‹ L'Hôtel Drouot en (volume 2)Chapitre 52 sur 56 · XLI · texte numérisé non relu

XLI

Un chapitre sur la pluie et le beau temps. — L’année de la pluie.

— Une pluie de ventes. — Petites pluies gâtent les grands chemins. — Le vieux pont de Gassel produisant des vieux meubles.

— Horsin-Déon, peintre, restaurateur et expert. — Plan-catalogue du musée du Louvre.

Pai ’ is , 1er décembre.

Pluie sans cesse ! pluie toujours ! Nous avons eu un printemps mouillé, un été aquatique, un automne diluvien et l’hiver s’annonce par des cataractes. L’année 1882 pourra s’appeler Vannée de la 'pluie.

Il a tant plu Qu’on ne sait plus Dans quel mois il a le plus Plu.

Je lui en veux, à cette année qui s’achève et pendant laquelle tous les éléments conjurés, au physique comme au moral, ont été déchaînés. Elle a commencé par la tempête du krach, qui a bouleversé tant de fortunes et d’espérances ; elle a continué par la bourrasque égyptienne ; elle a piétiné tout le temps dans la boue, en plein gâchis politique. Pour rafraîchir et calmer la fièvre qui nous a dévorés, l’hydraulicien céleste n’a cessé de tenir ses robinets ouverts. Nous avons vécu sous une douche perpétuelle pour la grande joie des marchands de paragons.

Au moment où je trace ces lignes, la pluie tombe à verse ; le sol se convertit en marécage ; il fait un temps à ne pas mettre un chroniqueur dehors, et cependant, je devais, en sortant, aller puiser rue Drouot les éléments nécessaires pour écrire ce chapitre.

Depuis quelques jours, en effet, il tombe, drue et serrée, une pluie de ventes sur l’hôtel; les salles ne désemplissent pas : les Hollandais régnent sans relâche en souverains maîtres ; des collections nouvelles arrivent chaque jour d’Espagne, d’Italie et d’Allemagne, et plus que jamais les experts et les vendeurs font à leur gré la pluie et le beau temps dans le temple de la curiosité.

Quant aux amateurs, candides et sans défiance, oisifs et fortunés, ils ne savent plus s’abstenir : ils se laissent faire et suivent le torrent, achetant tout ce qu’on leur présente, égrenant le contenu de leur bourse en achats sans valeur, oubliant qu’ils ne formeront jamais ainsi une belle collection. Ils devraient bien savoir cependant que, suivant le proverbe, « ce sont les petites pluies qui gâtent les grands chemins. »

Cette pluie qui fouette les vitres de mon cabinet de travail est profondément détestable. Elle ne nous quitte pas et nous condamne à un refrain monotone. Si, en sortant de chez moi, je rencontre un ami, la première parole qu’il m’adresse, c’est : « Ah ! l’affreux temps ! » J’entre chez mon coiffeur; à peine assis, l’artiste capillaire se penche et murmure à mon oreille : « Il ne fait pas bien beau aujourd’hui. » Le cocher qui me conduit ne me parle que des pourboires insuffisants qu’il récolte, vu les intempéries de la saison. Le garçon, en me servant mon café, se désole parce que les clients n’ont plus soif par une humidité pareille. Le débitant de tabac déclare qu’il ne vend plus de cigares, et que chacun reste à fumer la pipe dans son intérieur. Mes fournisseurs ordinaires trouvent que la température ne fait pas

marcher les affaires qui vont à vau l’eau. Au théâtre, on se plaint; les recettes baissent, aucune pièce ne peut lutter contre le mauvais temps. Ma marchande de journaux elle-même me salue du même refrain ; plus que jamais les journaux bouillonnent comme les torrents qui s’engouffrent sous les trottoirs du boulevard

Pluie sans cesse ! pluie toujours !

Pluie d’août accompagnée d’un gros vent de sud! Semblable à la douche du hammam, l’ondée tombe comme un I formant un angle droit avec la terre.

Pluie de septembre ! vent de nord-ouest. On commence déjà à frissonner; l’élément humide vous arrive en diagonale. On lutte contre lui, le parapluie incliné; on patauge, on s’embourbe, on cherche en vain un automédon complaisant qui veuille bien vous recueillir. Des groupes nombreux se précipitent sur les omnibus ; la foule s’engouffre dans des passages trop étroits ou se réfugie sous les porches.

Pluie de novembre, poussée par le vent d’ouest; c’est l’époque de l’équinoxe. Le New York Herald a câblogramme une tempête. Elle arrive ; la voici ! La pluie, poussée violemment, ne peut même plus tomber; elle finit parallèlement à la terre. On reste calfeutré chez soi à regarder avec pitié les malheureux que la lutte for the life oblige à passer sous nos fenêtres.

Pluie sans cesse ! pluie toujours !

Aller à l’hôtel, j’y renonce; du reste, il est trop tard. Mes lecteurs indulgents se contenteront cette fois d’une poignée de nouvelles glanées de droite et de gauche, et j’éviterai ainsi la fluxion de poitrine qui vous guette, avec l’averse, au détour du chemin.

« Je m’en vais vous entretenir aujourd’hui de ce qui » s’appelle la pluie et le beau temps, c’est-à-dire de » choses indifférentes, » écrit quelque part Mrao de Sévigné.

Je procéderai, moi aussi, cette fois, comme la grande épistolière. Je ferai de mon mieux, non pas pour avoir autant d’esprit qu’elle, ce qui serait difficile, mais pour varier mes alinéas de façon à ne pas être monotone et ennuyeux comme la pluie.

Voilà qui va faire tressaillir les fibres des adorateurs du vieux bois. Le pont reliant Mayence à Cassel, construit avant l’ère chrétienne, déclaré hors d’usage, vient d’être démoli.

Un adjudicataire s’est rendu propriétaire de ces précieux débris. Il fait annoncer dans tous les journaux qu’il revend les poutrelles au détail. Des trous de vers authentiques, cela vaut cher pour la contrefaçon. A combien de buffets, de dressoirs, de coffres, de bahuts et de tables qui se dédoublent, va donner le jour cette vieille démolition ! Prenez garde désormais, amateurs, mes amis, aux crédences Henri II, aux meubles Jean Goujon, aux caquetoires et aux chayères des barons farouches du moyen âge. Regardez tout avec soin, en vous souvenant du vieux pont de Cassel.

Horsin-Béon, un honnête homme, un artiste, maître en son genre, connaisseur parmi les connaisseurs, vient de s’éteindre.

11 fut successivement peintre, restaurateur de tableaux, expert et écrivain. Il était né à Sens, en 1812, dans cette Bourgogne qu’il aimait, et où il est retourné mourir.

C’était un prédestiné. Quand il était tout enfant, son père, amateur distingué, toujours à la recherche de quelque objet curieux, de quelque pièce rare, mettait le cheval à la carriole et l’emmenait chaque dimanche à la découverte dans les châteaux et les fermes des envi¬

rons.

Dans une de ces pérégrinations artistiques, ils trouvèrent une splendide garniture de cheminée en porcelaine de Sèvres offerte par Louis XV à un personnage célèbre. Cette garniture, qu’ils payèrent 200 francs, fut revendue depuis, en Angleterre, la somme considérable de 60,000 francs.

Le goût de la curiosité mène à l’amour de l’art. — Le jeune Horsin-Déon, poussé par la vocation, en raison du milieu dans lequel il avait été élevé, se fit peintre. Langlois, un vieil artiste qui avait connu Fragonard et Chardin, lui donna ses premières leçons. Il passa ensuite à l’atelier Rioult, où il se lia avec Théophile Gautier et Charles Blanc. Cette période de sa vie ne paraît pas en avoir été la plus brillante. Il exposa cependant; mais trop artiste pour s’illusionner sur sa propre valeur, il renonça vite à créer lui-même, et se consacra exclusivement à la restauration.

C’est alors qu’il alla apprendre en Belgique les principes de cet art qu’il a qualifié dans son livre : De la conservation et de la restauration des tableaux , « le plus ingrat de tous. »

« Dans cette partie de l’art, dit-il, il faut une entente » parfaite de la couleur et de l’harmonie. Il faut renoncer » à toute individualité, s’oublier complètement pour se » rendre l’esclave du maître que l’on doit retoucher et » s’identifier avec lui. Il faut que le peintre-restaura- » teur, quand il aura acquis la partie mécanique de l’art, » s’applique à la connaissance des différents procédés » qui distinguent les diverses écoles, ainsi que ceux qui » sont propres à chaque maître en particulier, afin que » ses retouches se marient avec celles des œuvres en » réparation. »

Il sut mettre ses principes en application. Admirateur passionné des maîtres, vivant dans leur intimité, les étudiant sans cesse, il parvint à découvrir leurs se-

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crets: la préparation de leur toile, leurs pâtes, leurs glacis, leurs procédés. Aussi imitait-il la touche de chacun dans la perfection !

Bien des tableaux qu’on croyait perdus sont maintenant en sûreté, grâce à lui, dans les musées ou dans des collections particulières.

En 1849, on mit au concours la place de peintre restaurateur des tableaux et musées nationaux. Ce fut lui qui l’obtint. Deux ans plus tard, en 1851, sur les instances de plusieurs de ses amis, il publia chez Hector Bossange l’ouvrage que nous avons cité plus haut, composé, paraît-il, de fragments et extraits d’un travail fait pour un étranger distingué qu’il avait accompagné pendant quelques mois dans des excursions ariistiques.

Ce livre tout spécial, dédié par l’auteur à M. G. Doazan, comme un hommage d’estime et d’affection, a été beaucoup traduit et souvent imité. Il renferme les éléments de l’art du restaurateur, l’historique de la partie mécanique de la peinture depuis sa renaissance jusqu’à nos jours; une classification de toutes les écoles ; des recherches et des notices sur quelques grands maîtres. C’est une œuvre consciencieuse, savante et tout à fait remarquable.

Enfin — quatrième incarnation — en 1859, Horsin- Déon devint expert. Là encore il se montra supérieur, digne émule des Paillet et des Pérignon. De 1859 à 1870, il fit peut-être cinq cents ventes, entre autres celles du duc de Morny, du maréchal Soult, de M. Boittelle, le prédécesseur de M. Piétri à la préfecture de la Seine, et du duc de Persigny.

A ce propos, il nous revient un détail intéressant. Antérieurement à cette époque, au cours d’un voyage qu’il fit en Italie, il acheta la collection du cardinal Fesch, qu’il revendit ensuite en France.

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Telle fut la carrière, bien remplie, comme on le voit, de cet artiste laborieux et modeste qui, s’il n’a jamais brillé au premier rang, n’a pas moins conquis dans le monde des arts une honorable et bien légitime réputation.

Man-catalogue du musée du Louvre. — Tel est le titre d’un livre nouveau qui vient de paraître.

Ce livret, très élégant et très commode, ne ressemble en rien à ses aînés pour la plupart volumineux, embarrassants et sans aucune utilité pratique.

L’auteur, qui dissimule trop modestement sous les initiales P. R. sa personnalité d’érudit et de lettré, laissant de coté les appréciations critiques, a voulu simplement faciliter à tous les visites au musée du Louvre.

C’est le fil d’Ariane ; à l’aide de ce guide, rien n’est, en effet, plus aisé que de se diriger à travers ce labyrinthe.: on sait, dès que Ton entre dans une salle, quelles sont les œuvres importantes qui s’y trouvent et Ton peut aller tout droit, sans perdre son temps en recherches fatigantes, à la toile qui intéresse, au tableau qu’on veut voir.

La disposition en est très simple.

Sur chaque page est tracé le plan par terre d’une salle. Ici sont indiquées les portes; là les fenêtres. On place devant soi le feuillet du volume correspondant à la salle où Ton est, dans le sens où Ton se trouve, et, sans qu’il soit nécessaire de s’approcher à chaque instant des murs pour lire les indications contenues dans les cartouches ou sur les bordures, on n’a, pour être renseigné, qu’à consulter son livre et à lever les yeux.

Le soin avec lequel ce petit volume a été fait, l’idée ingénieuse qui a présidé à sa confection, assurent son succès.

Je le signale et je le recommande à tous les visiteurs du Louvre, à ceux qui, ne disposant que de peu de temps, veulent en une seule visite parcourir cet admirable musée, comme à ceux qui, le fréquentant assidûment, n’en connaissent pas pourtant, j’en suis convaincu, l’exacte disposition.

C’est un stud-book pratique.

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