde fermentation qui soulevait la masse n'avait pas encore produit cette grande explosion du jeudi, on ne voyait aux mains des combattans que de mauvais fusils, des pistolets , des armes blanches, des piques, des bâtons, et tout cet appareil qui n'annonce encore aucun résultat, parce qu'il n'y a pas d'ensemble. Un peu plus tard , les citoyens sentirent le besoin de marcher à leur tour : plusieurs dépôts d'armes furent ouverts au public , les magasins des arquebusiers furent pillés, et bientôt la défense prit un caractère plus régulier. Des munitions , enlevées aux convois et à la poudrière centrale, complétèrent l'armement des bourgeois, et la fusillade prit dès lors un caractère imposant.
La journée du mercredi avait révélé à certains combattans le secret de leur force ; beaucoup d'autres, jusque-là simples spectateurs, se disposaient à prendre une part active aux affaires du lendemain; les préparatifs s'achevaient de toutes parts : ceux qui avaient attaqué se trouvaient réduits à la défensive, £t le jeudi, le soleil ardent du midi enflammait une armée immense, qui ste recrutait à chaque pas en marchant à la victoire. Alors, beaucoup d'anciens militaires, de gardes nationaux, d'étudians, de jeunes gens du commerce , avaient en main de bons fusils , les cartouches ne manquaient pas, un feu roulant s'engageait et les victimes tombaient nombreuses.
Si quelques citoyens, connaissant le maniement des armes , s'en sont servis avec adresse, un bien plus grand nombre n'en tirait qu'un
{ -5? ) faible parti. Beaucoup de fusils mal chargés se sont crevés entre leurs mains et ont produit de graves accidens; des boîtes de poudre fine, servant à amorcer, s'enflammaient par suite d'imprudence ou de maladresse, et brûlaient les imprudens et les maladroits. Combien d'individus ont été blessés par ceux mêmes qui combattaient à leurs côtés ! Dans cette foule de citoyens, qui se précipitaient vers un même point, les coups de fusil partaient de toutes parts et n'atteignaient pas toujours les adversaires. Les armes blanches complètement inutiles dans une affaire de ce genre, ont produit un grand nombre de blessures tout-à-fait accidentelles. Nous devons cependant avouer qu'entre quelques mains ces armes meurtrières ont été employées à l'exécution de certains actes d'une vengeance barbare, que le vrai courage et l'humanité
( ,58 ) réprouvent également. Mais lorsque les passions populaires sont mises en jeu sur une aussi vaste scène, ce serait méconnaître l'espèce humaine que d'exiger d'elle plus de sagesse et de modération.
Ainsi donc en considérant les deux armées en présence, on y trouve toutes les circonstances les plus propres à amener de grands et prompts résultats, et en même temps à produire des blessures dangereuses. Cette réflexion qui s'applique en général à tout ce quia pris une part active aux combats des trois journées, s'applique encore plus spécialement à quelques uns de ces combats, et c'est ce qu'il est facile de démontrer.
La place de Grève, les rues, les quais, les ponts et les places qui l'avoisinent, offrent si peu de développement en surface que les combattans ont dû se voir de très-
près et par conséquent se porter des coups à la fois plus sûrs et plus redoutables. C'est en' effet ce qui est arrivé et les deux tiers environ des blessés reçus à l'Hôtel-Dieu l'ont été dans ce quartier. Beaucoup ont franchi le pont d'Arcole au milieu d'une grêle de balles et de biscaïens(i),et ont renouvelé un des plusbeaux faits d'armes de la campagne d'Italie. Ceux qui, placés en tirailleurs sur tous les quais de l'île Notre-Dame, et nourrissant un feu continuel contre les suisses et la garde royale, ont été blessés à cette époque, le furent très-
(i) Un de ces projectiles, d un assez gros calibre, parti de la place de Grève, a traversé les rues du Chevet-Saint-Landry et Saint-Pierre -aux-Bœufs, et est venu frapper la base d'un des pilastres de la façade de l'Hôtel- Dieu. Un gros quartier de pierre dure a été enlevé. D'autres biscaïens, des balles et des boulets sont tombés sur le parvis Notre-Dame et dans la Pharmarcie de l'hôpital.
grièvement , parce que la tête et la poitrine se trouvaient seules à découvert. C'est là que tant de malheureux ont été tués et portés à la morgue ou jetés à la rivière. C'est de là que nous sont arrivés un bon nombre de ceux qui ont succombé dans les premiers temps de leur séjour à l'hôpital sans que l'on ait pu remédier aux graves lésions dont ils étaient atteints.
Non loin de là , la défense avait pris un tout autre caractère. La rue Saint-Antoine coupée çàet là de grandes barricades , offrait un aspect dont il est impossible de se faire une idée. Chaque étage de ces hautes maisons recelait des pavés, des moellons 7 des briques, des bûches énormes ; et c'est sous cette grêle de projectiles d'une nouvelle espèce que furent écrasés les cuirassiers qui tentèrent de pénétrer dans ce défilé redoutable. Un ba-
taillon d'anciens militaires tous décorés, se fit remarquer par son intrépidité, la précision de ses mouvemens , la sûreté de son attaque et la pesanteur de ses coups. De ce quartier nous sont venus des hommes percés de part en part de balles ou de ces longues lames de sabre si meurtrières entre les mains de la grosse cavalerie ; nous avons vu des enfans qui n'avaient pas craint d'échanger des coups de pistolet avec ces géans bardés de fer, et l'un d'eux, dont nous pansions la cuisse fracturée , se répandait en invectives contre un grand marechal-des-logis qui avait eu assez peu de délicatesse pour répondre par un coup de carabine au feu d'un mauvais pistolet qu'il venait de décharger sur lui. Sa naïve franchise se révoltait à l'idée de l'emploi de moyens aussi disproportionnés , et il
semblait nourrir un projet de vengeance que
le temps et quelques réflexions ont détruit. On a dit que,, dans une guerre de la nature de celle dont nous avons été témoins, tout l'avantage était pour les citoyens qui agissaient en partisans , en tirailleurs contre des ennemis en ligne. Le reproche, si toutefois l'on en peut faire à ceux qui n'ont pas été les agresseurs , le reproche ne serait applicable qu'à quelques cas particuliers > car sur beaucoup de points le peuple a exécuté de véritables charges sur des adversaires bien préparés à les recevoir. Des feux de peloton et de la mitraille écrasaient cette foule qui se précipitait de toutes parts ; des rangs entiers tombaient , mais un autre s'avançait aussitôt et la victoire n'était pas long-temps douteuse. Sur la Grève , à la place du Palais- Royal ? dans la cour des Tuileries, ces actions d'éclat ont fait couler bien du sang et fourni
des blessures de l'espèce la plus dangereuse.
Nous avons dit que beautoup de citoyens placés en tirailleurs sur les quais avaient été blessés à la tête et à la poitrine parce que <;es parties dépassaient seules le parapet qui servait de retranchement. Il est résulté de cette circonstance une foule d'accidens trèsremarquables ; beaucoup de balles ont parcouru ? suivant la longueur du corps , un trajet immense. Un jeune homme , penché sur une barricade pour ajuster son coup , reçut une balle qui entra en arrière du moignon de l'épaule droite ; elle descendit le long du dos et alla sortir au niveau de la hanche du côté opposé. Il est sorti de l'hôpital parfaitement guéri.
Quelques militaires ont été blessés par des coups de fusil tirés des fenêtres , mais un bien plus grand nombre de bourgeois , de
vieillards , de femmes et d'enfans ont été atteints par des balles que la troupe dirigeait sur tous ceux qui avaient l'imprudence de regarder dans la rue. Les blessures reçues dans cette circonstance ont presque toutes été fatales : la tête, le cou, la poitrine, seuls en vue , recevaient la balle , et ne la recevaient pas impunément. La femme d'un médecin de la rue Saint-Honoré a été tuée de cette manière : un chef de clinique de la Charité a été atteint à l'oeil, et l'on a long-temps désespéré de sa guérison. Nous avons soigné à l'Hôtel-Dieu une jeune fille qui , retirée dans sa chambre au cinquième étage , sur la place de Grève , a reçu dans le sein une balle qui avait d'abord passé au travers de la poitrine d'un homme placé au devant d'elle. Un schall , un fichu , le bord du corset , la chemise et surtout le volume de l'organe blessé
ont amorti le coup et empêché que le projectile ne pénétrât jusque dans la poitrine. Le coup de feu partait d'une des fenêtres de l'Hôtel -de -Ville , c'est-à-dire à une distance de soixante pas au plus. La balle a été retirée sans beaucoup de peine , et aujourd'hui la malade est bien guérie.
Un maçon, ancien soldat , retenu chez lui par sa femme et ses nombreux enfans , se dédommageait de ne pouvoir combattre en regardant les combattans de la rue de la Vannerie par une petite fenêtre de son cinquième étage : un biscaïen parti du pont Notre-Dame laboura un des côtés de son visage , enleva l'œil , une partie de la joue et de l'oreille et le renversa presque mort au milieu de sa famille. Amené à THôtel- Dieu , il a repris peu à peu connaissance et se consolait de son malheur en disant : « C'est
( 166 ) ma destinée à moi d'être toujours blessé!» Il sera bientôt guéri.
Il est une circonstance de localité qui ne doit pas être omise dans cet examen des causes qui ont influé sur les blessures en général. Des décharges nombreuses faites au milieu d'une ville , dans des rues plus ou moins bien alignées, pavées de grès poli par le passage des voitures , ont produit beaucoup plus d'effet qu'en rase campagne où les balles s'enterrent et ne sont jamais réfléchies comme quand elles frappent des corps durs. On dit que les Suisses ont l'habitude de tirer très-bas : une telle manière a dû être fatale à un bien grand nombre de citoyens , car il est difficile qu'un projectile parcoure une rue sans rencontrer quelqu'un. Il est de fait que beaucoup de gens du peuple
( i67 ) ont été blessés au pied , à la jambe et surtout au genou.
Telles sont en général les causes qui ont concouru à la production des grandes et nombreuses blessures que nous avons reçues à l'Hôtel-Dieu. Beaucoup de blessés, des militaires surtout, sont restés une demi-j ournée, un jour entier et même plus, sans être pansés régulièrement, et l'on doit tenir compte de toutes les fâcheuses conséquences d'un pareil retard.
Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été fait à l'Hôtel-Dieu pendant les premiers temps qui ont suivi la grande bataille. Nos lecteurs savent comment les blessés ont été amenés, reçus, soignés; nous devons maintenant leur faire connaître la suite des événemens et raconter autant que nous le pourrons les diverses circonstances qui les ont modifiés. Par-
( >68 ) Ions d'abord de l'état moral des différentes classes de blessés.
Les citoyens qui ont pris une part trèsactive au combat, sont pour la plupart d'anciens soldats. Le relevé de nos notes prouve que les deux tiers environ de nos blessés sont dans ce cas. Ceux-là se sont battus avec sangfroid, comme des hommes du métier peuvent !e faire, sans s'exposer inutilement, combinant la prudence et la bravoure , et payant de leur personne dans toutes les occasions qui l'exigeaient. Il nous est arrivé des militaires en congé, de vieux sous-officiers retraités, beaucoup d'anciens légionnaires et jusqu'à des invalides , dont le sang tant de fois versé dans les guerres de l'Empire, s'est réchauffé dans ces jours de fête et a coulé de nouveau pour la patrie. Tous ces hommes , plus ou moins gravement atteints, ont donné
( >69 ) l'exemple d'une résignation héroïque , d'une patience à toute épreuve. On eût dit que la douleur n'avait pas de prise sur ces âmes de fer. Presque tous, déjà couverts d'honorables blessures , parlaient avec calme des grandes batailles où ils s'étaient trouvés , et déploraient la fatalité qui venait de les abattre sous des balles françaises , et sur le sol de la patrie. Nous avons vu l'un d'eux , le nommé Clément Bastaud , de La Flèche, ayant eu le bras droit brisé en éclats par une balle qui avait en même temps perforé toutes les chairs du devant de la poitrine , nous l'avons vu supporter sans sourciller l'amputation du membre dans l'articulation de l'épaule, et depuis arriver lentement au terme d'une cure complète sans se plaindre jamais.
Quelques hommes du peuple n'ayant jamais été militaires , se sont montrés dès le dé-
( r7° ) but animés d'un courage inoui. C'est en marchant sur l'ennemi qu'ils ont fait leur apprentissage, et en peu d'instans ils sont devenus les émules, les rivaux de leurs maîtres. Ce sont eux qui^ obéissant à cette impulsion soudaine qui faisait de chaque homme un hé* ros, rendirent inutile la tactique des troupes régulières, déconcertèrent toutes les mesures prises par les chefs , devinrent maîtres de plusieurs pièces d'artillerie avant qu'elles eussent pu faire une seconde décharge, et décidèrent la victoire lorsque le combat paraissait à peine commencé. Mais ce sont eux aussi qui ont payé de leur sang ce triomphe si éclatant, ce sont eux qui, en grand nombre, furent portés du champ de bataille à la Morgue, ou déposés dans les vastes fosses du Louvre ou du marché des Innocens.
A ces hommes valeureux il faut joindre
( Wi )
une foule de jeunes garçons, dont la conduite dans ces journées terribles a de quoi surprendre tous ceux qui n'en ont pas été témoins. Qu'on se figure une troupe d'enfans se jouant au milieu de la mêlée , marchant sur le Louvre et les Tuileries , sans prendre garde à la grêle de balles qui tombe autour d'eux et jonche le pavé de cadavres. Voyez- vous celui-ci, grimpant malgré le feu des Suisses le long d'une pièce d'échafaudage , arriver dans les galeries supérieures de la colonnade et arborer le drapeau national au bruit de l'artillerie du Carrousel ? Voyez-vous ce jeune Rigault qui, marchant à l'assaut des Tuileries, essuie le feu d'un peloton de gardes royaux , et ne s'arrête que lorsqu'une nouvelle décharge lui brise à la fois l'avant-bras et la cuisse (i) ! Nous avons parlé de ce jeune
(l) C'est à ce jeune garçon, aussi remarquable par
( *-* ) Duvin qui clans le même temps et au même
endroit, eut la poitrine traversée par un biscaïen. Ces petits héros sont âgés de seize et dix-seps ans, chacun d'eux va bien , et ils auront le bonheur de survivre sans mutilation , à des blessures de l'espèce la plus dangereuse. Nous avons reçu en outre cinq enfans au-dessous de quinze ans.
Viennent ensuite beaucoup d'individus blessés par accident, de vieillards atteints au milieu de la foule , de curieux frappés aux fenêtres, enfin de malheureuses femmes sorties de chez elles pour subvenir aux besoins de leurs enfans. Vingt-deux de ces dernières
l'exiguité de sa taille que par la vivacité de son esprit T que le général La Fayette disait le jour qu'il visita l'Hôtel-Dieu : « Mon brave, vous avez commencé comme un vieux soldat serait heureux de finir. — J'espère bien n'en pas rester là», reprit le petit homme.
sont venues se faire soigner à l'Hôtel-Dieu, et plusieurs ont offert des blessures trèsgraves. Une malheureuse cuisinière, nommée Catherine Guillon , mère de six enfans , a été atteinte successivement par deux coups de fusil tirés par le même soldat suisse sur la place de Grève. L'une des balles a traversé la poitrine. Elle a succombé à une grave pleurésie.
L'état moral de toutes ces personnes a dû offrir de grandes différences , et il est facile de s'en rendre raison. Les anciens soldats se sont montrés patiens et courageux; les citoyens étaient en proie à une exaltation extrême , l'ardeur du combat n'était pas éteinte chez eux, les cris de victoire remplaçaient dans leur bouche les cris de la douleur , beaucoup souffraient sans mot dire des incisions profondes, des amputations même, et pa-
( «74 ) raissaient étrangers aux impressions du moment. Plusieurs, après des plaintes bruyantes, se consolaient en songeant aux ennemis qu'ils avaient abattus; d'autres s'occupaient de l'avenir, de leurs familles, d'une profession désormais inutile, et se confiaient à la générosité du pays, pour lequel ils avaient combattu. Quelques-uns trouvant dans l'excitation morale d'un pareil instant une source d'idées nouvelles, s'exprimaient avec une énergie remarquable et fournissaient une nouvelle preuve de l'influence que les circonstances exercent sur tous les hommes. Nous avons vu un ouvrier à qui l'on venait d'amputer le bras droit, regarder son appareil d'un air grave et dire : « Si jamais je dois mendier mon pain, j'écrirai là-dessus : Au Louvre en i83o, et peut-être aura-t-on pitié de moi ! »
Les enfans, les vieillards, les femmes , placés en dehors de ce cercle d'idées entraînantes, ont offert le genre d'abattement qui accompagne en général les plaies d'armes à feu. La stupeur où ils étaient plongés a persisté chez quelques-uns et a été terminée par la mort. Chez d'autres , la vie s'est ranimée , le courage a reparu et quelques opérations ont été supportées avec assez de patience.
On nous pardonnera sans doute d'avoir réservé un article à part pour une autre classe de blessés, digne du plus haut intérêt. INous voulons parler de messieurs les étudians en médecine et en droit, des jeunes gens du commerce et de quelques autres personnes tenant un rang honorable dans la société. Chez des hommes doués des avantages d'une éducation soignée et qui se consacrent à des professions libérales, le courage civique
prend une forme plus réfléchie, l'enthousiasme ne se manifeste bien que par des actions, et les résultats n'en sont pas moins brillans. M. Hamot, clerc de notaire, reçut à l'assaut du Louvre une balle suisse qui lui brisa le bras gauche et produisit des désordres irrémédiables. Pensant, et avec juste raison, que dans un moment semblable un hôpital était le lieu où Ton trouvait les secours les plus prompts et les plus efficaces , il vint à l'Hôtel-Dieu, où la nécessité de l'amputation fut aussitôt reconnue. Le malade la supporta sans se plaindre, et il dit : « Un bras ! qu'importe la perte d'un bras dans une si belle cause! » Il est aujourd'hui parfaitement guéri.
Plusieurs étudians en médecine n'ont pas montré moins de courage. M. Labarbe marchait avec les assaillans de l'Hôtel-de- Ville ,
( l77 ) lorsqu'une balle lui traversa la jambe et brisa f un de ses deux os. Ne pouvant plus se soutenir, il s'assit sur le pavé et continua de faire feu jusqu'à ce que la perte de son sang le fît tomber en faiblesse. Il supporta courageusement les incisions que Ton fit pour agrandir les plaies, extraire des fragmens osseux et enlever divers corps étrangers. Ce jeune homme, d'une faible santé, neput fournir aux frais d'une longue suppuration, et ses amis, ses collègues eurent la douleur de le perdre le i5 août.
Un jeune martyr de la liberté, M. Raphaël Gliamas, forcé de quitter Naples, sa patrie , vint en France étudier la médecine et fuir les persécutions d'une police ombrageuse. Il saisit avec empressement l'occasion de payer sa dette au pays qui lui donnait asile, et, eu combattant sur le quai de la Cité, il reçut
('78) une balle qui lui traversa le bras droit un peu au-dessus du coude. L'articulation fut heureusement ménagée, et la guérison est maintenant complète.
Nous pourrions en citer un plus grand nombre, mais nous devons faire une mention particulière d'un élève en droit, M. Rodilion, dont la jambe gauche fut brisée par un boulet sur le quai de la Cité, non loin du pont d'Arcole. Le désordre était tel, qu'il fallut amputer la/Cuisse à l'instant même. Il supporta l'opération avec un sang-froid admirable. « Je croyais, disait-il, qu'un boulet faisait plus de mal. » On a long-temps espéré le sauver, malgré les nombreux accidens qui ont entravé le cours ordinaire de la maladie. Il est sorti de l'Hôtel-Dieu lorsqu'on a cru que le changement de lieu et la société de ses amis lui seraient favorables, mais il a suc-
( *79 ) combé dans les premiers jours de septembre.
L'Ecole des beaux-arts compte aussi ses victimes. M. Montessuy, de Lyon, peintre d'histoire, a eu la mâchoire inférieure fracturée par une balle qui, tirée de haut en bas, est allée traverser Pépaule gauche. Cette blesssure extrêmement grave n'a pas entraîné d'accidens bien redoutables, et la convalescence est bientôt à son terme.
Chez tous ces jeunes hommes qui ont donné de si bonne heure des preuves de valeur, on a pu observer quelle influence exerce en pareil cas une éducation libérale et des habitudes sociales plus relevées. Le calme de l'esprit', une résignation non plus passive, mais de conviction, la confiance dans l'avenir, et surtout le plaisir d'avoir concouru en quelque chose au triomphe des
grand» principes, voilà quels puissans motifs ont agi sur les âmes et favorisé autant que possible l'heureuse terminaison de la maladie. Si tous n'ont pu survivre aux blessures dont ils ont été atteints, il ne faut l'attribuer qu'à des causes trop graves pour quêta science pût y remédier.
Ainsi l'état moral de tous ces blessés était favorable et de nature à contrebalancer jusqu'à un certain point les inconvéniens de la gravité des blessures. Il n'en était pas de même chez les militaires, et nous allons en donner la preuve.
D'abord disons que beaucoup d'entre eux , professant des opinions fort libérales, n'ont obéi à la voix de leurs chefs qu'à contrecœur et par suite de l'empire qu'exerce sur eux un sentiment tout particulier appelé l'honneur du corps. L'obéissance passive, pour
( «8i ) beaucoup de militaires, est une sorte de dogme sacré qui les réduit au rôle de machines à fusils j et ils ne se croient pas plus coupables du meurtre commis que l'arme dont ils ont fait usage. Une seule intelligence, celle du chef, anime le régiment tout entier: celui-ci exécute et ne délibère pas; il marche parce qu'on le pousse.
Il est cependant arrivé que, dans cette position nouvelle et terrible où se sont trodVés tant d'hommes de cœur , beaucoup ont dérogé à cette sorte de loi, et ont, sinon refusé de tirer, au moins tiré en l'air. Que de motifs de découragement pour eux! Jetés au milieu d'une grande ville pour soutenir une cause que beaucoup désavouaient, conduits par des chefs ne possédant pas leur confiance, abandonnés sans ordre précis sur les quais et les places, en butte à tous les traits, assaillis
( i8a ) de tous côtés, sans vivres, sans espoir de succès, tout se réunissait pour produire en eux cette démoralisation qui présage constamment la défaite. Quelques-uns combattaient pour se sauver, d'autres pour venger leur mort, qu'ils regardaient comme certaine ; aucun d'eux pour la gloire de vaincre, aucun d'eux pour acquérir cette renommée que le soldat paie si volontiers de son sang. Nous savons que certains corps se sont fait remarquer par une animosité bien coupable, mais il ne nous appartient pas de faire revivre ces souvenirs et d'empiéter sur le domaine de l'histoire.
On conçoit la fâcheuse influence qu'une semblable disposition morale dut exercer sur les soldats blessés. Il est juste dédire que dans l'exaspération de la victoire, les vainqueurs ne se montrèrent pas tous généreux, et que quelques victimes furent sacrifiées lorsque
leur position maiheurense devait les mettre à l'abri de nouveaux dangers. Les militaires blessés n'offraient pas seulement ce découragement qui s'empare des vaincus lorsque l'on succombe dans une mauvaise cause, ils avaient encore la crainte de tomber entre les mains de certains hommes avides de carnage, et tout citoyen leur paraissait un ennemi. Cependant beaucoup d'entre eux ont pu ressentir les effets des sentimens d'humanité qui animaient l'immense majorité des Parisiens. Conduits à l'Hôtel-Dieu, la plupart de ces malheureux y arirvaient pâles, abattus, épuisés par l'insomnie, parla fatigue, la chaleur. Par une imprévoyance qu'on a peine à concevoir, on n'avait pris aucune précaution pour assurer leur nourriture; aussi beaucoup n'avaient rien mangé depuis plusieurs jours. Dévorés par une soif ardente, nous vîmes
des Suisses trouvés dans le Louvre , boire de suite deux et trois pots de limonade sans pouvoir apaiser ce feu qui les brûlait. Tous se plaignaient de la diète à laquelle leur blessure les condamnait, et, dans beaucoup de cas, on dut se relâcher de la rigueur du régime, en considérant tout ce qu'il a de pénible pour des hommes jeunes, robustes et habitués à se nourrir solidement.
Mais un bon nombre d'entre eux étaient blessés trop grièvement pour s'occuper de ces détails. Tous ceux qui n'avaient pas été atteints à la tête, et qui pouvaient réfléchir sur leur position actuelle, paraissaient mornes 7 sombres, et souvent , au premier accès de fièvre, il survenait du délire et autres symptômes cérébraux de la plus fâcheuse espèce. Les bruits de la ville, circulant de bouche en bouche, arrivaient jusqu'à eux; ils voyaient
( i85 ) leur avenir compromis, l'espoir de l'avancement perdu, leur vie souillée par un combat auquel ils se reprochaient d'avoir prêté les mains; leur blessure , titre que les soldats aiment tant à faire valoir, devenait pour eux le motif de reproches bien durs à entendre ; enfin tout se réunissait pour les accabler.
C'est sous l'empire de causes semblables que nous avons vu succomber plusieurs hommes assez légèrement blessés. Les accidens cérébraux qui se sont développés avec tant d'énergie chez les soldats de la garde royale , les gendarmes des chasses et autres militaires appartenant à des corps privilégiés, étaient presque toujours le résultat d'une contention d'esprit qui n'a rien d'étonnant dans leur position. Les idées tristes aggravent toutes les maladies, souvent même elles en sont les vraies causes; on conçoit toute Pin-
( i36) fiuence qu'elles peuvent avoir sur des blessés qui sont déjà si disposés aux inflammations des principaux organes intérieurs. Doit-on s'étonner après cela que, sur soixante-deux militaires de toute arme reçus à FHôtel-Dieu, nous en ayons perdu plus du tiers? On verra bientôt quelles graves blessures ils offraient? combien d'opérations dangereuses ont dû leur être pratiquées, enfin quelles causes nombreuses, graves, ont dû amener d'aussi fâcheux résultats. Occupons - nous maintenant des circonstances extérieures communes à tous les blessés.
On a dit, et chacun le répète, que les grandes chaleurs sont très-nuisibles aux plaies , et surtout aux plaies d'armes à feu. La gangrène, dit-on, s'empare bientôt des parties malades, la fièvre s'allume et dévore les patiens, etc., etc. L'expérience répond
( i87 ) d'une manière péremptoire à ces idées spé culatives , et le démenti est formel. Tous les chirurgiens militaires ont observé que les plaies se guérissent plus promptement dans les pays chauds que dans les pays froids, dans l'été que dans l'hiver , dans un appartement bien clos qu'en plein air. Il y a sous ce rapport une différence énorme entre la campagne d'Egypte et celle de Moscou.
Le froid enflamme les plaies, s'oppose au travail de la cicatrisation , entretient leurs bords rouges, tuméfiés , douloureux, nuit au développement d'une bonne suppuration, et rend souvent la cure impossible. On y remédie en couvrant la partie malade de corps chauds et humides , qui sont surtout utiles en la préservant du contact de l'air extérieur. La chaleur, au contraire, assouplit les tissus , y appelle les fluides vivans , fiv-
( *88 ) vorise l'exhalation de ceux qui composent la cicatrice, et rend la guérison très-prompte. Il arrive quelquefois que ces effets sont trop marqués, c'est-à-dire que le travail acquiert un surcroît d'activité qui s'annonce par de la douleur, une tension insolite et autres phénomènes très-remarquables. Alors le chirurgien est obligé de jouer le rôle de modérateur, et il y parvient au moyen d'applications fraîches. Cette apparente contradiction n'en est pas une, car ce n'est pas la chaleur qui est nuisible dans ce cas , mais bien l'inflammation développée dans la partie malade, laquelle inflammation n'est nullement en rapport avec le degré de température de l'atmosphère.
Ainsi donc, bien loin de nuire aux blessures, la chaleur n'a pu que leur être favorable. Mais aussi nous devons dire qu'elle a causé quelque préjudice aux blessés, et voici coin-
( '89 ) ment. La plupart d'entre eux, cherchant à se rafraîchir par tous les moyens en leur pouvoir, buvaient à longs traits de la tisanne froide , rejetaient leurs couvertures, surtout pendant la nuit, ouvraient les fenêtres des salles et s'exposaient avec plaisir aux courans d'air frais qui régnent le matin. Il en est résulté des refroidissemens subits , des suppressions de sueur, et par suite de la fièvre , des rhumes, des inflammations de poitrine et autres accidens dont les moins graves le sont souvent beaucoup pour les blessés.
La gangrène, dont on parle si souvent parmi les gens du monde, n'est pas à beaucoup près aussi commune qu'on le suppose. Elle est le résultat, non pas de l'inflammation des plaies, mais bien de l'action violente de la cause qui les produit. Quand un membre a été désorganisé par le choc d'un boulet,
( *9° ) que les artères et les principaux nerfs ont été détruits, la vie s'éteint, parce que les organes chargés de l'entretenir ne remplissent plus leurs fonctions. Quand une balle a brisé un os et fait une double ouverture à la peau, si on néglige d'agrandir les plaies et de prévenir l'étranglement dont nous avons parlé, la gangrène survient par suite de la compression des parties. Mais rien, dans tout cela, n'est le produit de la chaleur , et les croyances adoptées sur ce sujet sont autant d'erreurs.
Il est une espèce de gangrène à laquelle on donne le nom de pourriture d'hôpital , parce qu'on l'observe plus communément dans ces maisons, bien qu'elle ne soit pas rare ailleurs. Le plus souvent elle résulte du mode d'action de la cause vulnérante. Les plaies contuses (et celles par arme à feu le sont émi-
( *9* ) Hemment), en sont le plus souvent affectées. Lorsque le travail de la cicatrisation commence, les parties malades sont dans un état d'affaiblissement en rapport avec la violence de la contusion, et qui les dispose singulièrement à l'action des causes générales. S'il s'y développe une inflammation , elle est bientôt trop forte , et la gangrène s'empare de la couche la plus superficielle de la plaie. Il y a beaucoup de douleur, de gonflement, et, dans les cas de ce genre, on emploie avec un grand avantage les chlorures de chaux et de soude de Labarraque. Nous n'avons eu à traiter qu'un très-petit nombre d'affections de ce genre; elles ont paru le plus souvent sur des plaies occupant les mains, les pieds, là surtout où les tissus, très-serrés et abondamment pourvus de nerfs, avaient dû être plus altérés par une cause contondante.
( l92 ) Parmi les causes qui ont influé d'une manière fâcheuse sur les pauvres blessés , il en est deux encore qui méritent de fixer l'attention. On^sait combien de coups de fusil ont été tirés pendant les huit ou dix jours qui ont suivi les affaires de juillet. Ces explosions continuelles tourmentent énormément les blessés; elles donnent lieu à des secousses , des commotions qui ébranlent tout le système nerveux et causent des douleurs très-vives. En vain M. Dupuytren écrivit plusieurs fois aux autorités pour qu'on interdît , du moins auprès des hôpitaux , ces décharges si fatigantes; toutes les mesures prises à cet effet n'eurent aucun succès, et la fusillade continua de torturer nos malheureux blessés. L'un d'eux dut certainement à cette cause le développement d'un tétanos (i)
II) C'est une affection nerveuse qui consiste dans une
( '93 ) qui fut mortel en moins de trente heures. La seconde cause que nous ayons à signaler, ce sont ces visites que reçoivent les malades et qui leur apportent des émotions de toute espèce qui leur sont constamment nuisibles. Sous ce rapport, les hôpitaux militaires ont un immense avantage sur les hôpitaux civils , et ce n'est pas le seul, car la discipline sévère qu'on y observe empêche encore beaucoup d'autres abus qui sont inévitables à l'Hôtel-Dieu. Les parens , les amis se précipitent en foule vers nos salles, et causent aux blessés des accidens sans nombre.
rigidité extrême des muscles de la partie postérieure du -corps, pour le plus souvent, et dans quelques cas de tous les muscles à la fois. Il y a des spasmes continuels qui ont quelque analogie avec la rage. Cette terrible maladie est presque constamment mortelle. Ce malade est le seul qui en ait été affecté.
( i94) Malgré la plus exacte surveillance, on introduit dans la maison une fouie d'alimens que l'on donne sans mesure à des gens qui ont souvent besoin de toutes les rigueurs d'une diète sévère, et de là des indigestions mortelles. Chaque jour d'entrée , et il y en a trois par semaine, est marqué parun grand nombre de décès : le délire, les hémorrhagies , les inflammations internes surviennent promptement et paralysent tous les efforts de la science.
Les impressions morales sont toujours dangereuses pour les blessés. Un jeune homme affecté de fracture à la jambe allait bien , lorsque tout-à-coup nous le trouvâmes en proie à de la fièvre, de l'agitation, et autres symptômes de nature à nous inquiéter. Nous apprîmes que tout cela venait d'une fâcheuse visite reçue la veille. Son propriétaire était
venu le menacer de vendre ses meubles s'il ne payait pas son loyer. Un autre ouvrier légèrement blessé a la main succomba trèspromptement à des symptômes nerveux qui avaient pour cause l'abandon dans lequel le laissait une jeune femme qu'il devait bientôt épouser.
Une autre visite faite sous l'inspiration des plus nobles sentimens et destinée à prouver aux malheureux blessés de quelle tendre sollicitude ils étaient l'objet , eut des résultats également fâcheux. L'enthousiasme que causait la présence de la Reine entourée de sa famille alluma chez plus d'un malade une fièvre que l'art ne parvint pas toujoursà calmer. Lorsque le général Lafayette parcourait les salles en prodiguant les consolations à tous ces infortunés, on vitles mêmes accidensse renou vêler, et si cela eût été nécessaire, on eût
( >9« ) " acquis dans ces dernières circonstances la certitude des inconvéniens de toute émotion quelconque chez les blessés. Mais il y a longtemps que l'expérience a mis la chose hors de doute, et il serait à désirer qu'on en tînt compte.
Nous allons examiner maintenant les diverses classes de blessures qui ont été traitées à l'Hôtel-Dieu. Nous indiquerons rapidement leurs particularités les plus remarquables, les moyens de traitement mis en usage, et enfin la terminaison de la maladie.