‹ L'Hôtel Drouot en (volume 2)Chapitre 10 sur 56 · XVJ · texte numérisé non relu

XVJ

Haute antiquité des autographes. — La recherche chez les épiciers et dans les débits de tabacs. — Mon album et les vers de Henri Tessier. — Les maniaques de la curiosité. — Le dahlia bleu du collectionneur. — Cherchons la femme. — L’homme ni ange, ni bête. — Le poinçon d’Étienne Charavay. — Une vacation de quarante mille francs. — Un trio d’amateurs: les pasteurs Dide et Coquerel, et M. Walferdin. — Vente Gottenet. — Don Diego Velasquez. — Corot invité à mieux dessiner. — Théodore Rousseau écrivant un paysage. — Meissonier doutant de lui. — Gambetta et Brantôme. — Variations du peintre David sur la corde politique.

Paris, avril.

L’art de formuler sa pensée par l’écriture date de loin. J’en conclus qu’aux époques les plus reculées des collections d’autographes furent formées par les philosophes du temps, désireux de constater les faiblesses et les contradictions de l’esprit humain dans ses actes et dans ses paroles.

Mon intention, en abordant cette étude, n’est pas cependant d’en rechercher la preuve en remontant bien haut dans l’histoire. Je ne m’arrêterai pas à ce que Pline le Jeune dit de la collection de son oncle que voulait acheter Largius Licinius pour la somme de quatre cent mille sesterces. Les collectionneurs de X ancienne Home , de M. Ed. Bonnaffé. fourniront sur ce sujet

à mes lecteurs tou s les renseignements qu’ils pourraient désirer. Je les engage à lire ce livre.

Bien que La Bruyère ait spirituellement raillé les amateurs de médailles, d’estampes et de tableaux, il a, par oubli sans doute, épargné les curieux d’autographes qui existaient de son temps. Malgré la crainte bien légitime d’aller à la Bastille réfléchir sur les dangers de dévoiler les secrets de l’État, plusieurs écrivains nous ont conservé des billets racontant, avec détails, les bonnes fortunes du roi, ou témoignant des faiblesses de certaines grandes dames, surprises en déshabillé trop galant.

Mon de Lescure sous le bras, je hâterai le pas vers des temps plus rapprochés des nôtres pour arriver tout de suite au commencement de ce siècle. Les temps troublés de la Bévolution n’étaient pas éloignés encore. Le pillage des couvents, des archives, des dépôts publics et la vente des châteaux des émigrés avaient dispersé de tous les côtés une grande partie des documents de notre histoire. C’était la bonne époque des heureuses découvertes. Les bons coins restaient inexplorés. On avait les autographes pour rien.

L’ardeur des chercheurs, toujours récompensés de leurs peines, était grande. Ils fouillaient tous les jours, comme on cherche à Cayenne les gisements aurifères, dans les boutiques des épiciers de la rue Saint-Denis et dans les caves des chiffonniers de la rue Mouffetard. Les lettres de Mazarin servaient à envelopper la chandelle, et les épîtres de Boileau à faire des cornets de tabac. Les vieilles chartes se retrouvaient autour des gargousses dans les arsenaux.

C’est alors que, chez un charcutier d’Auteuil, on découvrit les plans, les devis et les mémoires du palais de Versailles et des châteaux de Marly et de Saint- Germain. M. Feuillet de Conches, l’auteur bien connu des

Causeries d'un curieux , rencontrait de son côté, chez un fruitier de la rue Montaigne, les lettres de Marie- Antoinette àMmede Polignac, jadis jetées, au pillage de Versailles, par les fenêtres des écuries du roi.

Il fallut bientôt abandonner ces moyens d’approvisionnement. Ils devenaient insuffisants, et les ventes commencèrent le soir, dans cette vieille salle obscure de la maison Sylvestre. L’une des premières en date, la vente Courtois, eut lieu en 1820. C’était l’âge d’or. On vendit quarante lettres de Voltaire à MUe Quinault la somme énorme de 460 francs. Ce fut un événement. Heureux temps ! elles vaudraient aujourd’hui dix fois plus.

Mais on ne gâtait pas les prix à cette époque. On payait une lettre de Saint- Vincent de Paul, 35 francs ; une lettre de Louis XIV, 44 francs ; des lettres de Bossuet de quatre à seize pages, 20 et 30 francs ; une lettre d’amour de Mm0 de Tencin au maréchal de Richelieu, 11 francs ; une épître de quatre pages de Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 45 francs. On avait quatre pages de l’écriture de Mme de Pompadour pour 15 fr., et le maréchal de Saxe ne valait que 12 francs.

L’Angleterre, plus riche que nous, faisait déjà mieux les choses. En 1818, les lettres confidentielles et autographes écrites à Napoléon Ier par tous les souverains de l’Europe qui s’inclinèrent devant lui, se payaient 30,000 livres sterling. Il faut dire qu’on voulait à tout prix empêcher leur publication. Elles contenaient des humiliations piquantes. Le colosse était tombé ! — En 1825, le livre de prières que lisait Charles Ier, conduit à l’échafaud, valait cent guinées, et sir Burnlett, le gendre de Walter Scott, se payait, pour 500 livres sterling, la coûteuse et banale fantaisie de posséder les deux plumes qui avaient servi, le 27 mars 1801, à signer le traité d’Amiens.

Les amateurs de ce temps-là s’appelaient Charles Nodier ; le vicomte Morel de Vindé ; Joseph Tastu, le célèbre imprimeur ; Guilbert de Pixérécourt, le romancier ; l’antiquaire Alexandre Lenoir; le baron (le grand maître !) de Tremont, qui avait 6,000 pièces; Lemontey, l’ingénieux et subtil auteur de l’histoire de la Régence ; Renouard, l’historien des Aide et de Manuce ; Anguis, l’homme de lettres qui, dit malicieusement Feuillet de Conches, s’adjugeait et vendait par inadvertance les autographes qu’on lui portait; Théophile Tarbé, de Sens, un sanglier entouré de splendides collections et qui, d’après de Lescure, tout hérissé, en défendait les approches.

Jusqu’en 1830, il n’y eut que 28 ventes ; de 1830 à 1860, deux cents. La progression se modifia vite, comme on le voit. Aujourd’hui, ventes, collections et collectionneurs abondent. C’est une épidémie nouvelle qui s’est déclarée avec une intensité extraordinaire. AutograyMcorum morbus. Reconnaissons-le, posséder est la plus vive des passions. Cela s’appelle, suivant le cas de l’affection, avarice ou amour. Chacun veut avoir sa galerie où posent, sans s’en douter, comme chez Mme Tussaud, à Londres, et bientôt comme au musée Grévin, à Paris, toutes les célébrités de l’époque. Il y a certainement un charme extraordinaire à recueillir un feuillet de papier, émanation de l’esprit et de la main de l’écrivain où il a mis, sans défiance, ses haines et ses flatteries, ses colères et ses caresses, ses sentiments et ses espérances, tout le drame mouvant de la vie humaine.

Quel est celui d’entre nous qui n’a pas possédé un album ? On commence toujours les autographes par là.

Dans ma jeunesse, on voyait des albums avec leurs

cartonnages dorés traîner sur la table de tous les salons.

La maîtresse de la maison nous l’offrait en nous priant d’y inscrire une pensée. Cette prière était pour beaucoup un ordre.

Roqueplan avait, lui, en pareil cas, une réponse invariable.

— Je n’ai pas de monnaie sur moi.

Louis Bouilhet était de plus facile composition; il écrivit un jour, pour répondre aux sollicitations d’une charmante dame :

Quoi! vous voulez que, le premier,

Au seuil blanc de ce beau cahier Je me pavane et me prélasse,

Juste à l’endroit prétentieux Où doivent tomber tous les yeux Sitôt qu’on entre dans la place?

Ma foi ! sans chercher d’arguments,

Je m’exécute bravement!

Les gens en riront, mais qu’importe?

Mes vers, mis de cette façon,

Peuvent servir de paillasson :

« Essuyez vos pieds à la porte!»

Comme les autres, j’ai eu mon album. Je le confesse, je suis allé jusque-là et au delà, et je me souviens des vers charmants que mon vieil ami Henri Tessier, le romancier, inscrivit un jour sur le mien, il y a déjà longtemps, — le 25 octobre 1859.

U est de mode, de bon ton,

De posséder des autographes.

Les albums sont les épigraphes De toute honorable maison,

M’assure-t-on.

A cette manie orgueilleuse Vous sacrifiez, vous aussi!

Et par ma plume paresseuse Voulez que ce blanc feuillet-ci Soit tout noirci.

Tant pis pour vous : J'anathêmise Les collections, leurs abus.

Gros orgueil collé sur sottise;

Tout album est un omnibus,

Et rien de plus.

Pourquoi donc mettre en étalage Grands noms et lettres au porteur,

Mon album, moi, n’a qu'une page Qui, chaque jour, croît en longueur Pour mon bonheur.

Tous ceux que j’aime y trouvent place,

Et ce simple mémorandum Les reproduit comme une glace.

Car, dans mon cœur, rien ne s'efface;

C’est mon album.

Les collectionneurs sont de familles diverses. Ils pourraient se subdiviser en espèces, genres et variétés, comme Linné a classé les coquilles. Les uns, un peu grotesques, ne veulent que des lettres émanant des personnages de leur caste ou de leur profession; les autres, aussi un peu maniaques, n’admettent d’épîtres que celles des heureux d’ici-bas portant le nom de Jean. Celui-ci n’aime que les grands criminels roués, pendus ou raccourcis. Il en a presque toute la série, depuis Cartouche et Mandrin jusqu’à Abadie. Les lacunes le laissent bien malheureux. Il se plaint amèrement de M. Grévy. Depuis son arrivée au pouvoir, il gracie trop. L’exécution de la semaine dernière, à Versailles, l’a fortement réjoui. Il lui a fallu tout de suite une lettre du parricide Pierre Lantz. Il l’a déjà. Celui-là n’adore que les raretés. Il vous

montre avec orgueil un exemplaire unique, le manuscrit de la Constitution de 1793, un volume in-18, relié en 'peau humaine. Cet autre, recherche les pétitions ridicules. Il a, pour cela, établi des intelligences dans tous les ministères. Si on le laissait faire, il dévaliserait les archives du Sénat. Un fantasque a réuni cinq volumes reliés en maroquin La Yallière, contenant des impressions curieuses, sauvées de ce cabinet dont parle Alceste, où la lecture n’est d’ordinaire qu’une distraction secondaire.

Pour tous, La Bruyère est le rara avis ; Du G-uesclin, le merle blanc, et Molière, le dahlia bleu. Tous les collectionneurs recherchent ces autographes ; mais, jusqu’ici, ils n’ont trouvé que des signatures du moraliste, du grand capitaine ou du maître des classiques. Un autographe du diable est certainement moins rare. Le Dictionnaire infernal , de Collin de Plancy, publié en 1825, chez Mongie l’aîné, en contient un fac-similé.

Mais ce sont surtout les lettres d’amour qui ont le plus grand nombre d’amateurs. Lovelace et Phryné sont de toutes les époques. La chair sera toujours éternellement fragile, même chez les esprits forts. Tant que le monde vivra, il y aura des poulets galants qui finiront par un Surtout , brûlez cette lettre. Raison de plus pour les garder. Billets doux troqués volontiers plus tard pour des billets de banque. Quel bonheur, du reste, de pouvoir posséder la preuve indiscutable des faiblesses cachées des plus austères philosophes et de montrer, débarrassées des prestiges du rang et du costume, les fautes de certaines grandes dames de l’histoire. C’est un plaisir de roi ! Voyez cet amateur: ce qu’il sort d’abord de ses cartons avec un sourire, c’est un mot d’Agnès Sorel à Charles V, signé : Votre bonne amie ; une épître de la duchesse d’Etampes, qui trahissait si effrontément son royal amant, François Ior ; une lettre

de ce vert-galant qui s’appelait Henri IV ; les tendresses qu’échangèrent la Du Barry et lord Seymour, Mme Roland et Buzot; les aveux passionnés de Mme du Châtelet à Voltaire ; les déclarations croustillantes du comte d’Artois, ce libertin de qualité, à la spirituelle Mlle Contât l’aînée, du Théâtre-Français ; et les lettres trempées de larmes de toutes les conquêtes de ce blasé de Richelieu : MUe de Valois, Mlle de Charolais, les maréchales de Villars et d’Estrées et Mm0 de La Popelinière, qui signait ainsi -1 — 1— b, indiquant par là le nombre de baisers qu’elle envoyait à son volage adorateur.

Mais la série n’est pas complète, s’il n'y a pas dans la collection quelque chose de ce Lauzun qui ravagea tant de cœurs, à commencer par celui de la grande Mademoiselle, et qui laissa cette mystérieuse cassette dont parle dans ses lettres Mme de Sévigné. — « On y a trouvé, » dit-elle, des épîtres en quantité et des portraits sans » nombre, des cheveux, grands et petits, avec des éti- » quettes pour éviter la confusion — à l’une, grisou » d’une telle ; à l’autre, mousson de la mère ; à l’autre, » blondin près d'un bon lieu , et ainsi mille gen- » tillesses. »

Et tous y passent, les plus graves et les moins sérieux, à Paris et en province. Les premiers sauvent peut-être les autres du ridicule. Ils portent de grands noms dans la littérature et de la science. Ils s’appellent Ph. Burty, Ch. Monselet, Arsène Houssaye, P. Lacroix, G. Guiffrey, le baron Charles Davillier, Ch. Yriarte, Victorien Sardou, Dugast-Matiffeux, le baron de Wismes, le libraire Pottier, le baron Pichon et le duc d’Aumale.

Avoir des livres, la belle affaire ! Il est facile d’en remplir toute sa maison de la cave au grenier. Il suffit d’avoir de l’argent, de la patience et un bon libraire. Mais posséder des autographes choisis, c’est une autre affaire.

Aussi, depuis la mort de M. Dubrunfaut, les belles collections ne sont pas nombreuses. On en compte deux seulement : celle du prince d’Orange, héritier présomptif de la couronne de Hollande, et celle de M. Alfred Morrison, de Londres. La première, faite par un travailleur qui n’aime pas, comme son frère, les plaisirs faciles. Malade, souffreteux, il vit retiré et travaille. Il a su réunir des documents précieux qui éclairent d’un jour nouveau un fait historique peu connu, et des correspondances inédites qui font connaître le caractère et les secrètes espérances de bien des hommes politiques. C’est lui qui a su acheter 5,000 francs les 22 dépêches du prince de Metternich, et 9,800 francs les 16 lettres du comte de Nesselrode. Heureux ceux qui ont pu feuilleter les recueils d’autographes de M. Morrison. C’est une intéressante leçon sur l'ingratitude des hommes et les vanités d’ici-bas ! une piquante comédie où l’homme apparaît dans sa véritable expression : ni ange ni bête. Le grotesque y coudoie le terrible. La collection abonde en raretés de premier ordre. Songez donc ! M. Thibaudeau, de Londres, a, pour son compte, des ordres au mieux sur chaque catalogue. Aussi n’hésite-t-il pas à payer 1,000 francs la lettre de Michel-Ange, et 2,500 le Raphaël de la collection Fillon. La collection Chambry contenait une lettre introuvable de Corneille. Il l’a eue.

Je l’ai déjà dit ailleurs. Ce commerce n’a que deux représentants à Paris, Eugène Charavay, et son cousin, Étienne Charavay, dont j 'approuve fort la nouvelle devise en exergue sur ses catalogues : Honneur s'élève à grand labeur.

Ce sont des marchands sérieux et patentés. Ils ont les réserves et les prudences voulues et ils ne ressemblent guère à ces cyniques que je ne nommerai pas, qui,

trafiquant des papiers secrets tombés entre leurs mains, s’en servent pour faire, auprès des familles soucieuses de leur honneur, du chantage à haute pression.

Il est utile de s’adresser aux Charavay pour éviter d’être la victime des mystificateurs. La contrefaçon se développe de plus en plus, au fur et à mesure que le prix des autographes s’élève. L’encre de la Petite-Vertu a cessé d’être honnête. Elle se prête sans vergogne à cette prostitution. Les fac-similés défient les yeux les mieux exercés. Ce sont des reproductions admirables et effrayantes, des calques habiles, sur du papier végétal, collés sur du papier du temps. Comment n’en serait-il pas ainsi, alors que les plus habiles caissiers de la Banque de France reçoivent à leur guichet des billets imités. Les faussaires pensent à tout. Ils font appel à la science. L’industrie leur sert de complice. On les avait démasqués plusieurs fois, par l’examen du papier. Le filigrane était souvent de beaucoup postérieur à la lettre. Ils avaient écrit des lettres de 1720 sur du papier préparé au chlore, employé seulement depuis 1814. Vite, ils ont fait appel aux fabricants. Ils ont commandé pour eux du vieux papier dont ils avaient retrouvé le secret, et ils ont écrit avec des plumes d’oie et de l’encre préalablement roussie.

« Ah ! le bon billet qu’a La Châtre, » disait Ninon ; mais les collectionneurs ne sont plus de ce temps-là. Ils sont devenus sceptiques. C’est une qualité précieuse pour eux. Ils ne veulent plus se nourrir d’illusions et tomber dans le panneau, et lorsqu’ils doutent, ils apportent leurs documents, rue de Furstenberg, à Étienne Charavay, ancien élève de l’École des chartes, dont les certificats d’authenticité équivalent aux poinçons de la Monnaie sur un métal précieux. Ils se défient tous, surtout, des écritures royales ; car ils savent qu’il faut y regarder de bien près, même pour les écritures royales.

llose, l’un des quatre secrétaires particuliers de Louis XIV, avait la plume. « Avoir la plume, dit Saint- » Simon, c’est être faussaire public et faire charge de » ce qui coûterait la vie à un autre. Cet exercice° con- » siste à imiter si exactement l’écriture du Roy qu’elle » ne peut se distinguer de celle que la plume contrefait » et d’écrire en cette sorte toutes les lettres que le Boy » doit ou veut écrire de sa main et toutefois n’en pas » prendre la peine. Il n’était pas possible de faire parler » un grand Roy avec plus de dignité que faisait Rose, » ni plus convenablement à chacun, ni sur chaque ma- » tière que les lettres qu’il écrivait ainsi et que le Roy ® signait toutes de sa main ; et, pour le caractère il » était si semblable à celui du Roy, qu’il ne s’y trou- » vait pas la moindre différence. Il était extrêmement » secret et le Roy s’y fiait entièrement. «

La chronique du temps rapporte que Mlle d’Aumale était également le secrétaire de la main de Mme de Maintenon. — Avis aux lecteurs.

Voyons maintenant les ventes importantes depuis le commencement de l’année. Arrivons au présent et relevons les cours de cette Bourse d’autographes qui se passera, en grande partie, désormais, à l’hôtel Drouot.

Éclatant succès tout d abord! Étienne Charavay, le 30 janvier, a vendu, dans deux heures de vacation pour 40,000 francs de papiers, ce qui fait assez cher la livre. C’est la seconde fois seulement que, de mémoire d’autographile, un pareil succès a été atteint.

Deux documents de la plus grande importance, achetés par M. Thibaudeau, pour le compte de M. Alfred Morrison, ont atteint de très grands prix.

Le testament de Voltaire, daté du 10 juillet 1769 II institue sa nièce, M™ Denis, sa légataire universelle fait différents legs à MUe Florian, à l’abbé Mignot, à son

secrétaire Wagnière, aux pauvres de Ferney et à la famille Sirven. Il finit en disant :

Je ne dois que le courant. Toutes mes affaires sont en règle.

L’arrivée de cette pièce sur table était un événement. La lutte a été chaude. — 5,000 francs !

Le manuscrit original de la procédure faite à Paris, pour la Canonisation de saint Vincent de Paul , du 24 septembre 1731 au 24 avril 1734, — 1,100 pages infolio. Rien n’y manquait, pas même les attestations des témoins au sujet des miracles. Antoine de Jussieu, un médecin, certifie qu un de ses malades a été guéri par la grâce divine. Passons. Les concurrents étaient pleins d’ardeur; mais, à 5,000 francs, prix peu accessible à toutes les bourses, M. Morrison est resté maître du champ de bataille.

Toujours pour le même, un dossier relatif au procès et à l’exécution de Louis XVI. Parmi les quatorze pièces dont il se composait se trouvaient :

Une lettre d 'Anaxagoras CJiaumette , procureur de la Commune, aux sections, pour inviter au calme pendant le jugement de Louis le Dernier.

L’original de l’arrêté de la Commune invitant les citoyens à illuminer pendant le procès de Louis Capet et de sa famille.

Un arrêté du Conseil général décidant que, pour prévenir des troubles pendant lesquels on essayerait de soustraire à la puissance de la loi un grand coupable , les théâtres devront être fermés le 14 janvier 1793.

Les originaux des Arrêtés delà Commune et du département de Paris , signés Coulombeau, le 20 janvier 1793, concernant les mesures de sûreté à prendre pour le jour de l’exécution :

Fermeture des barrières. Ordre à tous les citoyens de prendre les armes à sept heures du matin ; aux comités de section, de rester

en permanence. Tous les citoyens doivent veiller à ce que les enne mis de la liberté et de l’égalité ne puissent rien tenter.

Les sections sont invitées à rester en permanence, à ne permettre à qui que ce soit, même aux femmes, de circuler dans les rues.

Vendu 2,000 francs.

Henri IV. on le sait, avait les goûts amoureux quelque peuchangeants.il désespérait ses maîtressespar soninconstance, comme le témoigne cette lettre de reproche à lui adressée par Catherine-Henriette d'Entragues, duchesse de Verneuil, qui exhale ainsi ses plaintes :

Je suis bien malheureuse de vous avoir, parmy tant d’autres, estimé digne de mon affection et que vous ne sachyès pas m’obliger à la vous conserver ny l’estimer assés pour ne craindre point que je puisse jamais faire rien d'indigne de ce que je suis. Quand j’oroys autant de solicyteurs du cont.rayre qui s’an trouve dans la sale du palais, vous devés estre assuré que l’amour de moy mesme qui est plus fort que tous les autres me fera longtemps conserver la reson, et sy je l’ay perdu pour vous se ne doit pas estre unne coulpe que vous me deviez reprocher, sy se n’est que vous me velyés obliger à rechercher les moyens de la retreuver. L’ingratitude et 1 infidélité en sont d asses fors pour chasser toutes les inclinaysons tant fortes puisse-t-il estre, prinsipalement envers moi quy les hays.

Adjugée 520 francs, par M° Maurice Delestre, à M. Morrison, cet amateur bien avisé. Au même encore, pour 1,020 francs, quarante lettres du Grand Frédéric au baron de Horst, ministre d’État ; — pour 600 francs, une lettre de compliments de Bianca Capello , cette grande-duchesse de Toscane, l’une des femmes les plus célèbres du xvie siècle, écrite le 19 août à don Ferrante de Torres; — pour 155francs, une lettre & Orsini; — etpour 500 francs un autographe de lady Stanhope, la nièce de Pitt, bien connue par son existence aventureuse en Orient, où elle vécut longtemps en souveraine. — Enfin, toujours pour la môme collection, et à 1,000 fr., l’une des plus belles lettres de Voltaire, écrivant, le 23

février 1722, à J.-B. Rousseau, pour lui soumettre le plan de la Henriade et solliciter ses conseils.

Paris, 23 février 1722.

Mon estime pour vous et le besoin que j’ai des conseils d’un homme seul capable d’en donner de bons en poésie, m’ont déterminé à vous envoier un plan que je viens de faire à la hâte de mon ouvrage. Vous y trouverez, je croi, les règles du poème épique observées. Le poème commence au siège de Paris et finit à sa prise. Les prédictions faittes à Henri quatre dans le premier chant s’accomplissent dans tous les autres. L’histoire n’y est point altérée dans les faits principaux ; les fictions y sont touttes allégoriques ; nos passions, nos vertus et nos vices y sont personnifiés; le héros n’a des faiblesses que pour faire valoir davantage ses vertus. Je regrette que ma fortune ne me permette pas d’aller vous rendre visite à Vienne. Je vous assure que je partirais de bon cœur pous voir deux hommes aussi extraordinaires chacun dans son genre que monsieur le prince Eugène et vous. Je me ferois un véritable plaisir de quitter Paris pour vous réciter mon poème devant luy aux heures de son loisir.

J’espère que vous reviendrez en France. Du moins, si on ne peut espérer de vous revoir à Paris, vous êtes bien sûr que j irai chercher à Bruxelles, le véritable antidote contre le poison des Lamotte et des Fontenelle.

Je vous supplie, monsieur, de compter toute votre vie sur moy, comme sur le plus zélé de vos admirateurs.

0 vicissitude des hommes et triste retour des choses d’ici-bas ! — Peu de temps après, Voltaire rompait avec Rousseau et devenait son ennemi acharné.

Encore' acquise pour le même cabinet, à 500 francs, une lettre de Louis Poellnitz, cet aventurier, auteur de la Scène galante , dont le roi de Prusse aimait tant les saillies. Il écrit à la margrave de Bayreuth et malmène un peu Voltaire, ce railleur qui n’aimait pas à être raillé, et qui, avec tant d’esprit, possédait au suprême degré celui de courtisan. C’était 1 époque sans doute où, fatigué de blanchir le linge sale (corriger les

vers) de Frédéric, il se brouilla avec lui et quitta sa cour.

Le roi de poètes, dit Poellnitz, est en procès avec le juif Hirsch II est hué de tout le monde. Il veut mettre la Croix du Mérite et' la clef de chambellan aux pieds du roi et se remettre à faire des vers. Il est très mal du scorbut et vient de perdre deux dents devant, ce qui n’embellit pas son masque.

Le prince d’Orange, par l’intermédiaire ordinaire qui opère pour lui, s’est rendu acquéreur de trois lettres de Frédéric de Qentz , d’un très grand intérêt pour l’histoire de la campagne d’Austerlitz, à 3,050 francs ; — de trente-quatre lettres de la duchesse de Civruc , dame d’honneur des filles de Louis XV, contenant des détails piquants sur les mœurs de la cour et sur le vol des diamants de la dauphine, commis par Mme de Bois^eroux.

Le duc d’Aumale, de son côté, a fait acheter deux lettres autographes, signées Dem, du général Dumouriez à M. de Broval, secrétaire du fils de Philippe-Egalité, dans lesquelles il souhaite la prochaine arrivée du duc d’Orléans en Espagne et l’heureux succès de la campagne entreprise contre les Français.

Les généraux anglais, dit-il, sont ignorants, présomptueux et impérieux. Je ne peux ni faire, ni écrire, ni dire davantage sur ce qui reste à faire pour défendre la liberté espagnole. J’ai fait plus que Pkiloctète. Je n’ai pas attendu qu’on vînt demander les flèches d Hercule. Je les ai envoyées d’avance; mais personne n’a voulu essayer de les tirer.

Pour le fils de Louis-Philippe, cette lettre était à retirer de la circulation. Goût : 205 francs.

Dans cette très remarquable collection, on trouvait encore :

Quatre lettres du duc de Valmy, adressées, en l’an III, à sa maîtresse, la citoyenne Lamotte : 350 francs.

La minute autographe d’une lettre de Louis XIV à Philippe Y : 1,000 francs.

Une lettre de Mme de Maintenon au maréchal de Bellefonds. Très montée en valeur, Mrae de Maintenon : 1,300 francs.

Un manuscrit autographe de Ney. Plan de bataille du dimanche 15 vendémiaire an XIII : 600 francs.

L’ordre d’exécution du général Armand-Louis de Gontaut, duc de Biron, signé de F ouquier-T inville, acheté par M. Lecoq, auteur estimé en train d’écrire une histoire de la Révolution.

Citons encore :

Une signature de Guillaume : 45 francs.

Deux lettres de Victor Hugo : 20 et 31 francs.

Un petit mot d’ Alfred de Musset : 61 francs.

Un billet d’ Auguste Comte : 41 francs. Ce qui prouve qu’il y a encore des adeptes du positivisme.

Il se forme évidemment des collections sur la période de la Commune. Cette néfaste épopée a déjà ses collectionneurs.

Raoul Rigault. Original de sa démission de délégué à la Sûreté générale : 55 francs.

Rossel. Ordre pour l’organisation du régiment de marche que le citoyen Eudes est autorisé à former :

Delescluze. Suppression de l’uniforme et des galons dans l’intendance, afin d’éviter une assimilation aux grades militaires : 45 francs.

Le portrait-carte de Ferré , avec une dédicace signée : 23 francs.

Une pièce de vers de Louise Michel , 'prisonnière de 1871:

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