‹ L'Hôtel Drouot en (volume 2)Chapitre 2 sur 56 · PRÉSAGE. XIII · texte numérisé non relu

PRÉSAGE. XIII

génie dans un discours. Elles ne sont pas rares dans les discours de Gambetta que nous a conservés l’impression et son professeur de rhétorique avait raison de ne pas les admirer. Cette question des fautes de français est sans cesse ramenée par celle des autographes. Rien ne m amuse plus que de voir les délicats du lexique citer avec complaisance celles qu’ontcommises degrands écrivains. Là encore il serait nécessaire de s’entendre. Une expression dont un écrivain, considéré justement comme un maître, a fait usage, me paraît avoir revêtu, par cela seul, un certain caractère d’autorité. Elle mérite, à mon avis, d’être acceptée dans la langue et d’y avoir droit de cité par le seul fait qu’elle y a été introduite par quelqu’un qui y fait loi.

Une autre page très amusante de ce livre est celle où sont recueillis des vers d’album. C’est que l’hôtel Drouot en voit passer quelquefois de ces recueils de poèmes improvisés où les belles rimes sont rares. Les amateurs n’ont pas coutume de se les disputer. Pour moi, Nadar a victorieusement résolu la question de l’album et dit le dernier mot dans l’histoire de ce mode de torture, en écrivant invariablement au-dessous des derniers vers tracés sur la page qui lui était tendue, ce distique que Ponsard lui-même eût trouvé insuffisamment harmonieux :

Quand on fait si bien les vers,

On devrait toujours en fair — e.

Je vous prie de croire qu’ils ont été goûtés par les maîtresses de maison et qu’on ne lui en a jamais de-

PRÉFACE

mandé une seconde édition. A propos du collectionneur de toutes choses, M. Paul Eudel parle des maniaques de la peine de mort. Connaît-il la délicieuse correspondance échangée entre M. Roch et un brillant compositeur d’opérettes à qui M. de Paris prodiguait les meilleures places aux exécutions? Le brillant compositeur, ayant une première aux Bouffes, yconviason ami, « parce que, lui disait -il, vous m’avez obligeamment invité à toutes les vôtres. » M. Roch répondit avec infiniment de dignité: « Pardonnez-moi, cher monsieur, de ne pouvoir accepter votre si aimable invitation ; mais, par goût, je vais peu dans le monde. Je préfère le tête-à-tête. » On peut être un bon exécuteur et avoir cependant le mot pour rire, comme vous le voyez. A rapprocher du cri de douleur poussé par un pauvre diable dont la littérature consistait à donner, dans un journal, le récit des exécutions et qui touchait 25 francs pour cela. Le maréchal de Mac-Mahon gracie d’un coup deux coupables dont il attendait impatiemment le châtiment. « Voilà une infamie, s’écria-t-il, que je ne pardonnerai jamais au septennat! » La clémence de M. Grévy devait lui porter des coups bien plus répétés encore.

Mais, que me voilà loin du livre que j’avais mission de présenter au lecteur! Est-ce ma faute, à moi, si, par la fantaisie exquise dont il est plein, il éveille dans mon esprit un monde d’impressions et de souvenirs, et n’est-cc pas en proclamer le charme que de suivre les mille chemins qu’il ouvre devant vous en y faisant l’école buissonnière? Je vous ai dit que l’auleur était, non pas seulement un curieux, mais un penseur, et la

PRÉFACE

preuve, c’est qu’il fait penser. A toutes ces pages, un mot, une idée jetée en l’air vous distraient des documents qui y sont enregistrés cependant avec une conscience de bénédictin, et vous ramène à la vie dont l’Hôtel des ventes consigne les liquidations et dresse les procèsverbaux. Il me reste à m’excuser d’avoir si longtemps retardé le plaisir que tous prendront à les lire. Et c’est ce que je fais avec d’autant plus de joie que moi-même je les veux feuilleter encore avant de donnera ce volume une place d’honneur dans mon humble bibliothèque.

Armand SILVESTRE.

3 février 1883.,

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