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Daubenton, le confesseur célèbre de Philippe V. — 700 francs.
Un manuscrit autographe de Descartes, copie faite de sa main d’une lettre de Cl. Saumaise à André Rivet, avec une réplique de Constantin Huyghens, au sujet d’une querelle littéraire qui eut alors un immense retentissement, — 200 francs.
Un précieux exemplaire de l’Æstoire naturelle, de Pline le jeune, imprimée à Venise en 1496. Ayant appartenu à Erasme, dont il porte quatre fois la signature, ce livre lui avait été offert par Froben. — Plus de quinze cents scholies ou notes marginales écrites de la main d'Erasme, la plupart en latin, beaucoup en grec et plusieurs en syriaque sont des documents précieux pour l'histoire.
Les fleurs de lis permettent de croire que cet ouvrage à appartenu à Louis XII, dont il porte du reste les insignes, et qu'il a été donné par le roi à Froben, qui en a ensuite disposé en faveur d'Erasme, son ami.
En tête du volume, qui a été vendu 500 francs, se trouvait ajoutée une belle lettre autographe en latin, signée d'Erasme, adressée à Brunoni Avcrbach, et datée de Louvain, 16 novembre.
Marie Stuart, l'infortunée reine d’Ecosse, décapitée
en 1587, écrit à l’archevêque de Glasgow, son ambas-
sadeur auprès du Roi Très Chrétien, Scheffield, le 9 juillet 1574. |
Elle lui donne des nouvelles de sa santé et le prie de lui envoyer des tourterelles, des perdrix rouges et des poules de Barbarie.
Elle désire voir s'il lui sera possible de les faire élever dans son pays; puis elle ajoute : |
« Je prandrais plesir de nourrir en casge comme je fays de tous
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les petits oiseaux que je puis trouver, ce sont des passe temps de prisonnière et memes pour ce qu'il n’y en a point en ce pays.
1,000 francs, la lettre de la pauvre Marie!
Un devis de trois tableaux qui ce doivent faire dans la chapelle des fonts de l’église de Saint-Eustache, signé par Pierre Mignard, J.-B. Colbert et les Marguilliers. Mignard s’engage à commencer les trois tableaux immédiatement et à les terminer pour le jour de la Pentecôte 1667, moyennant la somme de quatre mille livres. Vendu 205 francs.
Citons pour finir :
Un dossier de 53 lettres (1733-1755) de Marie Elisabeth, gouvernante des Pays-Bas, archiduchesse d’Autriche, sœur de l’empereur Charles VI, adressées au comte Jules Visconti, conseiller d'Etat, envoyé de l’empereur dans les Pays-Bas.— Acheté 3,000 francs pour le prince d'Orange.
Enfin 340 lettres du prince Æ'ugène de Savoie au comte Jules Visconti, accompagnées des minutes et des réponses, presque toutes relatives à la guerre de succession au trône de Pologne. Correspondance du plus haut intérêt pour l'histoire politique de l’Europe au xvue siècle. — Vendues 1,625 francs au même amateur.
13 mai. Collection Th. Leroy. Me Paul Chevallier, commisseur-priseur; Georges Petit, expert. Produit, 93,310 francs.
Trente tableaux seulement, mais le dessus du panier. M. Th. Leroy est un homme d’un goût des plus délicats. Vous serez certainement de mon avis, lorsque j'aurai relevé seulement les noms et les prix.
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Quatre beaux et bons Corot :
Un Paysage de 1840, première manière du maître. 1,220 fr.
Une Danse de nymphes dans une clairière, sujet très aimé de ce sylvain qui affectionnait tant les hamadryades. 2,350 francs.
Le Passeur, dans un splendide effet de soleil couchant. Toile très violemment brossée. 7,650 francs.
Le Pécheur napolitain dans l’eau jusqu’à mi-jambes, peinture vigoureuse. 5,000 francs.
. Continuons :
Le Torrent, de Courbet. 215 francs. Pas à sa valeur.
Trois Daubigny très fins : l'É/ang, un morceau de choix; 13,000 francs. Les C£evaux de labour au repos; 840 francs. Les Bords de la Seine par un temps d'orage avec un ciel très vrai; 2,000 francs.
Trois Eugène Delacroix, dont un hors ligne :
La Fiancée d'Abydos, sujet tiré du livre de lord Byron, chant IT, strophe XIIL.
« Sors.de ton fourreau maintenant, glaive de mon père, jamais tu ne vis de combat plus inégal! Adieu Zuleska.
Vivement disputée. Vendue 15,500 francs. Un beau prix! Que dirait M. Ingres s’il voyait que l’on paye si cher les œuvres de l’homme « aux tendances dangereuses » qu il refusait d'admettre à l’école des Beaux- Arts.
Paysage du Maroc. 2,150 francs.
Tigre et serpent, daté de 1862. Prèt à s’élancer, tendu sur ses pattes, un tigre menace, de sa gueule ou-
verte, un serpent enroulé autour d’un arbre. Peinture pleine d'énergie. 13,500 francs.
Cinq Diaz, éclatants de couleur :
La Petite futaie, souvenir de Fontainebleau. 4,500 fr.
Hétres : trois gros arbres vivement colorés par un rayon de soleil, Provenant de sa vente après décès. R30 francs.
Le Concert, mis précieusement sous verre. Une jeune femme, entourée de dames et de seigneurs, chante en s’accompagnant sur la guitare. 680 francs.
Cheval près d’un marais, d’une tonalité vigoureuse. 3,600 francs.
Les Dénicheurs, gracieuse étude. 1,650 francs.
Un beau Fromentin, Grand Canal à Venise. Du vrai Venise, ce qui est rare, chaque peintre accommodant à sa fantaisie la reine de l’Adriatique. 2,900 francs.
Un Philippe Rousseau de 1842. Très curieux petit tableau; ce serait à douter de l’auteur, si ce n’était pas signé. Peint dans la manière de Jan Steen, il représente une nature morte. Une perdrix rouge, un gros chou vert, une cafetière en fer-blanc posée sur le rebord d’une fenêtre. Avec cela une épaisse couche de vernis qui rend tout à fait flamand ce petit tableautin. 400 francs seulement. Allons! on se trompe quelquefois à l'Hôtel] Drouot.
Th. Rousseau, Zisière d’un bois. Un soleil couchant éclairant un beau paysage d'automne. 4,150 francs.
Ce Rousseau, il était étonnant! Il écrit un jour de Paris à son ami François Millet à Barbizon. La lettre ne lui parvient pas. Très étonné, il fait des recherches à la grande poste, on retrouve une lettre avec une enveloppe illustrée par un paysage à la plume : une avenue bordée de maisons rustiques.
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— Eh bien! dit Rousseau triomphant au fonctionnaire, est-ce que l'adresse n’y est pas? Comment, vous ne reconnaissez pas l'unique rue de Barbizon?
Et pour finir la vente Leroy :
Un Paysage de Troyon, de sa première manière. 2,220 francs.
Le Madrigal de Worms. 1,555 francs. À cette époque, en 1867, Worms aimait les lyres, les trépieds, les harpes et les meubles du premier Empire. Il n’était pas encore allé en Espagne. Aujourd’hui, c'est un fier Castillan.
Dans une vente qui vient d’avoir lieu, des amateurs se sont arraché certaines pièces de cinq francs & {a mèche.
On désigne ainsi des pièces au millésime de 1852 et à l'effigie de Napoléon III, ornées des célèbres et légendaires rouflaquettes aux courbes distinguées.
NT
Opinion de René François sur la musique. — Les musiciens du xvue siècle reparaissant dans une vision. — Les anciens instruments de M. Savoye. — Le piano à queue de Marie-Louise. — Le piano de Gluck, de Rousseau et de Grétry. — Clavecin d'amcur et clavecin angélique. — Les ossements dont on fait des flûtes. — La sacqueboutte de Gargantua. — Tout n’est pasrose dans le métier d'expert. — Jules Romain ne pouvant discerner une copie d'un original de son maître. — Le Raphaël du comte de Lestang- Parade. — Fleurs d'expertises — Les trompe-l'œil de Daret. — Otez-moi tous ces magots-là!
Paris, 22 mai.
Ils sont rares, les jours où les musiciens {qui ne s'occupent guère de curiosités) se décident à monter l’escalier de l'Hôtel Drouot.
Les collections d'instruments de musique se font peu et se défont encore moins. C’est cependant un régal d'amateur et même de simple désœuvré d'aller, lorsqu'il y a une vente, admirer les formes étranges des serpenis et des trompettes marines, la grâce exquise des mandores et des cistres, les peintures souvent parfaites des harpes et des anciens clavecins. Tous ces instruments, délaissés aujourd'hui, ont jeté jadis desaccords harmonieux. Ils font revivre, pour ceux qui les contemplent, un monde disparu. Ils sont l'expression élégante du plaisir charmant de la musique si bien décrit au -« jadis par René François, PER du Roy, dans
l'Essai des Merveilles de la nature et de ses plus nobles artifices :
« Quelle étrange puissance de sçavoir si doucement » enchanter nos esprits, que sans dire mot la musique » persuade et nous entraine, distillant et coulant par » l’aureille ses charmes qui desrobent l’âme à l’âme » elle-même et l'attachent par les aureilles sans qu'elle » se mette en devoir de se défendre et riant de sa cap- » tivité. Pendant qu'elle parle des doigts, qu’elle fait » haranguer une chorde d’un luth et commander qu’un » bois creusé dégoise mille chansons, cette sirène se » rend maîtresse de nos esprits qui se font ses esprits. » Qui le croirait que chaque son eust son partage, sa » puissance et domaine à part. »
L'nn de nos amis, passionné de musique, a longtemps cherché à reconstituer chez lui, comme dans les tableaux de Palamède, un orchestre des instruments
anciens du xvire siècle. C'était là un rêve. Il a dû y renoncer. Il aurait bien trouvé les instruments, mais les instrumentistes lui auraient fait absolument défaut; il reconnut vite qu’il ne fallait pas songer à donner suite à son projet.
Quels grands artistes nous avions alors! Voyez-les reparaitre dans une vision rapide, groupez-les dans un ensemble: Blavet, l’habile virtuose jouant de la flûte; Livet, faisant résonner le cor; Flesle, pinçant de la harpe ; Destouches, soufflant dans sa musette; Monard, touchant du clavecin; Toldini avec son hautbois; et avec son luth, Lenclos, le père de Ninon, le violiste préféré de Louis XIIT.
Voilà des artistes qui, malgré tous les progrès de notre époque, s'ils pouvaient revenir se faire entendre une fois encore, émerveilleraient certainement les habitués des concerts du Conservatoire.
La collection formée par M. Savoye, employé chez M. Pleyel, a été vendue le 15 mai par MM. Gand et Bernardel. Elle comprenait beaucoup de pièces curieuses, et quelques souvenirs historiques.
L'un d'eux, le piano à queue de l'impératrice Marie- Louise, fabriqué par Broodmann, a trouvé amateur à 910 francs. Ce bon instrument, d’une origine bien authentique, était placé dans un meuble d’acajou enrichi de bronzes ciselés et dorés, couvert des initiales M. L. et de la couronne impériale.
Le second , plus intéressant encore, était un modeste
pelit piano, daté de 1769, mais dont l’histoire, accompagnée de documents indiscutables, mérite bien une place dans ce livre. Fabriqué à Londres par Joannès Zumpe, il avait successivement appartenu au chevalier Gluck, à Jean-Jacques Rousseau, à Gretry et à Nicolo.
Il a été vendu seulement 185 francs.
Nous espérons que ce souvenir précieux est allé au Musée du Conservatoire de musique.
Voici maintenant toute une suite de cette épinette, qui, passant par la virginale, devint un clavicord, se transforma peu à peu en clavecin et finit par disparaître devant la concurrence acharnée du piano d’acajou. s
Il sera néanmoins toujours aristocratique, ce elavecin dont jouaitsi bien en France, d’abord au xve siècle, la demoiselle Jacquet, mariée ensuite à Marin de La Guerre et ensuite, au xvue siècle, le professeur et célèbre virtuose Hardelle.
Il y en avait alors de toutes sortes pour exprimer les sentiments les plus variés : le clavecin royal, majestueux, supérieur à tous; le clavecin d'amour, aux sons séducteurs ; le clavecin angélique, donnant un avant-goût des joies célestes ; le clavecin organisé, faisant marcher un petit orgue ; voire même le clavecin
électrique produisant des étincelles dans l'obscurité.
Que sont-ils devenus ? Où sont les neiges d'antan?
Du Sommerard le père, le fondateur de Cluny, possédait une merveilleuse épinette du xvi siècle, couverte de ciselures d’une délicatesse exquise. Mais, dans ce temps-là, personne ne réparait encore ces précieux débris de l’ancien temps. Aussi, faute de mieux, il avait fait disposer le mécanisme d’un piano dans son épinette qu’il appelait, en la montrant aux dames , le piano de Henri: II.
Tous les clavecins de la vente Savoye heureusement n'avaient pas été ainsi modernisés. L’habile Blanchet, qui en agrandit tant sous le règne de Louis XVI, n'avait pas commis le sacrilège d’y toucher.
Ils étaient, presque tous, tels que les luthiers du temps les avaient produits. De pays divers, ils appartenaient à tous les luthiers en vogue à l’époqne, comme on en pourra juger par cette courte nomenclature des pièces principales.
Clavecin enrichi de dorure, d'ivoire et de fine marqueterie, fait en 1579 à Venise par Antonius Baffo Venetus. Très bon état : 1,030 francs.
Clavecin de 1682, d’un charmant modèle du Florentin Antonio Migliai. Bois de cèdre avec des peintures du temps sur le couvercle : 1,850 francs.
Clavecin aux sculptures dorées sur fond rouge, réparé en 1610, par Vincentini Pratensis : 620 francs.
Clavecin anglais du xvim siècle signé, Longman et Broderip, avec cinq claviers : 1%, Unisson ; 2e, deuxième unisson ; 3°, octave ; 4, imitation du luth; 5, imitation de la harpe : 350 francs.
Clavecin primitif du xvi° siècle, connu alors sous le nom de virginale, signé Samuel Biderman Agusta. Il tenait dans un coffre de dame. Sur la face et sur les côtés, des encadrements sur parchemin. Sur le couvercle, une
308 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. d
pelote de velours encadrée de galons d’or. A l'intérieur, une enluminure de l’époque : Noé sortant de l'arche avec sa famille et les animaux qu'il avait recueillis : 515 fr.
Les savants, ignorant des choses de la musique, avaient d'ailleurs dans cette vente Savoye de quoi stimuler leurs études d'antiquaires : des clochetons étrusques, des grelots grecs, des fragments d'instruments trouvés en Italie dans des fouilles, voire même des flûtes faites par les peuplades primitives, nor avec ce fameux bois humain, que nous possédons tous, mais sans aucun respect, avec les ossements troués de nos ancêtres. Ils ne prévoyaient certainement pas égayer ainsi leurs descendants.
Aprocryphes souvent, usées toujours et frustes quelquefois, ces antiquités préhistoriques ne sont pas du tout mon fait. Je préfère à ce genre de curiosité les instruments du bon vieux temps que Rabelais prône dans Gargantua pour l'éducation de la jeunesse :
« Au reguard des instruments de musique, il apprint « jouer du luc, de la flute d'alemant à neuf trous, de « la viole et de la sacqueboutte.
Que d’inventions étranges, en partie disparues, pour produire des sons ! Le bois, la pierre, le verre, le fer, l'ivoire, le cuivre ontété mis partout à contribution. On pouvait trouver, dans la collection Savoye, enjolivés d’ornements gracieux, des violons de la Corée, des hautbois des Abruzzes, des tambours africains en faïence, des flütes de Pan du Sénégal, des bobs de Madagascar, des guitares turques, des cloches japonaises, des cymbales et des castagnettes chinoises, des tam-tams indiens, des harmonicas à lames de cristal, des carillons mécaniques, des cornemuses italiennes, des vielles organisées, des musettes en ivoire, des flûtes traversières, des galoubets provençaux, des flaviols et des tambourins du
Roussillon, des mandolines italiennes, des mandores napolitaines et des buccins de pays inconnus aux têtes de serpent en bois sculpté, se tordant dans des contorsions d’épileptiques.
Voyez-vous tous ces instruments marchant ensemble? Quelle épouvantable cacophonie! Le charivari des frères Dawenport renfermés dans leur mystérieuse armoire ne paraïtrait à côté de cela qü'un ensemble parfaitement orchestré.
Continuons notre revue : voici une amusante pochette des maîtres à danser du siècle dernier; un olifant d'ivoire qui nous ramène à l'appel réitéré de Roland dans les gorges de Roncevaux, vendu 175 francs; un métronome authentique de.Jean Maëlzel, payé 16 fr. ; une basse de viole de 1692 ayant appartenu à Guillaume, maître de la chapelle du roy ,sans doute Guillaume du Manoir, virtuose célèbre de la communauté des ménestriers de Paris. Mais nous eussions voulu, pour la satisfaction denotre amour-propre, trouver dans cette réunion musicale quelques violons de nos maîtres français : les Boquet, les Pierret et les Castagnary, dont les œuvres pouvaient lutter, dans le temps, avec celles trop prônées peut-être des meilleurs luthiers de Crémone.
Quelques instruments cependant n'étaient pas à dédaigner : un joli petit cor de chasse de page Louis XV en argent, au pavillon doré : 245 francs ; une musette de la même époque, en ivoireet soie brochée avec son soufflet de pareille étoffe : 365 francs ; un très remarquable théorbe français en vernis Martin : 500 francs; un violon en faience française avec blason : 330 francs (ce n’était pas celui décrit par Champfleury dans son charmant ouvrage); une harpe éolienne de Michelot, 1780, avec mécanisme pour changerle diapason suivant l'intensité du vent : 300 francs.
La série des orgues mécaniques françaises et italiennes contenait des pièces rares. Un orgue allemand de quatre pieds de haut, un monument fait vers le milieu du siècle passé, couvert de marqueterie , tout prêt à moudre ses airs de jadis, a été très disputé jusqu’à 1,000 francs. Peut-être le retrouverons-nous, un jour, entouré d’un assez mauvais voisinage dans l’une des fêtes des environs de Paris.
Me Paul Chevallier a fait là une petite vacation qui s’est encore élevée à 17,367. Le successeur de Pillet est décidément une bonne acquisition. Comme son prédécesseur, il sait adjuger à temps, bien différent de quelques-uns de ses confrères qui ne savent trancher les enchères qu'après avoir épuisé toutes les ressources de leurs sollicitations pour en élever le montant.
Tout n’est pas rose dans le métier d'expert, surtout lorsqu'il s’agit de tableaux, si l’on songe à tout ce qu'il faut savoir. C’est une tâche des plus difficiles. Supposezle aussi fort que vous le voudrez, vous admettrez bien néanmoins qu'il lui arrivera de se tromper quelquefois. Personne n’est infaillible, car les papes sont trop intelligents pour ne pas douter quelquefois du pouvoir surnaturel que les conciles leur ont généreusement octroyé.
Et cependant, l'histoire des erreurs des experts ferait, à elle seule, un livre intéressant. Gersaint, le maitre du genre, s’est trompé quelquefois et Charles Paillet bien souvent; témoin son amende honorable dans les acquisitions de la ville de Montpellier en 1842. Mariette laissa subsister, dans la vente de Charles Coypel, en 1753, les fausses attributions de ce dernier, malgré les avis qui lui furent donnés de tous les côlés. Les catalogues de Roussel, de Pierre Remy, de Lebrun, contiennent un arsenal de bévues.
Pauvre expert ! Abusé bien souvent par les pseudotraditions des familles, tiraillé par des héritiers se figu- -rant posséder des richesses, paralysé par des catalogues pompeux, préparés à l'avance, il navigue sans cesse au milieu d’écueils sur lesquels il se heurte quelquefois.
Et cependant, que de services il rend! Pour le vendeur, l'expert est la garantie que sa propriété ne sera pas lèchée à un prix ridicule. Pour le public, il doit être l'assurance d’une attribution consciencieuse en raison de la réputation et du caractère dont il se revêt. Car il n’y à pas de brevet d'expert, pas de concours, pas d'examen, pas de diplôme décerné. On prend cette qualité à ses risques et périls. Aussi, gare la critique !
L'expert de La Neuville simplifia un jour son rôle. Chargé, en 1825, de rédiger le catalogue de Casimir Périer, il le fit précéder d’une préface le mettant complète ment à couvert. C'était simple et prudent, court et énergique :
« Nous ne ferons pour ce catalogue, disait-il, » aucun de ces éloges vieux et inutiles dont on a fait » si souvent abus. Les connaisseurs et les amateurs ne » forment ni leur jugement ni leur goût d’après l'opi- » nion qu’on cherche à leur imposer. Nous nous conten- » terons de prévenir que cette vente se compose de » bons et beaux tableaux et nous respecterons les » attributions de l'amateur. »
Il faut bien le reconnaitre : discerner à travers cette patine jaune que le temps dépose sur les anciennes toiles si un tableau est un original ou si ce n’est qu’une copie; ce point éclairci, trouver l’école à laquelleil appartient et le maître qui en est l’auteur ; n'avoir jamais la mémoire en défaut; être toujours prêt, lorsqu'on vous consulte, à mettre un nom sur un tableau sans signa ture et sans monogramme, c’est une tâche très épineuse. On peut bien concéder quelques défaillances à
celui qui en est chargé. Avouons-le, il n’est pas possible de se prononcer, dans tous les cas, d’une manière absolue.
On connait l’anecdote du portrait de Léon X, par Raphaël, copié par André del Sarto avec une telle perfection que Jules Romain, qui avait pourtant travaillé aux draperies, ne put le reconnaitre. Il fallut que Vasari lui montràt les marques mises pour ne pas confondre la copie avec l'original.
Croyez-vous à cette énorme quantité de tableaux attribués aux maîtres qui encombrent tous les musées et toutes les galeries de l’Europe et que la vieentièrede ces peintres n'aurait pas suffi à ébaucher ?
Gherardi copiait Jules Romain.
Buonvicino, dit le Moretto, a fait d’admirables DOFUS pris pour des Titien.
Les fils du Bassan passèrent leur vie à reproduire avec patience les tableaux de leur père.
Ercolino de Castel était le Sosie de son maître Guido Reni.
Murillo a eu, de son vivant, à Séville de nombreux contrefacteurs.
Soyez-en bien convaincus, chaque maitre célèbre a eu plus ou moins jadis sa pléiade de copistes, de faussaires ou d’imitateurs habiles.
Mais, quoi qu’il en soit, ce qui vient d'arriver à Féral n’en est pas moins fâcheux. Il est aujourd'hui un des rares experts qui aient conquis des chevrons dans la carrière, et je compte raconter sa vie quelque jour. Sa probité etsa droiture ne sauraient être mises en doute. S'il se trompe, je le crois, c’est de bonne foi.
Le 20 mai, a eu lieu la vente du comte de Lestang- Parade, un amateur d'Aix en Provence. Cette collection avait une réputation plus haute que son mérite. A
part une dizaine de bonnes toiles, tout le reste était fort médiocre.
Un portrait de Marc-Antoine, depuis cent ans dans la famille, était attribué à Raphaël. Féral avait cru devoir accepter la responsabilité de cette attribution.
Dans ce tableau, le maître ‘est représenté en buste, les cheveux blonds cachés sous une toque. Son vêtement à larges manches laisse voir, suivant l'habitude de l’époque, une chemise blanche, à petits plis.
Malgré son séjour centenaire chez les Parade, le Sanzio était fort discuté. A la vente, aucun millionnaire pe voulut échanger son argent pour la couleur du maitre des maitres. La famille, conservant ses robustes illusions, dut pousser le tableau pour son compte jusqu'à neuf mille francs et le reprendre pour lui faire recommencer chez elle peut-être un nouveau bail d’un secon siècle. |
On a prétendu qu'un tableau de Fruits, donné par Féral à Hedia se trouvait signé du monogromme A. B., qui est celui d'Abraham Van Beyeren; qu'un Zntérieur rustique, attribué à Zorg, portait en toutes lettres : Wyntrack; et qu'enfin deux pendants, sujets tirés de l'Enfant prodigue, indiqués de François Breydel, étaient signés dans la pâte : J. Verbeeck.
On a fait grand bruit autour de ces erreurs, faciles à réparer. Une revue artistique les a longuement détaillées sous le titres Æleurs d'expertise. | en a surgi une polémique très ardente. Des attaques personnelles ont éclaté dans les journaux quotidiens. Bref, il est sorti de tout cela un procès qui ne tardera pas à se dénouer.
Nous ne pouvons que déplorer cet incident. Il y a des deux côtés des gens honorables qui devraient s’estimer et que nous estimons.
Dans cette même collection Lestang-Parade se trou-
vait encore, de l’époque de Clouet, un bon petit portrait de femme blonde, en robe de velours noir avec crevés aux manches. Cette œuvre paraissait plutôt de l’école allemande que de l’école française. Elle a été payée 6,000 francs.
Il y avait, en outre, quatre très originales figures de maritornes, de grandeur naturelle, découpées sur bois et peintes pour servir de trompe-l’œil. L'une des caméristes, debout, tenait un bougeoir à la main, une autre un balai; deux autres, assises, pelaient des pommes. Le tout, paraît-il, était échelonné avec art sur le palier d’un faux escalier. Voyez vous d'ici les visiteurs entrant dans la maison, se trompant sans cesse, adressant la parole successivement à ces planches muettes. C'était sans doute fort amusant. Celui qui avait jadis commandé ce travail à Daret devait être très gai, comme le Portugais de Berthelier dans Ze Jour et la Nuit. — On a vendu ces quatre panneaux 600 francs.
Un triptyque de Simone Martini, aux fonds dorés et pointillés, très bien conservé, a valu 3,860 francs.
Parlons du Terburg intitulé : Ze Concert. Une jeune femme blonde, au jupon de satin blanc, au corsage de soie rose, joue de la ‘basse de viole, tandis qu’une femme âgée placée au second plan l'accompagne au clavecin. Bien laide, la vieille ! Il restait peu de chose de ce tableau très fin et d’une belle époque. Ce n'était là que la ruine splendide d'un chef-d'œuvre. Acheté cependant 11,650 francs.
Le Marchand de drogues. Coiffé d’un bonnet rouge
garni de fourrures, orné de plumes de coq, le marchand
d'orviétan tient une boîte remplie de flacons. Ce tableau, vendu 3,000 francs, était signé de ce réaliste, David Téniers, qui peint si franchement toutes les physionomies et dont la prodigieuse fécondité couvrit d’innombrables tableaux. Il a dit, lui-même, qu'il ne faudrait
pas moins qu'une galerie de deux lieues de longueur pour les réunir tous. Ses œuvres furent cependant bannies de Versailles par le grand roi qui dit sèchement un jour, en les voyant : « Ofez-moi tous ces magols. » Mais elles reçurent comme compensation l'hospitalité du duc d'Orléans, de la comtesse de Verrue et du prince de Conti. — Ce qui était bien quelque chose.
Charles Mannheim s'était chargé des objets d'art de la vente Lestang-Parade. Comme, de ce côté, il n'y avait rien valant la peine de donner de l'ouvrage aux ouvriers compositeurs de ce livre, nous nous bornerons à dire que le montant de tous les numéros forme un total de 75,193 francs.
Comme toujours, suivant l'usage, après la vente, il y a eu de nombreux evidages entre marchands.