M. BAUDRY
Médaille d’honneur du Salon de 1881.
Prix : 1 franc.
On peut payer deux fois, à l’entrée et à la sortie, si l’on est satisfait.
La peinture travaillera ainsi devant le public des deux hémisphères.
Puis, lorsque après de longues tournées, l’œuvre sera
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quelque peu endommagée par les intempéries du plein air, l’imprésario rentrera à Paris pour la dernière représentation. Il exposera et vendra le tableau dans la salle numéro 8 de l’hôtel Drouot, devant le Tout Paris des Beaux-Arts, afin d’en tirer une dernière recette.
Deux beaux tableaux ont figuré dans la vente de William Thibaud, en son temps, secrétaire du roi Joseph, chargé par lui de la liquidation de la galerie du cardinal Fesch. Déjà une vente Thibaud avait eu lieu de son vivant, en 1868. Sa fille, Mmo Hughes de Saint-Albin, a fait passer à l’hôtel, le 22 mars, ce qui restait de ses collections.
Un Murillo : Saint Diego d'Alcala, reconnu authentique par M. Madresso, directeur du musée de Madrid.
Une agréable composition du Primatice : L'Abondance, sous les traits d’une belle et blonde jeune fille entre les quatre Éléments figurés par des Amours, enguirlandés de fruits, de fleurs, de poissons, d’oiseaux et de coquillages. Détail curieux, sur le devant du tableau : un jeune enfant tient un caméléon sur son doigt, symbole de l’inconstance des éléments.
M. Gustave Collin est un peintre qui expose chaque année. On trouve son nom au livret du Salon, mais il n’a pas encore obtenu de récompense. De temps à autre, il aborde hardiment l’Hôtel des ventes. Ils sont comme cela quelques-uns vendant pour leur compte, préférant, à l’intermédiaire coûteux des marchands en renom, le public difficile des amateurs.
Cette fois, il a pris Me Tuai comme commissaire-priseur et M. Detrimont comme expert, et il a exhibé trente-cinq tableaux. Il affectionne les petites toiles de 33 sur 40, qu’il couvre, avec des effets puissants et de robustes empâtements, de scènes moitié françaises et
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moitié basques, toujours prises dans les Pyrénées ou le Guipuzcoa : le port de Passages, Fontarabie, la route de Gavarnie, Saint-Jean-de-Luz fournissent les sujets de ses tableaux.
Cette vente a eu au moins un succès d’estime. Elle a produit 18,000 francs. Les Vieux chênes de Belchneia, à Urrugne, premiers jours d’automne, ont valu 1,200 fr. L'Auberge de Chapelles, 1,050 francs. Une Rue du quartier Saint- Jean, à Rasages, 1,700 francs. Le Départ pour la pêche, 710 francs.
La mort a frappé à coups redoublés, l’année dernière. La musique a perdu l’un de ses meilleurs appuis, Léon Escudier, son serviteur fidèle. Il a fallu liquider les planches, les exemplaires et la propriété des nombreux ouvrages qu’il avait édités.
Ce n’est pas un commissaire-priseur qui a opéré. La vente s’est faite, cette fois, par-devant MeCherrier, notaire, en son étude, rue Jean-Jacques-Rousseau. On a procédé par l’extinction des feux sur des estimations fixées par le tribunal. Presque tous les éditeurs s’y étaient rendus ou s’étaient fait représenter. Quelques artistes et plusieurs compositeurs figuraient parmi les assistants.
La justice se trompe quelquefois ; car elle avait décidé que le tout devait se vendre 530, 000 francs; aussi, beaucoup de partitions ayant laissé brûler les trois bougies sans atteindre la mise à prix, ont dû être remises aux enchères à la suite d’un nouvel arrêté.
Voyons les deux vacations.
A la première, quelques-unes des œuvres de l’immortel Verdi ont obtenu des prix très élevés. Consignonsles, c’est de l’histoire.
M. Léon Crus a acheté la partition de Rigoletto. Estimée 54,000 fr . , elle est montée à 62, 000 fr . , frais compris.
La Traviata , — que de gloire dans ce simple mot ! — a été acquise pour 72,000 francs par M. Benoît.
MM. Heugel père et fils, ces Parisiens sortis de Nantes, ont acheté pour Le Ménestrel le Ballo in Maschera et Le roi Va dit , le charmant ouvrage de Léo Delibes, représenté en 1874 à l’Opéra-Comique.
M. Henry Lemoine a fait l’acquisition de Maître Pathelin, de François Bazin.
Bonsoir , Monsieur Pantalon , est échu à M. Gregh, ainsi que la partition de Turlupin.
Bataclan , de Jacques Offenbach, est devenu la propriété de M. Bathlot.
MM. Choudens et fils ont payé environ 40,000 francs un lot de partitions de Verdi comprenant Attila , G-iovanna d'Arco, Aroldo , I due Foscari, Luisa Miller , Macbeth , J. Masnadieri, Alzira, la Battaglia de Legnano , Fl Finto Stanislas, Stifélio.
L’œuvre si charmante des frères Ricci, Crispino e la Comare , appartient maintenant à un grand amateur de musique et compositeur lui-même, M. Marcellus Muller.
Le Trovatore , qui avait le plus contribué à la fortune d’Escudier, n’a pas figuré dans cette adjudication, la propriété de cette œuvre ayant été cédée, il y a quelques années, pour cent mille francs, à l’éditeur Benoît.
Cette première séance s’est élevée à 216,000 francs. Après la vente, M. O’ Kelly a racheté, au prix de 60,000 francs, un lot comprenant plusieurs morceaux d’Émile Prudent, toutes les compositions de Gottschalk, ainsi que toutes les chansonnettes du répertoire du spirituel artiste et collectionneur, mon ami Berthelier.
L’autre mardi, on a repris et terminé la vente des ouvrages qui n’avaient pas été adjugés. Les prix avaient été beaucoup baissés. Quelques-uns des lots, disputés avec une sorte d’acharnement, ont monté assez haut.
Il est bon de garder la trace des principales adjudications. Le journal la Musique Populaire nous aidera dans cette tâche.
La partition ù'Aïda, de Verdi, qui avait échoué la première fois à 90,000 francs, réduite à 54,000 francs, après une lutte très vive, est devenue, pour 100,000 fr., la propriété d’Alphonse Leduc.
MM. Heugel et fils ont acquis, pour 40,000 francs, les quatre partitions d’Ambroise Thomas : le Caïd , la Tonelli, le Songe d’une nuit d’été , Raymond ou le Secret de la reine. — A la première vacation, il ne s’était présenté personne à 37,000 francs.
M. Henri Lemoine a acheté Ernani , de Verdi, 14,500 francs. La messe du Requiem, du même maître, retirée à 5,500 francs le premier jour, est arrivée jusqu’à 6,000 francs, et la méthode de contrebasse de Bottesini à 4,200 francs.
Don Carlos et Simon Boccanegra, de Verdi, ont été poussés par un avoué de Paris, M. Dubost, qui surenchérissait, disait-on, pour le compte de la maison Ricordi de Milan. Ces deux lots lui sont restés, le premier pour 9,800 francs, et le second pour 3,100 francs.
M. Vianesi, qui, assure-t-on, a le désir d’ouvrir un théâtre italien à Paris l’hiver prochain, a fait l’acquisition de la partition I Lombardi (Jérusalem), au prix de 7,000 francs.
La partition des Vêpres siciliennes est allée entre les mains de l’éditeur Kybourtz, au prix de 6,100 francs.
M. Bathlot s’est fait adjuger le Premier jour de bonheur , d’Auber, écrit pour Capoul, à 6,700 francs, et Une folie à Rome , des frères Ricci, pour 3,200 francs.
M. Lumière, autrefois avoué à Caen, agissant au nom d’une Société qui se propose de prendre une grande maison de commerce de musique, a payé 3,400 francs le Dom Sébastien de Portugal, de Donizetti.
Au nombre des partitions les moins favorisées, il faut citer : Gustave III, d’Auber, payé 950 francs seulement, par MM. Heugel et fils. — Rêves d'amour, le dernier ouvrage d’Auber, et Pierre de Médicis , adjugés à M. Bathlot, n’ont valu que 700 et 650 francs.
Par un singulier retour des choses d’ici-bas, Gibby, la cornemuse , de Clapisson, et Castibelza, le premier opéra d’Aimé Maillard, deux ouvrages qui ont fait courir tout Paris dans le temps, ont été obtenus par M. O’ Kelly pour la modique somme de 390 francs.
Le total de cette seconde vente a dépassé 210,000 fr. Un jour venant, on vendra aussi les partitions de MM. Massenet. et Saint-Saëns qui nous charment tant. Quel sort l’avenir leur réserve-t-il ? Nul ne le sait.
Le monde de la galanterie. — La petite Caro. — La vieille garde. — Le trône de l’amour. — Diamants et perles fines. — Jean- François Gigoux. — Erwein de Steinbach contemplant son œuvre dans la cathédrale de Strasbourg. — Portraits d’Erasme et de Hieronymus. — Étudiez les dessins des maîtres.
Paris, mars.
Une vente de demi-mondaine! Cela manquait jusqu’ici cette année! En voici deux d’un coup : Mlle M..., artiste dramatique, et Mlle Caroline Letessier.
Il ne faut pas soulever le loup de velours qui masque le charmant visage de la première. Il aurait été cependant bien facile sans doute de rendre indiscret Me Paul Gérard, le commissaire-priseur, ou M. Henri Devynck, l’expert; mais le contenu du catalogue à couverture rose n’étant pas de nature à provoquer la curiosité, nous avons respecté l’incognito demandé.
Caroline Letessier doit avoir maintenant bien près du demi-siècle. Elle a eu son heure de célébrité, comme tant d’autres, mortes ou oubliées : Esther Guimont et Anna Deslions, que son aréopage avait surnommée Phryné, Cora Pearl, qui s’est rangée, Gabrielle Elluini, qui portait si bien le maillot et qui fait de la finance, Alice Régnault qui convole, Judith Baron qui se consacre à des œuvres pies, Duverger qui joue à la Bourse, Aimée qui cherche à oublier le volage Capoul en faisant de la peinture avec Mlle Abbema, Caroline
Bader qui tenait naguère un bureau de tabac près de l’hôtel des ventes, la comtesse de Lazenay qui ne cueille plus le persil que dans un potager d’Asnières, — toutes se sont éclipsées de la scène du monde où elles faisaient tant de tapage, disparaissant habilement à l’heure où les empâtements du blanc gras ne dissimulent plus les rides, où les mèches grises voltigent sous les frisures de la perruque rousse, où il faut songer, peut-être, à ouvrir les loges après se les être fait si longtemps ouvrir.
Vers 186b, la petite Caro, comme on l’appelait familièrement dans le monde où l’on s’amuse, quitta Paris, en emportant avec elle un dictionnaire de la langue verte. Elle arriva à Saint-Pétersbourg où le nouvel argot parisien eut un succès fou dans la société russe, si raide et si compassée.
Mais il lui fallait les succès de la scène. Ses débuts au théâtre Michel ne furent pas heureux. Elle échoua complètement. Gomme elle plaisait beaucoup à la jeunesse la plus aristocratique du pays, elle resta dans le pays pendant cinq ou six ans avec son amie, Blanche d’Antigny. On écrira peut-être un jour les mémoires de la cour de Russie à cette époque, et ses amours avec un très haut personnage qui fit quelques folies pour elle et même plus.
Je m’arrête là ; car je n’ai pas l’intention d’écrire la biographie de Mlle Caroline Letessier, ce qui ne manquerait pas d’être d’une exécution délicate et difficile en plus d’un endroit.
M. Arthur Bloche est si aimable, qu’il a su conquérir peu à peu toute la clientèle des belles petites, après fortune faite. C’est lui qui a dirigé cette vente, boulevard Malesherbes, 146, dans ce ravissant hôtel, bien connu de la haute gomme, où, pour la première fois peut-être, on pouvait entrer sans payer.
Risquons avec les belles mondaines un regard indiscret dans ce paradis défendu.
Parlons d'abord de la chambre à coucher, ce champ de bataille ou plutôt de défaites où succombent toujours si facilement ces belles impures. Il y a toujours là un beau lit — le trône de l’amour ! Celui de Caroline Letessier, placé au milieu de la pièce, était ravissant. Recouvert de soie noire, surmonté d’un baldaquin orné de fleurs et d’oiseaux en haut relief étalant une couverture en satin rouge aux arabesques brodées d’or, d’argent et de soie multicolore ; — il invitait certainement au péché.
A côté d’un divan de peluche rouge brodé au point de Hongrie, quatre chaises ottomanes en velours vert — pour le seigneur du jour ; sur la cheminée, une glace encadrée de satin crème, et, pour dissimuler l’entrée de cette charmante retraite ou pour étouffer les roucoulades amoureuses, une épaisse portière en satin vert brodé d’or.
Rien ne manquait dans cette chambre : on y trouvait encore pour les âmes dévotes, toujours prêtes au repentir, un prie-Dieu et un tableau de sainteté : la copie de la Sainte famille de Raphaël du palais Pitti.
Plus grand peut-être encore était le mystérieux cabinet de toilette avec une chaise longue rappelant le divan du Carquois épuisé. Devant la grande psyché ornée de mousseline, on pouvait revoir, par la pensée, la maîtresse du lieu en peignoir de dentelle, réparant avec soin le désordre de sa toilette. Sur une encoignure, des boîtes à poudre, une cuvette en argent massif, ciselée par Touron. — Rien de trop beau pour l’usage !
La salle de bain renfermait une baignoire en bois sculpté et tout ce qu’il faut pour écrire : un bourdaloue en vieux sèvres, décoré de fleurs. Sur la cheminée,
une statuette en argent, le Premier mystère , d’Épinayau-dessus, une glace encadrée de bois de rose, inclinée vers la baignoire et pouvant révéler tous les mystères de la chaste Suzanne.
ISaturellement, le jour de la vente, la haute gomme est là accompagnée de tout le persil des demi-mondaines haut payées.
Me Escribe préside.
On vend d’abord les tableaux :
Le Verre de limonade , de Gérard Terbourg, 6,100 francs. Le Pacage , de Charles Jacque, 3,600 francs. Toujours en faveur, ce peintre. — Un Chat , de Van Ostade, 3,370 francs.
Vient ensuite le tour des bijoux :
Que de cadeaux ! Dix bracelets ! vingt bagues I trente broches, et le reste à l’avenant.
Une paire de boucles d’oreilles avec trois brillants anciens, jetant des feux merveilleux, 31,000 francs.
Une rivière de brillants, 13,700 francs.
Un bracelet de perles, 7,000 francs.
Un peigne en écaille blonde constellé de diamants 6,000 francs.
Un collier de perles orné d’un saphir cabochon pour fermoir, 6,000 francs.
Un autre avec pendentifs de diamants, 14,000 francs.
Une broche en forme de cosse de pois vert, parée de brillants, et, pour figurer les graines, de jolies perles grises, 7,000 francs.
Puis arrivent les meubles meublants , comme disent les clercs de notaire dans leurs inventaires.
La baignoire en bois sculpté, 1,200 francs.
Le service de toilette, le lavabo, tout neuf, en argent guilloché, encore tout parfumé des ablutions à l’eau de Lubin, 6,000 francs.
Une crédence du xvie siècle, aux panneaux reprodui-
sant les principaux épisodes de la guerre des dieux (pas celle de Parny), 3,400 francs.
Deux vases en serpentine côtelée du temps de Louis XVI, 4,500 francs.
Une vitrine à deux battants avec des sculptures, attributs de musique, coquilles et feuillages faits à l’époque de Louis XVI, 6,000 francs.
Les garnitures du lit, la courtepointe et les rideaux,
5,700 francs.
Les portières en satin vert brodées d’entrelais et de rameaux, 1,100 francs.
Et on a aussi vendu tout l’arsenal nécessaire aux séductions, depuis les déshabillés galants jusqu’aux robes de bal et de ville, aux costumes de voyages, aux chapeaux fringants et aux fourrures destinées à couvrir les épaules frissonnantes à la sortie de l’Opéra ; — tout ! mylord et coupés de Binder, pour les rendez-vous et pour les promenades au bois, dorsay a huit ressorts, garni de satin noir afin de mieux faire ressortir de loin l’éclat des toilettes claires.
Et maintenant, de tout cela il ne reste plus qu un procès-verbal sur papier timbré et un total; ci : 300,000 francs.
Sic transit gloria mundi.
Jean-François Gigoux, né à Besançon en 1806. — Mécl. de 3e classe en 1833; lre classe en 1835; décoré en 1842; méd. de lr0 classe en 1848. H. G.
C’est ainsi que le livret du salon donne le signalement artistique de ce peintre, le maître de Français et de Baron et l’un des favoris, dans son temps, du cénacle romantique, l’auteur célèbre de la Cléopâtre essayant des poisons et le spirituel dessinateur des illustrations du Gr il -Bios.
Encore vert malgré ses quinze lustres bien sonnés, il ne cesse de travailler avec énergie. Il tient à exposer chaque année. Sa vie a, du reste, été une lutte perpétuelle avec des hauts et des bas.
En 1835, il obtenait une récompense avec son tableau aujourd’hui au musée de sa ville natale : la Mort de Léonard de Vinci , bien connu par la lithographie de Mouilleron.
Deux ans plus tard, la toile d’ Antoine et Cléopâtre essayant des poisons était refusée. Elle ne fut admise qu’au salon de 1838.
Bien que chevalier de la Légion d’honneur en 1842, il eut encore un tableau repoussé par le jury de 1847. — L’année suivante, il obtenait une médaille de première classe pour son beau dessin de Charlotte Corday.
Le vieux peintre, ami de Delacroix, de Pradier et de David d Angers, était un collectionneur passionné et sévère dans ses choix. Il a voulu, avant de mourir, faire sanctionner par la voix des enchères ses qualités de connaisseur approfondi.
Il a fait vendre par Féral et par Maurice Delestre, du lundi 20 au jeudi 23 mars, un millier de beaux dessins anciens et modernes qu’il a passé un demi-siècle à recueillir et dans lesquels il a eu le bon goût de ne pas mettre les siens, qui n’y eussent cependant pas été déplacés, car ils sont peut-être plus estimés encore que ses tableaux. C’est bien, pour un artiste, de remplir ainsi son catalogue, non de ses œuvres, mais de celles des autres.
II y a dix ans déjà, Jean Gigoux avait tenté les enchères. Quelques-uns de ses dessins étaient passés en vente et, sur le nombre, deux Moreau et un Frendenberg achetés par M. Maherault pour 600 à 700 francs, furent revendus 30,000 francs à la vente de ce dernier.
Collection toujours faite par un esprit délicat, celle des dessins, et comme le dit en forts bons termes, M. Henri Jouin, dans la préface du catalogue :
« L’œuvre peinte est de main d’homme. Le dessin » demeure jeune. Point de craquelure, point de tons » poussés. Avec lui, vous pouvez connaître le fond de » la pensée du maître jusqu’aux pulsations de son génie. » L’artiste se livre sans détour. »
Puis il ajoute très spirituellement :
« Les visiteurs de la cathédrale de Strasbourg se sou- » viennent peut-être d’avoir vu, à une tribune à droite » de la nef, près du chœur, une figure d’homme accoudé » sur une balustrade, contemplant les voûtes du Muns- » ter. C’est la statue d’Erwin de Steinbach, l'architecte » de la cathédrale. C’est l’artiste qui s’est recueilli » devant son œuvre. Sa présence est une louange. Vir- » gile avait exigé d’Auguste que ses chants inachevés » fussent détruits. Erwin de Steinbach a voulu se sur- » vivre dans l’ouvrage de ses mains et le ciseau de sa » fille, qui était sculpteur, l’a représenté silencieux et » pensif.
» Il écoute chanter la pierre.
» La collection qui va passer en vente est une œuvre » de longue haleine, et l’architecte de cette œuvre est » le témoin joyeux de son éclat. »
Le catalogue, très bien fait du reste, sera conservé dans toutes les bibliothèques. Il comprend trente planches tirées en couleur, sorties de l’atelier de M. Ad. Braun et, sur la couverture, Jean Gigoux a placé une charmante vignette de sa main qui reproduit, en trophée, les accessoires de son art. Il aurait pu mettre en exergue : « Tout ce que les grands hommes mettent au jour doit être conservé par ceux qui leur succèdent. »
Voyons maintenant les adjudications :
Cinq beaux dessins d’Albert Durer, comme peu collections en possèdent.
Un apôtre admirablement drapé, signé du monogramme [D] et daté de 1508, si beau que M. Charles Ephrussi, dans son intéressant ouvrage : Albert Durer et ses dessins , s’est empressé de le reproduire ; vendu 7,100 francs.
Le Portrait de maître Hiéronymus, d’une gravité ascétique : les cheveux en désordre, les yeux hagards, le corps d’une maigreur d’anachorète. Beau dessin où on peut voir la route peu à peu suivie par Albert Durer pour arriver à représenter son modèle.
Cette première pensée du personnage pour la Fête du Rosaire , datée de 1506, a valu 7,600 francs.
Le Portrait d'Érasme coiffé d’uii bonnet carré. Le penseur a la figure calme et la bouche animée d’un sourire un peu sceptique. Crayon noir d’un grand attrait. Daté de 1520, 12,000 francs.
Une gouache d’un maître inconnu. Le premier plan est resté inachevé. On y voit une ville aux tourelles en poivrière, juchée sur le sommet de rochers escarpés. C’est là le fond qu’aimaient beaucoup pour leurs tableaux les artistes de l’époque, 5,600 francs.
La Vierge , un voile sur la tête, un manteau sur les épaules. Provenant de la vente Andrewsi, 3,600 francs.
Splendide, ce dessin à la plume et à l’encre de Chine de Canaletti. Un petit coin de Venise avec un pont sans eau, ce qui est rare dans cette ville. Exécutée avec la précision architecturale que le maître met à ses tableaux, cette œuvre portait l’inscription suivante :
Io Zuane da Canal la fato di mia Invencione l'anno 1766 in elta de anni 68 Senzza ochiali in Venezia{ 1).
(1) Moi, Jean du Canal, j’ai fait ce dessin de mon invention l’an 1766, à l’âge de 68 ans, sans lunettes, à Venise.
Vendu 2,000 francs.
Une belle étude de Léonard de Vinci, à la sanguine : Tête T Ange, aux cheveux bouclés, étude pour Tune des figures de la Vierge aux rochers, , du musée du Louvre. On y sent le feu de la composition, 1,650 francs.
De Rembrandt, qui avait peut-être plus de plaisir à dessiner qu’à peindre :
Un Portrait d'homme provenant de la collection Arosarena. Acheté 4,000 francs. Vendu seulement
Une Femme endormie venant du baron Denon, dessin au bistre, 3,700 francs.
Étude à la sépia, de personnages pour le tableau des Syndics de la halle aux draps , 500 francs.
Mais, si nous voulions tout citer, nous irions trop loin. Nous ne pouvons cependant passer sous silence :
Rubens : Tête de jeune femme , les cheveux frisés ornés de pierreries. Très beau dessin à la pierre noire, 1,950 francs. Une Têtede Christ mourant, d’une grande puissance de sentiment, 1,700 francs.
L’école française était représentée largement dans ce musée Gigoux.
Trois Clouet dont l’un, très fin, au crayon noir, coloré dans les chairs, Portrait de V archidiacre de Josas, chanoine de Notre-Dame de Paris, s’est vendu 1,000 francs, et l’autre, Portrait d'enfant , venant de la collection Desperret, le même prix.
Un paysage au bistre, fait en collaboration par ces deux maîtres si gracieux, Fragonard et Greuze, provenant de la collection Walferdin : l'Allée ombreuse; de vieux arbres dont les branches touffues se réunissent en berceau, grand parc avec des statues, des femmes et des enfants au premier plan, 2,030 francs.
Une aquarelle pleine d’énergie de Th. Géricault, la Charge ; un lieutenant de cuirassiers, à cheval, l’épée
à la main, se retourne vers son escadron et commande la charge, 1,380 francs.
Sépia de Ingres, signée et datée 1844, L'Ange Raphaël , debout, les ailes déployées, les bras élevés, les mains jointes, implore le ciel. Au bas, cette mention écrite de la main du maître :
L' archange porte vers Dieu les prières des hommes.
Vendu, 1,750 francs.
Gravé dans le Livre de Vérité, un dessin à la plume et au bistre de Claude Lorrain : Paysage avec des animaux sous la garde d’un berger debout auprès d’une femme assise : 1,060 francs.
Une charmante Tête d'enfant aux cheveux blonds et frisés. Sanguine de Greuze, 270 francs.
Le portrait présumé d’un duc de Lorraine parDumoustier, 850 francs.
Et maintenant faisons l’addition : 113,500 francs.
Ce résultat doit satisfaire M. Jean Gigoux. Tous les peintres devraient, comme lui, aimer les dessins, en posséder et les étudier souvent. Rubens en agissait ainsi et son exemple est bon à suivre.
Benjamin Fillon. — Sa demeure à Fontenay-le-Gomte. — Sa découverte des faïences d’Oiron. — Les bijoux mérovingiens. — La bague de la reine Bertbilde. — Autographes, portraits et cachets. — Une vierge en ivoire, du xme siècle. — Estampes révolutionnaires. — Jean-Jacques Rousseau se prémunissant contre la collection.
Paris, %5 mars.
C’est une grave erreur de croire que la province ne sait pas et ne peut pas savoir. « Le milieu lui manque, » disait un jour Eugène Piot qui soutenait cette thèse devant moi. — Benjamin Fillon, cet exilé volontaire de Paris, nous a prouvé tout le contraire. Il a eu soin de se tenir toujours en dehors du mouvement fiévreux qui nous enveloppe. Il a su, en s’isolant ainsi, conserver toute sa vie le calme qui pousse à l’étude et le temps qui permet de travailler. De loin en loin, il lui suffisait de se retremper quelques semaines parmi nous ; mais il ne venait pas à Paris, comme le provincial vulgaire, promener ses étonnements et vider son porte-monnaie. Son but était d’apporter à la Société ses travaux longuement mûris. De tous côtés, chez ses amis, dans les musées et dans les bibliothèques, il faisait une ample provision de documents et de renseignements. Rentré chez lui, dans cette Vendée qu’il affectionnait et dont chaque sentier et chaque pli de terrain évoquaient dans son esprit un souvenir, Fillon groupait, dans le silence
de la retraite, les matériaux qu’il avait rapidement amassés et il édifiait alors, à l’aide de sa profonde érudition, ces ouvrages, désormais impérissables monuments pour l’histoire artistique de notre pays.
Qui donc oserait le nier ? Sa vie était bien comprise. C’était un homme très fort que ce Vendéen. Rien n’était fait par lui à la légère. Il connaissait si bien les artistes du xvi° siècle, époque vers laquelle se tournaient toutes ses préférences, qu’il semblait avoir vécu parmi eux. Ce robuste travailleur, sans cesse en quête de recherches, aimait aussi à promener sa lanterne de savant du côté des ténèbres du passé, pour découvrir la provenance des sphinx de la curiosité. Chez lui, une découverte en amenait une autre. « C’est ainsi, dit Champfleury que, grâce à des documents accumulés en étudiant les poteries poitevines, il réussit à faire changer la désignation des faïences Henri II, pour la remplacer par celles des faïences d'Oiron, nom jusque-là bien inconnu d’une modeste bourgade de 800 habitants. »
Il savait aussi faire des fouilles. Personne même ne s’entendait mieux que lui pour pratiquer d’une manière sûre, dans des endroits étudiés de longue main, et il répétait souvent que la terre est une bibliothèque inexplorée qu’il faut consulter sans cesse, parce qu’elle recèle encore les documents les plus utiles pour reconstituer peu à peu l’histoire de notre pauvre planète. Le récit de tout ce qu’il a retiré de précieux du lit de la Vendée, au gué de Velluire, sa découverte du tombeau et des instruments de travail d’une femme artiste galloromaine ont fait l’objet de publications qui sont entre les mains de tous les archéologues.
Je l’ai particulièrement connu. Il habitait alors Fontenay-le-Comte, dans cette maison qui lui venait, par sa femme, des Poey-d’Avant. Ces numismates, auteurs de
chants écrits dans le patois vendéen, avaient inspiré à Fillon, dès l’enfance, un sentiment très grand des belles choses. Je la vois d’ici, cette demeure, dans une des rues tortueuses de cette petite- ville intelligente. Elle ne ressemblait guère à un palais, mais à la maison d’un bon bourgeois du xve siècle, avec sa porte basse et cintrée, ses fenêtres étroitement percées, et sa façade crépie à la chaux. Seulement, à peine entré, quel changement ! Les murs étaient tapissés de tous côtés de dessins précieux ; les grands bahuts du salon recélaient des richesses inestimables en émaux, en faïences italiennes et en porcelaines de Chine, et le cabinet de travail, où l’on arrivait par un grand escalier de bois, renfermait les manuscrits, les estampes et les livres les plus curieux.
Il travaillait, à ce moment, en collaboration avec son vieil et fidèle ami, Dugast-Matiffeux, de Montaigu, et faqua-fortiste Octave deRochebrune, à cette publication restée malheureusement inachevée : Poitou et Vendée. A l’une de mes visites, il me fit voir sur sa table les épreuves de cette remarquable étude sur la faïence et • la porcelaine : l 'Art de terre chez les Poitevins , pour laquelle il venait de choisir cette épigraphe empruntée de Bernard Palissy. — Si je voulois mettre par escrit toutes les utilitéz de l'art de terre, je n'aurois jamais fait.
Fillon avait à cette époque la passion des autographes et celle des bijoux anciens. Sa série des anneaux mérovingiens était déjà admirable. C’était un écrin royal. Je m’en souviens comme d’hier ; il me disait en me le montrant : « Voyez-vous, l’orfèvrerie est le premier des arts. Les bijoux sont vieux comme le monde. Eve, chassée du paradis terrestre encore plus belle après le péché, dut se choisir sans doute une agrafe pour draper sa tunique avec goût. Depuis, les joyaux
m L’HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882.
ont toujours été les auxiliaires les plus puissants de la coquetterie naturelle de ses filles. On en trouve partout, dans les tombeaux de Thèbes, la ville aux cent portes, dans les dolmens des Gaulois, au Pérou dans les sarcophages des descendantes des Incas. Tenez, voici la bague de la reine Berthilde, la femme de Dagobert Ier, un chaton circulaire appliqué sur un simple anneau d’or avec une légende gravée en creux : berteidis, et un monogramme composé des lettres regina. Celle-ci est la bague d’un évêque mérovingien, une pièce très rare, formée d’un anneau d’or plat, avec une améthyste ovale. Cette autre provient du monétaire Abbon. Ce bracelet gaulois en or massif, dont les deux extrémités s’enroulent huit fois l’une sur l’autre, de façon à former deux ressorts, a dû appartenir à quelque Velléda de l’époque. » L’examen de sesjautographes ne fut pas moins intéressant. Cette collection, commencée en 1839, avait une valeur exceptionnelle. C’était la plus importante peutêtre de l’Europe — de vraies reliques historiques et littéraires! Elle touchait à tout et à tous. Savants, peintres, musiciens, inventeurs, grands capitaines, rénovateurs de lettres et penseurs répandant des idées nouvelles. Fillon ne se bornait pas aux illustrations nationales : — « Je suis de ceux, m’écrivait-il un jour, qui regardent les grands hommes comme appartenant au genre humain tout entier. »
Il avait voulu donner à sa collection un attrait tout particulier en recherchant les pièces pourvues de leur cachet. Ces empreintes révèlent souvent, en effet, par leurs devises ou par leurs emblèmes, les aspirations intimes de ceux qui en font usage. C’est ainsi que son cabinet renfermait les curieux cachets du Titien, de Bossuet, de Linné, de Schiller, d’Olivier Cromwell et de Mme Roland. Il avait tenu également à joindre un portrait aux autographes, mais il voulait une image
vraie et le portrait commun était repoussé, môme s’il s’agissait d’une belle gravure et d’un premier état. — « Il me faut la reproduction fidèle des traits de l’homme, » disait-il.
Fillon plaçait aussi dans ses dossiers d’autographes, lorsqu’il le pouvait, un dessin original, si c’était un artiste, un document spécial, s’il s’agissait d’un écrivain. Ainsi, il avait mis à côté d’une lettre de Michel-Ange, un dessin de Saint-Pierre de Rome de 1545 ; — avec une lettre du Titien à Charles-Quint, lui annonçant que le portrait de feu Isabelle de Portugal est terminé, un dessin du temps, d’après ce portrait ; — avec Claude Lorrain, son Bouvier; — avec Jacques Callot, ses Supplices; — avec Nicolas Poussin, le frontispice composé par lui pour une édition d’Horace ; — avec Louis David, une étude au crayon noir pour le Brutus , accompagnant la missive où il était question de ce tableau ; — avec Prudhon, la République Française protégeant le génie des Arts, dessin de l’en-tête des Brevets d'invention ; — avec Ingres, la gravure de la Stratonice , sujet de la lettre.
Les autographes le passionnaient beaucoup. Il dut s’en séparer dans la crainte de leur donner peut-être trop de sa vie. Ces visites à Fillon m’ont laissé des souvenirs vers lesquels je me reporte souvent. Je sortais de chez lui sachant toujours quelque chose de plus.
Fillon luttait depuis très longtemps contre un terrible cancer à l’estomac. Râblé, très brun, de taille moyenne, les traits accusés, la voix bien timbrée et un peu narquoise ; bâti à « chaux et à sable, » descendant de cette forte race des Vendéens du Bocage, il paraissait devoir vivre cent ans. — Il est mort l’année dernière, le 23 mai 1881, à l’âge de soixante-deux ans, dans son hospitalière demeure de Lacourt de Saint-Cyr-en-Tal-
mondais. Il avait légué ce qui lui appartenait à sa belle-sœur, MUo Gabrielle Fillon ; mais il laissait une situation obérée. La succession ne fut acceptée que sous bénéfice d’inventaire et son fidèle compagnon d’étude et de travail, Dugast-Matilïeux, dut procéder à la vente à l’amiable.
Un groupe de grands seigneurs et de marchands auxquels on pourrait presque donner une raison sociale : la Béraudière et Cie, après avoir tourné autour de l’héritage, acheta le tout pour une somme de cent soixante mille francs.
C’était une spéculation. Déjà nous en avons dévoilé le dessous. Les associés ont-ils fait une bonne affaire ? Us n’ont pas épargné la réclame. La collection a été soumise à Londres à l’examen des amateurs anglais. On va maintenant disperser à l’hôtel Drouot, pour le compte des acquéreurs, ce musée resplendissant de tous les trésors des siècles passés. Le catalogue a été dressé par les soins des experts les plus autorisés : MM. E. Féral, Ch. Mannheim, Rollin et Feuardent, Danlos et Delisle. M. Maurice Tourneux, un écrivain de talent, a été chargé de rédiger la préface des richesses de celui « en qui il voyait un maître et qui lui permettait de l’appeler son ami. » Me Paul Chevallier tiendra le marteau.
Les collections ont dans leur ensemble une physionomie comme l’homme. Celle de Fillon montre surtout qu’il aimait le grand art. Aussi n’avait-il que de beaux spécimens. Dans ces belles médailles italiennes du xv® et du xvi° siècle qui avaient servi de débuts à ses études, il ne possédait que des pièces hors ligne. La qualité l’emporte sur le nombre. Il avait deux types admirables dePisanello: Léonce d’Este, seigneur de Ferrare (1441- 1450) et Sigismond Pandolphe Malatesta , seigneur de Rimini (1432-1468). De même pour la Renaissance fran-
çaise, rien que de magnifiques exemplaires : Philippe le Beau et Marguerite de Valois , Louis XII et Anne de Bretagne , médaille frappée à Lyon lors de leur passage. Le roi est représenté couvert d’un mortier, orné d’une couronne de lis ; sa femme coiffée d’un voile supportant une couronne royale.
Splendide surtout la médaille que Charles VII fit frapper après l’expulsion des Anglais du territoire, où il paraît, à cheval, armé de pied en cap, coiffé d’une armure fermée, et vêtu, lui et son coursier, du blason de France. On ne connaît que deux exemplaires en or de cette pièce : celui-là, donné par Louis XIV à la famille de Cotte, et sorti des vitrines de Thomas de Londres pour passer dans celles de Fillon, et l’autre, actuellement conservé au cabinet de France.
Parmi les objets de haute curiosité, il faut citer :
Un bronze antique, un acteur romain, type trapu, camard et narquois, qui semble révéler un ancêtre de Sancho Pança.
Une anse de vase en bronze, sans platine, incrustée d’argent, des premiers temps de l’empire, que son propriétaire a décrite ainsi dans la Gazette des leaux-arts :
« La Gaule dans l’attitude de la douleur, tandis que ses fils se préparent à défendre leurs dernières places fortes. Derrière elle, deux guerriers, le corps couvert des braies nationales, semblent déjà vaincus. Un autre, chargé d’armes et de boucliers, s’apprête à la retraite. »
Pièce rarissime, comme toutes celles où figurent les scènes de la conquête des Gaules.
Un poignard gaulois, peut-être le plus beau qui existe. La lame est damasquinée, ornée de graphites et entourée de plusieurs rainures s’amincissant vers le tranchant.
Une vierge processionnelle en ivoire, de l’abbaye d’Ourscamp, près de Noyon, sculptée sous le règne de
Philippe-Auguste, provenant de la collection de Georges Oombrouse — la perle de la vente !
Un plat de Bernard Palissy, bien connu sous le nom de Génies de la Paix , au revers jaspé de bleu, de brun et de vert, aux figures exécutées en relief.
Quelques bonnes monnaies : un æluis d’or, un écu à la croisette de François Ior, un Franc à pied de Charles V, un sou d’or de Théodobert, un autre de Louis le Débonnaire, un jeton de Marie Stuart, le pied-fort du teston de Charles IX et celui du quart d’écù de Sully, tous deux à fleur de coin.
Fillon était un austère républicain. Sa série de portraits renferme quelques-uns de ses types préférés Le buste en terre cuite de Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre, tête nue, cheveux rejetés en arrière, jabot plissé et frac du temps. — Le buste en bronze de Honoré-Gabriel-Riquetti Mirabeau et celui de Voltaire, par Gyfflé, en terre de Lunéville, sur un socle orné de festons de lauriers. — Les bustes en biscuit de Napoléon Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie, tête nue, cheveux plats, col de chemise rabattu, cravate haute, montre, habit brodé. — De Lazare Hoche, général en chef de l’armée de Sambre-et-Meuse, en costume de général, avec le catogan et le cou enfoncé dans la cravate.
La collection contient, en outre, de nombreuses estampes sur la Révolution, qui ont dû troubler plus d’une fois le sommeil de MM. de Liesville ou de Victorien Sardou et qui iront, nous l’espérons, au musée Carnavalet. L’art brutal de la première Révolution avec son patriotisme féroce avait un attrait tout particulier, de rareté sans doute, pour M. Fillon. — Dans sa collection d’estampes de nombreuses pièces sont de cette époque :
Le Portrait de Louis XVI reposant sur un socle avec
la légende : Louis le Faux. A gauche, le Père Duchesne ; à droite, Jean Bart, avec cette inscription : Tout homme qui ne tient pas sa 'parole , foutre , c'est un jean-foutre. Louis XVI venait alors d’être arrêté à Varennes.
Louis XVI , coiffé du bonnet, jouant au piquet avec un homme du peuple et cette inscription : J'ai écarté les cœurs. Il a les piques et je suis capet.
Les Animaux rares ou la Translation de la Ménagerie au Temple , le 20 août 1792. Marie-Antoinette est représentée sous la forme d’une louve. Louis XVI sous celle d’un dindon et la famille royale sous celle de louveteaux.
Une pièce colorée gravée à l’eau-forte : La Grande Armée du ci-devant prince de Condé. Ce dernier, dans son boudoir au château de Worms, passe en revue l’armée formidable qui lui a été envoyée de Strasbourg par la diligence : ce sont des soldats de plomb que Mlle de Condé tire d’une caisse et que le duc d’Enghien range en bataille.
doublions pas une série de portraits, presque tous exposés au Palais du Trocadéro, en 1878 : René de Cumont , par Dumoustier, Antoine Cornelissen , par Van Dyck; de Tulou , le célèbre flûtiste, par Isabey ; de Gilbert de Montauban , par Ingres, et celui de Louis XI sculpté sur pierre de touche en 1464, par Laurana, pour servir de modèle au médaillon de bronze du même prince, mais de moindre dimension, qu’on possède de sa main, et un fort beau dessin à la sanguine : la Mort de Sénèque , par Eustache Lesueur, qui a passé des mains du prince de Conti dans celles de Jean-Jacques Rousseau et que le philosophe offrit au comte d’Antraigues, le mari de la Saint-Huberty, en lui disant : Ce dessin pourrait me donner envie d'en posséder d'autres , ce qui augmenterait mes besoins.
Et pour finir, à noter une chose curieuse, un dessin religieux à la plume et à la sépia, par Boucher : Dieu le Père recevant dans ses iras son fils mort. Ce n’est pas l’ordinaire du peintre des amoureuses pastorales du xvme siècle dont Fillon a dit quelque part : il désosse ses donzelles pour qu'elles soient d'un ragoût superfin.
Les chercheurs de curiosités historiques. — La dent de Newton. — Le couteau de Ravaillac, gardé par le duc de la Force. — La vente de M. Z. au Palace-Theatre. — Le couplet de la pâte tendre. — La papillonne du bric-à-brac. — Langage des mobiliers. — Tout à l’amour.
Paris, %6 mars.
La collection a ses maniaques, j’allais dire ses grotesques.
A ceux-là, un objet d’art ne dit rien par lui-même. Un beau livre les laisse froids ; ils regardent le plus beau tableau avec indifférence ; mais l’objet dont se servait un grand homme les met tout de suite en émoi.
Bien qu’il soit à peu près prouvé que Diogène dut boire dans le creux de sa main, si on faisait passer en vente son écuelle, on ne sait vraiment quel prix elle pourrait atteindre.
L’acteur tragique Œsopus, un Grec venu à Rome pour exercer sa profession, se servait d’un plat en faïence qui lui avait coûté cent mille sesterces, environ 21,000 francs. Manger dans le plat d’Œsopus séduirait bien des gens. Il se vendrait dix fois plus aujourd’hui.
Le fauteuil en ivoire sur lequel Gustave Wasa reposait son illustre mappemonde a été adjugé, en 1825, la faible somme de 125,000 francs, au chambellan suédois, M. Schinckel.
La clochette d’argent de la collection Walpoole, avec laquelle le pape Clément VII avait coutume de maudire les chenilles, ainsi que le font les évêques du Canada excommuniant les tourterelles à cause de leurs dégâts dans les plantations, a trouvé preneur pour 6,500 fr. Il faut dire qu’elle passait pour avoir été ciselée par Benvenuto Cellini.
Une dent de Newton a été achetée, en 1816, pour la somme de 17,000 francs, par lord Schwaterbury, qui en fit le chaton de sa bague.
Les Anglais ont surtout ces fantaisies. Dans leurs ventes, il y a toujours le chapitre des curiosités historiques.
M. Alex. Lenoir raconte qu’un insulaire de la Grande- Bretagne offrit jusqu’à 100,000 francs d’une dent d’Héloïse, lorsqu’on transporta les restes de l’amante d’Abeilard au musée des Petits-Augustins.
Il s’est trouvé, à la vente Strawberry-Hill, un amateur pour réclamer à six livres sterling le fourreau en écaille dans lequel le célèbre amiral Tromp renfermait ses pipes lorsqu’il était en mer.
A la même vente, on s’est disputé jusqu’à 75 francs une boucle de cheveux de Marie Tudor, coupée sur sa tête à l’ouverture de sa tombe, en 1784.
La bassinoire de Charles Ier, qui servait probablement pour le lit de ses maîtresses, avec une inscription : « Sers Dieu et vis à jamais », a été enlevée à la pointe des livres sterling.
Dès 1836, un inconnu, au dire de Gabriel Peignot, achetait 500 francs la canne de Voltaire qui, stérile jusque-là, n’a cessé depuis de donner les preuves d’une fécondité devenue proverbiale.
Il en sera de même probablement de la canne de Balzac, que possède le bibliophile Jacob — alias Paul Lacroix. Précieux bijou incrusté d’or et de pierres
précieuses, cerclé en argent bruni, exécuté d’après les dessins de Laurent Jan et représentant trois têtes de singes — Balzac, Girardin et Lautour- Mézeray. Le romancier ne voulut jamais s’en dessaisir. Il la gardait toujours, comme un sceptre, dans tous les salons.
Un corset de satin bleu porté par une Espagnole célèbre, Lola Montés, et dont le buse creux contenait un poignard qui n’a sans doute jamais servi, a valu 600 francs.
Un artiste capillaire, très admirateur de Béranger, avait exécuté son portrait et lui en avait fait cadeau.
Le chansonnier était tout en cheveux : cheveux noirs pour la longue redingote, cheveux gris pour le pantalon clair, cheveux blonds pour la tête, cheveux blancs pour les cheveux et cheveux rouges pour le fauteuil en acajou. C’était horrible ! On a vendu cette merveille 1,000 francs.
Que de démarches on a faites pour obtenir du duc de Gaumont de La Force le couteau de Ravaillac que le maréchal son ancêtre, qui était avec Henri IV dans la voiture, retira de la blessure et qu’il garda, ainsi que la gaine et les deux stylets qui l’accompagnaient. On vivrait rien qu’avec le revenu des sommes offertes pour posséder cet objet.
La veste de Rousseau a été payée 960 francs. — Jean-Jacques ne dépensait certainement pas le quart de cette somme par an pour s’habiller.
Une vieille perruque de Kant s’est vendue après sa mort plus de 200 francs.
Les gants de Jacques Ier d’Angleterre, 70 francs.
Le chapeau que Napoléon Ior portait à la bataille d’Eylau a été adjugé à Paris, le 23 novembre 1835, à la vente du baron Gros, moyennant 1,920 francs, au doc-
teur de la Croix (1). La mise à prix était de 500 francs, et trente-deux compétiteurs se disputaient la précieuse relique. — Le chapeau du cardinal Wolsey a eu presque autant de succès à Londres, en 1842. Il a été chèrement enlevé à 625 francs.
A la vente de madame de Failly, l’éperon d’honneur en argent ciselé que portait Henri IV à son entrée dans Paris a été adjugé pour 14,000 francs. — A celle de Rachel, la brochure d 'Adrienne Lecouvreur qui lui avait servi à l’étude de son rôle et qui contenait deux observations de sa main, a été poussée jusqu’à 1,250 fr.
Cet engouement a certainement diminué. Cependant si Me Paul Chevallier vendait le cachet du proconsul Carrier, qui pratiqua les terribles noyades de Nantes, et que possède votre serviteur, il y aurait encore de nombreux amateurs.
Dans cinquante ans, la palette de Léon Donnât, le crâne de Victor Hugo, la baignoire légendaire de M. Gambetta, le carnet de courses de Henri Rochefort, le lorgnon d’Emile de Girardin, les souliers de satin blanc de Mm0 Edmond Adam, l’ébauchoir de Sarah Bernhardt, la queue de billard dont se sert M. Grévy, la plume avec laquelle M. Thiers a signé, sa démission de président, soulèveraient toutes les ardeurs d’une convoitise acharnée si on les présentait aux enchères.
(l) Voici le texte exact, la notice rédigée par Charles Paillet, expert pour cette vente qui eut lieu dans l’atelier de Gros, rue du Four-Saint- Germain, n» 14 :
« Un chapeau à trois cornes, doublé de soie grise, garni d’une ganse » et d’un bouton de soie noire et d’une petite cocarde tricolore.
» Ce chapeau est celui que portait Napoléon à la bataille d’Eylau. Il » fut remis bientôt après à M. Gros, chargé de reproduire ce grand fait » d’armes.
» Nous croyons devoir rappeler ici que jamais M. Gros ne permit a » personne de se couvrir avec ce chapeau.
» La partie de la doublure qui touchait le front paraît avoir été baignée » de sueur. La bataille se livrait le 9 février 1807. »
Vouloir posséder des objets ayant appartenu à des hommes célèbres restera toujours une passion de collectionneur. A ce titre, elle doit trouver place dans cette histoire de la curiosité que nous racontons au jour le jour.
La venté dè M. Z... se passe non rue Drouot, mais rue Blanche, au Palace-Theatre. — C’est une pantomime.
La mise en scène est accompagnée de musique, ce qui nous manque généralement à l’Hôtel Drouot, et nous votons pour cette innovation, qui permettrait au crieur de varier un peu la monotonie de ses intonations. Je suis sûr que M. Clément Lippacher, organiste de Saint-Eugène, l’auteur du ballet en question, se chargerait de la chose. Ce serait certainement plus gai que le mode actuel.
Nous aurions l’hymne au bibelot, la cantate du vieux Rouen, la symphonie des porcelaines, le couplet de la pâte tendre, le nocturne des tapisseries, la romance de l’argenterie, la complainte du vieux bahut, le grand air des diamants, le trémolo de l’adjudication et le chœur des acheteurs sur un motif connu :
Si vous croyez que je vais dire Ce q.ue je veux,
Je ne saurais pour un empire Trahir mes vœux.
En attendant que ce projet se réalise, il faut se contenter de la vente de M. Z..., féconde en surprises.
Des curieuses en jupon court assistent à la vente d’une collection de bibelots. Sous le marteau d’ivoire du commissaire-priseur s’ouvrent les potiches pour en laisser sortir des Japonaises. Les personnages des ta-
bleaux s’animent. De la vieille horloge du xv° siècle s’échappent Six heures en costume bleu de nuit et Six heures en costume rose aurore. Un charmant Balancier se détache, ainsi qu’un Timbre suffisamment rebondi. Ce sont de délicieuses ballerines ! Les vieilles crédences laissent fuir une multitude de petits amours. Une statue qui représente Galatée s’anime tout à coup, descend de son piédestal et envoie des baisers de tous les côtés..
Les amateurs, vieux et laids comme Faust au premier acte, se transforment en brillants paladins. Et tout ce monde nouveau, s’échappant de sa coque, va, vient, joue, rit, s’amuse et danse la papillonne du bricà-brac.
C’est un vrai rêve de collectionneur soucieux, assoupi un instant, songeant à sa jeunesse envolée au milieu des ruines du passé, dans son cabinet d’antiquaire.
Les mobiliers ont leur langage comme les fleurs. Celui d’Isabelle de V*** (un nom de guerre), vendu l’autre jour, me paraît très significatif.
Il procède d’une idée fixe. Je ne l’indiquerai pas; vous la devinerez aisément.
D’abord l’ameublement banal; non pas celui du vieux neuf retapé qui s’achète rue de La Fayette ou rue Lafitte, mais celui que l’on peut, sans avoir rien dans la tête, mais beaucoup d’argent dans la poche, commander sur une carte postale, en se levant le matin, aux magasins du Bon-Marché , et qui, mis en place dans la journée du lendemain, peut être réglé le soir même.
Dans le mobilier qui nous occupe, les accessoires seuls ont quelque piquant. On croirait entrer rue Duphot n0?, où vous n’êtes jamais entré, ni moi non plus. C’est typique comme lugubricité, aurait dit Nestor Roqueplan.
Dans l’antichambre en cuir rouge, un coffre avec Loth et ses filles sculptés en relief.
La salle à manger, noyer ciré à filets noirs, ornée de 1* Innocence, buste en marbre de Lanzirotti, puis d’un dessin de Lagrenée : les Joies du Paradis terrestre et d’une lithographie de Decoenne : Elle n'a jamais servi.
Le petit salon, imitation de vieille tapisserie, garni de tabourets à 'pieds de biche et d’un grand tableau : Brune ou blonde. — Sous verre : Les Trois Callipyges ou la Comparaison de Challe, Ça Ira et Ça a été de Boilly.
Dans le grand salon, en lampas broché, des sièges significatifs : bergères basses sur lesquelles les bergers pourront se laisser tomber; ottomanes pour l’Ottoman qui se présentera; causeuses pour ceux qui, ayant fini de rire, voudront causer. — Un buste de nymphe par Michelis.
Deux gravures : X Enlèvement d'Europe et X Enlèvement des Babines , dans le fumoir, tendu de rouge avec draperies noires sur lesquelles se détache une tête de cerf montée sur bois.
Non de Protais, mais d’un autre, Avant l'attaque et Après l'attaque , deux tableaux dans le boudoir en satin noir. Sur la cheminée, une coupe en bronze avec la Toilette de Vénus comme bas-relief.
Voici la première chambre à coucher avec deux lits en palissandre ciré; ne me demandez pas leur histoire. La gravure de la Chaste Suzanne , d’après Rubens, et celle de la Chemise enlevée d’après Fragonard. Comme pendule, le groupe des Trois Grâces ; de chaque côté, des candélabres formés par des nymphes.
Seconde chambre à coucher, en bambou. La Cruche cassée , statuette de Carlier ; la gravure du Carquois épuisé. Près du lit en bois sculpté, un Singe grimaçant pn bois, pour s’habituer au laid.
En ton noir, pour faire ressortir la blancheur de la
peau, le cabinet de toilette. Une lithographie : le Bain; une gravure, les Rêves de la fortune , — et un cofïre-fort. Parbleu !
Ce mobilier très authentique d’une Gourdan quelconque a été détaillé ces jours derniers à l’Hôtel,
Un fragment de 1 eloge de His de La SaHe. — Un triumvirat de spéculateurs. — Achat en bloc et revente au détail. — Les quatre vacations de la vente Benjamin Fillon.
Paris, 28 mars.
« Messieurs,
» Le goût des arts, qui était jadis le privilège d’un petit nombre, est devenu maintenant l’apanage de tous. N’a-t-il pas perdu en profondeur ce qu’il a gagné en superficie ? N’a-t-il pas souffert surtout dans sa°dignité, dans sa moralité ? Il faut bien le dire : les collectionneurs d’aujourd’hui, à part de très rares exceptions, ne sont plus de vrais amateurs. Ils achètent pour revendre, bien moins séduits par l’amour du beau que par l’appât du gain, cachant le spéculateur sous les dehors du désintéressement et de l’horreur du monde, sorte de marchands déguisés, qui comptent parmi leurs aïeux, non plus les Mariette ou les Crozat, mais M. Jourdain en personne : « Comme il se connais- » sait fort bien en étoffe, il en allait choisir de tous les » côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à » ses amis pour de l’argent. » (Molière, le Bourgeois gentilhomme , acte IV, scène 5.)
Ce qui précède est le début de l’éloge de M. His de La Salle, prononcé par M. Anatole Gruyer, dans la séance
publique annuelle des cinq Académies, le 2b octobre 1881.
C’est une note un peu grave, mais, dans la circonstance, cela présente un tel caractère de vraie actualité, que nous n’avons pu résister à la tentation d’en faire comme l’en-tête de notre article sur la vente Benjamin Fillon. Sans compter que, pour la vente dont il s’agit, il y a eu encore les circonstances aggravantes d’une publicité effrénée d’annonces, de réclames, à rendre jaloux les directeurs du Louvre et du Bon-Marché. On achète maintenant une collection en bloc pour la revendre en détail, comme une partie de linge ou un stock de soieries. On opère sur l’art comme sur les denrées coloniales. On s’associe pour une affaire de tableaux, de médailles, comme pour une affaire sur les spiritueux ou les grains.
Je sais bien qu’il y a malheureusement des précédents et que le prince Soltykoff avait opéré ainsi dans la collection Debruge-Dumesnil, M. Seillière pour celle du même prince Soltykoff, M. Basilewski pour celle de Leroy-Ladurie. Mais il y avait dans ces trois cas des circonstances atténuantes. Le prince Soltykoff, après avoir fait comprendre dans la dernière vacation les plus beaux objets de cette merveilleuse collection, avait interrompu la vente le dernier jour et ne les avait point livrés aux enchères ; M. Seillière avait carrément retiré de la vente les grands portraits en émail de Léonard Limousin, et puis ces messieurs avaient agi seuls et n’avaient point constitué de syndicat avec un marchand. Il n’y avait pas d’association. Les triumvirs de la vente Fillon me diront à cela qu’ils sont bien libres de faire ce qui leur plaît. Mais je suis libre aussi d’avoir mon opinion, et je crois que le public l’a partagée et que cette énorme dépense de réclames et d’annonces n’a pas été sans l’agacer un peu.
Je me serais gardé de faire cette critique avant que la vente eût été terminée; car j’aurais beaucoup regretté que mes réflexions, si peu autorisées qu’elles soient, eussent pu avoir la plus légère influence contraire aux intérêts des vendeurs, très honorables et très estimés. — Ce sont des généralités que j’exprime et nullement des personnalités.
Quoi qu’il en soit, les annonces et le catalogue très bien rédigés, surtout pour la partie des médailles et des bronzes antiques, avaient attiré des amateurs de tous les pays.
L’Allemagne était représentée par M. Hess, le célèbre numismate de Francfort, et par M. Bourgeois, de Cologne.
L’Angleterre, parM. Thibaudeau, venu avec de bonnes commissions, qu’il n’a pu exécuter toutes. Il y avait aussi plusieurs marchands de province, et la vente s’est ouverte au milieu d’un concours empressé d’amateurs parisiens, dont beaucoup n’ont pas pu réaliser leurs désirs ; car, dans ces occasions solennelles, les prix de certains objets déroutent les prévisions, et ceux pratiqués dans le commerce pour les objets similaires ou presque identiques n’ont plus, ces jours-là, aucune signification.
Exemple : on citait comme excessive une offre de 4,000 fr. faite à l’amiable avant la vente pour la médaille de Sigismondus Pandolfus Malcitesta, très bel exemplaire certainement, mais dont la patine un peu noirâtre pouvait laisser à désirer. Aux enchères, elle atteint le prix de 7,850 fr. sans les frais, et ce n’est pas un prince de la finance ou un amateur millionnaire qui s’en rend acquéreur, mais un simple marchand de Francfort, M. Hess, luttant contre M. Dreyfus, qui est obligé de baisser pavillon et de s’en aller les mains vides.
Mais assez de digressions comme cela ; nous croyons que le compte rendu des diverses vacations sera plus intéressant pour le lecteur que toutes nos réflexions, et nous allons lui donner les détails les plus exacts qu’il nous sera possible sur la dispersion de cette collection qui marquera dans l’histoire de la curiosité.
La première vacation était consacrée aux antiquités grecques et romaines, aux bijoux gaulois, gallo-romains, mérovingiens, aux monnaies grecques, romaines, gauloises et françaises.
Le n° 9. Anse de vase en bronze, que M. Fillon attribuait aux premiers temps de l’empire et dont le sujet offrait un grand intérêt historique. Il a été acquis par M. Fauré-Lepage au prix de 4,890. Il aurait certainement été poussé plus loin, si le bronze n’avait pas été dépourvu de patine.
N° 1. Statuette d’un acteur, bronze d’une grande Finesse, monté sur une base antique aussi, mais, comme l’anse en bronze, n’ayant pas de patine ; aussi est-il resté à 3,975 fr. — Charvet avait vendu 1,000 francs cette pièce dans le temps.
N° 11. Miroir en bronze gréco-italien, sur lequel est figuré le châtiment du géant Amycos par Castor et Pollux. Comme sur tous les miroirs italiens, dit M. 0. Rayet, l’exécution est un peu lâchée, mais la composition est belle et le dessin de grand style. L’intérêt qu’il présente est d’exprimer la transition de l’art grec à l’art romain, et la patine était superbe. Nous en connaissons l’heureux acquéreur au prix de 5,700 fr. : M. le baron Roger.
N° 31. Rague en or de la reine Berthilde, une des cinq femmes que Dagobert Ior avait successivement épousées : devait venir prendre place dans la belle et intéressante collection de notre ami le baron Jérôme
Pichon. Gela n’a pas manqué ; elle y sera en bonne et illustre compagnie, près de la bague du monétaire Abbon et une autre encore qui passe de la collection Fillon dans celle du sympathique président de la Société des bibliophiles. Cette bague est d’un travail moins orné que certaines bagues mérovingiennes. Mais le grand intérêt historique qu’elle présente est une heureuse compensation.
N° 69. Phalère en azurine, représentant un .jeune enfant vu à mi-corps : 8,200 fr., au baron Roger.
N° 10. Un poignard gaulois ressemblant beaucoup à une langue de bœuf, du xv0 siècle, a été adjugé à 1,405 fr.
Bref, le total de cette vacation s’est élevé à 56,091 fr.
La seconde vacation avait attiré plus de monde que la première, malgré le joyeux soleil de printemps. Les ventes d’objets antiques s’adressent à beaucoup moins de personnes que celles des objets du moyen âge et de la Renaissance ; il était facile de voir que la bataille serait chaude et qu’il faudrait, comme on dit, avoir de l'estomac i pour remporter la victoire. Parmi les assistants, MM. Armand Dreyfus, Gavet, Odiot, Antiq. du Boulay, opérant ! pour le musée de Rouen, Charvet, Hofmann, Bourgeois, Guenot, Stein, Boy, revenu d’Italie pour la vente ; de j Liesville, représentant le musée Carnavalet ; Léonce Leroux, chargé de commissions pourHyrvoix, de Nantes, le vieil ami de Benjamin Fillon, MM. Basilewski et Spitzer faisant une courte apparition. — Tous attirés comme des papillons autour d’une bougie.
Les pièces de résistance étaient les deux médailles en or et en argent, frappées sous le règne de Charles VII, à l’occasion de l’expulsion des Anglais. Vendues, la première, en or, 4,520 fr. et la seconde, en argent, 4,000.
Après venait le médaillon de Sigismond-Pandolphe
de Malatesta , le plus beau Pisan de la vente, dont nous avons donné plus haut le prix et le nom de l’acquéreur. Cette médaille n’est pas rare et on en trouve des exemplaires dans toutes les collections. L'exemplaire était certainement très beau ; mais, selon nous, il ne justifie pas un pareil entraînement.
Un prix excessif' encore a été celui de la plaquette représentant le roi Louis XIV d’après la cire de Benoist. Elle était finement ciselée, très bien conservée, mais 1,500 francs pour une plaquette qui se vend de 3 à 500 francs dans un état excellent ! Les Anglais ne se refusent plus rien, car c’est M. Thibaudeau de Londres ; qui l’a achetée.
Philibert //, dit le Beau, duc de Savoie. Bustes en regard de Philibert et de Marguerite sa femme. — Très ! belle pièce dorée, 2,200 fr.
Citons encore un magnifique exemplaire de la mé- ; daille au beau revers de Mahomet II, qui a atteint le prix de 2,950 fr.
Ces prix sont certainement très élevés; mais ils prouvent que l’on apprécie chaque jour davantage le grand art et que ses initiés deviennent plus nombreux. : Les grands artistes du xve et du xvie siècle avaient ^ été vraiment trop et trop longtemps dédaignés. La plus belle médaille d’un artiste de génie n’atteint pas en- j core le prix d’une commode ou d’une paire de flam- ! beaux du xvm° siècle. Il est vrai que tout le monde peut comprendre une girandole ou un chenet, et que cela est bien plus utile qu’une plaquette de bronze,; si artistique qu’elle soit.
Total de la vacation, environ 61,000 fr.
La troisième vacation comprenait les sculptures en ivoire, les émaux de Limoges, les faïences italiennes/ les porcelaines de Chine etc., etc., vacation panachée
pour tous les goûts et toutes les bourses. Aussi, assistance nombreuse, amateurs de toutes les séries et marchands de toutes les catégories. Nous ne donnons plus les noms ; ce serait nous répéter fastidieusement. On vend un certain nombre de petites porcelaines de Chine sans valeur, pour commencer la vente. Le public est assez froid et ne s’anime un peu que devant un très beau plat de porcelaine chinoise, de grande dimension, adjugé à M. Bourgeois, de Cologne, au prix de 3,000 fr. C’est le prix le plus élevé qu’ait atteint un plat de cette porcelaine.
Le clou de la vacation était la Vierge en ivoire du xiii° siècle, provenant de l’abbaye d’Ourscamps, près de Noyon; on parlait de 15,000, de 20,000 fr., peutêtre plus. Enfin, M. Mannheim la met sur table et demande 15,000 fr. Silence, on commence à 8,000. Elle est poussée par Bourgeois, de Cologne, pour Spitzer peut-être, et achetée par Malinet pourM. Dutuit, un amateur bien connu pour ne pas fixer de limite à ses desiderata.
Le célèbre amateur rouennais l’a obtenue pour 13,000 francs et c’est peut-être une bonne fortune ; elle eût été digne certainement du musée de Cluny, sans cette affreuse tête de l’enfant Jésus ressemblant à un vieillard, qui restera longtemps présente à notre souvenir.
La plaque d’émail, représentant le Christ en croix, était très fatiguée et très restaurée, nonobstant la gravure et cette légende fantaisiste de Guy de Mon faucon contemplant le Christ en croix ; elle n’a été poussée qu’à 1,800 francs. Cet émail était attribué àMonvaerni, dont la signature est excessivement rare.
Nous lui préférons de beaucoup le tableau d’autel, de forme rectangulaire, sous le n° 254, représentant le Christ en croix entre deux guerriers. Les figures sont
gravées et dorées, et le Christ, vêtu d’une jupe, a la tête rapportée en relief.
Cette pièce intéressante du xm° siècle et d’une conservation irréprochable a été adjugée à 3,050 fr.
Une plaque cintrée à sap artie supérieure, attribuée à Nardon Penicaud, était d’un faire excellent et d’un beau coloris, et quoique M. Mannheim l’ait annoncée restaurée, elle a été jusqu’à 2,850 fr.
Les faïences italiennes n’offraient pas grand intérêt et n’ont pas atteint des prix à citer. Mentionnons seulement un petit plat de Perse, à fond gros bleu, vendu au prix énorme de 1,380 fr., et un plat de Palissy, le plat aux génies de la paix, bon exemplaire que l’on rencontre souvent, 1,000 fr. à M. Desmottes. Nous n’avons pas vu figurer le plat si intéressant, quoique incomplet, que M. Fillon avait exposé au Trocadéro, représentant une scène de combat, plat unique et portant au revers, en croix, deux BB, que M. Brongniart, nous n’avons jamais su pourquoi, dit être la marque de Bernard Palissy. Nous avons rencontré quelquefois cette marque, mais nous croyons que si c’était le signe du célèbre potier, il l’eût reproduite sur beaucoup plus de pièces.
En somme, cette vacation, sur laquelle on comptait beaucoup, n’a pas, croyons-nous, réalisé les espérances des vendeurs et n’a produit que 52,894 fr.
Les estampes de la collection Fillon ne devaient pas tenter beaucoup les amateurs si difficiles maintenant pour les états et les marges. — Aussi, ne citerons-nous que les portraits en pied des trois frères Coligny, rare et curieuse estampe, de MarcDuval, adjugée àM. Danlos, à 1,520 fr. ; de Raîmondi, la Lucrèce , 1,100 fr. ; la Cassolette à parfums de François Ier, 1,500 fr. — Les Rembrandt étaient de piètre qualité, et le plus cher de
tous, dit l’estampe aux cent florins, n’a pas atteint 700 fr. Quatrième vacation, jeudi 23 mars, 14,079 fr.
Nous voici arrivés à la fin de notre tâche, nomenclature aride et sans intérêt; mais la place ne suffirait pas, si nous nous laissions aller à des appréciations ou à des commentaires. Disons seulement que quelques dessins ont obtenu des prix très élevés.
Le portrait & Antoine Cornelissen , beau dessin à la pierre d’Italie, par Van Dyck, 4,050 fr.
Un dessin aux trois crayons parLagneau ouLanneau, dont l’orthographe du nom n’est pas encore bien fixée, portrait de Jean-JPierre Acarie , membre du conseil des Seize pendant la Ligue, a été acheté par M. Brame, pour 1,860 fr.
Le n° 593, portrait de Philippe de Mornay , seigneur du Plessis-Marly, part pour l’Angleterre dans la malle de M. Thibaudeau, adjugé à 1,950 fr.
Un seul des portraits attribués à Clouet a pu s’élever à 810 fr. Les grands dessins de Greuze ont eu encore moins de succès.
Dans les tableaux, les honneurs ont été pour un petit tableau de l’école des Allemands du xvi® siècle, Jeune fille tenant un œillet , que leur compatriote, M. Bourgeois, de Cologne, a poussé très loin, par excès de patriotisme, et qui, croyons-nous, lui est resté au prix de 3,900 fr.
Un portrait attribué au Ghirlandajo, à 1,600 fr.
Bref, cette dernière vacation, mélangée de petits et de gros prix, est arrivée au chiffre de 30,000 fr. et le total de la vente doit être dans les environs de 215,000 fr. Si le bénéfice qui en résulte ne donne pas de quoi acheer un hôtel, nous croyons néanmoins que les acheteursvendeurs doivent s’estimer très heureux du résultat.