‹ L'Hôtel-Dieu de Paris en juillet et août 1830Chapitre 8 sur 12 · OI · texte numérisé non relu

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même, alors surviennent des accidens bien plus redoutables, et souvent même une mort presque instantanée. Ceux qui ont parcouru Paris dans les journées du mercredi et du jeudi, lorsque la plupart des cadavres gisaient encore sur le pavé, ont pu remarquer qu'un grand nombre étaient blessés à la tête. Souvent, en effet, une plaie du cerveau est subitement mortelle. Un élève de l'École polytechnique, faisant des armes, reçut un coup de fleuret qui passa au travers de son masque, pénétra dans l'orbite droit; de là dans le crâne, et perfora le cerveau jusqu'à sa partie postérieure. Le malheureux jeune homme fit un demi-tour sur lui-même, et tomba pour ne plus se relever. Le désordre que produit une balle est infiniment plus grand. Les os du crâne, durs et friables, se brisent en éclats et sont chassés au devant du projectile: tous

ces corps étrangers dans un organe aussi sensibleàque le cerveau y .déterminent des lésions auxquelles rien ne peut remédier.

Les symptômes qui apparaissent lors d'une blessure du cerveau sont la perte de connaissance, la paralysie des membres, une respiration ronflante , etc. S'il se fait un épanchement de sang] à l'intérieur du crâne , ces symptômes sont encore plus marqués; si le sang coule au dehors, les uns ou les autres peuvent diminuer ; mais , au bout de quelques jours, les accidens inflammatoires viennent aggraver la situation du blessé, le délire, les convulsions se manifestent, et la mort arrive bientôt.

Un sourd-muet de naissance \ âgé de trentecinq ans environ, grand et robuste, prit, on ne sait à quel propos, une part fort active aux affaires de ia rue ^Saint-Antoine. Il fut

couvert clé coups de sabre, meurtri, foulé aux pieds des chevaux. Parmi ses nombreuses blessures, un coup de sabre avait ouvert le crâne dans la région temporale; le cerveau était atteint, et ce malheureux, que l'on avait largement saigné , allait bien, lorsque l'inflammation de cet organe vint donner lieu à des accidens promptement mortels. Singulière destinée d'un être qui semblait, en raison de son infirmité, devoir rester étranger aux grands débats qui s'agitaient autour de lui !

La lésion de certaines parties du cerveau entraîne des accidens de nature spéciale et souvent fort bizarres. Un homme fut frappé par une balle qui laboura une grande partie de la peau du front sans pénétrer dans le crâne. La vue fut perdue à l'instant même, ainsi que la connaissance , qui revint cepen-

dant bientôt. Au bout de quelques jours, l'œil droit commença à distinguer la lumière; plus tard, il recouvra toute sa sensibilité, et l'œil gauche suivit une marche égale. Le malade est bien guéri.

Chez un autre qui avait reçu une balle au travers de la face, un nerf fort important avait été blessé, et il en était résulté une paralysie de îa joue, de la moitié gauche de la langue , de la narine du même côté ; toute la moitié gauche du visage était dépourvue de sensibilité et d'expression. Les cas de ce genre sont rares, mais heureusement sans danger.

Les blessures de la face sont en général peu graves. On a vu cette partie presque tout entière emportée par des boulets ou des biscaïens, et cependant la guérison était prompte. Il existe aux Invalides plusieurs militaires dans ce cas. Un de nos blessés a eu les deux

mâchoires presque entièrement enlevées par une portion de mitraille. Il a succombé à des symptômes cérébraux. Plusieurs autres citoyens ont eu la mâchoire inférieure fracassée par des balles : quelques-uns sont guéris, d'autres ont péri par suite d'hémorrhagies lentes , ou par des inflammations développées dans la cerveau et dans la poitrine. Un grand inconvénient , chez ces blessés, c'est l'abondance et la fétidité de la suppuration , qui constamment mêlée à la salive et portée avec elle et les alimens dans l'estomac, y détermine des désordres graves et infecte l'économie de principes nuisibles

L'emploi des chlorures ne suffît pas pour faire cesser cet état de choses, et il serait bien à désirer qu'on pût y remédier, car ces malades, qui sont un objet de pitié pour tous , en sont

un de dégoût et d'horreur pour eux-mêmes.

Quand la colonne vertébrale est atteinte par une balle, les suites en sont toujours très-graves. Aucun de nos malades de l'Hôtel- Dieu ne nous a offert de lésion de ce genre , mais il en a été observé plusieurs dans d'autres hôpitaux et dans les ambulances de la ville. M. le docteur OUivier , d'Angers , qui s'est spécialement occupé des maladies de la moelle épinière, en a vu plusieurs exemples parmi les malades auxquels il a donné des soins dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. La mort est d'autant plus prompte que la blessure est plus profonde et qu'elle atteint un point de l'organe plus rapproché du cerveau.

La tête, en raison de son peu de volume et de la solidité des os qui forment les parois, n'est pas très-souvent atteinte parles balles, et les blessures de la poitrine sont beaucoup

( *o7 ) plus fréquentes. Les premières n'ont pas été reçues en grand nombre à l'Hôtel-Dieu, ce qui tient encore à une autre cause majeure. Presque tous ceux qui sont frappés dans cette région meurent très-promptement sur le lieu même où ils sont atteints parla balle. Il en a été apporté un certain nombre qui ont succombé dans les premiers jours, et l'on verra dans la liste générale combien étaient graves les lésions qu'ils nous ont offertes. Une seule opération du trépan a été pratiquée, et la malade, car c'était une femme, a péri par suite d'inflammation de poitrine.

Les plaies de poitrine avec pénétration du projectile dans les organes qu'elle contient sont très-communes, et ce sont elles qui se remarquent le plus souvent sur les cadavres qui jonchent les champs de bataille. Les employés de la Morgue ont parfaitement ob-

( ao8 ) serve que le plus grand nombre des morts qu'un leur apportait avaient la poitrine traversée par des balles ou des biscaïens; quelques-uns avaient reçu des coups de sabre ou de lance.

La fréquence et le danger de ces blessures tiennent évidemment au volume de la partie, à sa position élevée, et surtout à l'importance des organes lésés. Les poumons, le cœur et les gros vaisseaux qui en partent, peuvent rarement être atteints sans donner lieu à une suffocation ou à des hémorrhagies qui sont subitement mortelles. Cependant il arrive quelquefois le contraire, pour les poumons surtout, car, pour le cœur, bien que l'on possède des exemples qui prouvent que la blessure de cet organe n'est pas toujours suivie de la mort, on peut^poser en principe que cela doit être, et ne regarder les exceptions

( 2og ) que comme un de ces hasards sur lesquels personne ne doit compter,

Quand une baile frappe la poitrine ? sans la traverser , ni même entrer dedans, elle produit une commotion qui trouble plus ou moins l'action de l'organe respiratoire Souvent cette contusion donne lieu à un crachement de sang auquel il faut bien prendre garde , afin de ne pas le considérer comme une preuve de la pénétration du projectile. Si une côte a reçu le coup , elle est ordinairement fracturée et les extrémités de l'os brisé peuvent déchirer le poumon et en imposer sur la véritable nature delà plaie. Il arrive encore qu'une balle traverse la poitrine de part en part sans blesser le poumon. Tous ces cas et bien d'autres encore exigent de la part du chirurgien une grande habileté, et souvent

les soins les pluséclairés iVempèchent en aii-

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cime manière le développement des inflammations internes qui enlèvent tant de malades que Ton croyait sauvés.

Ceux qui reçoivent une balle au travers de la poitrine sont ordinairement renversés sur le coup ; ils paraissent morts , le sang s'échappe de leur plaie ? et sort par la bouche 5 si la respiration continue, elle est courte^ très- laborieuse , entrecoupée de sanglots ; bientôt l'air qui s'introduit dans !a poitrine à chaque inspiration , produit un bruissement considérable , et s'en échappe avec assez de force pour éteindre une lumière à un pied de distance , si l'ouverture est large. Le visage est pâle , décomposé , couvert dune sueur froide ; souvent le malade reste plongé dans une stupeur profonde qui ne se termine qu'à la mort. Si la vie se prolonge on voit survenir un accident fort

remarquable : l'air en entrant et en sortant par la plaie , s'insinue dans l'intervalle qui sépare la peau des muscles ; il s'infiltre avec rapidité dans les mailles du tissu cellulaire, et souvent , dans l'espace de quelques heures, la moitié du corps du malade est boursoufflée. Cet accident , appelé emphysème , prend quelquefois une extension considérable, et l'individu qui en est affecté acquiert un volume énorme. C'est au moyen d'un emphysème artificiel que les bouchers soulèvent la peau des animaux que l'on veut dépouiller. Beaucoup de nos malades ont offert ce phénomène qui d'ailleurs n'a rien en lui-même d'absolument dangereux.

Les fractures des côtes ou des autres os qui composent les parois de la poitrine ajoutent toujours beaucoup à la gravité de la blessure. Plusieurs malades chez lesquels

les côtes seules avaient été brisées sans lésion des poumons , ont promptement succombé aux accidens inflammatoires que d'abondantes saignées ne purent pas maîtriser. Chez d'autres , au contraire , l'intégrité des os a permis de conduire à guérison des blessures très-graves de l'organe respiratoire. Cette différence résulte de la mobilité des parois osseuses , mobilité qui irrite sans cesse les tissus voisins et y développe une inflammation qui se propage aux organes intérieurs (1).

Mais les blessures du cœur et des gros vaisseaux qui en partent sont encore beaucoup plus graves. On a rencontré sur quelques

(i) C'est à une blessure de ce genre et à une suite d'accidens analogues, qu'a succombé M. Lamy, ancien fondateur du Journal intitulé : La Clinique des hôpitaux et de la ville.

sujets morts de toute autre maladie, des balles implantées clans la propre substance du coeur , et des faits recueillis par des médecins dignes de foi prouvent que l'on peut survivre , même assez long-temps, à la lésion de cet organe. Ces cas rares n'infirment pas la règle , et l'on peut regarder comme dévoué à une mort non moins prompte que certaine tout individu blessé au cœur. Il est hors de doute que plusieurs citoyens apportés presque morts à l'Hôtel-Dieu ont eu des lésions de ce genre ; mais les nombreuses occupations que l'on avait alors n'ont pas permis de faire les recherches convenables , et nous manquons de données positives sur la nature exacte des blessures auxquelles ont succombé les premières victimes. Les vivans réclamaient tous les soins ; les intérêts de la science devaient être subordonnés à ceux de

l'humanité, et il ne paraîtra pas étonnant que l'on ait négligé des recherches plus étendues sur des lésions qui, pour la plupart , n'avaient pu être l'objet d'aucun traitement de la part du chirurgien.

Le cou, en raison des organes qu'il contient, forme une sorte d'appendice de la poitrine, aussi parlerons-nous maintenant de ses blessures. Le conduit aérien et les gros vaisseaux qui le parcourent donnent lieu, quand ils sont blessés, à des accidens qui ont beaucoup d'analogie avec les symptômes des lésions du cœur et du poumon. La trachée ouverte par une balle peut occasionner une suffocation presque instantanée , surtout si le corps étranger reste dans ce canal et empêche le passage de l'air. Nous avons eu un homme de quarante ans qui eut la trachée ouverte comme avec un emporte-pièce : cette blessure,..

reçue le jeudi à l'Hôtel-de-Ville, avait donné lieu h une suffocation qui faillit être mortelle; de larges saignées furent faites, et il avait repris du calme, lorsque le ieraoût, dans la soirée, des symptômes inflammatoires s'étant manifestés du côté du poumon, il expira au bout de quelques heures. Les blessures de ce genre, heureusement assez rares, sont toujours fort dangereuses.

Quant aux gros vaisseaux qui sont situés de chaque côté et au devant du cou, ils sont rarement atteints par les balles qui traversent cette partie : plus de dix malades ont eu des balles dans cette région , et deux seulement, ainsi que nous l'avons dit ailleurs en parlant des hémorrhagies , ont eu des artères ouvertes. Ces vaisseaux ont une forme ronde, ils sont élastiques, entourés de tissu cellulaire lâche, qui leur permet de glisser quand on les

presse, et ces diverses circonstances favorisent un déplacement sans lequel on verrait des accidens bien fâcheux. C'est à ces mêmes dispositions anatomiques et à quelques autres qu'on doit attribuer l'insuccès des suicides qui se coupent la gorge avec un rasoir ; presque toujours les artères, qui sont placées profondément , se dérobent au tranchant du rasoir, et le mal se borne à une plaie qui se guérit en peu de temps.

Nous voici arrivés à un genre de blessures également fort graves, quoique moins directement mortelles que les précédentes. Les plaies du ventre sont fort communes, en raison du grand volume de cette région et de la mollesse de ses parois qui n'oppose qu'une très - petite résistance à l'introduction des corps étrangers. Leur gravité dépend surtout de la lésion des organes intérieurs. Bien que

( 2i7 ) ceux-ci ne soient pas d'une importance directe et immédiate à la conservation de la vie, ils ne peuvent être blessés impunément , parce que la plupart contiennent des matières destinées à sortir du corps. Si ces matières liquides ou solides s'échappent de leurs réservoirs naturels et s'épanchent dans la cavité abdominale, il en résulte une inflammation qui, en générai, est promptement mortelle. C'est ainsi que la perforation de l'estomac et des intestins amène des désordres très-graves dans l'économie ; celle de la vésicule du fiel 9 de la vessie, etc., n'est pas moins dangereuse, et peu de malades survivent à des lésions de ce genre. Nous en avons vu un bon nombre d'exemples. Les blessures du foie, de la rate, du gros intestin sont bientôt suivies d'inflammations trèsétendues, qui se propagent aux organes voi-

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sins, et rendent nuls tous les efforts de la science.

La stupeur dont nous avons déjà parlé plusieurs fois à l'occasion des grandes blessures, se remarque surtout dajos celles qui affectent les principaux organes du ventre. On voit les malades prendre en peu de temps une teinte jaune, rester immobiles, comme étrangers à tout ce qui les environne; un délire d'abord tranquille s'empare de leur esprit, ils n'ont en aucune manière la conscience de leur état, leur pouls est petit, la peau froide, la vie est opprimée, les fonctions principales sont ralenties ou sujettes à des perversions très-singulières. Si les intestins sont ouverts, il se développe bientôt des symptômes d'inflammation caractérisée par la tension du ventre, sa sensibilité exquise et l'ardeur de la fièvre. Si, au contraire,

quelque gros vaisseau fournit, du sang. faiblesse va continuant, et la mort peut survenir avant que Ton ait pu reconnaître la cause qui Ta produite, et surtout sans qu< Ton ait pu y remédier.

Mais l'événement n'est pas toujours ausM funeste. Les intestins sont ronds, tres-éiastiques. essentiellement mobiles dans la v^Ste cavité qui les contient, et une balle patrès-souvent au milieu d'çtlf sans les Llessf*j\ On a vu mille fois le ventre traversé de part en part, et cependant l'abymce des acudens et la promptitude de la guéridon prouvaient assez qu'aucune lésion importante n'avait eu lieu. Des épées. des -abres ont suivi la Qfyêi route, sans produire de résultats fâcheux. Enfin des balles pénétrant dans la cavité i intestins, et après v avoir ^éjoune- pem: ^ quelque temps, ont 'dé reiKée^ au deho-

sans qu'elles eussent donné lieu à des accidens remarquables.

Dans beaucoup de cas, l'intestin est ouvert et l'on en a la certitude par la sortie des matières fécales au travers de la plaie. Si l'on est assez heureux pour attirer au dehors le bout supérieur de l'organe blessé, il s'établit ce que l'on nomme un anus artificiel; maladie dégoûtante, il est vrai, mais qui assure presque toujours la guérison de la blessure primitive. D'ailleurs cette infirmité elle-même est loin dé résister aux moyens curatifs qu'on dirige contre elle. Les chirurgiens modernes, et surtout M. Dupuytren, ont perfectionné le traitement de cette affection au poiut qu'il ne laisse plus rien à désirer et qu'il est presque constamment suivi de succès.

Au-dessous du ventre se trouve une petite cavité qui en forme comme une sorte d'ap-

pendice. C'est ce qu'on appelle le bassin, cavité osseuse circonscrite par les os des hanches, et q.ui contient plusieurs appareils d'organes fort importans. La terminaison du gros intestin, la vessie et l'appareil interne de la génération comprennent un grand nombre d'organes dont la lésion entraîne le plus souvent la mort du patient.

Lorsqu'une balle vient à traverser cette région, elle fracture les os, ce qui constitue déjà un premier accident très - redoutable , car ces os sont profonds , revêtus d'une grande quantité de parties molles, entourés de vaisseaux , de nerfs considérables , en un mot, hors de l'atteinte du doigt et des instrumens. Outre la fracture des os, les organes qu'ils recouvrent sont blessés, ouverts, ils versent au dehors les matières qu'ils contiennent, donnent lieu à des inflammations con-

sécutives de la plus grave espèce et entraînent presque infailliblement la mort. De grosses artères renfermées dans cette cavité sont ouvertes, et l'hémorrhagie qui en résulte ne peut être arrêtée. Une jeune femme, apportée le 28 au soir à l'Hôtel-Dieu , était dans ce cas , et elle expira au bout de quelques instans. Plusieurs autres blessés étaient dans Je même cas, et sont morts avec plus ou moins de promptitude. L'un d'eux, le fourrier de la garde royale dont nous avons déjà parlé, a survécu près de quarante jours à une double lésion de la vessie et du gros intestin. On se rend compte de ce cas extraordinaire en considérant que la balle tirée d'une fenêtre était descendue de haut en bas et n'avait pas pénétré dans la cavité du péritoine. L'inflammation générale avait été

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très-modérée , ce qui n'arrive que très-raremeut dans des cas de ce genre.

La fracture des os des membres, produite par une balle ou tout autre projectile , constitue toujours un cas extrêmement grave et contre lequel l'amputation est souventla seule ressource applicable. Un homme robuste, plein de vigueur et de santé se tient debout en ligne pour faire feu, ou bien marche avec ardeur contre l'ennemi, lorsqu'une balle vient frapper l'os de la cuisse , par exemple. A l'instant même une chute a lieu, car la base qui soutient venant à manquer, la chute est inévitable. Dans ce moment, les extrémités de l'os brisé sont violemment portées vers les parties environnantes qu'elles déchirent. Le malade reste quelquefois long -temps avant de recevoir des secours, et tout mouvement donne lieu à de nouvelles dilacéra-

lions accompagnées de douleurs aiguës. Ceux qui le transportent dans un hôpital ou vers les ambulances, ne peuvent, quelque précaution qu'ils prennent, éviter d'imprimer au membre fracturé de grands mouvemens qui renouvellent le supplice du malheurenx blessé; chaque secousse du brancard ou de la voiture lui arrache des cris, et il ne retrouve quelque calme que quand il est enfin couché sur le lit qui lui est destiné.

Si c'est la jambe qui est fracturée, les douleurs ne sont pas moins vives, souvent même elles le sont davantage en raison du grand volume des os, de la rigidité des parties qui les environnent et du grand nombre de nerfs très-considérables qui sont exposés aux atteintes des esquilles.

Les accidens immédiats sont bien moins graves lorsqu'il s'agit d'une fracture du bras

ou (le l'avant-bras. Le malade petit en général se retirer du combat r aller chercher des secours, à moins qu'une grande hémorrhagie n'enlève ses forces et ne produise une syncope.

En parlant des plaies de tête , nous avons dit un mot sur la fracture du crâne. Ce sujet tout spécial demanderait de longs détails que nous interdit la forme de cet ouvrage. Il nous suffira de dire que les os de cette région fort durs et disposés en voûte, résistent à des commotions violentes sans se rompre, mais non pas toujours sans reporter sur le cerveau qu'ils contiennent, une grande partie de l'effort qu'ils ont soutenu. Il en résulte un ébranlement qui , dans beaucoup de cas, a la plus fâcheuse influence sur les fonctions intellectuelles et sensoriales. Souvent même cette

commotion détermine la rupture de petits

vaisseaux intérieurs qui fournissent alors la matière d'un épanchement très- dangereux»

Les os en effet ne peuvent être distendus, et tout l'effort de pression exercé par le sang qui s'amasse à l'intérieur, se passe sur le cerveau qui est aplati, déprimé et bientôt incapable de remplir ses fonctions ordinaires. Aussi les fractures du crâne ont-elles beaucoup moins d'importance par elles-mêmes qu'en raison du trouble qu'elles causent dans l'appareil cérébral.

C'est pour remédier à ces accidens d'épanchem<ent, de compression, que l'on institua, dès les premiers temps de la chirurgie , une opération appelée trépan, et qui consiste dans la perforation des os du crâne pour donner issue aux matières étrangères qui y sont contenues. On a dit que les trépanés mouraient tous à l'Hôtel-Dien. Cela n'est pas

( ^7 ) exact, et les registres d'observations tenus par les élèves internes en font foi. Il ne faut pas oublier que le trépan est une opération trèsgrave,employée comme uniqueressource dans un cas plus grave encore, et Ton sentira qu'on ne peut raisonnablement exiger beaucoup dans des circonstances aussi défavorables. Mais revenons aux fractures des os des membres.

Nous n'avons eu qu'un seul cas de fracture de la clavicule, encore a-t-elle été produite par un coup de crosse de fusil , lorsque le blessé se précipitait sur un Suisse pour le désarmer. Il est à remarquer, comme une singularité bien bizarre, que cet homme, récemment sorti de i'Hôtel-Dieu , y avait été guéri d'une fracture du même os , mais de l'autre côté. Nous avons vu en ville un adjudant sous-officier du ier régiment de cuiras-

( aàS )

siers, qui a eu la clavicule droite écrasée par un pavé, dans la rue Saint -Antoine. Enfin , nous savons qu'à l'hôpital militaire du Gros- Caillou , M. Larrey a donné des soins à un soldat qui a eu cet os brisé par une bille de marbre : c'est le seul exemple de fracture produite par une semblable cause.

Les fractures de l'omoplate ont été beaucoup plus communes. La plupart des grandes plaies pénétrantes de la poitrine étaient accompagnées de lésion de cet os. Sa position 7 sa forme et ses usages rendent sa fracture peu dangereuse, et n'exigent aucun moyen particulier de taitement. Cela n'est rigoureusement vrai que pour sa partie plate; car, si la fracture a eu lieu dans la portion qui forme le moignon de l'épaule, alors le cas devient beaucoup plus grave.

Si, en effet, une balle traverse l'articula-

tion de l'épaule , et brise les surfaces osseuses, l'expérience prouve que le membre tout entier doit être enlevé; ce qui constitue, comme on le voit, une des plus graves opérations que le chirurgien puisse pratiquer. Deux individus y ont été soumis à l'Hôtel- Dieu , et tous deux sont aujourd'hui complètement guéris. Un troisième, chez qui elle était également indiquée , et qui n'a pas voulu s'y soumettre, a éprouvé pendant cinq semaines une foule d'accidens qui vingt fois ont compromis son existence. Il s'est enfin résigné lorsque toutes les chances de salut lui ont semblé perdues, et l'opération a été faite pour ne pas renoncer à la dernière qui restât , quelque douteuse et précaire qu'elle fût en effet. Le malheureux a succombé au bout de huit jours, victime d'une obstination qu'aucune prière n'avait pu vaipcre.

Les fractures du bras sont beaucoup moins graves , à moins que le désordre des parties molles ne soit porté très-loin. L'os étant situé à peu de profondeur, on peut extraire avec facilité toutes les esquilles détachées par la balle, et panser ensuite de manière à amener la guérison. Nous en rapporterons plusieurs exemples.

Quand l'articulation du coude est largement ouverte , que les surfaces osseuses sont broyées , c'est un cas d'amputation du bras , et l'on ne gagne rien à attendre.

Si les os de l'avant-bras , du poignet ou de la main sont atteints par une balle qui les brise en éclats, dilacère les parties molles, ouvre les artères, il faut amputer au-dessus du mal , et se souvenir que ces parties sont douées d'une sensibilité exquise , que l'inflammation qui s'y développe infailliblement

est souvent accompagnée de gangrène , et que, dans le plus grand nombre des cas, la mort est le résultat des tentatives faites pour conserver un membre trop souvent inutile. Un malheureux ouvrier cartonnier, père de plusieurs enfans en bas âge, eut le poignet droit écrasé par un biscaïen , à la prise des Tuileries : l'amputation lui fut proposée comme unique moyen de salut. « Qui nourrira mes enfans? disait-il, ma main seule les fait vivre; » et après un moment d'hésitation : «Coupez : la patrie viendra peut-être à leur secours. » Il est aujourd'hui bien guéri.

Les blessures des doigts réclament presque toujours l'amputation. La balle qui les atteint produit un écrasement qui, dans un organe aussi sensible, a toujours des suites fâcheuses. Cest dans des cas de ce genre que l'on voit .survenir le tétanos, et l'on doit tout faire pour

prévenir un accident aussi redoutable. Un homme du peuple eut, dans les premiers jours d'août, le bout d'un doigt écrasé par un baril de bière. Il n'y donna aucune attention et se livra comme de coutume à des écarts de régime et aux fatigues de son métier de crieur public. Plus de dix jours s'étaient écoulés, lorsqu'il fut pris d'une constriction violente à la mâchoire et à la gorge. Bientôt , les muscles du cou devinrent raides, puis ceux du dos, puis enfin tous ceux de la partie postérieure du corps ; il était renversé en arrière et courbé comme un arc de cercle. C'était un tétanos fort grave auquel il succomba en quatre jours. On avait voulu faire passer !a blessure pour un coup de pied de cheval reçu dans une charge de cuirassiers; mais la vérité fut connue et les prétentions des spé-

culateurs repoussées comme elles devaient l'être.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit touchant la fracture des os qui composent le bassin. Quant à l'articulation de la hanche, son volume, la proximité du tronc, rendent ses blessures extrêmement dangereuses. Lorsqu'un boulet emporte une partie de la cuisse, brise les os et opère ainsi un commencement d'amputation , il faut que le chirurgien achève ce qui est commencé, et il exécute alors une des plus effroyables mutilations qu'on puisse voir. La cuisse amputée dans l'articulation , laisse après elle une plaie d'une étendue immense; des vaisseaux énormes sont coupés, de grands nerfs divisés, et cependant il existe plusieurs preuves vivantes de l'efficacité de ce redoutable moyen.

La fracture de Tes de la cuisse par une balle a toujours beaucoup de gravité, parce que le fémur est d'une structure très-compacte; son extrême dureté résiste bien à la cause qui tend à le rompre , mais si cette cause est douée d'une grande puissance , alors i! se brise en éclats, et cette multitude de fragmens s'oppose à une consolidation régulière. Il en résulte encore que les accidens inflammatoires prennent une intensité excessive ,. que la suppuration devient abondante et de mauvaise nature, que la santé générale de l'individu se détériore et que la mort est presque assurée en pareil cas.

On voit que l'amputation est le seul moyen de prévenir des suites aussi fâcheuses, aussi doit-on souvent y avoir recours dans cette circonstance. Le désordre des parties molles, la lésion des artères , des nerfs principaux

sont autant de motifs pour hâter l'opération; car il importe surtout qu'elle soit faite promptement afin de prévenir le développement des accidens consécutifs.

Lorsqu'une balle a traversé le genou, ouvert l'articulation et altéré les surfaces osseuses, l'amputation est de rigueur. Toutes les fois qu'on s'en est dispensé pour des motifs plus ou moins plausibles , la suite a prouvé combien on s'était abusé. En vain cite-t-on l'exemple d'un des hommes les plus honorables de notre époque qui guérit parfaitement après avoir refusé de se laisser couper la cuisse pour une blessure de ce genre; les miracles ne peuvent servir de base à aucun jugement, et d'ailleurs il faudrait d'abord prouver que !a balle avait pénétré dans l'articulation. S'il est un fait avéré en chirurgie militaire , c'est l'incurabilitc des

( *36 ) plaies du genou par arme à feu, et l'on doit en pareil cas, s'empresser de mettre le malade à l'abri des accidens mortels dont il est menacé.

Lorsqu'une balle fracture les os de la jambe, le danger varie suivant le point qu'occupe le malade et suivant l'étendue des désordres. A la partie supérieure du tibia, cet os a un volume considérable, il est spongieux, et une balle peut fort bien le traverser sans produire de fracture; elle y fait un trou plus ou moins profond comme on l'a vu dans le cas où elle était restée enveloppée dans la toile qui doublait la guêtre du malade. Dans les cas de ce genre la guérison peut arriver sans accidens. Si la balle frappe directement la surface la plus large de l'os, vers sa partie moyenne, elle peut encore s'y creuser un trou proportionné à son volume; mais les

( 257 ) portions d'os qui restent de chaque côté, n'ayant plus assez de force pour soutenir le poids du corps, la fracture complète arrive. C'est ce que nous avons vu chez un homme qui fut blessé le mercredi à l'Hôtel-de-Ville, et qui est aujourd'hui bientôt guéri.

Mais le plus souvent l'os est fracturé en éclats comme le fémur, dont il égale la dureté, surtout à la partie moyenne. Alors les esquilles sont nombreuses, et l'on doit les enlever avec soin afin d'abréger les suites delà maladie, qui sont d'autant plus longues que le travail confié aux forces de la nature est plus important. Un compositeur d'imprimerie, le nommé Rougé, eut la jambe brisée par une balle, le mercredi matin à la place de Grève. Doué d'une constitution très-irritable, on eut beaucoup de peine à se rendre maître des symptômes nerveux qui parurent dans les pre-

miers temps, et l'on dut s'abstenir de pratiquer l'amputation comme ce cas l'exigeait. Plus tard, il survint des accidens singulièrement exagérés par l'imagination ardente du malade ; quelques accès de fièvre l'emportèrent le 3i août. Ce typographe n'est pas le seul dont nous ayons eu à déplorer la perte. Le jeune Firer , blessé à la hanche sur la place du Châtelet , a également succombé. Quelques autres ont été plus heureux et sont rendus aujourd'hui à des travaux importans qu'ils avaient quittés avec un empressement bien louable, pour courir partout où leur courage pouvait être nécessaire.

Les blessures de la partie inférieure de la jambe, celles qui affectent l'articulation de cette partie avec le pied , sont fort dangereuses et réclament le plus souvent l'amputation du membre. Celles du pied lui-même

donnent lieu aux mêmes remarques que les plaies de la main et des doigts; nous n'y reviendrons pas.

On voit que dans cette longue énumération de blessures , beaucoup sont de nature à entraîner la perte du sujet, si on ne se décide pas à enlever la partie malade. Ce moyen violent est en effet le seul qui puisse mettre le patient à l'abri de l'innombrable cortège de maux qui viennent l'assaillir pendant tout le temps nécessaire à la cure d'une plaie par arme à feu. L'affaiblissement qui résulte de la perte de sang, du régime forcé, du repos nécessaire, de la douleur, de l'insomnie, d'une longue et abondante suppuration, prédisposent singulièrement aux inflammations internes qui font alors d'autant plus de ravages que l'individu a moins de ressources à leur opposer. Une grande plaie qui suppure de-

vient promptement la cause d'une sorte d'infection générale de toutes les humeurs; l'homme jusque là le plus sain, le plus robuste, en est bientôt réduit à un degré d'appauvrissement qu'on a peine à concevoir, et dans cet état, les plus légères impressions agissent sur lui avec une force extrême.

N'allez pas croire que l'amputation ellemême soit exempte de ces inconvéniens.

C'est une plaie simple, il est vrai, débarrassée de l'action fâcheuse des corps étrangers, d'un accès facile, par conséquent toujours soumise à un traitement direct; mais il ne faut pas oublier qu'une plaie d'une aussi grande dimension, infligée en quelque sorte à un individu bien portant et qui n'a pas eu le temps de s'y habituer, entraîne dans toute l'économie des troubles graves Ainsi donc une maladie dangereuse est traitée par un moyen dangereux

en lui-même, mais qui offre cependant au blessé et à l'homme de l'art plus de chances de succès.

Nous avons jusqu'ici omis de parler de quelques autres blessures ou accidens qui ne sont pas susceptibles d'être rangés dans la classe de tous ceux qui précèdent. Plusieurs individus ont reçu d'énormes contusions produites par la chute de corps pesans, comme des pavés, des moellons, etc. Ces accidens peu nombreux à l'Hôtel-Dieu , offrent beaucoup d'analogie avec les effets des balles mortes, des boulets arrivés presque au terme de leur course. D'autres citoyens ont été brûlés, même assez grièvement , par l'explosion de la poudre qui a mis le feu à leurs habits. Quelques braves qui s'étaient emparés d'un canon, sur la place de Grève, voulurent

le diriger contre les ennemis; dans leur em-

pressement pour le charger, la gargousse fut *■ mise h l'envers, c'est-à-dire, le boulet du côté de la culasse. Comme le coup ne partait pas, oti s'aperçut de la méprise et il fallut y re- , médier. A défaut d'un instrument convenable, le canon fut incliné et la poudre se répandit sur le pavé; bientôt le boulet tomba et son choc sur la pierre ayant fait naître une étincelle, la poudre s'enflamma et brûla cinq ou six hommes placés aux environs.

Chez un jeune homme qui avait des cartouches dans plusieurs pocjies, un coup de fusil parti près de lui, mit le feu à ses munitions, et dans un instant il fut brûlé de la tête aux pieds. Nous n'avons perdu aucun de ces blessés, bien que l'un d'eux eût en même temps la main gauche fracassée à tel point que l'amputation dut être pratiquée aussitôt. Parmi les combattans, il en est qui. ont

( W ) éprouvé des entorses en franchissant les barricades ou en sautant par les fenêtres de quelques établissemens où ils s'étaient introduits. Un ancien soldat, portant une grande cicatrice sur le devant d'une jambe, a eu cette partie déchirée par un pavé qui a roulé dessus; une vaste inflammation s'y est développpée et est bien loin encore du terme de la guéri son. Les blessures de ce genre n'ont aucun danger en elles-mêmes, mais souvent elles, résistent à tous les moyens de traitement et font le désespoir de ceux qui en sont atteints.

Nous réunirons dans le chaptire suivant les diverses considérations qui se rattachent d'une manière plus immédiate à la guérison des blessures par armes à feu. On verra que sur ce sujet encore il y a des idées à rectifier, des croyances à détruire, des vérités à faire

connaître. Nous tâcherons d'arriver à ce but sans trop fatigner nos lecteurs de dissertations scientifiques; heureux si nous y parvenons sans inspirer de l'ennuie.

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