‹ L'Hôtel Drouot en (volume 2)Chapitre 11 sur 56 · SOUVENIR AU CITOYEN TH. FERRÉ · texte numérisé non relu

SOUVENIR AU CITOYEN TH. FERRÉ

Nous reviendrons, foule sans nombre,

Nous viendrons par tous les chemins,

Spectres vengeurs sortant de l’ombre,

Nous viendrons nous serrant les mains,

Les uns, dans les sombres suaires.

Et les autres encore sanglants,

Les trous des balles dans leurs flancs,

Pâles sous nos rouges bannières.

Cette poésie, exempte de fiel, d’un calme et d’une douceur angélique, a valu le prix le plus élevé des autographes de la Commune : 55 francs. Décidément, Louise Michel et Raoul Rigault se partagent les faveurs du public.

Le 14 mars, dispersion des collections groupées du pasteur Dide, directeur de la Revue de la Révolution française ; du pasteur Coquerel, et de M. Walferdin.

Nous nous bornerons à signaler les adjudications sui- î vantes. Les prix indiquent le goût et les préoccupations du public.

La Société du protestantisme français a fait acheter i quelques pièces curieuses : Channing , 50 francs, et i Boissy d'Anglas , 105 francs.

Le prince d’Orange, un dossier de premier ordre sur : Humloldt-. 1,000 francs, et une très curieuse correspondance de Sismondi : 1,000 francs aussi. C’est également lui qui a pris les lettres du chevalier de Balleroy , maréchal de camp des armées de Louis XV et de i Louis XVI.

M. Morrison s’est rendu acquéreur, pour 150 francs, d’une première lettre de Washington à Thomas Paine ; pour 300 francs, d’une lettre de Jean de Witt , et, pour J la môme somme, de trois lettres de Pigalle , dont l’une

très curieuse, sur le monument du maréchal de Saxe.

Bories, l’un des quatre sergents de La Rochelle, qui eut son heure de célébrité : 35 francs.

L'écriture de Henri Régnault , plus rare dans le commerce que ses aquarelles : 80 francs.

Sully -Prudhomme, le nouvel académicien, une actualité en hausse : 30 francs. Bossuet , un peu oublié, en baisse : 190 francs.

Chateaubriand et Buffon, complètement démodés, oscillent entre 6 et 10 francs, tandis que le général Cluseret monte à 25 francs.

M. de Lesseps ne se vend que 21 francs. II montera au double après le percement de l’isthme de Panama.

Paul-Louis Courier , le pamphlétaire, est au même prix que M,le Croizette : 10 francs.

Suzanne Brohan a été cotée un peu cher : 50 francs. Sa sœur Madeleine est descendue à 21 francs. Mystère 1

Les lignes de Courbet ne valent pas un coup de pinceau : c’est 15 francs, autant que Delacroix, du reste.

On atteint les hauts prix avec Priestley. 310 francs; Drouineau : 100 francs ; Fouquier-Tinvïlle à sa femme : 240 francs ; Mme Geoffrin à Cramer : 300 fr.

Les hommes de la Révolution : l’abbé Fouchet, l’abbé Grégoire, Vadier, Mirabeau, Mm0 Tallien, valent encore un louis, comme Gambetta et comme Octave Feuillet.

M. Jules Simon est à 10 francs, pas plus. Ce n’est pas cher.

En somme, beaucoup d’entrain à cette vente, mais résultat passable seulement.

Feu M. Cottenet, dont on vient de vendre les collections, aimait passionnément les lettres et les arts. Il était l’un des membres fondateurs de la Société de X Histoire de l'art français. En 1849 et en 1850, sous le pseudonyme de Cernay, il avait écrit des comptes

to

rendus du Salon. C’est avec Édouard Dentu, devenu l’un de nos meilleurs éditeurs, qu’il avait commencé sa collection, alors qu’ils étaient ensemble au lycée Louisle-Grand. Les deux amis, en sortant de classe, montaient chez le père Charavay, qui habitait alors place Saint-André-des-Arts, et s’amusaient à fouiller dans les cartons. Tous deux restèrent fidèles à cette passion de jeunesse. Plus tard, secrétaire général de la Chambre de commerce, M. Cottenet se délassait des fatigues de ses fonctions arides en recueillant avec passion les lettres des artistes français et étrangers. Saluez ! Il avait trouvé un autographe splendide, une lettre écrite et signée de Velasquez — Diego Rodriguez de Silva ! — la seule connue! Elle avait été achetée par lui, en 1857, à la vente du comte Esterhazy, au prix infime de 225 francs. Elle a été vendue 2,350 francs. Fillon, qui avait de tout, ne possédait rien du grand peintre espagnol.

C’était là un de ses chagrins.

Après une carrière courte, mais bien remplie, M. Cottenet, le 13 mars 1881, à cinquante-trois ans, dans la force de l’âge, mourut d’une cruelle et terrible maladie de cœur. Sa vente a duré trois jours, du 30 mars au 1er avril.

Grâce à l’obligeante complaisance de mon ami Étienne Charavay, j’ai pu prendre copie, dans les dossiers de M. Cottenet, de quelques lettres du plus haut intérêt. Je crois que la meilleure manière de laisser trace de cette vente, dans ce livre, c’est de les reproduire in extenso avec leurs fautes d’orlographe si elles en contiennent. Ce que je vais faire.

D’abord une lettre curieuse de notre très regretté Corot. Il l’écrivit en 1828, de Rome, où il étudiait la peinture. Il était alors âgé de trente-deux ans. Depuis six années seulement il peignait. Longtemps ses pa-

rents, honnêtes drapiers, sans obtenir de succès, avaient voulu contrarier sa vocation artistique.

Corot est donc à Rome. 11 n’est certainement pas encore l’un de nos meilleurs paysagistes. Il fait ses premiers pas dans la carrière et il dit :

Rome , ce %7 mars 18%8.

Mon cher Monsieur Duverney, j’ai été bien long à répondre à votre aimable lettre de septembre dernier. Elle m’a fait grand plaisir. Vous avez donc trouvé que j’ai fait des progrès; cela doit m’encourager : aussi je vais bien m’appliquer à chercher encor dans ma dernière campagne. L’on a bien raison de dire que plus on avance, plus on trouve de difficultés. Il y a certaines parties de la peinture, comme je voudrais les traiter, qui me paraissent inattaquables. C’est au point que je n’ose pas aborder les tableaux que j’avais ébauchés au commencement de l’hiver. Le temps a été continuellement beau et je préférais sortir. Je ne pouvais pas tenir à l’atelier. J’ai le projet de quitter l’Italie au mois de septembre prochain, de revenir à Paris et là, après vous avoir embrassés tous, m’en occuper sérieusement. Vous concevrez mon bonheur, alors au milieu de mes parents et amis, livré à l’étude de mes tableaux, n’étant plus distrait par le beau ciel et les beaux sites; j’y serai tout entier, et après mon travail j’aurai en perspective une soirée agréable pour me délasser et me raffraîchir pour le lendemain. Il y a douze ans je rêvais à ce bonheur; j’y touche : que la fortune ne vienne pas me l’enlever.

J’ai le projet d’aller au mois de mai passer quelque temps à Naples. De là je reviendrai aux environs de Rome où je m'efforcerai encore de chercher la force et la grâce de la nature. Je me trouverai bien heureux si je puis en rapporter quelques études d’une exécution plus satisfaisante. Je tâcherai d’en faire peu et de meilleures.

Dans ce moment-ci à Rome, je fais des études dehors, je fais des costumes peints et dessinés, et puis quelques compositions, pendant que je suis encore dans le pays. Si Ton savait bien à quel point je suis rempli de mon affaire, peut-être me pardonnerait-on mes négligences. Lorsqu’à Paris vous verrez tout ce que j’ai fait, vous m’en direz des bonnes nouvelles, persuadé que vous êtes que je n’ai pas de facilité à exécuter.

Un de mes camarades vient de recevoir un petit journal du Salon. M. Corot : 221, 222, d’une bonne couleur, effet piquant.

transparence; nous l’invitons à mieux dessiner et varier les formes de ses arbres. D’après tout cela, je n’ai pas trop à me plaindre pour ce Salon-ci. Maintenant, ce n’est pas le tout; il ne faut pas rester là; je suis coupable si je n’avance pas. Adressez mille choses amicales à Mme Duverney. Je souhaite que la mère et l’enfant se portent bien, à toute votre famille. Lorsque vous verrez mon père et ma mère, embrassez-les bien pour moi, M. et Mme Semejou.

Si le hasard vous favorisait de voir ces dames, rue du Bac, ditesleur que si on m’en veut, on a bien tort; je suis toujours le même bon garçon, mais un peu fou.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre ami,

Camille Corot.

Monsieur Théodore Duverney, rue Neuve des Petits-Champs, au coin de celle Sainte-Anne, Paris.

Vendue 52 francs.

Théodore Rousseau , substituant la plume au pinceau, écrivant un paysage au lieu de le peindre, c’est assez rare, n'est-ce pas? On lui avait sans doute demandé cet autographe. — Jugez-en. Voici ce petit morceau d’une grande fraîcheur de coloris.

De la fenêtre de mon atelier, à la campagne, j’aperçois sur une légère élévation de terrain le coin d’un petit bois de chênes. Il est pauvret, rabougri et rocheux, mais relevé à point dans son humilité par la projection majestueuse de trois beaux peupliers qui sont les monuments de la plaine.

De loin il n’y a qu’eux, mais en s’approchant, on reconnaît que ce lieu est consacré par une touchante union. Il ne faudrait pas dire du mal du petit bois devant ces trois gaillards-là. Il ne faudrait pas non plus s’enhardir à trop de familiarité avec les peupliers sous peine de voir les ronces prendre leur parti.

Th. Rousseau.

Acheté 60 francs.

Les grands maîtres ont leurs hésitations. Meissonier a douté de lui une fois au moins dans sa vie,

comme le prouve la lettre suivante adressée probablement au général Fleury.

Mon général,

Je nai pu faire aussi bien que je le souhaitais le portrait qu’a bien voulu me demander Sa Majesté et craignant de lui faire voir une chose qui ne serait pas tout-à-fait ce qu’elle attend de moi j hésité à le lui présenter.

C’est bien cruel pour moi, après tant d’années de travail et d’efforts, au moment où je croyais pouvoir compter sur ce que j’ai appris, d’avouer que je me trouve impuissant à saisir, aussi bien que je 1 aurais voulu, la première chose que m’a demandé Sa Majesté. Je voudrais bien, si cela était possible, pouvoir moi-même m’en excuser auprès d’elle et la prier de me permettre de tenter une seconde epreuve. Pouvez-vous, cher général, vous qui avez été si bon pour moi, me l’obtenir? Ma reconnaissance et mon dévouement en seront augmentés.

Veuillez agréer l’expression de mes sentiments les plus distingués.

E. Meissonier.

mars, 1864, Poissy.

Adjugée à 21 francs. — Pas chère l’écriture, quand le crayon ou le pinceau valent tant !

Henri Roche fort a peut-être oublié Mita. Je puis lui citer la première strophe de ce poème de jeunesse.

Vous ne connaissez pas les filles de Cayenne,

Avec leurs madras bleus, leurs corsages d’indienne Et leurs pendants d’oreille aux perles de Java.

Astres d’un autre ciel, fleurs d’un autre hémisphère,

Enfants gâtés, passant, sous leur chaude atmosphère,

Leur jeunesse à dormir, leur vie à ne rien faire, '

Entre 1 amour qui vient et l’amour qui s’en va.

35 francs le poème avec une pièce de vers en plus par-dessus le marché.

Gambetta a 25 ans. Il est avocat stagiaire. Il discute ainsi avec l’un de ses amis les chances d’un acquitte-

tement d’une aimable recluse de Saint-Lazare qui me paraît avoir habité quelque temps la rue de Suresne.

le S (!) décembre 1863.

Mon cher héliograplie,

Je suis allé voir ta protégée à Saint-Lazare. Son affaire, d’après ses explications mêmes, me paraît très grave; il y a répétition dans le délit d’excitation à la débauche de filles mineures.

Il sera bien difficile de la retirer des filets des magistrats; ce sont mailles serrées et drues qui gardent tout, surtout les carpes. \ Mais, par amour de toi, je ferai l’impossible, et je la disputerai à ces vautours en prurit de la moralité, jusqu’à épuisement.

Je voudrais seulement qu’elle eût confiance en moi, c’est une des conditions d’énergie de ma nature ; c’est peut-être bizarre, mais qui rendra raison de la bizarrerie des hommes et du caprice des avocats?

Aie donc la complaisance de voir (ici des mots effacés) et envoie ça à mon cabinet, rue Bonaparte, 45. Tous les jours, avant onze heures du matin.

Que les temps de Brantôme sont loin de nous ; voilà qu’on se met à poursuivre les dames galantes. La vergogne envahit la langue, la mode et jusqu’au parquet.

Où allons-nous?

La Vertumanie nous tuera.

Ton fidèle quand même.

Léon Gambetta.

45, rue Bonaparte.

Vendue 41 francs, — un franc cinquante la ligne, voilà le cours. — Les romanciers en renom sont payés à un taux plus élevé dans les journaux quotidiens.

Le peintre Louis David fut un véritable caméléon po-j litique. Il tournait à tous les vents, comme ces girouettes placées au sommet de nos édifices publics. Suivonsle dans quelques-unes de ses étapes. C’est assez eu-: rieux.

Premier peintre du roi, il est royaliste : Il écrit au marquis ***

Rome, 16 février 1785.

Je viens d’exécuter pour le Roi mon tableau des Horaces.

Vendue 40 francs.

27 brumaire an III, période républicaine.

Il est prêt à renier Danton. Nous sommes après thermidor, ce n’est plus l’époque exaltée où l’humanité n’avait pas fait un pas depuis la mort de Socrate. De sa prison du Luxembourg, il demande aux membres de la Convention sa mise en liberté provisoire.

Je n’ai jamais formé de vœux que pour le triomphe de la liberté. Je ne me suis attaché aux hommes qu’à cause de l’ardeur que je leur ai supposée pour cette belle cause à laquelle je me suis dévoué tout entier. Si j’ai été trompé par eux, mon erreur est excusable, puisque ce fut une erreur de l’opinion publique.

180 francs.

8 messidor an VIII. Il suit le courant des idées nouvelles et se rapproche du pouvoir.

Je peins en ce moment le portrait de madame Récamier.

26 francs.

22 frimaire an XIII. Il est avantageux pour ses intérêts de devenir bonapartiste ; il le devient ! Il peint un Napoléon beau de génie et une Joséphine rayonnante d'amour et de jeunesse :

A M. l'Intendant général de la Maison de l'Empereur.

Je viens de terminer l’esquisse peinte de la composition du portrait de sa majesté, destiné au tribunal de la ville de Gènes. Je vais me mettre sur-le-champ à l’exécution sur toile. Je vous envoie le

dessin de la bordure qui doit être ornée. Je ne perds pas de temps. J’ai deux tableaux en activité, d’abord celui du couronnement, de 30 pieds de long sur 19 de large, ensuite le portrait de Sa Majesté, puis de plus un troisième représentant l’entrée de l’Empereur à l’Hotel-de-Ville.

100 francs.

14 juin 1806. Le farouche conventionnel change de style. Il devient clérical. 11 renie Robespierre, qu’il embrassait si affectueusement le 8 thermidor, en lui disant : « Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi. »

M. l'Intendant général de la Maison de l’Empereur,

Où dois-je déposer les trois portraits du pape?

14 avril 1810. De plus en plus courtisan.

Après avoir juré jadis une haine éternelle aux distinctions, il prépare sa nomination de commandeur de la Légion d’honneur. Il écrit au même :

Nommé premier peintre de l’Empereur, je demande à être présenté à mon souverain comme officier de sa maison.

40 francs.

21 novembre 1819. Il retrouve un peu le sentiment perdu de sa dignité. II avait raison, car la Restauration ne voulut jamais ni de David vivant ni de David mort. S’adressant à M. Lechevalier, il lui dit:

Expulsé de France, comme régicide, je ne veux faire aucune démarche pour rentrer en France.

32 francs.

David d'Angers , le sculpteur qui n’avait rien de commun avec son homonyme, l’ami de Saint-Just, de Col-

lot-d’Herbois et de Marat, écrivit, en 1842, de curieuses lettres au sujet du monument de Gutenberg à Strasbourg. Il voulait tout d’abord mettre sur le piédestal la figure de Bossuet à côté de celle de Luther. Idée bizarre, mais il se décida enfin à supprimer ces deux figures,

puisqu’elles seraient une cause certaine de désordre et de manifestations hostiles.

Il est certain que Bossuet et Luther se seraient regardés avec étonnement.

Vendue 35 francs.

Il serait facile encore d’extraire bien des lettres intéressantes de la galerie des peintres et des célébrités diverses laissées par M. Cottenet; mais cela nous entraînerait trop loin.

Bornons-nous à dire que cette vente, dont on parlera longtemps, a produit 17,503 francs.

Ne quittons pas l’hôtel des ventes sans mentionner la somme totale de 27,500 francs donnée par la vente des tableaux de M. Plassan. On s’est disputé surtout la Joie delà famille , 3,000 francs ; le Lever , 1,270 francs, et la Sortie du bain, 950 francs.

La Pucetle travestie. — Le Père Duchesne de Tournay. — Olympie.

— La tante de Florian. — Le diable dans le corps de Rousseau.

— Gentil propos de Mra0 de Fontaine. — Épitaphe de Mme Du Châtelet. — Interrogatoire d’^rofs. — L’encens de Mme de Pompadour. — Collection Pochet-Deroche. — Une vente sans expert : tous ayant refusé. — Un commissaire-priseur malgré lui. — Le Waterloo de M. Broies. — Cinq Raphaël pour cinq cents francs.

— Une tapisserie d’après Van Dyck.

Paris, 6 avril.

Il faut vivre en riant et mourir en riant , a écrit quelque part cet immortel railleur qui s’appelait Voltaire.

Le précepte a du bon, lorsqu’on peut le suivre; mais tout le monde n’arrive pas à la force de caractère nécessaire pour le mettre en pratique.

Seul, peut-être, le curé de Meudon, de joviale humeur, qui traitait ses malades par la gaieté et ne connut jamais dans sa vie la mélancolie, eut le courage de son opinion. Avant de mourir, il dictait son testament en ces termes :

« Je n’ai rien de vaillant. Je dois beaucoup et je donne le reste aux pauvres. »

Puis, réunissant toutes ses forces et « s’esclaffant de rire » une dernière fois, il jeta comme adieu ces paroles à ceux qui l’entouraient :

« Je m’en vais quérir un grand peut-être. Tirez le » rideau, la farce est jouée. »

Mais Voltaire, lui, a ri jaune plus d’une fois, et je viens d’en avoir encore tout récemment la preuve dans un dossier volumineux qui le concernait et qui faisait partie d’une vente d’Eugène Charavay, faite le 28 mars dernier.

Ce sont surtout des lettres écrites de Ferney, de Berlin, de Sans-Souci et de Colmar, de 1751 à 1778, à son fidèle ami le marquis de Thibouville, la plupart signées de lui, les autres dictées à son secrétaire Wagnière, et parafées du petit V bien connu des amateurs d’autographes.

Voltaire est aux Délices. Son désespoir est profond. On fait passer de mains en mains des copies de la Pucelle.

24 mai 4753.

Ma pauvre Pucelle devient une p... infâme à qui l’on fait dire des grossièretez insupportables. On y mêle encore de la satire, on glisse pour la commodité de la rime des vers scandaleux contre les personnes à qui je suis le plus attaché. Cette persécution d’une espèce si nouvelle que j’essuie dans ma retraite m’accable d’une douleur contre laquelle je n’ay point de ressources.

Trois mois plus tard, Voltaire exhale de nouvelles plaintes aussi amères que les précédentes :

Les Délices, S août 17 55.

La Pucelle court partout accompagnée de toutes les bêtises, de toutes les horreurs que de sots méchants ont pu imaginer. Vos Français sont trop mauvais.

Voici une lettre qui a tous les emportements de la colère du Père Duchesne. Elle est datée de Ferney, 20 mai 1760. Il s’agit de la guerre que lui font ses rivaux au sujet d 'Oreste et de Mlle Clairon.

Elle ressemble, pour lui, à celle des rats et des grenouilles de la fable :

Jansénistes, Molinistes, Convulsionnaires, Jean-Jacques voulant qu’on mange du gland, Palissot, monté sur Jean- Jacques, maître Joli de Fleuri braillant des absurditez, que ces gens f.... viennent donc dans la lerre de Ferney, je les mettray au pilori. J’ai conservé mes fonctions de gentilhomme ordinaire du Roy, et pardieu, l’on ne sait pas qu’il a des bontés pour moi. Je suis très bien avec Mme de P. (Pompadour) et M. le duc de Ch. (Choiseul). Je ne crains rien et je me f.., de... et de... et je leur donnerai sur les oreilles à l’occasion.

Cette lettre devait être brûlée, suivant les recommandations de l’écrivain ; or, ce sont toujours celles-là qu’on garde de préférence.

Le 23 novembre 1761, il écrivit de Ferney, toujours à M. de Thibouville, pour lui donner quelques détails sur la tragédie d 'Olympie :

Le rôle d’Olympie ne convient pas à Mlle Clairon. J’ai écrit cette pièce en six jours, et il n’y a rien d’étonnant si je la modifie plus tard.

Olympie sera jouée à Ferney avant d’être jouée à. Paris. Mme Denis joue Statira supérieurement. Nous avons une assez bonne Olympie, un bon Cassandre, un bon Hierofante, un bon Antigone. Mn° Corneille dit les vers comme son oncle les faisait. Elle est née actrice comique et tragique, c’est un naturel étonnant. Dieu nous la devait.

Florian était par alliance le neveu de Voltaire. Il avait épousé sa nièce. Ils étaient en correspondance suivie ; mais c’était Wagnière qui, le plus souvent, tenait la plume. Voltaire mettait simplement son initiale au bas de ce qu’il avait dicté. Voici une lettre assez croustillante du patriarche de Ferney. Il avait alors fll ans :

22 janvier 4775.

Le vieux malade de Ferney remercie bien sensiblement M. de Florian. Il l’embrasse de tout son cœur. Il lui écrit sur ce petit pa-

pier imperceptible pour épargner à un jeune officier, très médiocrement paié, un port de lettre considérable.

M. de Florian a eu bien des tantes, mais il n’en a pas eu de plus aimable que celle d’aujourd’hui. Il verra, quand il sera à Ferney, une sœur de la nouvelle tante âgée d’environ seize ans et qui serait très digne de commettre un inceste avec M. de Florian, si elle n’était retenue par son extrême pudeur. Il est vrai que cette pudibonde demoiselle va rarement à la messe parce qu’elle s’y ennuie et qu’elle n’entend pas encore le latin ; mais vous la corrigerez et vous pourrez bien abandonner pour elle Ml'e Dupuits qui vous aimait si tendrement et si violemment. Le nez de MUe Dupuits ne se reforme pas encore, mais ses doigts acquièrent une souplesse merveilleuse au clavecin, et si elle ne se sert pas incessamment de ses doigts pour lui gratter où il lui démange, il faudra qu’elle soit plus pudibonde que la sœur de votre nouvelle tante.

Voilà tout ce que je puis vous mander de votre famille dont j’ai l’honneur d’estre un peu par ricochet. Je vous donne ma bénédiction in quantum possum et in quantum indiges.

Signé : V.

Continuons à puiser dans ce précieux dossier.

Le 28 février 1764, dans une lettre à Saurin, Voltaire donne son opinion sur Shakspeare. A son avis, Thomson, s’il avait été moins déclamateur, aurait réformé le théâtre anglais que Shakspeare a fait naître et a gâté. Il ajoute :

Mais ce Gilles Shakespeare avec toute sa barbarie et son ridicule a, comme Lopez de Vega, des traits si naïfs et si vrais et un fracas d’action si imposant que tous les raisonnements de Pierre Corneille sont à la glace en comparaison du tragique de ce Gilles. On court encore à ses pièces et on s’y plaît en les trouvant absurdes.

Persécuté par les dévots, Voltaire, esprit plus faible qu’il ne voulait le laisser paraître, tour à tour athée et déiste, sceptique et croyant, se préoccupait de ce qui se passerait après lui. Il redoutait beaucoup que l’on ne jetât son corps à la -voirie après sa mort. Il avait peur de ceux qu’il avait tant raillés !...

Ferney, 5 avril 1769.

J’ai été sur le point de mourir. J’ai rempli, à mon dixième accès de fièvre, tous les devoirs d’un officier de la chambre d’un roi très chrétien et d’un citoyen qui doit mourir dans la religion de sa patrie. J’ai pris acte formel de ces deux points devant notaire et j’enverrai l’acte à notre cher secrétaire de l’Académie Française, pour le déposer dans les archives de l’Académie afin que la prêtraille ne s’avise pas après ma mort de manquer de respect au corps dont j’ai l’honneur d’être.

Le 9 juin 1767, il s’adresse à son ami Saurin et fait allusion aux tracasseries génevoises. A ce sujet, il ne manque pas de faire une longue tirade contre Rousseau. ; La fin de la lettre est un peu raide ; mais, par ce temps de naturalisme, nous pouvons tout citer. C’est, du reste, de l’histoire.

Le diable est à Neufchâtel comme il est à Genève, mais il es principalement dans le corps de Jean-Jacques qui s’est brouillé en Angleterre avec tout le canton où il demeurait. Il s’en est enfui, au plus vite, après avoir laissé sur sa table une lettre dans laquelle il chantait pouille à ses hôtes et à ses voisins.

M. de Chabanon fait une tragédie, encore y a-t-il bien de la peine. Pour moi, je suis hors de combat. Je me console en formant des jeunes gens. Mme de Fontaine Martel disait que, quand on avait le malheur de ne pouvoir plus être catin il fallait être ma-

querelle t, i

Sur ce je vous embrasse le plus cordialement et le plus sensiblement du monde.

Le 26 octobre 1749, il envoie à M. d’Aiguebère, conseiller au parlement de Toulouse, une missive pour lui faire part de la perte de la marquise du Châtelet, « qui vient de mourir de la manière la plus funeste en le laissant seul au monde ».

Elle a laissé, dit-il, des monuments qui forceront l’envie et la frivolité maligne de notre nation à reconnaître en elle ce génie supé-

rieur, que l’on confondait avec le goût des pompons, des diamants et du cavagnole.

On sait que Mme du Châtelet, trouvant son amant trop platonique, se laissa prendre d’assaut par le dragon Saint-Lambert, préférant :

A l’amour qu’on écrit celui qu’on n’écrit pas.

Voltaire, on le voit, ne tint pas rigueur à son ingrate maîtresse ; il fit même l’épitaphe suivante, du dernier galant, retrouvée dans ses poésies mêlées :

L’Univers a perdu la sublime Émilie!

Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.

Les dieux en lui donnant leur âme et leur génie

N’avaient gardé pour eux que l’immortalité !

A ce dossier très rare était joint l’interrogatoire subi lors de son arrestation en 1717, au sujet des vers qu’on lui attribuait contre le Régent et la duchesse de Berry.

; Il déclare qu’on ne trouvera aucune pièce contre lui en ce qui concerne ses ouvrages, car il ne s’est fié qu’à ses véritables amis. Le rapport du juge, qui l’appelle Arois, s’achève ainsi :

Je luy demandays s’il n’avait rien dans ses papiers quy pu le convaincre; il me répondit que non; que heureusement pour luy l’exempt ne s’étoit point saisy de la culotte où il y avoit des vers et des chansons; qu’il étoit monté au lieu (sic) ou il avait jetté les dit vers et chanssons.

Pas maladroit, M. Arrouet!

Et, pour finir cette nomenclature, je livre aux biographes futurs la lettre suivante de la marquise de Pompadour, scellée d’un cachet à ses armes. Elle a encore trait à Voltaire,

Cette lettre, bien que très incorrecte de style, manque un peu trop de fautes d’orthographe. Puis Antoinette

Poisson n’a pas signé. Aussi je doutais de son authenticité, mais Eugène Charavay m’ayant affirmé qu’elle était tout entière de la main de la marquise, recopiée peut-être seulement par elle, je m’incline et je la cite tout entière.

A Monsieur,

Monsieur de Voltaire, historiografe de France, rue Traversière à Paris.

Vous me connaissez assès monsieur pour devoir estre persuadé du plaisir que j’auray à vous en faire, j’approuve fort le dessein que vous avez de détruire par une histoire vraye les infâmes mensonges du journal dont vous me parlez. S’il vous est possible de me l’envoyer, je vous en seray fort obligé. Vous ferez apparemment demander votre permission par M. de Maurepas. Je crois qu’elle ne souffrira pas de difficulté. Sy cela était avertissés moy je vous prie.

Adieu, monsieur, soyez bien convaincu que personne ne fait plus de cas du mérite et n’estime plus les grands hommes que moy, par conséquent Voltaire.

Fontainebleau, ce dimanche au soir.

Cette correspondance, qui contenait cent cinquante lettres, s’est vendue 2,875 francs.

Il ne passe pas souvent dans les ventes des documents aussi intéressants. Il s’écoulera sans doute du temps avant que pareille bonne fortune se présente pour les érudits et pour les biographes de Voltaire.

Bientôt aura lieu la vente Pochet-Deroche. Le libraire Antonin Chossonnery a vendu déjà, le 20 mars et jours suivants, les brochures de l’époque révolutionnaire.

Cette collection contient un recueil très important : les papiers de François-Noël Babeuf \ dit Qracchus , comprenant plus de six cents lettres ou minutes du farouche républicain, des manuscrits inédits et des lettres à sa femme, Victoire Lenglet.

Trente-quatre lettres de Rouget de Liste : Conseils ou reproches à Bonaparte. Explication de son vote contre le consulat à vie. Vingt-huit pièces de vers et manuscrits précieux. L’Aurore d’un beau jour, — Othello, Marguerite d’Anjou, — Fierval, — Les Mœurs du xiii0 siècle, — L’isle inhabitée.

Nous ne connaissons guère de Rouget de Lisle que sa Marseillaise. — Avis aux biographes. Ils pourraient profiter de ces documents, au moment où on va lui dresser une statue.

Citons encore un exemplaire des Recherches physiques sur V électricité, rempli dénotés et changements de la main de l’auteur : Jean- Paul Marat!

Une vente sans expert! Cela est rare et mérite d’être raconté. M. X... (lisez M. Brolles, ancien avoué, 23, rue du Cherche-Midi) avait une collection de tableaux. — « Vous possédez des merveilles, » lui disaiton. Vous réaliserez une fortune lorsque vous consentirez à vous en séparer. »

Cette tentation le prit un beau jour. Il courut chez un commissaire-priseur très en vogue, le priant de venir examiner ses toiles de grands maîtres.

Exact au rendez-vous, le commissaire,

.... par l’odeur alléché,

après un rapide coup d’œil, lui déclara qu’il ne croyait pas pouvoir se charger de cette vente sans le concours d’un expert sérieux.

Un autre lui répondit qu’il n’y avait pas de salle de libre avant la fin de la saison. Près d’un troisième, il ne fut pas plus heureux.

Mais M. X... est tenace. Il prit le Bottin, parcourut toute la liste des commissaires-priseurs, et, en dernier lieu, il arriva chez M. Berthelin, qui connaissant l’af-

faire, comme ses confrères, refusa poliment, mais nettement.

M. X... ne se tint pas pour battu. Il s’adressa alors au parquet et demanda que l’on désignât d’office, suivant la loi, quelqu’un pour sa vente, et que ce fût M. Berthelin.

Le procureur de la République rendit une ordonnance conforme aux désirs du demandeur, avec cette prescription toutefois qu’il serait fait aux Affiches et au Catalogue la mention suivante :

Sans aucune garantie de la part du commissaire-priseur, quant à l’origine des œuvres mises en vente et à la vérité des attributions portées dans le catalogue, lesquelles ne peuvent engager que la seule responsabilité du vendeur. Cette mention devra être reproduite sous forme d’avis à la mise en vente de chaque artiste.

Vous croyez peut-être que cela a dû faire réfléchir M. X... Pas du tout. Le catalogue a été imprimé avec les réserves voulues, chez Claye, distribué à nombre d’exemplaires, et la vente annoncée pour le jeudi 6 avril, à la salle n° 3.

Par le ministère de M® E. Berthelin, commissaire-priseur, commis d’office à cet effet.

M. X... était triomphant. Il avait vaincu toutes les résistances. — 500 affiches placardées de tous côtés sollicitèrent immédiatement les grands amateurs :

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