‹ L'Hôtel-Dieu de Paris en juillet et août 1830Chapitre 9 sur 12 · DU TRAITEMENT GÉNÉRAL DES PLAIES PAR ARMES A FEU · texte numérisé non relu

DU TRAITEMENT GÉNÉRAL DES PLAIES PAR ARMES A FEU

En réfutant quelques-unes des erreurs généralement admises sur la nature de ces blessures, nous avons fait pressentir l'inutilité d'une foule de moyens prétendus héroïques en pareil cas. Toutes les eaux spiritueuses , tous les baumes , toutes les compositions tant prônées dans le siècle dernier, sont reléguées au nombre des erreurs et ne figurent plus que dans l'histoire de la science. Mais comme l'esprit humain flotte perpétuellement entre le flux et le reflux de l'erreur et de la vérité,

on a passé du luxe pharmaceutique de nos devanciers, à une disette de moyens qui, pour avoir moins d'inconvéniens, n'en est certainement pas dénuée. Mais avant d'en venir aux choses spéciales, parlons d'abord de celles qui font la base du traitement de toutes les blessures.

Nous avons indiqué la situation physique de l'Hôtel-Dieu, la manière dont les malades y étaient reçus , couchés , les soins que l'on donnait à la partie matérielle de la maison , enfin toutes les circonstances hygiéniques dans lesquelles se sont trouvés les blessés. On conçoit combien il importe de les tenir dans un local sain, à l'abri des intempéries de l'air et des variations atmosphériques, loin du tumulte, enfin dans un état de repos physique et moral aussi complet que possible.

( #7 ) L'Hôtel-Dieu est loin sans doute de remplir toutes les conditions qu'il serait à désirer qu'on trouvât dans les établissemens destinés au soulagement des êtres qui souffrent, mais tel qu'il est , on y trouve assez de bien pour compenser le mal, et cela suffit pour que l'on s'en contente en attendant mieux. Les ambulances d'armée soumises à toutes les chances de la guerre, et tout imparfaites qu'elles soient, ne laissent pas que de rendre d'immenses services. Les hôpitaux sédentaires ont sur elles des avantages que chacun reconnaît sans qu'il faille les démontrer, et l'on devra se trouver heureux d'avoir pu y donner asile à tant de braves citoyens qui, dans une autre situation , n'eussent pas obtenu une guérison aussi facile.

Après le repos de corps et d'esprit qui convient à tous les blessés , vient le régime ali-

( *48 ) nientaire, auquel il faut donner beaucoup d'attention. Le passage subit de l'état de santé à celui de maladie, l'invasion certaine de la fièvre, le trouble des fonctions intérieures et beaucoup d'autres considérations rendent la diète tout-à-fait indispensable. Un système moderne dont ont a abusé, fit prévaloir l'usage d'un régime excessivement sévère, et l'expérience prouva bientôt que les blessés s'en trouvaient mal. La diète absolue chez des individus qui n'y sont pas préparés peu à peu , a de grands inconvéniens. L'exténuation qui en est le résultat favorise le déveveloppement de toutes les lésions consécutives qu'on observe chez les blessés. Il faut soutenir les forces du malade, lui donner graduellement des bouillons, du potage, des légumes frais, etc. Il faut avoir égard aux habitudes du blessé, à son âge, à sa profes-

sion. Il n'y a point de règles générales applicables en pareil cas. Un Russe malade mangera plus qu'un Espagnol en pleine santé. En i8i4? les Cosaques blessés recevaient à l'Hôtel-Dieu des rations de vivres qui eussent suffi à nos soldats bien portans; on leur donnait en outre des rations d'eau-de-vie qui ne paraissaient pas avoir d'influence fâcheuse sur les blessures les plus graves.

Nous avons dit que sous le rapport de la qualité, le régime alimentaire avait subi d'importantes améliorations à l'Hôtel-Dieu pendant le séjour des blessés. Aujourd'hui que la plupart des convalescens ont été placés à Saint-Cloud , on en est prompte m eut revenu à l'ancien ordre de choses, et les malades, qui n'ont pas l'honneur d'avoir été blessés, reçoivent, comme de coutume, une nourriture détestable.

( *5o ) Ceux qui sont atteints d'un coup de feu ont besoin de boire abondamment, et nous avons dit quelle soif ardente dévorait les malheureux qu'on nous amenait. De la limonade, une infusion légère de tilleul et de fleurs d'oranger, la décoction de chiendent , telles sont les boissons qui leur conviennent , autant pour apaiser leur soif que pour produire un peu de calme dans le mouvement circulatoire, en y introduisant une grande quantité de liquide. Il faut également veiller avec soin à ce que les évacuations naturelles aient lieu , afin de prévenir le malaise qui résulte trop souvent d'une omission dans ce

genre,

L'expérience fait voir que dans les trois premiers jours qui suivent la blessure, il se développe ordinairement une fièvre plus ou moins forte, à laquelle on donne le nom de

fièvre traumatique , et qui prend souvent un tel degré de violence qu'il faut toujours essayer de la prévenir et l'arrêter, si cela est possible. La nature de cette fièvre est manifestement inflammatoire , et par conséquent elle réclame l'emploi de moyens propres à affaiblir. Après la diète , le repos et les boissons adoucissantes dont nous avons parlé, la saignée est le moyen le plus direct d'arriver à ce but. Ceci est de précepte général ; il faut saigner tous les malades atteints de balles ou autres projectiles; il faut les saigner copieusement, en ayant égard toutefois aux circonstances dans lesquelles peut se trouver le blessé. S'il y a stupeur, il est évident qu'on le tuerait en lui ouvrant la veine; il faut attendre, dans ce cas, que les forces de la vie soient remontées au degré convenable. Si une hérnorrhagie très-abondante a eu lieu,

l'indication se trouve naturellement remplie. Mais , dans tous les autres cas, il faut se mettre en garde contre les accidens inflammatoires ; l'ouverture de la veine est le meilleur moyen d'y parvenir.

Les plaies qui intéressent des organes importans, comme le poumon, le cerveau, le foie, etc., exigent de larges et fréquentes saignées. Les anciens chirurgiens ne craignaient pas d'en pratiquer dix , quinze, vingt et même plus , dans les premiers jours d'une semblable blessure, et ils obtenaient des succès dans des cas qui nous semblent désespérés. Ces traditions ont été suivies dans quelques cas graves de plaies pénétrantes de la poitrine , et l'on n'a eu qu'à s'en applaudir. Nous ne sommes plus au temps où l'on s'empressait de sucer une plaie de poitrine et de donner issue au sang épanché. L'expérience

a prouvé que la guérison est bien plus certaine quand on la ferme immédiatement avec un appareil convenable, et qu'on s'oppose, autant que possible, à l'introduction de l'air dans le foyer de la maladie.

Quant aux plaies qui n'intéressent que les membres, les chaires , et dont la disposition inflammatoire est à la fois moins grande et surtout moins dangereuse, on a pensé, dans ces derniers temps, qu'un traitement local suffirait. On est allé même jusqu'à regarder les applications de sangsues autour de la blessure , comme capables de prévenir le développement de l'inflammation, et Ton en a conclu que tout autre traitement était inutile. On a négligé de débrider les plaies, parce qu'on avait en main un moyen d'empêcher qu'elles ne s'étranglassent, et les bases fondamentales de la thérapeutique de ces affec-

tions se sont trouvées détruites en un instant. Justice a été faite de cette erreur, et de prétendues convalescences obtenues par ce moyen si simple, ont offert des accidens consécutifs qui ont prouvé combien plusieurs centaines de sangsues remplaçaient mal un coup de bistouri donné à propos.

Autrefois les chirurgiens militaires faisaient un grand usage des boissons émétisées , des purgatifs et autres médicamens de cette sorte, parce qu'ils pensaient que les blessures par arme à feu étaient bientôt compliquées d'une affection bilieuse qui les aggravait beaucoup. On a renoncé à cette pratique, qui n'était blâmable que parce qu'elle était banale. Dans beaucoup de cas, elle avait des avantages marqués , et Ton ne doit pas se priver de ceux qu'elle peut procurer encore.

Tels sont les moyens généraux employés

contre les plaies d'armes à feu; n'oublions pas de dire que quand il y a stupeur, il faut avoir recours aux stimulans , comme l'eau rougie, la décoction de kina acidulée, les potions toniques et autres médicamens de îa même classe. Tant que persiste cet état grave, on ne doit pas songer à appliquer aucun autre traitement ; car le trouble qui existe dans les principaux organes rendrait son action nulle, ou bien ne permettrait pas de juger les résultats obtenus par lui.

Les applications locales sont aujourd'hui réduites à la plus simple expression. On a banni de la pharmacie militaire une foule de formules très-compliquées , de recettes que la crédulité de nos pères dotait d'un grand nombre de propriétés merveilleuses. L'eau d'Alibour, îe baume du Commandeur et autres n'avaient, au dire de certains auteurs.

( 256 ) guère moins d'efficacité que celui de Fier-à- Bras. Le temps et l'observation ont réduit toutes ces panacées à leur juste valeur, et de nos jours on ne les emploie plus. Il est cependant certaines substances emplastiques qui favorisent la guérison des plaies , qui facilitent la suppuration et les rendent moins douloureuses. M. Larrev les recouvre de compresses imbibéesd'eau vinaigrée, qu'il entretient humides, et ce moyen hâte la résolution des parties contuses. Tous les praticiens se servent d'eau dans laquelle on étend une certaine quantité d'extrait de saturne et d'eau-de-vie camphrée; cette liqueur, ainsi préparée , jouit de propriétés résolutives trèsmarquées, et remplace avantageusement la plupart des eaux spiritueuses dont on faisait un si grand abus dans l'ancienne chirurgie. Dans tous les cas , une plaie par arme à

( »57 ) feu, débridée, comme cela est nécessaire le plus sduvent , doit être recouverte et mise à l'abri du contact de l'air extérieur. On se sert, à cet effet , de linge fin , percé d'une multitude de petits trous et enduit de cérat d'un côté. On l'applique sur la plaie et on le recouvre d'une plus ou moins grande quantité de charpie suivant la quantité de liquide qu'elle semblera devoir fournir ; des compresses et des bandes enveloppent le tout et maintiennent l'appareil. On le laisse en place jusqu'à ce que la suppuration soit bien établie, à moins que le sang ne coule en abondance.

On attache dans le monde une très-grande importance à ce que l'on appelle la levée du premier appareil. Autrefois que l'on recouvrait toutes les plaies de charpie imbibée de liqueurs balsamiques et spiritueuses, et que l'on avait de fausses idées sur la nature du

travail qui forme les cicatrices , on levait ce premier appareil au bout de vingt^quatre heures. A cette époque , la plaie était sèche , le sang resté à sa surface y adhérait fortement, la charpie qui la recouvrait s'était collée avec elle , et les plus vives douleurs résultaient des efforts qu'il fallait faire pour arracher toutes les pièces du pansement. Le chirurgien ne trouvait en tout cela aucun motif pour pronostiquer l'issue de la maladie, mais le patient se trouvait tout naturellement disposé à y attacher une grande importance; car nos propres sensations nous fournissent ordinairement la mesure de la valeur des choses. On ne saurait croire combien certains malades, surtout parmi les personnes de la classe

aisée, éprouvent d'inquiétudes à l'occasion

( de ce premier appareil.

Aujourd'hui , Ton ne découvre une plaie

( s59 ) que quand on peut ie faire sans douleur pour le blessé.Quelques jours sont nécessaires pour cela : la surface malade commence à fournir ses produits naturels qui imbibent la charpie; elle se détache alors sans effort , et la guérison en devient fautant plus certaine.

Ici se présente une question de la plus haute importance et sur laquelle les plus savans praticiens de notre époque diffèrent de sentiment. Les pansemens doivent -ils être renouvelés tous les jours , ou bien faut-il ne les renouveler que très-rarement? Dans l'ancienne chirurgie, on pansait un malade trèssouvent; on enlevait avec le plus grand soin tous les produits de la plaie, parce qu'on atîribuait à ces produits des qualités nuisibles. Depuis lors, on a reconnu que la suppuration ne cause aucun dommage aux surfaces qui la fournissent, à moins qu'elle ne soit altérée

par des circonstances particulières. Or, le contact de l'air, une trop grande chaleur entretenue autour de la partie malade, le défaut de propreté , sont tes causes qui peuvent vicier ce fluide. On a inféré de là que Ton éviterait ces inconvéniens, en rendant les pansemens plus rares.

Il est certain que , dans les plaies par armes à feu , avec fracture des os , chaque pansement est accompagné de douleurs vives. Cependant, les malades attendent presque toujours avec impatience l'instant où ils seront pansés. Un sentiment bien naturel leur fait désirer qu'on s'occupe d'eux , et la douleur que leur cause le pansement n'a peut-être pas autant, d'inconvéniens que l'inquiétude qu'ils éprouvent quand on passe devant leur lit sans s'y arrêter. L'imprimeur Rouzé, dont nous avons parlé, avait une fracture de jambe

( »6i ) qui lui occasionnait les plus vives souffrances. Il se complaisait au renouvellement journalier de son appareil; il voyait sa plaie; et lorsque plus tard des circonstances particulières exigèrent qu'on éloignât les pansemens, son imagination inquiète ne rêvait qu'aux progrès du mal et au temps perdu sans y apporter remède,

M. Larrey a depuis long -temps adopté la méthode des pansemens rares. Lorsqu'une fracture d'un membre ne lui paraît pas indiquer l'amputation , il enlève avec soin toutes les esquilles, débride largement les plaies, et enveloppe la partie malade dans un appareil d'une extrême solidité. Les choses sont abandonnées en cet état aUx seules forces de la nature; le patient garde une position convenable , et les pièces du pansement ne sont enlevées qu'au bout de trente ou de quarante

jours. Il faut le dire, cette manière de procéder, qui soulève contre elle une foule de graves questions , est couronnée de succès dans quelques cas où son application semble téméraire ;- mais le raisonnement, la théorie doivent se taire devant les faits :■ l'expérience fait loi , et l'on doit s'y soumettre. Cependant, il ne faut pas établir la chose en précepte général : vouloir traiter toutes les fractures par ce moyen, ce serait aller à l'absurde, et l'absurde n'est pas permis quand il entraîne pour conséquence la mort d'un homme. Dans les plaies sans fracture, ce moyen pourrait être plus avantageux, et on le conçoit facilement. Il est arrivé chez un grand nombre de blessés aux armées, de recevoir un premier pansement, et de rester par suite des circonstances, fort long-temps sans en obtenir un second. Des guérisons survenues

dans des cas de ce genre ont conduit à répéter l'expérience et souvent elle a réussi. Les hommes robustes, doués d'une grande énergie morale , peuvent s'accommoder d'un traitement semblable; mais tous les blessés ne sont pas de cette trempe, et ceux qui éprouvent de la fièvre, du délire, de la stupeur et d'autres troubles plus ou moins graves, ont besoin que le chirurgien intervienne dans un travail que Ton ne doit pas confier aux seules forces de la nature.

Ainsi donc, en cette affaire comme presque en toute chose, c'est entre les deux extrêmes qu'il faut se tenir pour arriver sûrement au but.L'homme de l'art, qui ne jure sur la parole de personne, qui examine eonscieiir cieusement et se décide à agir d'après les lumières fournies par i'expérience et le raisonnement, met en usage telle ou telle méthode

cm)

suivant qu'elle lui parait convenir davantage au cas qui lui est soumis. Nous le répétons, la plupart des blessés désirent être pansés trèssouvent, et nous en avons peu vu chez qui l'emploi de ce moyen ait eu desinconvéniens réels.

C'est un curieux spectacle que celui d'une vaste salle au moment de la visite du chirurgien en chef. Il arrive, un coup de cloche avertit tous les élèves dispersés aux lits des malades; ils s'approchent; l'interne, les externes, le pharmacien, chacun répond à l'appel et se trouve prêt à s'acquitter de son devoir. La religieuse entourée de ses infirmiers est là , prête à rendre compte de ce qui s'est passé la nuit et pendant la journée hors du temps de service.

Les grands malades, tous ceux qui sont affectés de fractures, ou qui ont subides opé-

rations, sont pansés par M. Dupuylren qui a pour aide l'élève interne de la salie. Un. externe spécialement chargé d'un grand plateau nommé l'appareil, doit avoir sous la main tout ce qui est nécessaire au pansement; des bassins de cuivre portés parles infirmiers, sont destinés à recevoir tout ce qui a besoin d'être changé ; il y a partout ordre , précision, propreté et surtout promptitude. Les blessés qui le sont moins grièvement découvrent leur plaie à l'instant où le chirurgien s'arrête à leur lit; il indique ce qu'il y a à faire, et l'externe^ qui appartient ce numéro, exécute aussitôt la prescription. En même temps le pharmacien écrit sous la dictée les médicamens ordonnés, un autre élève qui tient un double de ce registre , note avec exactitude lesalimens et autres choses, et toute la salle est ainsi passée en revue chaque matin. Le soir,

( ^66 ) le chirurgien de semaine fait une tournée dans laquelle il examine les nouveau-venus. Les objets qui servent aux pansemens , charpie, compresses, bandes et autres, sont eu abondance, et il n'y a rien à désirer sous ce rapport. Il y a cependant une remarque à faire sur le compte de la charpie. En général, elle est fabriquée dans les hôpitaux par des convalescens ou des malades dont les mains sont libres, et qui gagnent à ce travail un léger salaire. Il en résulte que le linge effilé s'imprègne facilement des émanations de mauvaise nature au milieu desquelles il est plongé; cette charpie amassée dans les magasins, s'y échauffe, y contracte une mauvaie odeur, et devient par cela même nuisible aux plaies sur lesquelles on la dépose. Nous n'avons eu rien de semblable à observer dans ces derniers temps, et la charpie apportée de

( 267 ) toutes parts à l'Hôtel-Dieu, était parfaite sous tous les rapports. Les personnes charitables qui s'empressèrent d'en fabriquer n'y mirent pas moins de soin que de zèle, et plus d'un malade lui doit sa prompte guérison.

Tels sont en abrégé les moyens de traitement mis en usage dans la cure des plaies par armes à feu. Repos, régime sévère, pansemens réguliers, opérations hardies, soins assidus , zèle et intelligence de la part de tous ceux qui tiennent au service de la maison voilà en résumé ce que l'on a fait pour chaque malade, ce que l'on a toujours fait, ce que l'on ferait encore en pareil cas; et cependant, une telle conduite n'a pas désarmé la calomnie! On a dit que la malveillance entrait pour beaucoup dans le nombre des décès; que des malades, légèrement blessés, avaient péri tout à coup avec des symptômes

extraordinaires : on a même parlé d'empoisonnemens ! Qui voudrait s'abaisser à réfuter une telle accusation? qui consentirait à relever un propos absurde inventé par une lâche calomnié, accueilli par la sottise, et bientôt converti en une rumeur populaire à laquelle applaudissent ceux dont elle est l'ouvrage?

Ce ne sera pas nous, assurément; car la science et ceux qui la professent sont à l'abri de cet injurieux soupçon ; mais nous ne passerons pas sous silence une autre accusation non moins absurde que la précédente.

Le corps des religieuses qui desservent l'Hôtel-Dieu est une de ces antiques associations qui ont résisté à tous les orages des temps modernes. Sous l'invocation de saint Augustin, ces hospitalières ont conservé d'anciennes traditions et une discipline intérieure qui diffère beaucoup de tout ce que l'on ren-

- ( 269 ) contre dans les autres ordres monastiques. Il en résulte que bien des voix s'élèvent contre elles; on les persécuterait volontiers si l'examen du dogme et les professions de foi étaient encore exigibles. Sans entrer dans cette discussion tout entière du domaine de la conscience, nous dirons que ces dames joignent, à beaucoup de zèle pour les malheureux, une tolérance parfaite en matières politique et religieuse, un charité ardente et des habitudes qu'on ne saurait trop louer.

Les derniers événemens leur ont fourni une nouvelle occasion de déployer ces qualités, et elles ont, s'il est possible, acquis de nouvaux titres à la reconnaissance publique. C'est au milieu de ces obscurs travaux , pendant que jour et nuit elles prodiguaient des soins à tous ceux qui en avaient besoin, c'est lorsque chaque malade bénissait la main qui

( *7° ) le soulageait, que quelques personnes n'ont pas craint d'attribuer une partie des décès à des causes dépendant de la volonté des religieuses. Si ces dames avaient eu besoin d'un autre témoignage que celui de leur propre conscience, elles en eussent trouvé un bien flatteur dans l'indignation qui s'empara des malades aux premiers bruits de ce genre que la malveillance fit circuler.

Mais ces vaines clameurs ne les atteignent pas. Marchant d'un pas ferme dans la ligne étroite de leurs devoirs , elles dédaignent l'outrage et ne craignent pas l'injustice. Les malheureux qui expirent environnés de leurs soins affectueux, loin de leur reprocher leur mort, les remercient d'avoir adouci leurs derniers momens. Si quelques personnes douées d'une dose peu commune de crédulité ont pu concevoir quelques doutes à cet égard f

( *7l )' il suffirait de leur faire observer que les préparations médicamenteuses sont faites à la Pharmacie centrale, qu'elles sont distribuées par les Pharmaciens eux-mêmes, que les alimens sont apprêtés en commun , et que ce qui eût été nuisible à une salle aurait dû l'être dans toutes les autres à la fois. Mais cessons de combattre une chimère et tâchons que le public raisonnable sache à quoi s'en tenir sur les véritables causes de la mortalité arrivée à l'Hôtel-Dieu.

Le chapitre qui suit fournira tous les documens nécessaires pour arriver à un. jugement rigoureux sur cette matière. Ce qu'il y a de fastidieux dans une nomenclature de ce genre sera compensé par l'utilité du travail. Le lecteur n'aura pas oublié toutes les circonstances que nous avons indiquées jusqu'ici, et en les rapprochant de celles qui

( *1* ) sont particulières à chacun des individus ou des groupes de blessés que nous allons faire connaître, il acquerra toutes les donnée capables de conduire à une appréciation exacte de la valeur des faits.

( *tf )

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